Part 5
Que de fois j’ai rêvé sur la terrasse, inerte, Ecoutant les volets s’ouvrir sur la fraîcheur, Dans ces secrets instants où les fleurs se concertent Pour donner à la nuit sa surprenante odeur...
Des voitures passaient, calèches romantiques, Où l’on voyait deux fronts s’unir pour contempler Le coup de dés divin des astres, assemblés Dans l’espace alangui, distrait et fatidique.
O Destin suspendu, que vous m’êtes suspect! ## Sous les rameaux courbés des tilleuls centenaires Un puéril torrent roulait son clair tonnerre; Des orchestres jouaient dans les bosquets épais, Mêlant au frais parfum dilaté de la terre, Cet élément des sons, dont la force éphémère Distend à l’infini la détresse ou la paix...
## O pays de la valse et des larmes sans peines, Pays où la musique est un vin plus hardi, Qui, sans blâme et sans heurts, furtivement amène Les cœurs penchants et las vers le sûr paradis Des regards emmêlés et des chaleurs humaines,
Combien vous m’avez fait souffrir, lorsque, rêvant Seule, sur les jardins où les parfums insistent, J’écoutais haleter le désarroi du vent, Tandis qu’au noir beffroi, l’horloge, noble et triste, Transmettait de sa voix lugubre de trappiste Le menaçant appel des morts vers les vivants!
Oui, je songe à ces soirs d’un mois de mai trop tiède, Où tous les rossignols se liguaient contre moi, Où la lente asphyxie amoureuse des bois Me désolait d’espoir sans me venir en aide; Les sureaux soupiraient leurs chancelants parfums; La ville aux toits baissés, comme une jeune abbesse, Paraissait écarter ses vantaux importuns, Pour savourer l’espace et pleurer de tendresse!
Tout souffrait, languissait, désirait, sans moyen, Les voluptés de l’âme et la joie inconnue. ## Quand serez-vous formé, ineffable lien Qui saurez rattacher les désirs à la nue?
Je pleurais lentement, pour je ne sais quel deuil Qui, dans les nuits d’été, secrètement m’oppresse; Et je sentais couler, sur mes mains en détresse, Du haut d’un noir sapin qui se balance au seuil Du romanesque hôtel que la lune caresse, De mols bourgeons, hachés par des dents d’écureuil...
HENRI HEINE
_Quand je respire, des milliers d’échos me répondent_...
_H. HEINE_
Henri Heine, j’ai fait avec vous un voyage, C’était un soir d’automne, encor tiède, encor clair; Heidelberg fraîchissait sous ses rouges feuillages, Nous cherchions, dans la rue aux portails entr’ouverts, L’humble hôtel, romantique et vieux, du _Chasseur Vert_.
Je reposais sur vous, compagnon invisible, Ma tête languissante et mes cheveux défaits; Un souriant vieillard marchait, lisant la Bible, Sur la place où le jour, lumineux et sensible, Jetait un long appel de désir et de paix...
C’était l’heure engourdie où le soleil s’incline; Par un mortel besoin de pleurer et de fuir, J’ai souhaité monter sur la verte colline; Nous nous sommes ensemble assis dans la berline Où flottait un parfum de soierie et de cuir, Et nous vîmes jaillir les romanesques ruines.
Sur la terrasse, auprès de la tour en lambeaux, Des étudiants riaient avec vos bien-aimées. Je regardais bondir les délicats coteaux Qui frisent sous le poids des vignes renommées, Et l’espace semblait à la fois vaste et clos.
Le Neckar, au courant scintillant et rapide, Entraînait le soleil parmi ses fins rochers. Nous étions tout ensemble assouvis et avides; L’insidieux automne avait sur nous lâché Ses tourbillons de songe et ses buis arrachés...
## O sublime, languide, âpre mélancolie Des beaux soirs où l’esprit, indomptable et captif, Veut s’enfuir et ne peut, et rêve à la folie D’enfermer l’univers dans un amour plaintif!
Tout à coup, dans le parc public, humide et triste, L’orchestre qui jouait sur les bords de l’étang Près d’un groupe attentif de studieux touristes, Lança le son du cor qui chante dans Tristan...
Henri Heine, j’ai su alors pourquoi vos livres Regorgent de buée et de soudains sanglots, Pourquoi, riant, pleurant, vous voulez qu’on vous livre La coupe de Thulé qui dort au fond des flots;
L’amour de la légende et la vaine espérance Vous hantaient d’un appel sourdement répété: Hélas! vous aviez trop écouté, dès l’enfance, Les sirènes du Rhin, à Cologne et Mayence, Quand l’odeur des tilleuls grise les nuits d’été!
Voyageur égaré dans la forêt des fables, Moqueur désespéré qu’un mirage appelait, Ni le chant de la mer d’Amalfi sur les sables, Ni la Sicile, avec l’olivier et le lait, Ne pouvait retenir votre vol inlassable, Pour qui l’espace même est un trop lourd filet!
## O soirs de Düsseldorf, quand les toits et leur neige Font un scintillement de cristal et de sel, Et que, petit garçon qui rentrait du collège, Vous évoquiez déjà rêveur universel, L’oriental aspect de la nuit de Noël!
Pourtant vous goûtiez bien la sensible Allemagne, Les muguets jaillissant dans ses bois ingénus, L’horloge des beffrois, dont les coups accompagnent Les rondes et les chants des filles aux bras nus;
Vous connaissiez le poids sentimental des heures Qui semblent fasciner l’errante volupté, Quand l’or des calmes soirs recouvre les demeures, Les gais marchés, le Dôme et l’Université;
Mais, fougueux inspiré, fier ami des naïades, Les humaines amours vous berçaient tristement, Et vous trouviez, auprès d’une enfant tendre et fade, La double solitude où sont tous les amants!
Accablé par la voix des forêts mugissantes, Vous inventiez Cordoue, ses palais et ses bains, La fille de l’alcade, altière et rougissante, Qui trahissant son âme offerte aux chérubins, Soupire auprès d’un jeune et dédaigneux rabbin...
Les frais torrents du Hartz et la mauresque Espagne Tour à tour enivraient votre insondable esprit. Que de pleurs près des flots! de cris sur la montagne! Que de lâches soupirs, ô Heine! que surprit La gloire au front baissé, votre sombre compagne!
Parfois, vers votre cœur que brisaient les démons, Et qui laissait couler sa détresse infinie, Vous sentiez accourir, par la brèche des monts, Les grands vents de Bohême et de Lithuanie;
Les cloches, les chorals, les forêts, l’ouragan Qui composent le ciel musical d’Allemagne, Emplissaient d’un tumulte orageux, où se joignent Les résineux parfums des arbres éloquents, Vos Lieder, à la fois déchirés et fringants.
## Mais quand le vent se tait, quand l’étendue est calme, Vous repoussez le verre où luit le vin du Rhin; Le Gange, les cyprès, la paresse des palmes Vous font de longs signaux, secrets et souverains; Et votre œil fend l’azur et les sables marins, Immobile, extatique et vague pèlerin!
Vous riez, et tandis que tinte votre rire, Vos poèmes en pleurs invectivent le sort; Vous chantez, justement, de ne pas pouvoir dire Les sources et le but d’un multiple délire, Rossignol florentin, Grèbe des mers du Nord, Qui mélangez au thym du verger de Tityre Les gais myosotis des matins de Francfort.
## J’ai vu, un soir d’automne, au bord d’un chaud rivage, Un grand voilier, chargé de grappes de cassis, Ne plus pouvoir voguer, tant le faible équipage, Captif sous un réseau d’effluves épaissis, Gisait, transfiguré par le philtre imprécis D’un arome, grisant plus encor qu’un breuvage.
O Heine! ce parfum languissant et fatal, Cette vigne éthérée et qui pourtant accable, N’est-ce pas le lointain et pressant idéal Qui vous persécutait, quand de son blanc fanal La lune illuminait, dans les forêts d’érables, Vos soupirs envolés vers sa joue de cristal!
## Vous me l’avez transmis, ce désir des conquêtes, Cet enfantin bonheur dans les matins d’été, Ce besoin de mourir et de ressusciter Pour le mal que nous fait l’espoir et sa tempête; Vous me l’avez transmis, ô mon brûlant prophète, Ce céleste appétit des nobles voluptés!
O mon cher compagnon, dès mes jeunes années J’ai posé dans vos mains mes doigts puissants et doux; Bien des yeux m’ont déçue et m’ont abandonnée, Mais toujours vos regards s’enroulent à mon cou, Sur le chemin du rêve où je marche avec vous...
## TABLE DES POÈMES ##
Syracuse 1
Les soirs du monde 6
Le port de Palerme 13
Dans l’azur antique 15
Le désert des soirs 20
A Palerme, au jardin Tasca... 22
Agrigente 26
L’auberge d’Agrigente 29
L’enchantement de la Sicile 32
Palerme s’endormait... 36
Les soirs de Catane 39
Musique pour les jardins de Lombardie 45
L’air brûle, la chaude magie... 49
Les journées romaines 52
Un automne à Venise 61
Un soir à Vérone 57
Va prier dans Saint-Marc 63
La Messe de l’aurore à Venise 66
Sirocco à Venise 68
Cloches vénitiennes 69
L’île des folles à Venise 70
Nuit vénitienne 74
Midi sonne au clocher de la tour sarrasine 76
Je n’ai vu qu’un instant... 83
Ainsi les jours s’en vont... 85
Le retour au lac Léman 89
Octobre et son odeur... 92
Les rives romanesques 95
Au pays de Rousseau 101
Un soir en Flandre 104
Bonté de l’univers que je croyais éteinte... 109
Chaleur des nuits d’été... 110
Automne 113
Arles 114
La nuit flotte... 116
L’évasion 118
Ceux qui n’ont respiré... 121
Le ciel bleu du milieu du jour... 124
La Terre 127
Un soir à Londres 128
Rivages contemplés 133
La langueur des voyages 134
Le printemps du Rhin 137
Ce matin clair et vif... 141
Les nuits de Baden 143
Henri Heine 147
La décoration de cet ouvrage a été conçue et gravée sur bois par ## F.-L. SCHMIED ## La typographie et le tirage des planches ont été exécutés sur ses presses à bras; pressier: Pierre Bouchet
_Achevé d’imprimer le 30 avril 1924._