Les Climats

Part 4

Chapter 43,777 wordsPublic domain

Que tout me soit amour, douceur, humanité: La vigne, le village et les feux de septembre, Les maisons rapprochées de si bonne amitié, L’universel labeur dans le secret des chambres;

Et que je ne sois plus,--au-dessus des abîmes Où mon farouche esprit se tenait asservi,-- Comme un aigle blessé en atteignant les cimes, Qui ne peut redescendre, et qu’on n’a pas suivi!

UN SOIR EN FLANDRE

Ah! si d’ardeur ton cœur expire, Si tu meurs d’un rêve hautain, Descends dans le calme jardin, Ne dis rien, regarde, respire;

Le parfum des pois de senteur Ouvre ses ailes et se pâme; Le ciel d’azur, le ciel de flamme, Est sombre à force de chaleur!

Demeure là, les mains croisées, Les yeux perdus à l’horizon, A voir luire sur les maisons Les toits aux pentes ardoisées.

Des coqs, chantant dans le lointain, Soupirent comme des colombes Sous la chaleur qui les surplombe. Le soir semble un brumeux matin.

Douceur du soir! le hameau fume, La rue est vive comme un quai Où le poisson est débarqué; Un pigeon flotte, blanche écume.

Vois, il n’y a pas que l’amour Sur la profonde et douce terre; Sache aimer cet autre mystère: L’effort, le travail, le labour.

Des corps, que la vie exténue, S’en viennent sur les pavés bleus; Les bras, les visages caleux Sont emplis de joie ingénue.

Un homme tient un arrosoir; Ce plumage d’eau se balance Sur les choux qui, dans le silence, Goûtent aussi la paix du soir.

Il se forme au ciel un nuage; Regarde les bonds, les sursauts, De quatre tout petits oiseaux, Qui volent sur le ciel d’orage!

Un œillet tremble, secoué D’un coup vif de petite trique, Quand le lourd frelon électrique A sa tige reste cloué.

Par la vapeur d’eau des rivières Les prés verts semblent enlacés; Le soir vient, les bruits ont cessé; ## Etranger, mon ami, mon frère,

Il n’est pas que la passion, Que le désir et que l’ivresse, La nature aussi te caresse D’une paisible pression;

Les rêves que ton cœur exhale Te font gémir et défaillir; Eteins ces feux et viens cueillir Le jasmin aux quatre pétales.

Abdique le sublime orgueil De la langueur où tu t’abîmes, Et vois, flambeau des vertes cimes, Bondir le sauvage écureuil!

BONTÉ DE L’UNIVERS QUE JE CROYAIS ÉTEINTE...

Bonté de l’univers que je croyais éteinte, Tant vous aviez déçu la plus fidèle ardeur, Je ressens aujourd’hui vos suaves atteintes; Ma main touche, au jardin succulent de moiteur, Le sucre indigo des jacinthes!

Les oiseaux étourdis, au vol brusque ou glissant, Dans le bleuâtre éther qu’emplit un chaud vertige, D’un gosier tout enduit du suc laiteux des tiges Font jaillir, comme un lis, leurs cris rafraîchissants!

## Et, bien que le beau jour soit loin de la soirée, Bien qu’encor le soleil étende sur les murs Sa nappe de safran éclatante et moirée, Déjà la molle lune, au contour pâle et pur, Comme un soupir figé rêve au fond de l’azur...

CHALEUR DES NUITS D’ÉTÉ...

_O nuit d’été, maladie inconnue,_ _combien tu me fais mal!_ _JULES LAFORGUE._

Chaleur des nuits d’été, comme une confidence Dans l’espace épandue, et semblant aspirer Le grand soupir des cœurs qui songent en silence, Je vous contemple avec un désespoir sacré!

Les passants, enroulés dans la moiteur paisible De cette nuit bleuâtre au souffle végétal, Se meuvent comme au fond d’un parc oriental L’ombre des rossignols furtifs et susceptibles.

Une femme, un enfant, des hommes vont sans bruit Dans la rue amollie où le lourd pavé luit; C’est l’heure où les Destins plus aisément s’acceptent: Tout effort est dans l’ombre oisive relégué. Les parfums engourdis et compacts interceptent La circulation des zéphyrs fatigués.

Il semble que mon cœur soit plus soumis, plus sage; Je regarde la terre où s’entassent les âges Et la voûte du ciel, pur, métallique et doux. Se peut-il que le temps ait, malgré mes courroux, Apaisé mon délire et son brûlant courage, Et qu’enfin mon espoir se soit guéri de tout?

La lune éblouissante appuie au fond des nues Son sublime débris ténébreux et luisant, Et la nuit gît, distraite, insondable, ingénue; Son chaud torrent sur moi abondamment descend Comme un triste baiser négligent et pesant.

Deux étoiles, ainsi que deux âmes plaintives, Semblent accélérer leur implorant regard. L’univers est posé sur mes deux mains chétives; Je songe aux morts, pour qui il n’est ni tôt, ni tard, Qui n’ont plus de souhaits, de départs et de rives.

Que de jours ont passé sur ce qui fut mon cœur, Sur l’enfant que j’étais, sur cette adolescente Qui, fière comme l’onde et comme elle puissante, Luttait par son amour contre tout ce qui meurt! Pourtant, rien n’a pâli dans ma chaude mémoire, Mon rêve est plus constant que le roc sur la mer; Mais un besoin vivant, fougueux, aride, amer, Veut que mon cœur poursuive une éternelle histoire Et cherche en vain la source au milieu du désert. ## Et je regarde, avec une tristesse immense, Dans le ciel glauque et lourd comme un auguste pleur, L’étoile qui palpite ainsi que l’espérance, Et la lune immobile au-dessus de mon cœur...

AUTOMNE

Puisque le souvenir du noble été s’endort, Automne, par quel âpre et lumineux effort, ## Déjà toute fanée, abattue et moisie, Jetez-vous ce brûlant accent de poésie? Votre feuillage est las, meurtri, presque envolé. C’est fini, la beauté des vignes et du blé; Le doux corps des étés en vous se décompose; Mais vous donnez ce soir une suprême rose.

## Ah! comme l’ample éclat de ce dernier beau jour Soudain réveille en moi le plus poignant amour! Comme l’âme est par vous blessée et parfumée, Triste Automne, couleur de nèfle et de fumée!...

ARLES

Mes souvenirs, ce soir, me séparent de toi; Au-dessus de tes yeux, de ta voix qui me parle, De ce frais horizon d’églises et de toits, J’entends, dans ma mémoire où frémit leur émoi, Les hirondelles sur le ciel d’Arles!

La nuit était torride à l’heure du couchant. Les doux cieux languissaient comme une barcarolle; Deux colonnes des Grecs, levant leurs bras touchants, Semblaient une Andromaque éplorée, et cherchant A fléchir une ombre qui s’envole!

Ce qu’un beau soir contient de perfide langueur Ployait dans un silence empli de bruits infimes; Je regardais, les mains retombant sur mon cœur, Briller ainsi qu’un vase où coule la chaleur, Le pâle cloître de Saint-Trophime!

Une brise amollie et peinte de parfums, Glissait, silencieuse, au bord gisant du Rhône. Tout ce que l’on obtient me semblait importun, Mes pensers, mes désirs, s’éloignaient un à un Pour monter vers d’invisibles zones!

O soleil, engourdi par les senteurs du thym, Parfums de poivre et d’huile épandus sur la plaine, Rochers blancs, éventés, où, dans l’air argentin, On croit voir, se gorgeant des flots du ciel latin, Les rapides Victoires d’Athènes!

Soir torturé d’amour et de pesants tourments, Grands songes accablés des roseaux d’Aigues-Mortes, Musicale torpeur où volent des flamants, Couleur du soir divin qui promets et qui ments, C’est ta détresse qui me transporte!

Ah! les amants unis, qui dorment, oubliés, Dans les doux Alyscamps bercés du clair de lune, Connaissent, sous le vent léger des peupliers, Le bonheur de languir, assouvis et liés, Dans la même amoureuse infortune;

Mais les corps des vivants, aspirés par l’été, Sont des sanglots secrets que tout l’azur élance. Je songeais sans parler, lointaine à vos côtés; Qui jamais avouera l’âpre infidélité D’un cœur sensuel, dans le silence!...

LA NUIT FLOTTE...

La nuit flotte, amollie, austère, taciturne, Impérieuse; elle est funèbre comme une urne Qui se clôt sur un vague et sensible trésor. Un oiseau, intrigué, dans un arbre qui dort, Parait interroger l’ombre vertigineuse. La lune au sec éclat semble une île pierreuse; Cythère aride et froide où tout désir est mort.

Une vague rumeur émane du silence. Un train passe au lointain, et son essoufflement Semble la palpitante et paisible cadence Du coteau qui respire et songe doucement...

Un parfum délicat, abondant, faible et dense, Mouvant et spontané comme des bras ouverts, Révèle la secrète et nocturne existence Du monde végétal au souffle humide et vert.

Et je suis là. Je n’ai ni souhait, ni rancune; Mon cœur s’en est allé de moi, puisque ce soir Je n’ai plus le pouvoir de mes grands désespoirs, Et que, paisiblement, je regarde la lune.

Je suis la maison vide où tout est flottement. Mon cœur est comme un mort qu’on a mis dans la tombe; J’ai longuement suivi ce bel enterrement, Avec des cris, des deuils, du sang, des tremblements, Et des égorgements d’agneaux et de colombes.

Mais le temps a séché l’eau des pleurs et le sel. D’un œil indifférent, sans regret, sans appel, Eclairé par la calme et triste intelligence, Je regarde la voûte immense, où les mortels Ont suspendu les vœux de leur vaine espérance,

Et je ne vois qu’abîme, épouvante, silence; Car, ô nuit! vous gardez le deuil continuel De ce que rien d’humain ne peut être éternel...

L’ÉVASION

Libre! comprends-tu bien! être libre, être libre! Ne plus porter le poids déchirant du bonheur, Ne plus sentir l’amère et suave langueur Envahir chaque veine, amollir chaque fibre!

Libre, comme une biche avant le chaud printemps! Bondir sans rechercher l’ardeur de la poursuite, Et, dans une ineffable et pétulante fuite, Disperser la nuée et les vents éclatants!

Se vêtir de fraîcheur, de feuillage, de prismes, S’éclabousser d’azur comme d’un flot léger; Goûter, sous les parfums compacts de l’oranger, Un jeune, solitaire et joyeux héroïsme!

## A peine l’aube naît, chaque maison sommeille; L’atmosphère, flexible et prudente corbeille, Porte le monde ainsi que des fruits nébuleux. On croit voir s’envoler le coteau mol et bleu. Tout à coup, le soleil, ramassé dans l’espace, Eclate, et vient viser toute chose qui passe; La brise, étincelante et forte comme l’eau, Jette l’odeur des fleurs sur le cœur des oiseaux, Mêle les flots marins, dont la cime moelleuse Fond dans une douceur murmurante, écumeuse... Que mon front est joyeux, que mes pas sont dansants! Je m’élance, je marche au bord des cieux glissants: Dans mes songes, mes mains se sont habituées A dénouer le voile odorant des nuées! L’étendue argentée est un tapis mouvant Où court la verte odeur des figuiers et du vent; Dans les jardins bombés, qu’habite un feu bleuâtre, Les épais bananiers, au feuillage en haillons, Elancent de leurs flancs, crépitants de rayons, Le fougueux bataillon des fruits opiniâtres. Je regarde fumer l’Etna rose et neigeux; Les enfants, sur les quais, ont commencé leurs jeux. Chaque boutique, avec ses câpres, ses pastèques, Baisse sa toile; on voit briller l’enseigne grecque Sur la porte, qu’un jet de tranchante clarté Fait scintiller ainsi qu’un thon que le flot noie; Tout est délassement, espoir, activité; Mais quel désir d’amour et de fécondité, Hélas! s’éveille au fond de toute grande joie!

* * * * *

Et pour un nouveau joug, ô mortels! Eros ploie La branche fructueuse et forte de l’été...

CEUX QUI N’ONT RESPIRÉ...

Ceux qui n’ont respiré que les nuits de Hollande, Les tulipes des champs, les graines des bouleaux, Le vent rapide et court qui chante sur la lande, Les quais du Nord jetant leur goudron sur les flots,

Ceux qui n’ont contemplé que les blés et les vignes Croissant tardivement sous des cieux incertains, Qui n’ont vu que la blanche indolence des cygnes Que Bruges fait flotter dans ses brumeux matins,

Ceux pour qui le soleil, au travers du mélèze, Pendant les plus longs jours d’avril ou de juillet, Remplace la splendeur des campagnes malaises, Et les soirs sévillans enivrés par l’œillet,

Ceux-là, vivant enclos dans leurs frais béguinages, Souhaitent le futur et vague paradis, Qui leur promet un large et flamboyant voyage Où s’embarquent les cœurs confiants et hardis.

Mais ceux qui, plus heureux, ont connu votre audace, O bleuâtre Orient! Incendie azuré, Prince arrogant et fier, favori de l’espace, Monstre énorme, alangui, dévorant et doré;

Ceux qui, sur le devant de leur ronde demeure, Coupole incandescente, opacité de chaux, Ont vu la haute palme éparpiller les heures, Qui passent sans marquer leurs pieds sur les cieux chauds;

Ceux qui rêvent le soir dans le grand clair de lune, ## Aurore qui soudain met sa robe d’argent Et trempe de clarté la rue étroite et brune, Et le divin détail des choses et des gens,

Ceux qui, pendant les nuits d’ardente poésie, Egrenant un collier fait de bois de cyprès, Contemplent, aux doux sons des guitares d’Asie, Le long scintillement d’un jet d’eau mince et frais,

Ceux-là n’ont pas besoin des infinis célestes; Nul immortel jardin ne surpasse le leur; Ils épuisent le temps, pendant ces longues siestes Où leur corps étendu porte l’ombre des fleurs.

Leur âme nonchalante, et d’azur suffoquée, Cherche la Mort, pareille à l’ombrage attiédi Que font le vert platane et la jaune mosquée Sur le col des pigeons, attristés par midi...

LE CIEL BLEU DU MILIEU DU JOUR...

Le ciel bleu du milieu du jour vibre, travaille, Encourage les champs, les vignes, les semailles, Comme un maître exalté au milieu des colons! Tout bouge; sous les frais marronniers du vallon, L’abeille noire, avec ses bonds soyeux et brusques, Semble un éclat volant de quelque amphore étrusque. Sur les murs villageois, le vert abricotier S’écartèle, danseur de feuillage habillé. Les parfums des jardins font au-dessus du sable, Une zone qui semble au cœur infranchissable. L’air fraîchit. On dirait que de secrets jets d’eau Sous les noirs châtaigniers suspendent leurs arceaux. L’hirondelle, toujours par une autre suivie, Tourne, et semble obéir à des milliers d’aimants: L’espace est sillonné par ces rapprochements... ## Et parfois, à côté de cette immense vie On voit, protégé par un mur maussade et bas, Le cimetière où sont, sans regard et sans pas, Ceux pour qui ne luit plus l’étincelante fête, Qui fait d’un jour d’été une heureuse tempête! Hélas! dans le profond et noir pays du sol, Malgré les cris du geai, le chant du rossignol, Ils dorment. Une enfant, sans frayeur, près des tombes, Traîne un jouet brisé qui ricoche et retombe. Ils sont là, épandus dans les lis nés sur eux, Ces doux indifférents, ces grands silencieux; Et la route qui longe et contourne leur pierre, Eclate, rebondit d’un torrent de poussière Que soulève, en passant, le véhément parcours Des êtres que la mort prête encor à l’amour... ## Et moi qui vous avais délaissée, humble terre, Pour contempler la nue où l’âme est solitaire, Je sais bien qu’en dépit d’un rêve habituel, Nul ne saurait quitter vos chemins maternels. En vain, l’intelligence, agile et sans limite, Avide d’infini, vous repousse et vous quitte; En vain, dans les cieux clairs, de beaux oiseaux pensants Peuplent l’azur soumis d’héroïques passants, Ils seront ramenés et liés à vos rives, Par le poids du désir, par les moissons actives, Par l’odeur des étés, par la chaleur des mains...

## Vaste Amour, conducteur des éternels demains, Je reconnais en vous l’inlassable merveille, L’inexpugnable vie, innombrable et pareille: O croissance des blés! ô baisers des humains!

LA TERRE

Je me suis mariée à vous Terre fidèle, active et tendre, Et chaque soir je viens surprendre Votre arome secret et doux.

Ah! puisque le divin Saturne Porte un anneau qui luit encore, Je vous donne ma bague d’or, Petite terre taciturne!

Elle est comme un soleil étroit, Elle est couleur de moisson jaune, Aussi chaude qu’un jeune faune Puisqu’elle a tenu sur mon doigt!

--Et qu’un jour, dans l’espace immense, Brille, ceinte d’un lien doré, La Terre où j’aurai respiré Avec tant d’âpre véhémence!

UN SOIR A LONDRES

Les parfums vont en promenade Sur l’air brumeux, Une âme ennuyée et malade Flotte comme eux.

Les rhodendrons des pelouses, D’un lourd éclat, Semblent des collines d’arbouses Et d’ananas.

Un temple grec dans le feuillage Semble un secret, Où Vénus voile son visage Dans ses doigts frais.

O petit fronton d’Ionie, Que tu me plais, Dans la langoureuse agonie D’un soir anglais!

Je t’enlace, je veux suspendre A ta beauté, Mon cœur, ce rosier le plus tendre De tout l’été.

## Mais sur tant de langueur divine Quel souffle prompt? Je respire l’odeur saline, Et le goudron!

C’est le parfum qui vient d’Irlande, C’est le vent, c’est L’odeur des Indes, qu’enguirlande L’air écossais!

## O toi qui romps, écartes, creuses Le ciel d’airain, Rapide odeur aventureuse Du vent marin.

Va consoler, dans le Musée Au beau renom, La divine frise offensée Du Parthénon!

Va porter l’odeur des jonquilles, Du raisin sec, Aux vierges tenant les faucilles Et le vin grec.

## Cavalerie athénienne, O jeunes gens! Guirlande héroïque et païenne Du ciel d’argent;

Miel condensé de la nature, O cire d’or, Gestes joyeux, sainte Ecriture, Céleste accord!

Phalange altière et sans seconde, O rire ailé, Bandeau royal au front du monde, Cœur déroulé.

Prenez votre place éternelle, Votre splendeur, Dans l’infini de ma prunelle Et de mon cœur...

* * * * *

## Une maison de brique rouge Tremble sur l’eau, On entend un oiseau qui bouge Dans le sureau.

Quelle céleste main fait fondre La brume et l’or Des nébuleux matins de Londres Et de Windsor?

Des chevreuils, des biches, en bande, D’un pied dressé Semblent rôder dans la légende Et le passé.

La pluie attache sa guirlande Au bois en fleur: ## Ecoute, il semble qu’on entende Battre le cœur

De l’intrépide Juliette, Ivre d’été, Qui bondit, sanglote, halette De volupté;

De Juliette qui s’étonne D’être, en ces lieux, Plus amoureuse qu’à Vérone Près des ifs bleus.

## Tout tremble, s’exalte, soupire; Ardent émoi. O Juliette de Shakspeare, Comprenez-moi!...

RIVAGES CONTEMPLÉS

Rivages contemplés au travers de l’amour, Horizon familier comme une salle ronde, Où nos yeux enivrés s’interrogeaient toujours, Dans quel sensible atlas, sur quelle mappemonde, Reverrai-je vos soirs précis et colorés, Les suaves chemins où nos pas ont erré Et que nos cœurs, emplis d’ardeur triste et profonde, Avaient rendus plus beaux que la beauté du monde?

LA LANGUEUR DES VOYAGES

Le matinal plaisir du soleil dans l’herbage, Dessinant des ruisseaux d’intangible cristal; Les cieux d’été, plus chauds qu’un sensuel visage Opprimé de désir, altéré d’idéal; Le hameau romantique au creux d’un roc stérile; Des jardins de dattiers, épais ainsi qu’un toit; L’arrivée, au matin, dans d’étrangères villes, Où, soudain, l’on se sent libéré comme une île Que bat de tous côtés un flot discret et coi; Le bitumeux parfum d’une rade en Hollande, Le bruit de forge en feu des vaisseaux roux et noirs Que la noble denrée exotique achalande; Enfin, surtout, l’odeur et la couleur des soirs, Ont, pour le voyageur que le désir oppresse Et que guide un mystique et rêveur désespoir, L’insistante langueur qui prélude aux caresses...

LE PRINTEMPS DU RHIN

(STRASBOURG)

Le vent file ce soir, sous un mol ciel d’airain, Comme un voilier sur l’Atlantique. On entend s’éveiller le Printemps souverain, A la fois plaintif et bachique;

Un abondant parfum, puissant, traînant et las Triomphe et pourtant se lamente. Le saule a de soyeux bourgeons de chinchilla Epars sur la plaine dormante.

Un bouleversement hardi, calme et serein A rompu et soumis l’espace; Les messages des bois et l’effluve marin S’accostent dans le vent qui passe!

Comment s’est-il si vite engouffré dans les bois, Ce dieu des sèves véhémentes? Tout encore est si sec, si nu, si mort de froid! ## C’est l’invisible qui fermente!

Là-bas, comme un orage aigu, accumulé, La flèche de la cathédrale Ajoute le fardeau de son sapin ailé A ce ciel qui défaille et qui râle.

## Et moi qui, d’un amour si grave et si puissant, Contenais la rive et le fleuve, Je sens qu’un mal divin veut détourner mon sang De la tristesse où je m’abreuve;

Je sens qu’une fureur rôde aux franges des cieux, Se suspend, pèse et se balance. Le printemps vient ravir nos rêves anxieux; C’est la fougueuse insouciance!

C’est un désordre ardent, téméraire, et si sûr De sa tâche auguste et joyeuse, Que, comme une ivre armée en fuite vers l’azur, Nous courons vers la nue heureuse.

Nous sommes entraînés par toutes les vapeurs Qui tressaillent et qui consentent, Par les sonorités, les secrets, les torpeurs, Par les odeurs réjouissantes!

## Mais non, vous n’êtes pas l’universel Printemps, O saison humide et ployée Que j’aspire ce soir, que je touche et j’entends, Qui m’avez brisée et noyée!

Vous êtes le parfum que j’ai toujours connu, Depuis ma stupeur enfantine; La présence aux beaux pieds, le regard ingénu De ma chaude Vénus latine!

Vous êtes ce subit joueur de tambourin A qui les montagnes répondent, Et dont le chant nombreux anime sur le Rhin La vive effusion de l’onde!

Vous êtes le pollen des hêtres et des lis, L’amoureuse et vaste espérance, Et les brûlants soupirs que les nuits d’Eleusis Ont légués à l’Ile-de-France!

C’est à moi que ce soir vous livrez le secret De votre grâce turbulente; Les autres ne verront que l’essor calme et frais De votre croissance si lente.

Les autres ne verront,--Alsace aux molles eaux Qu’un zéphyr moite endort et creuse,-- Que vos étangs gisants, qui frappent de roseaux Votre dignité langoureuse!

Les autres ne verront que vos remparts brisés, Que vos portes toujours ouvertes, Où passe sans répit, sous un masque apaisé, Le tumulte des brises vertes!

Les autres ne verront, ô ma belle cité, Que la grave et sombre paupière De tes toits inclinés, qui font à ta fierté Un voile d’ombre et de prière.

Ils ne verront, ceux-là, de ton songe éternel, Que ta plaine qui rêve et fume, Que tes châteaux du soir, endormis dans le ciel. ## J’ai vu ton frein couvert d’écume!

Ceux-là ne sauront voir, à ton balcon fameux, Que la _Marseillaise_ endormie; ## Moi j’ai vu le soleil, de son égide en feu, Empourprer ta feinte accalmie.

Les autres ne verront que ce grand champ des morts, Où le Destin s’assied, hésite, Et contemple le temps assoupi sur les corps... ## Moi j’ai vu ce qui ressuscite!

CE MATIN CLAIR ET VIF...

Ce matin clair et vif comme un midi du pôle, Où le vent vient filer le blanc coton des saules, Où, sur le pré touffu, de guêpes entr’ouvert, On croit voir crépiter un large soleil vert, Où glissent sur le Rhin, que franchit la cigogne, Les chalands engourdis qui montent vers Cologne, Où le village, avec ses lumineux sursauts, Semble un cercle d’enfants jouant avec de l’eau; Où j’entends dans les airs les pliantes musiques Que font en se croisant les brises élastiques; Ce matin exalté, qui, stagnant ou volant, Semble appuyer à tout un baiser violent, Où la blanche chaleur, somnolente tigresse, Reprend tout l’univers dans sa vaste caresse. Je songe, ô mon ami, dont je presse la main, Aux forces du silence et du désir humain, Puisque le plus profond et plus lourd paysage Ne vient que de mon cœur et de ton doux visage...

LES NUITS DE BADEN

Dans le pays de Bade, où les soirs sont si lourds, Où les noires forêts font glisser vers la ville, Comme un acide fleuve, invisible et tranquille, L’amère exhalaison du végétal amour,