Les cent histoires de Troye

xciii. Glose

Chapter 62,232 wordsPublic domain

Achilles s’assota de l’amour polixene la belle pucelle qui fut seur hector/ et comme il eust veue a l’aniversaire des obseques hector au temps de treves ou plusieurs grecz alerent a troye ou il fut tant surprins de s’amour que nullement durer ne pouoit. Pour ce manda a la royne hecuba que le mariage voulsist faire traicter et il feroit cesser la guerre & partir le siege et a tousjours seroient amys/ longtemps fut achilles sans soy armer contre les troyens pour icelle amour et grant peine mist a faire partir l’ost ce que il ne peut faire/ pour ce ne fut fait le mariage/ et apres ce occist achilles troylus qui tant estoit plain de valeur que bien estoit pareil a hector son frere selon son jeune aage mais de ce fut tant doulente la royne hecuba que elle luy manda que a luy alast a troye pour icelluy mariage traicter sy y ala et fut occis. Pour ce dit au bon chevalier que d’amour estrange ne se doit assoter/ car par amours lointaines sont maintz maulx venus. Et pour ce dit ung sage/ quant tes ennemis ne se pourront venger/ adonc as tu mestier de toy guetter.

xciii Allegorie

D’amour estrange ne se doit assoter le bon esperit/ c’est a entendre que il ne doit aimer nulle chose qui ne soit toute venant de dieu & terminant en luy/ & toute chose estrange/ c’est que le monde doibt fuyr et que le monde doit haÿr/ dit saint augustin en exposant l’epistre saint jehan le monde passe et sa concupiscence. O donques homme raisonnable lequel aymes tu mieulx ou aimer le monde temporel et passer avecques le temps ou aimer jesuchrist & vivre perpetuellement avecques luy. A ce propos dit saint jehan en sa premiere epistre.

Nolite diligere mundum neque ea que in mundo sunt. i. johannis. ii. ca.

xciiii Texte

N’entreprens mye foles armes C’est peril pour corps & pour ames Ung bras nud/ ou sans escu prendre Par ayaulz le peulz tu apprendre

xciiii Glose

Ayaulz fut ung chevalier gregoys moult orgueilleux et oultrecuydé mais bon chevalier fut de sa main & par orgueil et fierté entreprint armes ung bras nud & descouvert de son escu/ si fut percé d’oultre en oultre & mort abatu.

Et pour ce dit au bon chevalier que telles armes faire sont de nul honneur/ ains sont reputees folies & orgueil & trop sont perilleuses. Si dit Aristote. Plusieurs errent par ignorance et faulte de sçavoir/ & ne scevent que est a faire ne a laisser/ & aultres faillent par orgueil & arrogance.

xciiii Alegorie

Que folles armes ne doye entreprendre c’est que le bon esperit ne doibt soy fier en sa propre fragilité comme dit sainct Augustin en ung sermon que nul de son cueur ne doit presumer quant il prononce parolle/ ne nul en sa force ne se doit fier quant il seuffre temptation/ car se nous parlons sagement bonnes paroles de dieu vient nonpas de nostre sapience/ & se nous endurons fermement les adversitez de dieu vient nonpas de nostre pacience. A ce propos dit sainct pol.

Fiduciam talem habemus per christum ad deum non quod sumus sufficientes aliquid cogitare ex nobis tanquam ex nobis. secunde ad corinthios. iii. capitulo.

xcv Texte

Anthenor exille & chace Qui contre son pays pourchace Trahyson faulse & desloyale Sy luy en rendz souldee male

xcv Glose

Anthenor fut ung baron de troye quant vint a la fin des griefves batailles troyennes les grecz qui le long siege avoient tenu devant la cité ne sçavoient comment venir a chief de prendre la cité/ car elle estoit de grant force/ mais par l’endittement de anthenor par couroux qu’il avoit au roy Priam leur enhorta & dist comment ilz feignissent faire paix au roy et par celle voye les mettroit luymesmes en la cité & si leur donroit passage. Ainsi le fist parquoy troye fut trahye.

Et pour ce que trop grande fut la trahyson & maulvaistie de cestuy dit au bon chevalier que tous ses semblables ou il les sçaira doibt chacer & exciller/ car trop sont icelle gent a haÿr/ dit Platon. Barat est le capitaine et gouverneur des maulvais.

xcv Alegorie

Anthenor qui doibt estre chacé/ pouons entendre que le bon esperit doit chacer de soy toute chose dont inconvenient luy peult venir. De ce dit sainct Augustin que celuy qui n’est soigneux de eschever les inconveniens est semblable au papillon qui tournye tant entour le feu de la lampe que ses esles se brulent & puis est noyé en l’huyle/ & a l’oyseau qui tant volette entour le gluau que il y pert ses plumes. Exemple de sainct Pierre qui demoura tant en la court au prince de la loy que il encheut en celuy inconvenient de regnier son maistre. Et dit Salomon.

Fuge a via malorum ne transeas per eam. Proverbiorum. iiii. capitulo.

xcvi Texte.

Au temple minerve souffrir Ne doibs tes ennemis offrir Mire toy au cheval de fust Encore fust/ troye s’il ne fust

xcvi. Glose.

Les gregois firent paix par faintise aux troyens par la traïson Anthenor ilz dirent que ilz avoient voué ung don a minerve/ la deesse qu’ilz vouloient offrir: et avoient fait faire ung cheval de fust de merveilleuse grandeur lequel estoit plain de chevaliers armez & tant fut grant que la porte de la cité convint rompre pour eulx entrer & sur roes estoit assis le cheval que ilz trainerent jusques au temple/ et quant la nuit fut venue adoncques saillirent hors les chevaliers qui ceulx de dehors mirent en la ville qui toute la gent occirent et ardirent & destruirent la cité. Pour ce dit au bon chevalier qu’en tel faintise ne en tel offrende ne doit fyer. Ad ce propos dit le sage. On doit doubter les soubtillitez et les engins de son ennemy s’il est sage/ et s’il est fol sa mauvaitie.

xcvi Allegorie

Le temple minerve pouons entendre l’eglise sainte ou ne doit avoir offert fors oraison. & dit saint augustin au livre de la foy que sans la compaignie de sainte eglise quelque bien ne peult a nully prouffiter ne les oeuvres de misericorde ne pevent valoir ne vie pardurable avoir ne hors le giron de l’eglise ne peult estre salut. Pour ce dit david en son psaultier.

Apud te laus mea in ecclesia magna.

xcvii Texte.

Ne cuides avoir leur chastel Car ylion le fort chastel Fut prins et ars/ aussi fut thune Tout est entre les mains fortune

xcvii Glose.

Ylion fut le maistre donjon de troye et le plus fort & le plus bel qui oncques fut fait dont les hystoires facent mencion mais nonobstant ce fut il prins & ars et vint a neant/ & aussi fut la cité de thune/ qui jadis fut grant chose/ & pour ce que telz cas adviennent par la muableté de fortune veult dire que le bon chevalier ne se doit en orgueillir ne soy tenir seur pour nulle force. Pour ce dit ptholomee/ de tant comme une seigneurie est plus hault de tant en est la ruine plus perilleuse.

xcvii Allegorie

Qu’il ne cuide avoir seur chastel/ pouons entendre que le bon esperit ne doibt avoir regard ne regret a delices quelconques/ car comme delices soient passables non seures et mainnent a damnacion dit sainct hierome que c’est impossible que une personne passe de delices a delices que elle saille des delices de ce monde aux delices de paradis que icy remplisse son ventre et y la son ame. Car la condicion d’ame sy est delice ne elle n’est point donnee a ceulx qui cuident avoir le monde perpetuel en delices. A ce propos est escript en l’apocalipse.

Quantum glorificavit se et in deliciis fuit tantum date ei tormentum et luctum. Apocalipsis. xviii. ca.

xcviii Texte

Le port escheves de circés Ou les chevaliers ulixés Furent tous en porcz convertis Souvienne toy de ses partis

xcviii Glose

Circés fut une royne qui avoit son royaulme sur la mer d’ytalie & fut moult grant enchanteresse & trop sceut de sors & de annoncemens/ & quant ulixés qui par mer alloit apres la destruction de troye sicomme il cuydoit retourner en son pays par maintz grans tormentz & perilleux qu’il avoit euz fut arivé au port de celle terre/ il manda a la royne par ses chevaliers se il pourroit seurement prendre port sur sa terre. Circés moult beau accueillyt les messagiers & par semblant de courtoisie leur fist tendre bruvaige moult delicieux a boire mais telle vertu avoit par poison que soubdainement furent les chevaliers muez en porcz.

Circés peult estre entendue en plusieurs manieres/ & peult estre entendue pour une terre ou une contree ou les chevaliers furent mys en orde ou villaine prison. Et peult estre aussi une dame pleine de vagueté & que par elle plusieurs chevaliers errans/ c’est a entendre suyvans les armes qui mesmes estoient de la gent ulixés/ c’estassavoir malicieux & avisez furent tenuz a sejour comme porcz.

Et pource dit au bon chevalier que a tel sejour ne se doibt arrester. Et dit Aristote. Celuy qui est du tout enclin a fornicacion ne peult en la fin estre loué.

xcviii Alegorie

Le port circés pouons entendre pour ypocrisie que le bon esperit doibt eschever sur toute riens/ & contre les ypocrites parle sainct Gregoire es morales que la vie des ypocrites n’est nonplus que une avision fantasticque & une fantasie ymaginaire qui monstre par dehors en semblance de ymage qui n’est mye dedens en realle verité. A ce propos dit nostreseigneur en l’evangile.

Ve vobis ypocrite qui similes estis sepulcris dealbatis que a foris apparent hominibus speciosa/ intus vero plena sunt ossibus mortuorum. Matthei xxiii. capitulo.

xcix Texte

Tu ne doibs belles raisons tendre A qui bien ne le scet entendre Yno qui sema le bled cuyt Le te note assez com je cuid

xcix Glose

Yno fut une roine laquelle fist semer le bled cuyt qui ne revint point. Et pour ce veult dire au bon chevalier que belles raisons bien ordonnees & sages auctoritez ne doibvent estre dictes a gens de rude entendement & qui ne les scevent entendre/ car elles sont perdues. Et pour ce dit Aristote.

Ainsi que la pluye ne prouffite point au bled semé sur la pierre. Aussi ne font bons argumens a l’insapient.

xcix Alegorie

Que belles raisons ne soyent dictes aux ignorans qui ne sçairoient entendre comme ce seroit chose perdue/ mais que ignorance soyt a blasmer dit sainct Bernard en ung livre des quinze degrez de humilité/ que pour neant excusent de fragilité ou de ignorance ce qui a ce que ilz pechent plus franchement sont voulentiers fraisles ou ignorans & plusieurs choses qui debveroient estre aulcunesfois sceues sont ignorees aulcunesfois ou par negligence de les sçavoir ou par paresse de les demander/ ou par honte de les enquerir/ et toute telle ignorance n’a nulle excusation. Et pour ce dit sainct pol l’apostre.

Si quis ignorat/ ignorabitur. Prima ad corinthios xiiii. capitulo.

C Texte

Cent auctoritez t’ay escriptes Sy ne soyent de toy despites Car Augustus de femme aprint Qui d’estre adoré le reprint

C Glose

Cesar augustus fut empereur de romme & de tout le monde/ & pour ce que au temps de sa seigneurie fut paix par tout le monde que il seigneurioit paisiblement/ la folle gent mescreant tenoient que celle paix fust pour cause du bien de luy/ mais non estoit/ car c’estoit pour cause de Jesuchrist qui estoit né de la vierge Marie & ja estoit sur terre/ & tant comme il vesquit paix fut par tout le monde/ si vouloyent adorer cesar comme dieu/ mais adonc sibile Cumana lui dist que bien gardast que adorer ne se feist/ & qu’il n’estoit fors ung seul dieu qui tout avoit creé. Et lors le mena sur une haulte montaigne hors de la cité & dedens le soleil par la voulenté nostreseigneur apparut une vierge tenant ung enfant. Sibile luy monstra & luy dist que celuy estoit vray dieu qui devoit estre adoré/ & adonc Cesar le adora. Et pource que cesar augustus qui prince estoit de tout le monde apprint a congnoistre dieu a la creance d’une femme peult estre dit a propos l’auctorité que dit Hermes. Ne te soit point honte d’ouyr verité & bon enseignement qui que le die/ car verité anoblist celluy qui la prononce.

C Alegorie

La ou othea dit que cent auctoritez luy a escriptes/ & de femme apprint Augustus/ c’est a entendre que bonne parolle & bons enseignemens sont a louer de quelzconques personnes que ilz soyent ditz/ de cecy dit Hugues de sainct victor en ung livre appellé didastalicon. Que le sage homme ot voulentiers de tous/ & aprent voulentiers de chascun & lyt voulentiers toutes manieres d’enseignemens/ il ne despite point l’escripture/ il ne despite point la personne/ il ne despite point la doctrine/ il quiert indifferemment par tout & tout ce que il voyt dont il a deffaulte/ il ne considere point qui c’est qui parle/ mais que c’est que on dit/ il ne prent point garde combien luymesmes scet/ mais combien il ne scet mye. A ce propos dit le sage.

Auris bona audiet cum omni concupiscentia sapientiam. Ecclesiastici. iii. capitulo.

Finis.

NOTES DU TRANSCRIPTEUR

On a conservé l’orthographe de l’original, en résolvant toutefois les abréviations par signes conventionnels (par exemple hõe transcrit homme). Pour faciliter la lecture, on a introduit cédilles, apostrophes et accents, et distingué entre i/j et u/v selon l’usage. La ponctuation est conforme à l’original, à l’exception des points finaux en fin de phrase qui ont été systématiquement ajoutés lorsqu’ils étaient absents.

Seules quelques erreurs manifestement dues au typographe ont été corrigées (lettres omises, interverties, à l’envers ou de formes semblables, de type qni pour qui).