Les causeries du docteur

Part 24

Chapter 241,911 wordsPublic domain

Allons sérieusement au fond des choses, mon bon Giraud: ce n’est pas la liberté de l’enseignement que vous demandez, car nous la possédons, et chacun a le droit de professer toutes les sottises qui lui passent par la tête, pourvu qu’il respecte le code. Ce que vous rêvez, c’est la faculté de recevoir des bacheliers voués au blanc, des licenciés porte-cierges, des docteurs _ad majorem Dei gloriam_. Il vous faudrait aussi jeter bas M. Duruy, ce qui serait un très-grand et très-véritable malheur, car il est le seul ministre de l’instruction publique sincèrement libéral et progressiste que nous ayons eu depuis longtemps, et j’espère que vous n’obtiendrez rien de tout cela.

Livrer le haut enseignement au parti clérical serait la ruine de la science en France. Le fait est démontré par les échecs que subissent vos candidats aux concours des écoles spéciales du gouvernement.

L’école de Paris n’est ni athée ni matérialiste, elle est positiviste, elle examine les faits sans se laisser enchaîner par la révélation.

L’école cléricale, pour être conséquente avec ses principes, serait obligée de courber la science sous ses doctrines immuables. Elle enseignerait par exemple:

En _anatomie_: que la femme est tirée de la côte de l’homme.

En _histologie_: que l’homme est composé de boue.

En _thérapeutique_: que l’eau de la Salette guérit tous les maux.

En _hygiène_: que la crasse et la vermine sont les apanages de la perfection: l’empire appartient aux peuples malpropres.

En _botanique_: qu’il existe des raisins dont une grappe forme la charge d’un homme.

En _histoire naturelle_: que la baleine peut avaler un homme d’un seul coup.

En _chimie_: qu’une femme qui se retourne peut être transformée en sel de cuisine.

En _physique_: que l’eau peut former des murailles verticales.

En _cosmologie_: que le soleil tourne autour de la terre, et qu’on peut l’arrêter dans sa course.

En _géologie_: que les montagnes dansent comme des chèvres, et que les collines sautent comme des béliers, etc., etc.

Ces doctrines sont plus rigoureusement orthodoxes que celles professées à la Faculté; cependant, si on les exposait aux étudiants, je suis certain qu’ils danseraient comme des chèvres, sauteraient comme des béliers, mugiraient comme la mer en furie, et lanceraient des projectiles comme des volcans en éruption.

En résumé, mon bon Giraud, supposons que la majorité du Sénat accepte comme des vérités les _inexactitudes_, les balivernes et les cancans contenus dans votre pétition: la prise en considération la fera renvoyer à M. Duruy; et savez-vous ce qu’il en fera? Je n’ose pas vous le dire, et cependant c’est le seul service qu’elle aura rendu à l’humanité.

Méditez la fable du serpent et de la lime. La lime, c’est la science lentement forgée par les efforts du génie humain; le serpent, si vous allez parfois à la messe, vous en rencontrerez au moins un dans les environs du lutrin.

* * * * *

En fouillant dans vos souvenirs bibliques, vous retrouvez en Judée un grand lac triste, morne et immobile, dont les émanations méphitiques éloignent les êtres vivants: c’est le lac Asphaltique, la mer Morte.

Ses flots sombres et lourds laissent passer la brise sans daigner se soulever; il faut, pour blanchir leur crête, le souffle puissant de la tempête. Ces eaux funèbres n’ont de tressaillements que lorsque les ouragans fouettent la terre de leurs dévastations.

La tradition nous enseigne que la mer Morte, qui a une trentaine de lieues de longueur, a été brusquement créée pour punir les crimes de Sodome et de Gomorrhe. C’est beaucoup d’eau pour laver les souillures de quelques douzaines de crasseux Bédouins, qui n’étaient probablement guère plus coupables que leurs contemporains échappés à l’engloutissement.

Lorsque la science passe auprès de traditions aussi vénérables, elle tire son chapeau, mais elle se permet cependant d’expliquer les choses à sa manière.

* * * * *

L’entourage géologique du bassin de la mer Morte nous démontre très-clairement qu’elle doit son origine à des phénomènes volcaniques analogues à ceux que nous avons signalés dernièrement à propos de Néa Kammeni. Les soulèvements des chaînes montagneuses environnantes ont déterminé une vaste dépression centrale, et le Jourdain, qui selon toute probabilité, s’allait jeter dans la mer Rouge, s’est trouvé arrêté par cet infranchissable barrage et s’est résigné à combler l’immense entonnoir.

On sait que l’eau de l’Océan est plus lourde que celle de nos rivières; elle porte mieux le nageur qui vient s’y plonger. Sous ce rapport, la mer Morte rend des points à l’Océan; les baigneurs pourraient y périr asphyxiés par les gaz qui s’en dégagent, mais ils auraient toutes les peines du monde à s’y noyer.

L’empereur Vespasien avait parfois des idées assez originales: il fit jeter un jour dans la mer Morte des prisonniers garrottés; ils surnagèrent avec un entêtement invincible, et l’excellent prince fut obligé de chercher un autre moyen de s’en débarrasser. La mer Morte semble avoir tant d’horreur pour les vivants, qu’elle les repousse de son sein lorsqu’on les lui jette en pâture.

La densité considérable que je signale tient à une proportion énorme de sels en dissolution; ce n’est plus de l’eau, c’est de la saumure. Si un jour on exécute, pour les villages arabes engloutis, les recherches faites à Pompéi, cette autre victime des volcans, il se pourrait qu’on rencontre d’antiques Gomorrhéens parfaitement conservés à la manière des anchois.

Il me semble qu’un coureur habile pourrait traverser cette solitude liquide sans trop se mouiller les pieds; cette tentative mérite d’être encouragée. M. Lartet, qui vient d’adresser à l’Institut le résultat de seize analyses de la mer Morte, a préféré exécuter ses recherches en bateau.

Il peut vous paraître étrange qu’on soit obligé de faire des analyses aussi nombreuses sur un liquide dont la composition semble devoir être la même dans toute la masse. C’est là encore un caractère qui distingue cette mer des autres amas d’eau.

Le liquide pris sur des points et à des profondeurs distinctes a donné, à l’analyse, des résultats différents; les variations sont parfois considérables. L’eau puisée à une profondeur de 300 mètres est beaucoup plus chargée de sels que l’eau de la surface, et sa densité augmente à mesure que les instruments descendent plus bas pour faire leur prise. Sur les bords, et près de l’embouchure du Jourdain, ou de petites rivières qui viennent se jeter dans le lac, la salure est moins prononcée en raison du mélange avec les eaux douces, et là, on peut observer quelques petits poissons, qui meurent immédiatement quand on les transporte au large.

Les recherches de M. Lartet, complétées dans leur partie analytique par M. Terreil, présentent, en dehors de leur valeur purement scientifique, un intérêt industriel assez notable. Parmi les agents minéralisateurs qui saturent les eaux du lac Asphaltique, on trouve une proportion de potasse qui dépasse, sur certains points, 5 pour 100. L’industrie pourrait donc largement s’approvisionner à cette source inépuisable.

La différence de composition chimique qu’on observe entre les eaux de la mer Morte et celles de l’Océan, prouve qu’il n’existe entre elles aucune communication de nature à expliquer la présence des sels minéralisateurs.

M. Lartet pense que ces sels proviennent d’origines diverses. Ils sont probablement fournis en grande partie par des sources thermales qui s’ouvrent au fond du bassin. Il en existe de nombreuses sur ses bords et qui sont très-chargés de principes minéralisateurs. Le Jourdain fournit aussi son contingent. Enfin, d’après Volney, il existe près du rivage méridional des masses salines intercalées dans des couches de terrains crétacés qui contribuent à renforcer cette saumure.

Il n’est pas tout à fait aussi facile de déterminer les causes qui font que l’Océan contient tant de sel.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES

I. La rentrée de la Faculté de médecine.--La physiologie expérimentale à un point de vue spécial.--L’oculiste d’Azor 1

II. Le choléra.--Un candidat perdu, récompense honnête 14

III. Le professeur Jobert de Lamballe.--La transfusion.--Un phénomène adipeux.--Une carte comme on en voit peu 26

IV. La médecine des gens qui ne sont pas médecins.--Le docteur Duval.--Les biftecks de la rue Saint-Victor 39

V. La correspondance de l’Institut.--M. Élie de Beaumont.--Les oculistes allemands.--Les candidats académiques 52

VI. Les greffes animales.--M. Maisonneuve.--Variole et vaccine 65

VII. Le docteur Griffus (d’Éphèse) au docteur Alcibiade, Agamemnon Kostorinopoulo 79

VIII. La grande séance de l’Académie de médecine.--La tuberculose.--Le professeur Robin.--Le Jardin des plantes et ses dynasties.--La statue de Bichat.--Kromluong Vongsa 95

IX. Ralentissement du mouvement terrestre.--Revaccination. Coloration des photographies.--M. Montagne.--Des instruments nécessaires à la diagnose 111

X. La mariée luxée.--Sur l’enroulement des plantes volubles. Reproduction des organes.--Trains de plaisir et de santé.--Le père Patience.--Grande découverte scientifique 126

XI. Les trichines.--Un gigot immortel.--Pompiers incombustibles. Face à main.--Nouveau traitement de la diarrhée.--Le dentiste visible nuit et jour 141

XII. Le hanneton considéré comme animal de trait.--Élections académiques.--La chaîne pendante.--L’acide phénique.--M. Bouley.--Les eaux de la Salette.--L’habit de Vauquelin 155

XIII. Les sangsues cholériques.--Hauteur des vagues de la mer. La commission d’ethnologie.--Un chien oviglotte.--Les hernies du grand monde.--Un homme qui n’a pas d’opinion.--L’acide sulfurique 172

XIV. La pierre philosophale.--Le massacre des gens de noblesse.--Les bottes du père Bourri 184

XV. Les générations spontanées.--L’acclimatation des crocodiles.--Pharmacie thérapeutique.--La voix du sang 204

XVI. L’homme n’est-il qu’un singe?--La peine de mort.--Le Pharmacien drogueur.--Le docteur Hénoque 220

XVII. La grêle.--Les chimistes.--Mac Clintock et sa clinique. Un professeur zélé.--Les invalides de la pharmacie. Lamentations de M. Valenciennes 241

XVIII. La naissance d’une île.--A la recherche d’un père 259

XIX. Séance annuelle de l’Institut.--La science vulgarisée.--Feu le marquis d’Argenteuil.--L’enfant gâté.--La fontaine Saint-Michel 273

XX. Les trichines.--L’hygiène des hôpitaux.--Un oculiste.--La marée Babinet.--La médaille et ses revers 290

XXI. L’anthrax.--Un vase sourd comme un pot.--Internes et directeur.--Le taureau savant.--Impressions de voyage 306

XXII. Le français de l’Académie.--Hôpital modèle.--M. Flourens 321

XXIII. Le nouveau promontoire.--Baillon.--Anesthésie locale.--M. Duchartre.--M. Longet 339

XXIV. Réponse à M. Sainte-Beuve.--Illumination de l’intestin.--Le zouave guérisseur.--Les étoiles filantes 351

XXV. L’épopée Le Verrier.--M. Rayer 364

XXVI. Le docteur Ganne et l’affaire Texier.--La pétition cléricale au Sénat.--La mer Morte 383

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