Part 23
Le docteur Rayer était un grand et beau vieillard, un peu épais dans ses derniers temps, mais que la vieillesse n’avait pas courbé. Une tête superbe, qui ne manquait pas de majesté; un front haut et large, dominé par des cheveux gris touffus et rejetés en arrière, un nez bien coupé, la bouche sérieuse, peu de rides, l’œil fin et quêteur du Normand; il était né à Saint-Silvain (Calvados).
M. Rayer a joué un rôle important dans le monde médical de notre époque. C’était un homme d’une remarquable intelligence et d’un véritable mérite; il a poussé l’esprit des affaires au plus haut degré de perfection, et on lui a justement reproché d’appliquer trop exclusivement ses grandes facultés à des vues personnelles. Il a fourni un exemple frappant de ce que peut la volonté ferme d’un homme, mise au service d’une ambition sans limites.
M. Rayer mérite certainement une belle place dans la science; cependant ses travaux et ses titres scientifiques sont bien pâles si on les compare à ceux des Bouillaud, des Velpeau, des Trousseau, des Jobert, etc.
A part ses deux ouvrages, fort estimables du reste, sur les maladies de la peau et sur les affections des reins, il n’a produit que quelques brochures peu importantes, et pourtant il a dépassé tous ses illustres rivaux dans la carrière des honneurs et des dignités; il en a été littéralement écrasé: ancien doyen et professeur honoraire de la Faculté de médecine, membre de l’Institut, de l’Académie de médecine, grand officier de la Légion d’honneur, ex-médecin du roi Louis-Philippe, médecin de l’Empereur, président ou membre d’une multitude de conseils, de commissions, de sociétés, etc., il me faudrait une colonne entière pour donner la liste des fonctions que M. Rayer s’est fait attribuer. Il est probable qu’il a fini lui-même par ne plus s’y reconnaître.
Je dois dire que les moyens qu’il a mis en œuvre pour atteindre le but de ses désirs ne sont point ceux qu’emploient les gens vulgaires qui veulent arriver à tout prix. Sa suprême habileté consistait à se faire offrir ce qu’il convoitait ardemment. Il faisait mouvoir les rouages de son ambition avec une telle expérience, que tout lui arrivait sans secousses et sans qu’il eût l’air d’avoir rien sollicité.
La grande réputation de M. Rayer avait des côtés artificiels, elle fut véritablement exagérée, mais là encore il s’était laissé faire sans paraître y mettre la main. Il s’est trouvé entouré de quelques-uns de ces gens serviles qui ont toujours besoin de servir de tapis de pied à quelqu’un.--Il ne faut pas leur en vouloir, c’est de naissance.--Ils placèrent M. Rayer sur une espèce d’autel et en firent le pontife d’une petite Église. On exaltait son génie, son illustration, sa célébrité sur tous les tons. Quand il éternuait, on aurait volontiers sonné les cloches et chanté: Dieu vous bénisse! en faux bourdon.
M. Rayer n’était probablement pas entièrement dupe de ces flagorneries parlées ou imprimées, de cette dépense d’admiration qu’il devait rembourser d’une manière ou d’une autre. Mais il est difficile d’imposer silence ou de se fâcher contre ceux qui vous trouvent du génie. Aussi laissait-il dire et écrire, de sorte que peu à peu les gens le considéraient comme véritablement illustre, sans discuter ses titres à l’illustration.
En 1843, M. Rayer entra à l’Institut, et sa nomination montra toute l’habileté de sa politique. Il ne pouvait songer à se présenter dans la section de médecine et de chirurgie. Il y avait, à cette époque, des compétiteurs assez supérieurs pour lui barrer absolument la route. Il se présenta donc dans la section d’économie rurale, mais il n’avait d’autres titres qu’un mémoire sur la communication de la rage canine à l’homme.
Ce modeste trait d’union entre la médecine humaine et l’art vétérinaire était un bien petit pont pour franchir un si grand vide.
M. Rayer, sans se décourager, créa les _Archives de médecine comparée_. Cette publication enleva la nomination, mais aussitôt après, le journal cessa de paraître, il vécut cinq numéros.
M. Rayer a été le fondateur de la Société de biologie; c’est là un titre sérieux qui s’attache à son nom. Cette réunion de savants, jeunes, actifs, et désireux de montrer leur valeur, a fait d’excellents travaux. Mais elle a beaucoup fait aussi pour M. Rayer; il protégeait ses membres avec ardeur, et de leur côté, ils soutenaient le maître vigoureusement, sans bassesse, mais avec l’entraînement de gens reconnaissants.
Des amis de M. Rayer ont voulu exagérer à son profit le mérite de cette création, et l’ont posé en Mécène de la science. N’exagérons rien; si quelques hommes qui touchent ou qui ont atteint la célébrité appartiennent à la Société de biologie, ce n’est pas elle qui a créé leur force. On ne fait pas sortir un chêne d’une graine de moutarde, quand bien même on l’arroserait d’un engrais céleste. Claude Bernard et d’autres sont peut-être arrivés un peu plus facilement, mais ils n’auraient pas fait une découverte de moins s’ils n’avaient pas été de la _Biologique_; d’un autre côté, la protection infatigable accordée par M. Rayer à quelques médiocrités n’a rien fait sortir de leur cerveau stérile.
Ses élèves et ses amis pouvaient compter sur lui quand même. Malheureusement, ce qu’il obtenait en leur faveur était refusé à des gens qui parfois en étaient beaucoup plus dignes. Ce qu’il a fait décorer de ses amis est inimaginable; pour eux, sa main était une corne d’abondance qui laissait échapper des croix. Je me suis parfois demandé s’il n’en avait pas découvert une mine.
M. Rayer n’était pas professeur de la Faculté, et il est bien probable que ce fut une des amertumes de sa vie, lorsqu’en 1863, il avait alors soixante-dix ans, il fut nommé du même coup doyen et professeur de médecine comparée. Cette couronne fut pour lui une couronne d’épines. Les professeurs étaient pleins de mauvais vouloir pour le doyen et le collègue qui leur était imposé en dehors des conditions normales; les élèves lui manifestaient leur antipathie avec la plus grande violence. Enfin, après moins de deux ans d’une administration assez médiocre, car le poste de doyen n’est pas facile à bien remplir, il donna sa démission sans avoir fait une seule leçon du cours pour lequel on l’avait nommé.
Sa clientèle était considérable et il laisse une très-grande fortune. Excellent clinicien, ses qualités professionnelles étaient fort estimées de ses confrères.
XXVI
Le docteur Ganne et l’affaire Texier. La pétition cléricale au sénat.--La mer Morte.
Le docteur Ganne est un rude compère, et il ne fait pas bon, pour les autres médecins, de rôder autour de ses malades; ils lui appartiennent comme son cheval ou son paletot, il les étreint, il se cramponne à eux, et l’idée de la mort les effraye moins que l’idée d’encourir sa colère.
Il traite ses confrères d’imbéciles, les flanque à la porte quand ils franchissent le seuil du client et désire vivement les tenir _par la peau du ventre_. J’ose espérer qu’il laisse un certain intervalle de temps entre le dernier repas et l’exécution de cette petite fantaisie; nul n’a le droit de troubler la digestion d’un médecin.
Je me demande ce que le docteur Ganne peut faire de la peau du ventre de ses confrères. Est-ce une manière de scalper particulière à sa localité? Leur frotte-t-il un solo de tambour de basque ou un air de grosse caisse sur l’abdomen?
Bons lecteurs que le procès de la Meilleraye fait frémir, n’allez point supposer que M. Ganne soit le représentant type des mœurs médicales de notre époque. Oh! non. Nous n’avons pas l’habitude, dans le corps médical, de nous attraper par la peau du ventre pour conserver les malades qui désirent nous quitter. Quand ils veulent fuir, on leur ouvre la porte.
Lorsqu’il s’agit d’une maladie grave, au lieu de faire le moulinet pour écarter les confrères, nous sollicitons avec empressement leur concours, et ils sont invités à partager la responsabilité morale qui surgit quand la question de vie ou de mort se pose.
Lorsqu’un hasard malheureux nous jette au milieu de ces ténébreuses affaires où l’on soupçonne un crime, nous protégeons la victime en écartant les mains que l’on croit coupables, et il suffit pour cela d’un mot, d’un regard. Aussitôt qu’il se croit découvert, l’assassin tremblant détruit ses poisons. Mais nous ne dénonçons personne, pouah! Nous laissons cette triste mission à qui veut la ramasser. Notre devoir est de donner des soins et non pas d’aller chercher les gendarmes.
* * * * *
Je ne veux pas aller au fond de ce drame. M. Malapert, un savant professeur, à la hauteur de sa mission, a trouvé de l’arsenic. L’empoisonnement me paraît un fait indiscutable; mais je veux passer auprès du crime sans me demander qui l’a commis. Je veux simplement signaler quelques théories scientifiques, des inepties (le mot n’est point trop fort), qui ont pu faire frémir une cour d’assises, et qui feraient pouffer de rire une réunion de médecins sérieux.
Il faut parfois se méfier des affirmations de la vraie science, quand il s’agit de la vie d’un accusé; car la vérité d’aujourd’hui peut devenir demain une erreur (et que d’erreurs ont été commises en médecine légale)! Mais encore faut-il qu’un médecin légiste, dont la tâche est si délicate, n’ignore rien de son métier; s’il n’est pas suffisamment pénétré des choses qu’il doit savoir, s’il omet certains détails de son rôle, il peut mal à propos prêter à l’accusation un secours terrible contre un innocent. L’expert doit être avant tout l’esclave de son observation; s’il se passionne pour ou contre l’accusé, ce n’est plus un expert, c’est un accusateur ou un avocat.
Examinons si M. Ganne a rempli toutes les conditions de son emploi. D’abord, une chose me frappe: il assiste Texier dès le début de sa maladie; pendant plus d’un mois, il laisse défiler le cortége des symptômes de l’empoisonnement sans les reconnaître; aussitôt que sa perspicacité a mis des lunettes, il dénonce lui-même le crime, et c’est lui qui se trouve chargé de l’autopsie! Je sais que M. Ganne ne lâche pas facilement ses malades, mais une fois morts, il pourrait en faire le sacrifice.
N’existe-t-il pas une profonde incompatibilité morale entre les différentes phases de son intervention? et lui, dénonciateur du fait qu’il avait beaucoup trop longtemps méconnu, possédait-il toute l’impartialité nécessaire à l’expert? Non, il ne la possédait pas, car il a prononcé aux débats cette phrase, étrange dans sa bouche: «N’eussions-nous pas trouvé le poison, que M. Ledain et moi n’en serions pas moins restés convaincus qu’il y avait eu un empoisonnement!»
Il aurait conclu à l’empoisonnement en l’absence de tout agent toxique, et il assiste pendant six semaines à des phénomènes d’intoxication sans les reconnaître! Pour un médecin légiste, c’est roide.
M. Ganne demande à tous les échos des déjections du malade, et il se plaint amèrement qu’on lui en refuse. Mais M. Ganne, médecin légiste, ne devrait pas ignorer que, pendant la vie, les poisons sont éliminés d’une manière continue par la voie rénale, et que leur recherche est beaucoup plus facile dans les urines que dans les autres déjections. Il aurait donc dû, le 25 juillet, date de ses premiers soupçons, emporter des urines du malade, les analyser pour savoir s’il y avait poison et quelle était sa nature. Alors le malade, qui n’est mort que quinze jours après, aurait pu être sauvé.
Au lieu de cela, M. Ganne nous dit: «En prévision d’accidents sérieux, je prescrivis des antidotes: de l’eau albuminée, de l’eau de Vichy, du chiendent nitré.» Notez qu’il ne connaît pas la nature du poison; cela n’y fait rien, il donne des ANTIDOTES, c’est-à-dire de l’eau de Vichy et du chiendent! O Molière! du chiendent et de l’eau de Vichy, pour combattre un empoisonnement dont on ignore la cause!
Plus loin, M. Ganne ajoute: «_Mais comme par mes antidotes j’aidais la nature à expulser_ les substances nuisibles.» Est-ce de la candeur ou du toupet? Laissez-moi admettre que c’est de la candeur.
On croit encore aux antidotes, c’est-à-dire aux contre-poisons à Parthenay. Douce illusion que je respecte chez M. Ganne, envisagé comme magistrat municipal, mais que je déplore chez M. Ganne, médecin légiste. Dans le temps, il est vrai, on croyait volontiers que l’eau fortement albuminée agissait sur le mercure introduit dans l’estomac,--ce qui n’était pas le cas pour Texier;--que l’hydrate de peroxyde de fer agissait de même sur l’arsenic; mais seulement lorsque le médecin est appelé _immédiatement_, au moment de l’accident. Une panade épaisse, ou toute autre substance de nature à englober, en quelque sorte, l’agent toxique, et dont on provoque aussitôt l’expulsion au moyen d’un vomitif, produisent exactement le même résultat: voilà les véritables antidotes sur lesquels on peut compter. L’estomac se trouve débarrassé mécaniquement du poison qui n’est pas absorbé.
Compter sur les ANTIDOTES, dans les empoisonnements lents et lorsque le toxique a pénétré dans la circulation et imprégné l’organisme, c’est par trop candide. Et cependant M. Ganne est un habile homme, car il parvient à trouver du _mercure_, au moyen de la pile de Smithson, quand le malade a succombé à l’_arsenic_ et n’a point absorbé de mercure!... Il aurait peut-être trouvé de l’arsenic si Texier avait succombé à un empoisonnement mercuriel.
On a légèrement frémi en entendant M. Ganne dire à propos des antidotes: «La première des conditions est de ne pas mêler dans l’estomac des substances susceptibles de nuire aux analyses chimiques.» Autant dire en bon français: périsse le malade, mais sauvons l’autopsie!
Cette monstrueuse doctrine, qu’il prête gratuitement aux médecins légistes, est absolument inepte, et jamais elle n’a pu entrer dans la pensée d’un médecin instruit. La vraie vérité (qu’il ignore peut-être) est que, parmi les médicaments qu’on peut administrer en pareil cas, IL N’EN EST PAS UN SEUL qui puisse gêner l’analyse d’un expert digne de ce nom.
C’était là une niche que M. Ganne faisait à l’émotion de l’auditoire; il voulait produire de l’effet.
Lorsque M. Ganne affirme que l’albumine agit, en isolant l’arsenic, comme cela a lieu pour le mercure, il émet une théorie de fantaisie, qui lui est toute personnelle et que personne ne lui disputera.
Je m’arrête à regret dans mon examen de la science de M. Ganne, car il ne faut pas abuser des meilleures choses; mais si jamais je suis empoisonné, je le supplie de ne pas se mêler de mon autopsie.
Il faut bien avouer que le docteur Morin ne s’est pas montré plus fort que son confrère. Mais au moins lui n’était pas dangereux. Il a surtout émis une théorie bien amusante sur la migration du poison dans l’économie, avec stations prolongées dans certains organes comme s’il exécutait un voyage d’agrément.
La conclusion que l’on peut tirer de ces débats, qui sont aujourd’hui terminés, est profondément triste. On frémit de penser que la tête d’un accusé peut tomber, parce que le mandat terrible d’arbitre a été confié à des mains incapables de le remplir.
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Est-ce bien possible, mon bon Giraud! c’est vous le chef de file des deux mille séraphins qui veulent jeter le Sénat sur la Faculté de médecine pour la démolir. Montjoie et Saint-Denis! quelle fortune ennemie m’oblige à vous traiter en adversaire?
L’épithète de _dénonciateur_ a fait hérisser votre moustache, et vous murmurez à mon adresse des frou frou de chat en colère. Aussi je m’empresse de retirer cette expression désobligeante. Mais si vous n’étiez pas un ami, je ne me gênerais point pour vous dire: Ah çà, monsieur, vous nous la contez belle! vous prétendez ne pas dénoncer parce que vous ne prononcez pas les noms des professeurs dont vous citez les ouvrages, dont vous indiquez les cours! Autant vaudrait nous dire: Je les ai nommés, c’est vrai, mais je n’ai point donné leur adresse, donc je ne les ai point dénoncés. C’est là une subtilité... cléricale au premier chef. J’ajouterais que si le Sénat avait besoin de vous demander les noms et même les adresses, vous ne pourriez avoir la cruauté de les lui refuser, car ce sont là des preuves à l’appui, absolument indispensables pour que la pétition soit prise au sérieux. Mais vous êtes un ami, et je ne vous dirai rien de tout cela.
Une simple observation sur le nombre de vos adhérents: j’ai ouï dire que vos deux mille signatures appartenaient à des pères de famille, alors vous en cachez; car il paraît que huit à neuf cents prêtres l’ont signée, et vous ne les rangez certainement pas parmi les pères de famille.
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Je suis bien convaincu, mon bon Giraud, que vous n’êtes pas homme à jouer une partie avec des dés pipés et des cartes biseautées; vous éprouverez donc une douloureuse surprise en apprenant que les documents qui servent de base à votre dénonci... non, à votre pétition, sont absolument faux.
Ils seraient vrais que je n’y trouverais pas de quoi faire pendre un homme; mais comme ils sont faux, vous voilà obligé de chercher autre chose.
En votre qualité de général, vous n’avez pu descendre vous-même aux infimes détails qui sont du domaine des subalternes, vous vous êtes borné probablement au rôle de collecteur. Quand le préfet de police désire savoir ce qui se passe dans une réunion, il n’y va pas lui-même, il s’y fait représenter par des agents qu’on nomme, je ne sais pourquoi, des mouchards, lesquels se faufilent dans les groupes et enregistrent, en général, avec fidélité les faits et gestes des ennemis de l’ordre public.
Vos agents de la police cléricale ont procédé de même, en se faufilant dans les hôpitaux et dans les cours de la Faculté. Seulement ils se distinguent de leurs confrères de la préfecture, en ce qu’ils inventent des _faits divers_ matérialistes, quand le sort trahit leurs oreilles; la _faim_ sanctifie les moyens. Si vos agents de police ne travaillent pas pour la gloire, ils vous ont volé votre argent ou celui des fidèles.
Ainsi:
Dans votre pétition, vous parlez avec une chaleureuse indignation d’un médecin de la Salpêtrière, qui aurait plaisanté sur les amulettes d’une vieille femme. Eh bien! mon bon Giraud, l’agent qui vous a conté cette bourde l’a entièrement fabriquée. On vient encore de faire une enquête à la Salpêtrière; tout le monde a été interrogé, depuis le concierge jusqu’au directeur; on a même exhumé deux pensionnaires qui vivaient l’an passé. Vous pouvez vous en rapporter à M. Husson, pour faire une enquête, quand il s’agit d’être désagréable aux médecins; et l’on n’a pu trouver la moindre trace réelle de cet odieux cancan.
Renvoyez votre agent lire l’enquête; il y trouvera de la main du docteur Moreau (de Tours), médecin de cet établissement, l’apostrophe de Blaise Pascal aux jésuites: MENTIRIS IMPUDENTISSIME; ce sera sa punition.
Mais vous-même, mon cher Giraud, êtes-vous exempt de blâme, lorsque vous ajoutez dans votre pétition: ET DES FAITS SEMBLABLES SE PRODUISENT SOUVENT DANS LES HOPITAUX. Qu’en savez-vous? Si le fait est démontré faux lorsqu’on précise le lieu où il serait arrivé, la logique permet d’admettre qu’il est archifaux quand on l’indique dans les vapeurs du vague. J’ose vous dire, mon bon Giraud, malgré tout le respect que j’ai pour votre aimable caractère et vos fortes convictions, que vous avez ici manqué de la prudence que recommandent les auteurs sacrés dont vous suivez les traces.
* * * * *
Si la police cléricale compte des romanciers, elle compte aussi des faussaires habiles à altérer les textes.
Je lis dans la pétition: «Un autre professeur quelques jours après faisait en ces termes l’apologie de Malthus: «Là où croît l’aisance, s’accroît aussi la sollicitude paternelle en vertu de laquelle on ménage le nombre de _ses_ enfants.»
Autant de faussetés que de mots, et votre estafier mérite au moins quinze jours d’_in pace_. Il ne s’agit plus de paroles qui s’envolent sans qu’on en puisse retrouver la trace; le discours a, par hasard, été imprimé, et les écrits restent pour la condamnation des falsificateurs.
1º L’orateur, le docteur Broca, l’éminent savant, n’était pas professeur à l’époque où ce discours a été prononcé;
2º Ce n’est point à la Faculté, _mais à l’Académie de médecine_, que ce discours a été prononcé;
3º Il n’était nullement question de Malthus dans l’affaire, et M. Broca est l’adversaire et non l’apologiste dudit Malthus;
4º La phrase GUILLEMETÉE dans la pétition (c’est-à-dire qui devrait être _rigoureusement copiée_) a été fabriquée au moyen de deux membres de phrases tronqués, dont l’un se trouve à la page 11, et l’autre à la page 12 du texte imprimé;
5º Voici le texte exact du discours.
«Le phénomène qui nous occupe est la conséquence naturelle d’une loi que les économistes ont proclamée, savoir que, dans une population quelque peu serrée, tout ce qui tend à diminuer le nombre des prolétaires tend par cela même à ralentir la natalité. (P. 11.)»
Puis à la page suivante:
«La jeunesse est moins prévoyante que l’âge mûr, et les jeunes maris n’ont pas la prudence (pour employer une expression euphémique) qui porte les hommes plus mûrs, _je ne dis pas plus sages_, à ménager le nombre de leurs enfants.»
Est-ce clair? Votre homme est-il bien pris la main dans le sac, et n’a-t-il point attribué à M. Broca, et cela en altérant son texte, une opinion tout à fait contraire de celle qu’il a exprimée?
Je ne dirai rien de cet autre professeur qui aurait proclamé que la matière est le Dieu des savants. L’enquête du vice-recteur a prouvé que c’était encore un cancan inventé.
Quand on attaque, avec autant de violence que vous le faites, des gens qui ont bec et ongles, il ne faut pas aller à la bataille avec des fusils de carton.
J’espère, mon bon Giraud, que vous allez sans retard prévenir MM. les cardinaux que vous avez été indignement induit en erreur; car si vous les laissiez s’engager dans une discussion basée sur de pareilles faussetés, vous vous exposeriez à perdre leur confiance et leurs bénédictions.
* * * * *
Passons, si vous le voulez bien, mon cher Giraud, à la partie annexe de votre pétition, et que vous adressez au Sénat par la voie de votre _Journal des Villes et Campagnes_. Vous déclamez, en citant des phrases, contre les doctrines des professeurs Vulpian et Axenfeld, jeunes savants qui honorent autant la Faculté par leur caractère que par leur science. Vous leur reprochez surtout de dire sous des formes diverses que le cerveau est l’organe producteur de la pensée. Je dois vous confier, mon bon Giraud, qu’il y a de longues années que le fait n’est plus discutable, et si la science venait toute seule aux gens, comme la grâce efficace, vous n’ignoreriez pas cette vérité élémentaire.
Sauriez-vous par hasard, de source certaine et par révélation, que la pensée se forme dans l’intestin grêle ou la rate? Si vous le savez, ne craignez pas de répandre cette nouvelle doctrine, et la liberté de l’enseignement _que vous réclamez_ est tellement complète, tellement grande, que la Faculté vous accordera, pour peu que vous le désiriez, un amphithéâtre à l’_École pratique_, pour enseigner ces vérités nouvelles. Seulement, si les élèves ne vous portent pas en triomphe, il ne faudra point trop leur en vouloir.
Vous êtes allé visiter le décapité qui parle, il vous a répondu, donc son cerveau émet la pensée; vous interrogeriez vainement le reste de son corps, il ne vous répondrait rien du tout.