Les causeries du docteur

Part 21

Chapter 213,718 wordsPublic domain

En effet, M. M... avait opéré le côté droit qui n’était pas malade. Il en fut quitte pour recommencer la besogne.

Il est évident que les inconvénients du chloroforme sont infiniment loin de compenser ses avantages. Cependant, pour les opérations légères ou superficielles, on a tenté différents moyens afin de déterminer l’insensibilité totale de la région qu’on doit entamer. Nous possédons pour cela un excellent moyen, qui consiste à employer la glace pilée additionnée d’un cinquième de gros sel. Le mélange réfrigérant, renfermé dans un nouet de mousseline, est appliqué sur la peau; il produit une congélation superficielle, et au bout de quelques minutes, le bistouri peut labourer les tissus sans faire naître la douleur, à la condition, cependant, de ne pas pénétrer trop profondément.

On ouvre ainsi les anthrax, les abcès sous-cutanés, on arrache les ongles incarnés, etc.

Les Anglais essayent en ce moment de réhabiliter l’anesthésie locale par l’éther. Les liquides volatiles ont la propriété, lorsqu’ils subissent une évaporation rapide, de déterminer un froid intense et inférieur à zéro.

Ils projettent un courant vif d’éther au moyen d’un pulvérisateur, sur la région justiciable du bistouri, et ils opèrent quand la congélation est suffisante.

Ce procédé était déjà connu en France, seulement il était moins perfectionné. On laissait tomber l’éther goutte à goutte, et on obtenait sa vaporisation avec un courant d’air produit par un soufflet.

On a fait ces jours derniers l’application du procédé anglais, et M. D... qui l’employait, a obtenu un résultat assez imprévu. Tout en manœuvrant son appareil, il respirait l’éther volatilisé. Peu à peu il s’engourdit, puis tout à coup tombe profondément endormi sur son malade.

Heureusement que ce dernier n’a pas abusé de la situation et qu’il s’est abstenu d’opérer le chirurgien. Ce résultat n’est pas assez satisfaisant pour m’engager à renoncer à la glace pilée, dont l’action locale est plus constante et plus efficace.

* * * * *

M. Duchartre s’est voué à l’étude de la pousse des plantes. Il a voulu savoir au juste si elles grandissent plus vite pendant le jour que pendant la nuit.

Voilà un problème intéressant que je voudrais voir résoudre en faveur de l’espèce humaine. Cela n’aurait aucune espèce d’utilité, mais on n’est pas fâché de connaître les choses même inutiles.

M. Duchartre s’est donc constitué le gardien de la végétation, il l’a fait passer nuit et jour sous la toise, comme les jeunes conscrits destinés à sauver la patrie.

Le jour cela va encore, et on peut, en se livrant à ses petites occupations, promener le mètre et le compas sur les têtes végétales; la nuit il n’en est pas de même, le service est pénible.

Pour la période nocturne, le savant botaniste a délégué ses facultés d’observation au fidèle Baptiste, qui monte la garde avec une lanterne au pied des espaliers. Mais Baptiste est un garçon consciencieux qui ne veut pas assumer tout seul une si grande responsabilité. Lorsque son attention est trop fortement surexcitée, il court réveiller son patron.

--Monsieur, monsieur?

--Hein! quoi? qu’est-ce qu’il y a?

--Monsieur, je crois que, depuis minuit, l’_humulus lupulus_ a poussé de trois millimètres.

--Pas possible, Baptiste, quelle heure est-il?

--Deux heures trente-cinq.

--Trois millimètres en deux heures trente-cinq! Allons voir cela, Baptiste. Diable, mais il pleut?

--A verse, monsieur.

--Donne-moi mes socques articulés, Baptiste, mes pantoufles prennent l’eau.

Après avoir longuement examiné et constaté son phénomène végétal, le savant vient se recoucher. Une heure après Baptiste se pend de nouveau à la couverture de son maître.

--Monsieur, monsieur!

--Hein! qu’est-ce qu’il y a, Baptiste?

--J’ai entendu des craquements dans la tige du _gladiolus gandavensis rubens_, je crois qu’il va donner un coup de collier.

--Diable! Tombe-t-il encore de l’eau, Baptiste?

--Pas une goutte, monsieur.

--Ah! tant mieux.

--Seulement il neige à plein temps.

Voilà l’existence nocturne de M. Duchartre; quand il en est quitte pour deux fluxions de poitrine dans sa saison, il trouve qu’il est né sous une heureuse étoile. Son domestique a moins de chance, il ne dure jamais plus d’un an. On l’appelle toujours Baptiste, mais ce n’est pas le même. On voit sur les plates-bandes quatorze petites croix noires, indiquant que du haut des cieux (leur demeure dernière) quatorze domestiques de M. Duchartre surveillent encore sa végétation.

Le savant botaniste parcourant la nuit son jardin de Meudon en robe de chambre et un bougeoir à la main effrayait un peu le voisinage dans les commencements.

On ne savait trop à quelle maladie attribuer ce noctambulisme aux bougies. Un vieux mythologue prétendit que M. Duchartre était un amant de Flore, jaloux, et qu’il s’assurait simplement que la déesse n’avait pas découché.

Les pénibles recherches de M. Duchartre sont pour le moment terminées, et il en a communiqué le résultat à l’Institut. Après avoir suivi pas à pas le développement des six plantes: _Fragaria_, _Humulus lupulus_, _Althæa rosea_, _Vitis_, _Gladiolus gandavensis rubens_, et _Rabourdin_ (noms de cérémonie du fraisier, du houblon, du passerose, de la vigne et des glaïeuls), il a constaté que l’accroissement nocturne est plus rapide que celui qui se manifeste pendant le jour.

Mais, hélas! des recherches semblables accomplies par d’autres botanistes ont donné des résultats différents. Ventenat, sur le _Fourcroya gigantea_; Meyer, sur l’_Amaryllis belladone_; Meyen, sur le _Cannabis_; Harting, sur le _houblon_, ont constaté que l’accroissement pendant le jour était, au contraire, plus rapide que pendant la nuit.

On ne peut donc formuler sur ce point de règles générales.

M. Duchartre aurait-il perdu son bel âge mûr et ses quatorze domestiques à des recherches vaines? Le voilà contraint à mesurer individuellement toutes les plantes de la création, ce qui va lui prendre un certain temps, surtout pour celles qui ont besoin de pousser pendant une quarantaine d’années avant d’atteindre leur entier développement.

* * * * *

Il y a quelques jours j’entrais par hasard à la Faculté de médecine à l’heure du cours de physiologie. Le grand amphithéâtre, trop souvent vide, était rempli par une foule studieuse qui suit avec assiduité les leçons de l’éloquent professeur.

A quoi tiennent les destinées humaines! il s’en est fallu de bien peu que M. Longet ne se démît de cette chaire avant de l’avoir occupée. Elle était devenue vacante par la mort de M. Bérard. M. Longet, que ses travaux placent au rang des premiers physiologistes de notre époque, fut appelé à le remplacer par l’unanimité des autres professeurs.

Quelques gens que le succès de M. Longet empêchait de dormir, répandirent dans le public médical le bruit que M. Longet ne se souciait probablement pas d’être professeur, car l’époque de son cours était reculée; on murmurait: qu’on n’aurait pas cru qu’il se serait présenté; qu’il avait dit autrefois à M. Béclard, son compétiteur, que son intention n’était pas de le faire. On transforma enfin cette assertion en une parole formelle.

Je n’ai pas besoin de déclarer que M. Béclard, dont la délicatesse est bien connue, était étranger à ces rumeurs.

Tous ces bruits grouillaient autour du nouveau professeur, qui les sentait monter vers lui sans en connaître l’origine. Il s’en affligeait; on y comptait bien.

On espérait exploiter la loyauté chevaleresque d’un homme qui n’admet pas de composition avec l’honneur.

M. Longet n’avait pas donné sa parole; mais dans la crainte qu’on le soupçonnât d’y avoir manqué, il envoya à la Faculté sa démission de professeur, et disparut pour échapper aux reproches et aux sollicitations de ses amis. Mais, ni la Faculté, ni le ministre ne voulurent accepter la démission, et M. Longet a repris la place qu’il était si digne d’occuper.

Conclusion et morale: la chaire de professeur est inamovible et rapporte à son titulaire plus de 10,000 fr. par an; de plus, M. Longet est sans fortune personnelle. Cherchez, parmi les raffinés d’honneur, si vous rencontrez beaucoup de gens qui jettent une place de 10,000 fr. par la fenêtre parce qu’on a douté de leur parole.

XXIV

Réponse à M. Sainte-Beuve. Illumination de l’intestin.--Le zouave guérisseur. Les étoiles filantes.

Je regrette, monsieur, que vous ayez exclusivement réservé pour les fidèles de votre petite Église la critique[6] que vous avez bien voulu m’adresser, et que j’ignorerais encore, si une main bienveillante n’en avait fait jouir les lecteurs de _l’Événement_.

[6] Cette critique assez brutale était enfouie dans un volume des _Causeries_ de M. Sainte-Beuve.

Vous avez, monsieur, l’exquise sensibilité épidermique des critiques de profession: ils écorchent volontiers leur prochain tout vivant, mais ils ne souffrent pas qu’on les discute.

Je vous ai imputé cinquante-trois fautes de langage et de goût dans un seul discours de soixante-sept lignes, et vous avez tenté d’en justifier _trois_! C’était vraiment bien la peine! Et les cinquante autres qui restent à votre passif, qu’en ferons-nous?

Il est vrai que vous traitez l’article de diatribe bruyante, ayant le ton grossier de la plaisanterie, visant au grotesque et affectant des airs de mascarade. Je suis, selon vous, un étrange docteur, un pédant, un demi-savant, un magister et même un grammairien, ce que vous semblez considérer comme une grosse injure.

Ce sont là, j’en conviens, des arguments pleins d’atticisme et fort capables de paraître sans réplique à beaucoup de gens; mais, pour mon compte, la moindre démonstration ferait bien mieux mon affaire.

Je ne voudrais pas de nouveau troubler votre sérénité en commentant votre réponse, et Dieu sait si je me fais violence. Cependant, avec tous les égards que je dois à la haute opinion que vous professez pour votre mérite, permettez-moi, monsieur, de vous adresser une simple observation: Vous semblez confondre le magister avec le grammairien; ces deux êtres sont distincts.

Le magister est un modeste vulgarisateur qui donne des leçons de langage à ceux qui en ont besoin. Cette qualification ne saurait me convenir, et, au risque de vous désobliger, ma modestie m’empêche d’accepter, relativement à vous, le titre que vous voulez bien m’octroyer.

Le grammairien est celui qui fabrique des grammaires, et je vous jure que je ne suis pas plus grammairien que vous; si je l’étais, j’aurais le courage d’en convenir, bien que, par le temps qui court, il ne soit pas toujours prudent de faire un pareil aveu à certains académiciens.

Vous êtes, monsieur, un de ces heureux que la fortune saisit au collet, et porte sur les sommets où ne vont point les foules. La fortune a de ces caprices. Mais là-haut, sur les pics élevés, le vertige saisit les hommes, et, dans leur majesté comique, ils se croient inaccessibles. Ma critique vous paraît un _étrange solécisme de conduite_, quelque chose sans doute d’énorme et de monstrueux capable de troubler l’ordre et la marche de la nature. Ah! monsieur, laissez-moi rire un peu.

Votre talent incontestable, mais trop souvent fort incorrect, ne vous autorise pas à traiter la syntaxe en fille mineure qu’on gouverne à sa guise; et lorsque vous considérez les fautes qui vous échappent comme la _marque_ et le _caractère_ de votre style, vous me faites vraiment la partie trop belle.

Au temps où nous vivons, un écrivain à la mode doit se soumettre aux règles du langage et aux prescriptions de la civilité puérile et honnête. Il doit bannir avec soin de son écritoire les fautes de français ou tout au moins... les injures. La polémique peut avoir des griffes, mais cela ne l’empêche pas de mettre des gants.

Vous me témoignez tant de colère pour avoir innocemment échenillé un seul de vos discours, que je me demande ce que vous feriez si j’appliquais à toute votre œuvre le même procédé d’analyse. Rassurez-vous, je n’ai ni l’intention ni le loisir de le faire, et j’aurais laissé passer votre réplique sans mot dire, si elle ne contenait cette phrase: «Car je ne considère pas comme un texte loyal et sincère le texte déchiqueté et entrecoupé, à chaque mot, de lazzi grossiers qui lui a été présenté (au public) par cet _étrange_ docteur.» (Étrange, qu’en savez-vous?)

Je vous mets au défi, monsieur, de citer le changement ou l’omission d’un seul mot de votre _étrange_ discours (étrange, je l’ai prouvé).

Il n’est pas honnête de mettre en doute la loyauté et la sincérité d’un homme quand on n’a aucune raison pour cela.

Vous accusez _l’Événement_ d’avoir manqué à ses habitudes d’actualité, en publiant un discours âgé de neuf ans. J’admets que vous croyez _sincèrement_ à la _loyauté_ de ce reproche. Cependant, votre irritation vous fait oublier qu’on a pris soin, en tête de l’article, d’avertir le public que votre discours était extrait d’un livre que je publiais sous ce titre: _les Causeries du docteur_, et où vous êtes en très-bonne compagnie. C’était donc une réimpression, comme votre colère est une réédition; car lorsque mon article parut, en 1857, dans le _Moniteur des hôpitaux_, vous n’étiez pas de meilleure humeur qu’aujourd’hui.

Neuf années! j’étais si jeune alors, semblez-vous dire, il y a prescription. La prescription n’existe pas dans le code pénal, pour les crimes et délits contre la syntaxe, surtout quand le coupable est de l’Académie.

Je vous assure, monsieur, que je ne suis ni un pédant, ni un grammairien; seulement j’avoue que je n’ai aucun fétichisme pour l’autorité des noms. Je n’accepte pas tous les saints dans mon calendrier. J’aime à rire à mes heures, et je secoue volontiers, en passant, le piédestal de nos réputations surfaites, simplement pour prouver à nos petits grands hommes que leur gloire n’est pas solide sur ses jambes.

Veuillez agréer, etc.

* * * * *

Le docteur Milliot de Kriow a imaginé d’éclairer l’intérieur du corps humain à la manière des lanternes. Son procédé consiste à introduire un tube de verre par l’œsophage jusque dans l’estomac--comme l’avaleur de sabre chinois. Ce tube est muni de fils métalliques rendus incandescents par l’électricité. L’estomac, éclairé, devient alors transparent. On illumine l’intestin par le même procédé, en introduisant un autre tube par le rectum. Lorsqu’on est désireux de s’éclairer à giorno, on emploie les deux tubes à la fois. L’auteur a fait son expérience sur un chien et sur un chat, préalablement chloroformés. Le chien a pris la chose assez philosophiquement: mais le chat, auquel on avait peut-être dissimulé une partie de la vérité, n’a consenti à devenir lumineux qu’après avoir administré plusieurs coups de dent à son opérateur.

Vous désirez probablement savoir en quoi cela peut être utile à la médecine. Franchement, j’avoue que, pour le moment, il serait difficile de trouver le placement de cette découverte. En Amérique, on pourrait s’en servir pour éclairer les corps des pendus, de façon à ce que les passants ne les heurtent pas la nuit. En France, cela n’est applicable que pour les réjouissances. Un monsieur, qui désirerait, le 15 août, économiser les lampions, pourrait, après s’être introduit dans le corps les deux tubes lumineux, passer la soirée à sa fenêtre. Cette illumination pittoresque ferait un fort bel effet.

* * * * *

Parlons un peu du zouave, qui est le lion du moment[7]. Je lui offre cinq cents francs pour chaque malade choisi par moi et atteint de paralysie, qu’il guérira; mais il me donnera cent francs (je lui fais la part belle), pour chacun de ses malades qu’il ne guérira pas. On m’objectera peut-être qu’un zouave ne peut pas prélever tous les jours cent francs sur le sou de poche de sa solde. Cela est vrai pour tout autre, mais celui-là fait des choses si extraordinaires, qu’un miracle de plus ou de moins ne doit pas lui coûter beaucoup. Dans tous les cas, je compte sur l’enthousiasme de ses prôneurs et admirateurs pour faire son jeu.

[7] Comme les gloires passent! qui se souvient aujourd’hui du zouave guérisseur?

Les guérisseurs improvisés ont, en général, une pommade, un onguent, des pilules qui guérissent tout. Notre zouave a perfectionné et simplifié la thérapeutique; il semble vouloir porter un coup funeste à la pharmacie: son mépris pour les médicaments est complet. Il répand autour de lui la santé gratis et sans efforts, comme la rose répand son parfum. Gratis! c’est d’une belle âme, mais lorsque ses clients reconnaissants lui offrent des tabatières enrichies de diamants, ou d’autres témoignages palpables de leur gratitude, les repousse-t-il avec indignation? Voilà ce qu’il faudrait savoir.

S’il guérissait les malades en leur jouant de son trombone, je serais moins incrédule. Jadis Josué a renversé les murs de Jéricho au son de la trompette, et un trombone vigoureusement embouché pourrait peut-être mettre les infirmités en fuite. Mais il dédaigne de pareils moyens et tire sa puissance d’une vertu qui est en lui.

En fait de vertus, je savais les zouaves richement dotés de vertus guerrières; mais je ne serais jamais allé chercher sous leur fez des vertus thérapeutiques ou théologales. S’il était seulement zouave pontifical, je me dirais: le rayonnement du trône de saint Pierre peut faire naître de pareilles aptitudes.

Non! j’ai beau chercher des explications terrestres, toutes me craquent dans la main, et je suis malgré moi forcément ramené à confesser l’évidence des miracles. Mais je tombe dans une autre perplexité, leur quantité m’épouvante. Aujourd’hui il guérit les malades, demain il ressuscitera les morts, n’en doutez pas; que les agonisants prennent leurs numéros.

Les saints les plus fameux ont bien fait par-ci par-là quelques petits miracles, mais pas un n’en a contracté l’habitude, et si l’on eût exigé de l’un d’eux la corvée de guérir une trentaine de malades par jour, rien qu’en les regardant dans le blanc des yeux, il aurait immédiatement donné sa démission.

Je commence à croire que l’administration commet un véritable sacrilége en obligeant M. Jacob à souffler dans un trombone au lieu de lui élever des autels. Quand on fait des miracles à remuer à la pelle, on doit dédaigner même une place dans le calendrier, et si le célèbre zouave possède la moindre ambition religieuse, à l’expiration de son congé il se fera dieu. Eh! pourquoi pas? Le dieu Jacob, avec sa grande barbe et des rayons bien dorés fera aussi bonne figure qu’un autre. Soyez tranquilles, les disciples et les adorateurs ne lui feront pas défaut. Un dieu qui fait des miracles du matin au soir, on n’en rencontre pas tous les jours.

Remercions avec effusion le ministre de la guerre qui permet à son zouave de répandre la santé sur nous autres pékins des deux sexes, au lieu de réserver ses vertus thérapeutiques pour les braves troupiers qui peuplent les hôpitaux militaires. Ce serait pourtant pour le budget une économie de quelques millions. Vous êtes peut-être incrédule, monsieur le ministre? vous méprisez les talents de Jacob? Ah! prenez garde, il s’en souviendra quand il sera passé dieu.

Heureusement que notre zouave est d’un naturel doux et humain; la puissance pour le bien implique la puissance pour le mal. Quand on guérit les gens d’un regard, il doit suffire de lever le doigt pour les rendre malades, car il est plus facile encore d’estropier que de rendre la santé. S’il était méchant, ce ne serait plus un homme, mais une véritable épidémie. Il pourrait jeter des sorts, envoûter les gens, nouer l’aiguillette et répandre des maléfices sur les bestiaux. C’est à faire frémir.

Mais j’y pense, monsieur le ministre, si vous ne voulez pas l’employer contre vos soldats malades, vous pourriez l’utiliser contre l’ennemi.

Je le crois incapable de foudroyer une armée d’un rayon de sa prunelle; n’ayant encore ressuscité personne, il ne doit pouvoir disposer de la mort subite, mais en limitant la puissance aux simples indispositions, il peut encore rendre de grands services à l’État.

Deux armées sont en présence, et les trois coups retentissent pour le lever du rideau. Tout à coup, le zouave intervient et envoie à l’ennemi une colique carabinée. Voyez d’ici le tableau: généraux et soldats oublient la charge en douze temps pour songer au plus pressé; la bretelle qu’ils saisissent n’est pas celle de leur fusil. C’est alors que nos chassepots seraient parfaitement en situation, ils nous procureraient une victoire éclatante.

* * * * *

Sommes-nous bien vraiment dans la capitale de l’intelligence, ou plutôt un songe ne nous a-t-il pas rejetés en arrière de deux siècles au fond de la Bretagne, au milieu des superstitions les plus épaisses, au milieu des farfadets, des meneurs de loups et de toutes les crasses intellectuelles? Qu’est-ce donc que l’intelligence humaine, si des écrivains spirituels et distingués, que leur éducation place au-dessus du vulgaire, viennent s’empêtrer dans la glu de pareils miracles? Celui qui tient une plume a la mission d’éclairer et non d’enténébrer la foule.

On me dira: J’ai vu. Vous avez vu quoi? Pensez-vous qu’il suffise d’un instant pour affirmer la guérison d’un malade, et connaissez-vous les lendemains de vos prétendus guéris?

Je sais parfaitement que, dans certains cas d’affections nerveuses, _quelquefois_ une secousse morale, une mise en scène habilement ménagée, peuvent déterminer des phénomènes passagers. C’est une affaire d’imagination, dont le résultat n’est pas durable.

Il y a quinze ans, Trousseau, le grand médecin que la science pleure encore, pour nous prouver l’effet de l’imagination, administrait devant nous à des malades des pilules de mie de pain, en leur disant: «Cette pilule est un vomitif énergique, elle fera de l’effet avant une heure d’ici.» Souvent le malade vomissait, et Trousseau ne faisait pas de miracle. Seulement il possédait à fond une science dont les ressources ne sont pas dans les domaines de la révélation, elle ne s’acquiert que par de longues études.

O sottise humaine! si jamais on t’érige un temple, combien sera grande la foule des paroissiens qui viendront tremper leurs doigts dans ton bénitier!

* * * * *

Le ciel nous jette des pierres. Il est encore tombé le mois dernier un aérolithe qui est arrivé (par ricochet) jusqu’à l’Institut. La police de la voirie semble assez mal faite dans les régions éthérées. Nous avons cependant assez de tuiles que nos maisons nous lancent à la tête, sans nous trouver encore exposés à recevoir les morceaux des vieilles planètes qui se brisent dans l’espace.

Le soir, lorsque votre regard interroge la voûte constellée, en quête d’un souvenir ou d’une espérance, vous avez parfois suivi d’un œil curieux les étoiles filantes qui se décrochent du ciel en rayant l’obscurité d’une traînée lumineuse. On dirait des âmes en peine à la recherche d’une nouvelle patrie. Elles s’en vont au delà de notre horizon tomber dans l’immensité; mais quelques-unes, fatiguées de leur course échevelée, se laissent prendre dans notre atmosphère, subissent les lois de l’attraction et se précipitent sur la terre avec une vitesse d’environ 40 kilomètres par seconde.

La terrible vitesse de leur mouvement de translation les échauffe, les rend lumineuses et incandescentes au contact de l’atmosphère terrestre. Sur ses confins, parfois elles éclatent comme des bombes, et c’est à l’état de nombreux fragments qu’elles touchent le sol. Je pourrais même dire qu’elles le défoncent, car elles se creusent parfois un trou de 2 à 3 mètres de profondeur.

Les étoiles filantes prennent dans le langage scientifique le nom de bolides, aérolithes ou météorites. Leur constitution chimique est à peu de choses près toujours la même: elles sont composées de soufre, de silice, de magnésie, de fer et de nickel à l’état métallique, de chrome, etc. Parfois elles contiennent un peu de charbon ou de matière bitumineuse.