Part 20
«Pendant des années, on l’a vu mener _de front toutes les activités généreuses_,»--Un attelage d’activités généreuses!--«secourir TOUS les malades, TOUS les _vaincus_, TOUS les souffrants, applaudir à TOUS les succès de ses amis et les propager _par ses sympathies_ ardentes.»--Une sympathie ne peut rien propager, même quand elle est très-ardente, elle peut tout au plus exciter les gens à propager quelque chose.
«Chaque succès d’un ami était véritablement une _de ses fêtes_.»--Ce qui signifie: qu’à chacun de leurs succès, ses amis lui souhaitaient sa fête. Ah! si l’auteur avait dit: était véritablement une fête _pour lui_, ce serait différent, mais il s’est bien gardé de le dire.--«_Durant_ ses années heureuses où sa franche nature se déployait avec expansion,»--_Durant_ exprime une idée non interrompue, on verra tout à l’heure qu’il n’y a pas eu permanence dans: _les réunions_, qui sont l’objet principal de la phrase; il faut donc dire: _pendant ses_, etc.,--«et avant les mécomptes,»--Quels mécomptes?--«il fut admirablement secondé, par une femme distinguée, son égale par le cœur QUI réunissait»--Le cœur?--«à son modeste foyer, dans des conversations vives, bien des hommes»--Pour exprimer l’augmentation, on peut dire _bien_ au lieu de beaucoup: je l’aime _bien_ mieux; pour exprimer la quantité, beaucoup est plus correct; beaucoup d’hommes!--«alors jeunes, et dont plusieurs étaient déjà, ou sont devenus célèbres. Elle lui donna successivement deux filles, mortes trop tôt pour le _bonheur_ de tous deux. Son dernier _bonheur_ à LUI s’éteignit avec l’épouse à jamais regrettée dont les restes sont ensevelis ici.
«Depuis qu’il l’eut perdue, il continua de faire le bien comme auparavant, avec le même zèle, avec plus d’empressement encore, s’il se pouvait. Vous l’avez vu souvent, soit au sortir de la chambre d’un malade que ses soins avaient mis hors de péril, soit dans les heures d’entretien de l’amitié, INQUIET CEPENDANT, AGITÉ TOUJOURS, et le devoir accompli, ayant comme hâte de se _dérober_.»--De se dérober quoi? ou de se dérober à quoi?--«_Il y avait une partie de lui-même qui était ailleurs_.»--Qu’est-ce qu’une partie de lui-même pouvait faire ailleurs? où était cette partie? quelle était cette partie? Problème! problème!!! «_Il semblait que quelqu’un au dehors l’attendait._ Le QUELQU’UN qui l’attendait, c’était CELLE même, CETTE compagne de toute sa vie, qui le reçoit aujourd’hui dans _cette_ tombe.
«Digne et excellent ami! il avait ce qui aurait pu consoler,»--Consoler qui? il faudrait au moins: _le consoler_.--«l’estime de tous, la chaleureuse amitié de quelques-uns. Rattaché en qualité de médecin à cette École normale dont le seul nom lui était cher,»--On _rattache_ un cheval qui a cassé son licou; on ne rattache que ce qui est détaché; _on attache_ ce qui ne l’a pas été.--«il y retrouvait les souvenirs qu’il affectionnait; honoré d’une distinction tardive, mais si méritée, qu’il avait gagnée _aussi_ sur _ses_ champs de bataille à LUI,»--A _lui_ tout seul! Champs de bataille brevetés à l’usage d’un homme seul.--«Il y avait été sensible de la part du gouvernement qui réalisait l’un des vœux de son cœur _national_,»--rengaîne déjà notée--«et qui _réparait la douleur de 1814_.»--Ici M. Sainte-Beuve dit tout le contraire de ce qu’il veut exprimer. _Réparer une douleur_ serait la remettre à neuf et non la faire oublier; de plus, l’auteur devrait au moins donner l’adresse de l’artiste en vieux qui se charge de réparer les douleurs endommagées et d’en faire des douleurs toutes neuves.
«Mais il y avait en lui un vide QUE rien désormais ne pouvait combler. Homme excellent, QUI a beaucoup aimé, beaucoup souffert, QUI a de tout temps servi ses semblables _jusqu’à en vouloir mourir_,»--Voilà peut-être l’origine du fameux: _Il s’en ferait mourir._--«le _repos_ enfin lui est venu. Cher X..., _repose_ en paix! le souvenir de tes vertus pratiques, de ta prodigue bonté, de ta délicatesse de sentiments, _vivra à jamais_...»--rengaîne funèbre.--«chez tous ceux qui t’ont connu et ne mourra qu’avec eux.»
Dans le dernier alinéa, on trouve neuf fois le mot QUI.
TOTAL: plus de 53 FAUTES graves ou légères contre les règles de la langue, le goût et le style, dans un discours académique de soixante-sept lignes.
On raconte que Malherbe mourant mit son confesseur à la porte parce qu’il écorchait le français; si l’on avait prononcé une pareille oraison funèbre sur sa tombe, le régénérateur de la langue française eût été capable de ressusciter pour cause d’indignation. On me dira peut-être que M. Sainte-Beuve a écrit des choses correctes et même charmantes; je le sais fort bien.
Voiture, aussi, écrivait des choses charmantes; seulement, il mettait parfois quinze jours à composer une simple lettre; Voiture, forcé d’écrire une oraison funèbre en vingt-quatre heures, l’aurait peut-être fait en aussi mauvais français, mais il se serait passé sa plume au travers du corps après l’avoir prononcée.
Malgré l’emphase, les _rengaînes_ et les erreurs grammaticales qui font l’ornement du discours de M. Sainte-Beuve, on doit cependant lui rendre la justice de convenir que les éloges donnés à la vie d’Armand X... ont été mérités; c’était un digne homme: mais pourquoi étaler sur sa tombe ces loques de rhétorique? Quelques mots simples et partis du cœur sont plus doux pour l’ombre d’un ami que des éloges en pompeux galimatias.
L’homme de bien serait capable de mourir en canaille, pour échapper à des oraisons funèbres écrites en aussi mauvais français.
Je demande bien pardon à MM. les pédants d’avoir empiété sur leur domaine en accomplissant cette besogne de cuistre; mais il est possible qu’un jour je sois pris du désir de devenir académicien, et je ne suis pas fâché de me créer un titre dont, ce jour-là, MM. de l’Académie voudront bien me tenir compte.
* * * * *
Un homme qui s’est distingué dans tous les genres, et dont le monde connaît l’effrayante fécondité intellectuelle, a juré de cueillir une palme dans chacun des arrondissements de la gloire; il s’est illustré comme organicien,--comme Hercule chez Danaüs,--comme néologiste,--comme favori des muses qu’il a mises sur les dents; hélas! elles n’étaient que neuf;--il s’est enivré à cette coupe d’ambroisie que la foule enthousiaste remplit pour les grands hommes qu’elle admire; eh bien, cette gloire ne lui suffit pas, son génie, plus opulent que le Juif errant, mais aussi infatigable que lui, marche, marche sans s’arrêter à la conquête de nouveaux lauriers. Hier il s’est réveillé architecte, il veut faire oublier Michel-Ange et Visconti; il s’est réveillé avec le plan complet d’un hôpital dans la tête; ses lobes cérébraux sont si vastes, qu’il n’en est nullement incommodé.
Son plan est grandiose comme le Champ de Mars, et beau comme l’antique. Tout fonctionnerait par le moyen de la vapeur, le service serait fait sur des petits chemins de fer; les ordres transmis télégraphiquement. Les médecins seraient en ébène, les internes en acajou, les externes en noyer, les _roupious_ en sapin du Nord; les infirmiers seraient remplacés par d’ingénieuses machines qui ne boiraient plus l’alcool des préparations anatomiques.
Le matériel occuperait tout le rez-de-chaussée, l’administration, tout le premier. (NOTA: il n’y aurait pas de second étage.) Ce serait admirable. Les élèves du grand homme passent nuit et jour à copier, dessiner et corriger les plans du maître. C’est tout une révolution dans l’architecture hospitalière. Il est probable que l’hôpital portera son nom.
Lorsque je subirai moins complétement l’enthousiasme que ce projet m’inspire, je crois que je ferai la réflexion suivante: C’est bien hardi, même pour un homme de génie, de débuter par un si grand monument: à sa place, j’essayerais mes forces en construisant d’abord des petites-maisons: on ne sait pas ce qui peut arriver.
* * * * *
M. Flourens est membre de l’Institut depuis trente-huit ans. C’est un savant laborieux qui remplit souvent son écritoire. Je ne puis comparer les produits de son génie à ces torrents impétueux qui bouleversent la physionomie d’une contrée et lui donnent un nouvel aspect. Oh non! Le torrent est un petit ruisseau clapotant doucement sur des cailloux proprets; onde limpide, du reste, et que les moutons peuvent boire sans crainte, elle ne porte pas à la tête.
M. Flourens a donc beaucoup écrit, surtout sur la physiologie, qui est sa spécialité. De son commerce avec la science, il est né toute une famille de petits mémoires, de petites brochures, de petites notes, mais pas de gros livres. A quoi bon? Un diamant a plus de prix qu’un tombereau de pavés, et il ne procrée que des diamants. Aussi se découvre-t-il avec une respectueuse émotion lorsqu’il parle de ses travaux.
Le savant professeur présente, aussitôt éclos, ses petits mémoires à l’Académie; il prend soin d’en faire lui-même l’éloge; il les caresse de la voix, du regard, du geste et semble dire à ses pairs: Chers collègues, permettez-moi de jeter un nouvel éclat sur notre illustre compagnie. Dans ces quelques pages, j’ai condensé la quintessence de la lumière: osez lever les yeux. J’ai entouré ce nouvel astre d’un verre dépoli pour vous éviter les éblouissements.
On est bien à son aise pour louer M. Flourens; on n’a pas à redouter qu’il vous crie: Assez, vous m’étouffez. Il vous pousse du coude, vous encourage du geste; son regard vous dit: «Allez, montez encore, vous ne direz jamais tout le bien que je pense de moi.» Il est inébranlablement convaincu que sa gloire appartient aux archives du monde. Lorsque notre planète, poudroyée par la main du temps, retournera à l’état de chaos, il compte que son nom surnagera seul au-dessus du grand effondrement.
Parmi les œuvres de M. Flourens, il en est qui constituent le dessus du panier, et qui soutiennent, comme les colonnes de granit d’un temple, l’édifice de sa réputation. Je n’en puis faire la longue nomenclature. Je me bornerai à rappeler les travaux qui ont répandu son nom dans la foule.
L’un a pour sujet l’étude de la phthisie des canards. On peut conclure des profondes recherches de l’auteur que les volailles poitrinaires doivent rechercher les climats de l’Italie. Les canards ont contribué à faire entrer M. Flourens à l’Institut, et même à l’Académie française, dont il fut élu membre en 1840. Son compétiteur était un nommé Victor Hugo, qui dut s’effacer et attendre des jours meilleurs.
Dans un autre ouvrage, le savant physiologiste démontre que la garance mélangée aux aliments, colore en rouge les os des animaux victimes de cet abus de confiance. Un certain Duhamel avait déjà trouvé cela, il y a une centaine d’années, mais il est mort depuis si longtemps qu’on a bien pu l’oublier.
J’en dois faire ici le pénible aveu, mais notre siècle n’a pas su tirer parti de cette nouvelle application de la garance, c’était cependant un moyen aussi simple qu’ingénieux de fournir à la troupe des boutons de culotte pareils aux pantalons. On n’a pas saisi toute l’importance qu’une pareille modification pourrait avoir sur la tenue du troupier français.
Un autre grand travail de M. Flourens a pour sujet la longévité humaine. L’ingénieux savant s’est dit: La moyenne de la vie est de 37 ans. Avec l’aide de l’histoire, de la statistique et d’une main de papier, je vais faire un ouvrage qui portera cette moyenne à 120 ans et même à 160 pour ceux qui en achèteront deux exemplaires. Il est entendu que cette longévité sera exclusivement réservée aux souscripteurs.
On a considéré la femme de trente ans comme une hardiesse de Balzac; grâce à l’eau de Jouvence de M. Flourens, la femme de trente ans pourra encore habiller des poupées. Cet illustre savant a ouvert aux cœurs tendres des horizons à perte de vue, et les bisaïeules devront se cacher de leurs arrière-petits-enfants pour recevoir des billets doux.
Il ne faut pas se le dissimuler, mais l’ouvrage de M. Flourens a produit un terrible effet au point de vue de la morale. Beaucoup de gens qui avaient pris leur retraite, se sont crus capables de gambader encore sur la corde du sentiment. Mais, hélas! l’illusion fut courte, et les imprudents durent reprendre au plus vite la route vertueuse et monotone du régime, bornée au couchant par un garde-malade et au levant par l’habit noir d’un médecin.
Cependant un homme a pris ce livre au sérieux. C’est M. Flourens. Il a compris que c’était pour lui une affaire de postérité, et que sous peine de perdre la confiance des races futures, il était obligé de vivre 160 ans. Il s’est donc incliné devant la nécessité en se disant: Je vivrai cent soixante ans, pas une semaine de moins.
Avez-vous parfois rencontré de ces avares qui fuient la foule, parce que son frottement use les habits, qui ne saluent jamais de peur d’user leurs chapeaux? M. Flourens n’a pas ce vilain défaut pour les choses que l’argent peut remplacer; mais il porte l’avarice de la vitalité jusqu’aux limites du possible.
Quand il néglige de saluer les gens, c’est qu’il ne les voit pas: regarder use les yeux; s’il les voyait, ce serait peut-être la même chose; lever les bras use les articulations. Il ne fait jamais par minute plus de dix-sept pas de soixante-quatre centimètres, et supprime de son existence tout ce qui peut augmenter de trois pulsations les battements de son cœur. Il n’élève jamais sa voix douce et lente, et ménage ses poumons pour prononcer les discours des séances annuelles qu’il dit d’une manière fort élégante en qualité de secrétaire perpétuel.
L’existence de M. Flourens est brodée de toutes les distinctions que peut désirer un savant. Membre de l’Institut, de l’Académie française, professeur au Muséum, au Collége de France, ancien pair de France, sénateur, commandeur de la Légion d’honneur (et j’en passe), sa vie laborieuse a été richement récompensée.
Il n’envie la gloire de personne, pour cette raison qu’il n’en connaît pas qui vaille la sienne. Cependant, il est poursuivi par la petite préoccupation de continuer, en l’effaçant, Fontenelle, qui jadis occupa avec un certain éclat sa place de secrétaire perpétuel.
On prétend que M. Flourens collectionne avec passion tout ce qui a appartenu à son prédécesseur. Tout devient pour lui, depuis la perruque jusqu’aux pantoufles, une relique historique et sacrée. Il écrit ses discours dans un fauteuil de Fontenelle, enveloppé dans une robe de chambre de Fontenelle, et avec une plume de Fontenelle, qui, malheureusement, n’avait pas à sa disposition les plumes de M. Flourens.
Je ne sais si cela tient à la défroque ou à une coïncidence, mais M. Flourens a de grands rapports avec l’auteur de la _Pluralité des mondes_. Il possède son esprit exact et géométrique, son style élégant, un peu limé, auquel on peut parfois reprocher trop de raffinement dans les idées et de recherche dans les ornements. L’ensemble en présente pourtant des qualités éminentes et solides.
Ces qualités se retrouvent dans les éloges académiques consacrés à la mémoire de feu ses collègues. Ses portraits sont ressemblants, bien qu’un peu flattés. On ne saurait cependant adresser ce petit reproche à son éloge de Blainville, qui peut passer pour un éreintement.
Il est vrai que Blainville avait pris le soin de se venger de son vivant de l’_éloge_ qui l’attendait après sa mort. Il avait osé dire que M. Flourens n’est ni anatomiste, ni physiologiste, ni zoologiste, ni même écrivain. Voilà des énormités que personne ne voudra croire.
M. Flourens est d’un naturel affable, plein de douceur, d’urbanité et même d’obligeance, surtout si ce qu’on lui demande n’est pas de nature à lui occasionner beaucoup de mouvements. Lorsqu’il marche, il penche un peu la tête, comme pour mieux recueillir les murmures d’admiration qui doivent s’élever sur son passage. Sa figure bienveillante est toujours illuminée d’un sourire de profonde satisfaction.
Son front, que la science, cette grande épileuse, a depuis longtemps dégarni, est cependant tapissé par une mèche napoléonienne en virgule, toujours rigoureusement composée du même nombre de cheveux, dont aucun n’est blanc: M. Flourens n’a encore, il est vrai, que 72 ans. Son nez, fortement charpenté, ombrage une bouche assez fendue pour n’arrêter aucun mot au passage.
Il faut tout prévoir, surtout l’imprévu: le système de conservation adopté par le savant physiologiste ne le met pas à l’abri des tremblements de terre, des chutes de comètes ou des éclats du tonnerre (les hauts sommets attirent la foudre). Il a exprimé la volonté formelle, en cas d’un pareil accident, d’être secrètement embaumé et placé à demeure dans son fauteuil de secrétaire perpétuel, qu’il habiterait jusqu’au 12 avril 1950, onze heures vingt-cinq minutes du matin.
Ce jour-là seulement il aura atteint la cent soixantaine. Alors il sera enterré officiellement selon les rites et coutumes de l’Institut, si la célèbre compagnie existe encore.
M. Flourens a tort de croire que le public et ses collègues ne s’apercevront de rien.
Il a pris soin de constituer une rente en faveur de l’huissier qui serait chargé de lisser sa mèche, de l’épousseter et de le protéger contre les toiles d’araignées.
XXIII
Le nouveau promontoire. M. Baillon.--Anesthésie locale.--M. Duchartre.--M. Longet.
Qui donc oserait sur le berceau d’un nouveau-né prédire sa destinée? Sait-on l’avenir de cette frêle créature; l’enfant dépassera-t-il le niveau des grandes intelligences, ou traînera-t-il une vie obscure, au milieu de la cohue des petits et des bornés qui sont les simples soldats de la vie humaine?
Nul n’est en mesure de le dire depuis que les fées ont perdu leurs ailes, depuis que les sorcières en sont réduites à faire le grand jeu, ou à s’endormir sous les mains crasseuses d’un magnétiseur.
Il est tout aussi hasardeux de prédire les destinées d’une île encore au berceau. Les Grecs n’ont pas encore eu le temps de se souvenir de la sagesse de leurs illustres aïeux, ils jugent des fruits de l’arbre en voyant pousser une graine nouvelle; ils écrivent l’histoire du nouvel être sur l’œuf qui le contient.
Une végétation géologique surgit dans la rade de Santorin; l’aréopage s’assemble et dit à la végétation: Tu seras une île, et tu porteras le nom du roi Georges.
Mais au milieu des tremblements de terre, des tonnerres et des flammes volcaniques, l’ouvrier souterrain qui fait mouvoir ce nouveau truc, n’a pas entendu l’arrêt de la science; il continue à tourner sa manivelle; le monstre rocailleux monte toujours, et sa croupe informe vient se souder à l’île de Néa Kammeni.
Depuis le récit de Théramène, le rivage grec n’avait rien vu d’aussi terrible.
Le roi Georges y perd son île qui s’est changée en promontoire. Franchement ce monarque aurait tort de beaucoup le regretter; il est difficile d’imaginer rien de plus aridement sauvage, M. Sainte-Claire-Deville a présenté à l’Institut deux grandes photographies du nouveau promontoire. Examinez à travers un fort télescope, un de ces tas de cailloux en granit sombre, destinés à ressemeler le macadam, et vous aurez une idée très-exacte du nouveau promontoire. C’est le même entassement irrégulier de roches anguleuses, qui semblent n’avoir d’autre lien que l’engrènement de leurs aspérités.
Et le tas de pierres grossit toujours; île hier, promontoire aujourd’hui, peut-être demain continent; je commence à craindre la transformation de la Méditerranée en marais desséché, que j’avais indiquée comme possible par l’exhaussement du sol.
Cependant, comme compensation, certaines parties de l’île s’enfoncent. On voit, à gauche du promontoire, le sommet d’une maison qui surnage encore. Le propriétaire est très-favorisé, il lui reste au moins un toit pour... s’asseoir. Les autres, expropriés par les tritons et les néréides, ne pourraient habiter leurs immeubles que dans un appareil à plongeur.
Du reste, les maisons étaient devenues inutiles, la terreur ayant chassé tous les habitants. On n’y voit plus ni hommes ni femmes, il ne reste que des savants stoïques et fermes sous la pluie de rochers inintelligents qui les assomment. Car c’est là une nouvelle complication, l’île au début était assez inoffensive; maintenant qu’elle s’est élevée au grade de promontoire, elle est devenue agressive, rageuse, et se défend avec ses armes naturelles comme si on en voulait faire le siége.
Le phénomène qui bouleverse la rade de Santorin n’est point isolé; le cataclysme donne des représentations en province, en faveur des Grecs qui ne peuvent pas se déplacer. L’Arcadie et la Laconie ont eu leurs petits tremblements de terre, et les habitants de Patras, Chio et autres lieux, ont été réveillés par des bruits souterrains, et des secousses fertiles en lézardes et en démolitions. Un îlot nouveau a pointé dans la rade de Santorin, et un écueil a surgi près de l’île de Cérigo.
Toutes ces convulsions semblent avoir pour point de départ le mont Etna, qui est depuis la même époque en éruption. Les ondulations suivent un trajet déterminé, une ligne droite qui relie le vieux volcan aux parages de Santorin.
* * * * *
Je vous ai parlé, il y a quelques semaines, de M. Montagne, le vénérable et dernier survivant de la commission scientifique qui accompagna Bonaparte en Égypte; quelques jours après cette causerie, le vieux savant s’éteignit doucement. L’Institut, dans sa dernière séance, a élu son remplaçant.
La section avait porté sur la liste de présentation en première ligne, M. Trécul, botaniste acharné, qui méritait d’être élu; il a été, en effet, nommé à une belle majorité. En seconde ligne, M. Chatin, professeur à l’École de pharmacie. Les travaux de M. Chatin sont très-importants et fort estimés. Son dernier ouvrage est une monographie du _cresson_ (la santé du corps!) dont je recommande la lecture à ceux qui veulent étudier cette crucifère autrement qu’en salade.
Enfin, en troisième ligne, M. Gris, poussé par le _Muséum_, et en quatrième, M. Baillon, professeur à la Faculté de médecine.
Ici, l’opinion publique n’était pas tout à fait d’accord avec la liste de présentation, et sans avoir l’intention d’amoindrir le mérite de M. Gris, je crois que s’il voulait placer ses titres dans une balance, il serait obligé de s’asseoir dessus, pour enlever ceux que son compétiteur déposerait dans l’autre plateau. Du reste, M. Baillon est encore jeune, et en se présentant il venait simplement attacher son mouchoir sur un des fauteuils et marquer une place qui ne saurait lui échapper.
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Depuis la découverte des propriétés anesthésiques du chloroforme, les malades en font la condition préalable de toutes les opérations. Hélas: s’ils connaissaient les inconvénients de ce sommeil artificiel! D’abord, on en a vu ne plus se réveiller; c’est une chance infiniment rare, mais on peut mettre la main sur le mauvais numéro. Parfois le sommeil anesthésique délie les langues les plus discrètes. Les épanchements risqués, les confidences les plus compromettantes voltigent dans l’air et se trompent d’adresse. On vide le sac aux péchés, on raconte même les gros, qui ne sont confiés qu’à un confesseur bien sourd pour qu’il ne les entende pas.
Si le praticien était seul, l’inconvénient serait mince, l’homme de l’art est le tombeau des secrets. Mais il se trouve toujours là, à point, des oreilles intéressées à ne rien perdre. Je vous assure qu’il serait parfois prudent d’endormir les deux conjoints pour que l’opération n’ait aucune suite sérieuse.
M. M... qui connaissait les dangers des épanchements intempestifs, avait à pratiquer la section du nerf sous-orbitaire du côté gauche, chez une dame de Montrouge, pour une névralgie faciale horriblement douloureuse.
Cette affection ne laisse sur le visage aucun phénomène appréciable. Il expulse le mari, et opère la malade chloroformée.
--Eh bien! dit-il au réveil, souffrez-vous encore?
--Autant qu’avant, vous ne m’avez pas opérée... Ah! mon Dieu! mais si (avec explosion) vous vous êtes trompé de côté.