Les cœurs les plus farouches

Part 9

Chapter 94,007 wordsPublic domain

--Vous étiez bon... bon, bon pour elle, répéta Deane faiblement. Vous l’aimiez... et c’était naturel... parce que vous pensiez que j’étais mort et qu’elle était seule et avait besoin d’aide. Je suis content que vous l’aimiez. Vous avez été bon... et honnête et il faut quelqu’un comme vous pour l’aimer et en prendre soin. Elle n’a personne que moi... et la petite Isabelle. Je suis content... content... d’avoir rencontré un homme comme vous.

Il dégagea ses mains et prit entre ses paumes le visage attentif de Billy, le regardant droit dans les yeux.

--Et... et... je vous la donne, dit-il... C’est un ange et elle est seule... elle a besoin de quelqu’un... et vous... vous serez bon pour elle. Il faut aller la retrouver, à la cabane de Pierre Croisset, sur le Petit Castor. Et vous serez bon pour elle... bon pour elle.

--J’irai, dit Billy doucement. Et je jure ici à genoux devant Dieu tout puissant que je ferai ce que ferait un honnête homme.

Le corps raidi de Deane se détendit et il retomba sur ses couvertures avec un soupir de soulagement.

--J’étais tourmenté à cause d’elle, reprit-il. J’ai toujours cru en un Dieu, bien que j’aie tué un homme, et Il vous a envoyé ici à temps.

Un soudain éclair d’interrogation parut dans ses yeux.

--L’homme qui avait volé la petite Isabelle, soupira-t-il, qui était-ce?

--Pelletier, l’homme qui est là dehors, l’a tué lorsqu’il est venu dans la cabane, dit Billy. Il assure qu’il se nommait Blake, Jim Blake.

--Blake! Blake! Blake!

De nouveau la voix de Deane s’éleva des confins de la mort, comme un cri.

--Blake, dites-vous? un grand marin grossier aux cheveux roux, à la barbe rousse, aux dents jaunes comme un morse... Blake! Blake!...

Il retomba de nouveau en arrière avec un rire à faire frémir, un rire de fou.

--Alors... alors... on s’est complètement trompé, ç’a été une ridicule erreur! dit-il. Et ses yeux étaient clos et ses paroles avaient l’air de sortir du fond d’un rêve.

Et Billy comprit que la fin était proche. Il se pencha plus près pour recueillir les derniers mots du mourant. Les mains de Deane étaient aussi froides que des glaçons. Ses lèvres étaient décolorées. Et alors il murmura:

--Nous nous sommes battus... j’ai cru l’avoir tué... et je l’ai jeté à la mer. Son vrai nom était Samuelson. Vous le connaissez sous ce nom-là. Mais on le nommait souvent Blake, Jim Blake... Ainsi... ainsi... je suis... je ne suis pas un meurtrier somme toute. Et lui... lui est revenu se venger... et... voler... Petite Isabelle. Je... ne... suis pas... un meurtrier... Vous... vous le lui direz... à elle... Je ne l’ai pas tué en fait... Vous le lui direz... Et vous serez bon... bon...

Il sourit. Billy se pencha plus près encore.

--De nouveau, je jure devant Dieu que je ferai ce que ferait un honnête homme, répéta-t-il.

Deane ne répondit pas. Il n’entendait plus. Le sourire s’évanouit complètement de ses lèvres. Et Billy comprit qu’en ce moment la mort avait passé le seuil de la cabane. Avec un gémissement d’angoisse, il laissa retomber la main raidie de Deane.

Petite Isabelle trottina à travers le plancher jusqu’à lui. Elle riait. Et soudain Billy se retourna et la prit dans ses bras. Et, accroupi là sur le sol à côté de l’unique frère qu’il eût jamais connu, il sanglota comme une femme.

CHAPITRE XIII

LES DEUX DIEUX

Ce fut Petite Mystère qui arracha Mac Veigh à son chagrin. Au bout d’un moment, il se releva avec l’enfant dans ses bras et l’éloigna de la muraille, tandis qu’il recouvrait le visage de Deane avec un coin de couverture. Puis, il se dirigea vers la porte. Les Esquimaux installaient leur campement. Pelletier était assis sur le traîneau non loin de la cabane et, à l’appel de Billy, il arriva.

--Si ça ne t’ennuie pas, tu pourrais la conduire à l’un des feux, un moment, dit Billy. Scottie est mort. Tâche de le faire comprendre au chef.

Il n’attendit point que Pelletier le questionnât, mais poussa doucement la porte et retourna auprès de Deane. Il ramena la couverture et considéra longuement le paisible visage mangé de barbe.

--Mon Dieu! Et dire qu’elle t’attend, soupire après toi et croit que tu vas revenir bientôt! murmura-t-il, toi et la gosse.

Pieusement, il entreprit le devoir qui s’imposait à lui. L’une après l’autre, il explora les poches de Deane et en retira ce qu’il y trouva. Dans l’une, il y avait un petit couteau, quelques cartouches et une boîte d’allumettes. Il n’ignorait pas qu’Isabelle ferait grand cas de ces riens et les conserverait parce que son mari les avait portés; il les mit dans un mouchoir de poche avec d’autres objets qu’il trouva.

En tout dernier lieu, il trouva dans une poche intérieure une enveloppe usée, à l’encre jaunie. Il regarda par l’ouverture avant de la ranger sur le petit tas et son cœur sursauta lorsqu’il vit les pétales de la fleur bleue qu’Isabelle lui avait donnés. Quand il eut fini, il croisa les mains de Deane sur sa poitrine. Il nouait les coins du mouchoir quand la porte s’ouvrit lentement derrière lui.

Le petit chef noir entra. Il était suivi par quatre autres Esquimaux. Tous avaient laissé leurs armes dehors. Ils semblaient respirer à peine tandis qu’ils se plaçaient sur un rang et regardaient Scottie Deane. Nul signe d’émotion n’apparut sur leurs visages inexpressifs, nul battement de paupières ne modifia l’immobilité de leurs figures.

D’un ton assourdi et caquetant, ils se mirent à parler et il n’y avait aucune expression de douleur dans leur voix. Cependant Billy comprenait maintenant que dans les cœurs de ces petits hommes bruns, Scottie Deane demeurait révéré comme un dieu. Avant qu’il fût refroidi par la mort, ils étaient venus chanter ses exploits et ses vertus aux esprits invisibles qui attendaient et veillaient à son côté jusqu’au début du jour nouveau.

Pendant dix minutes la psalmodie continua. Puis les cinq hommes firent demi-tour et sans un mot, sans un regard à Billy, sortirent de la cabane. Billy les suivit, se demandant si Deane les avait persuadés que Pelletier et lui étaient de ses amis. S’il ne l’avait pas fait, Mac Veigh redoutait de nouveaux ennuis au sujet de la petite Isabelle. Il fut content de trouver Pelletier en conversation avec l’un des hommes.

--J’ai trouvé ici un type avec qui je peux jargonner, s’écria Pelletier. Je leur ai dit quels braves amis nous sommes et je leur ai fait comprendre l’histoire de Blake. Je leur ai serré les mains à tous, trois ou quatre fois et nous sommes au mieux ensemble. Il est préférable de composer un peu. Ils n’aiment pas du tout l’idée de nous abandonner la gosse, maintenant que Scottie est mort. Ils demandent où est la femme.

Une demi-heure plus tard, Mac Veigh et Pelletier retournèrent à la cabane. Au bout de ce temps, ils avaient la certitude que les Esquimaux ne les ennuieraient plus et qu’ils s’attendaient à leur laisser Isabelle. Le chef, toutefois, avait donné à entendre à Billy qu’il se réservait le droit d’ensevelir Deane.

Billy sentait qu’il ne pouvait plus différer maintenant de raconter à Pelletier un peu des aventures qui lui étaient arrivées pendant son voyage à Churchill. Il avait annoncé la mort de Deane comme survenue des semaines auparavant des suites d’une chute et lorsqu’il retournerait à Churchill il savait qu’il faudrait persister dans ce récit. Si Pelletier ne connaissait pas Isabelle, l’amour que Billy avait pour elle et son mépris de la loi en leur rendant la liberté, son camarade pourrait dire la vérité et le perdre.

Dans la cabane ils s’assirent devant la table. Pelletier portait le bras en écharpe. Son visage était tiré, effaré et noirci de poudre. Il prit son revolver, le vida de ses cartouches et le donna à la petite Isabelle pour jouer. Il s’était maîtrisé devant les Esquimaux, mais ne faisait maintenant nul effort pour cacher son abattement.

--Je vais la perdre, dit-il, regardant Billy. Vous allez l’emmener à sa mère?

--Oui.

--Cela me peine. Vous ne pouvez savoir comme cela me fait de la peine de la perdre, dit-il.

Mac Veigh appuya ses bras croisés sur la table et répondit vivement:

--Si, je sais ce que c’est, Pelly. Je sais ce que c’est qu’aimer quelqu’un et le perdre. Je sais. Écoute.

Brièvement, il raconta à Pelletier l’aventure de la steppe, l’arrivée d’Isabelle, la mère, le baiser qu’elle lui avait donné, puis la fuite et la poursuite, la capture et ce dernier moment, lorsqu’il avait enlevé les menottes des poignets de Deane. Une fois qu’il eut commencé ce récit, il n’omit rien, même le partage des pétales de la fleur bleue, ni la boucle de cheveux d’Isabelle.

Il tira les deux souvenirs de sa poche et les montra à Pelletier et, au tremblement de sa voix, une brume monta aux yeux de son compagnon. Lorsqu’il eut fini, Pelletier tendit par-dessus la table son bras valide et étreignit la main de l’autre.

--Et ce qu’elle a dit de la fleur se vérifie, Billy, murmura-t-il. Cela vous porte bonheur comme elle l’a dit, car vous allez vers elle.

Mac Veigh l’interrompit.

--Non, cela ne se peut, dit-il doucement. Elle l’aimait autant que la jeune fille qui est là-bas t’aimera un jour, Pelly, et lorsque je lui dirai ce qui est arrivé, son cœur se brisera. Cela ne peut me donner le bonheur.

Les heures de cette journée pesèrent d’un poids de plomb pour Billy. Les deux hommes combinèrent leurs plans. Un groupe d’Esquimaux consentait à accompagner Pelletier jusqu’à la Pointe de l’Esquimau, d’où il ferait route seul pour Churchill. Billy se dirigerait vers le Sud jusqu’au Petit Castor, à la recherche de la cabane de Croisset et d’Isabelle. Il fut content quand le soir tomba. Il était tard quand il s’en alla vers la porte, l’ouvrit et regarda dehors.

A l’orée de la forêt, il faisait noir, noir non seulement des ténèbres de la nuit, mais de l’obscurité concentrée des sapins et des baumiers et d’un ciel si bas et si opaque qu’on aurait presque pu entendre les bourrasques du vent au-dessus de la tête, comme le sanglot sans fin des vagues sur le rivage de la mer. Il faisait noir sauf dans le cirque étroit de la lumière que traçaient les feux des Esquimaux et autour desquels une cinquantaine de petits hommes bruns étaient assis ou accroupis.

Les maîtres du camp étaient tous éveillés, mais deux fois autant de chiens épuisés et flapis gisaient à terre, roulés en tas, aussi immobiles que des morts. On sentait là un étrange silence; une étrange et surnaturelle obscurité qui n’était pas celle de la nuit uniquement; un silence interrompu seulement par la plainte sourde du vent venu de la steppe; le frémissement de l’air au-dessus du faîte des arbres et le pétillement des feux. Les Esquimaux ne remuaient pas plus que des morts. Leurs yeux ronds et sans vie étaient grands ouverts. Ils étaient assis ou couchés, le dos tourné à la steppe, leur figure vers l’obscurité toujours plus profonde de la forêt.

A quelques pas plus loin brillait, comme une étoile, la petite lumière à la fenêtre de la cabane. Pendant deux heures les yeux de ceux qui entouraient les feux demeurèrent vrillés sur cette lumière. Et, par moment, se dressait là, parmi les veilleurs au visage de pierre, le petit chef dont la voix caquetante s’unissait, chaque fois, à la plainte du vent, aux rafales du ciel bas et au crépitement des feux. Mais nul autre bruit de voix, nul autre mouvement. Lui seul bougeait et parlait, car tous les mots caquetants qu’il articulait étaient un discours--des paroles dites pour l’homme étendu mort dans la cabane.

Une douzaine de fois, Pelletier et Mac Veigh avaient regardé vers les feux et ils regardaient l’heure chaque fois. Cette fois-ci, Billy annonça:

--Ils bougent, Pelly. Ils se lèvent et se mettent en route.

Il consulta de nouveau sa montre.

--Ce sont d’excellents veilleurs. Il est minuit un quart. Quand un chef ou un homme considérable meurt, ils l’enterrent à la première heure du jour suivant. Ils viennent chercher Deane.

Il ouvrit la porte et s’avança parmi la nuit. Pelletier le rejoignit. Les Esquimaux arrivaient sans bruit et s’arrêtèrent en un groupe sombre à vingt pas de la cabane. Cinq des petits hommes vêtus de fourrure se détachèrent des autres et pénétrèrent un à un dans la hutte, le chef à leur tête. Tandis qu’ils se penchaient sur Deane, ils se mirent à chanter une complainte basse qui éveilla la petite Isabelle. Elle se mit sur son séant et regarda, à moitié endormie, l’étrange scène. Billy alla près d’elle et la serra étroitement dans ses bras. Elle était rendormie quand il la reposa dans les couvertures. Les Esquimaux étaient partis avec leur fardeau. Il pouvait entendre la lente mélopée de la tribu.

--Je l’ai trouvée et j’ai cru qu’elle était à moi, dit Pelletier à voix basse près de lui. Mais elle n’est pas à moi, Billy. Elle est à vous.

Mac Veigh l’interrompit, comme s’il n’avait pas entendu.

--Tu ferais mieux d’aller te coucher, Pelly, conseilla-t-il. Ce bras a besoin de repos. Je vais voir où ils l’ensevelissent.

Il mit sa casquette et sa lourde capote et alla jusqu’à la porte, puis il revint. Dans son équipement il prit une hache et des clous.

Le vent soufflait plus fort au-dessus de la steppe et Mac Veigh n’entendait plus la mélopée sourde des Esquimaux. Il avança du côté de leurs feux qu’il trouva déserts d’hommes. Les chiens seuls étaient restés dans leur sommeil semblable à la mort. Ensuite, au lointain, vers la lisière du bois, il aperçut une lueur.

Cinq minutes plus tard, il était caché dans l’ombre épaisse à quelques pas des Esquimaux. Ils avaient creusé la fosse de bonne heure dans la soirée, là-bas dans l’immense plaine de neige dégarnie d’arbres. Et comme le feu qu’ils avaient allumé éclairait leurs sombres visages ronds, Mac Veigh vit les cinq petits hommes bruns, qui avaient emporté Scottie Deane, penchés au-dessus de la tombe peu profonde qu’ils avaient creusée dans la terre durcie. Scottie était déjà disparu. La terre, la glace et les mousses gelées tombaient sur lui et nul son ne sortait maintenant des lèvres massives de ses sauvages fossoyeurs.

En quelques minutes, la sinistre besogne était terminée et, pareils à de légères ombres noires, les indigènes retournèrent à leur campement. Un seul resta là, assis, les jambes croisées, au chevet de la tombe, sa longue lance derrière lui. C’était O-gluck-gluck, le chef des Esquimaux, protégeant le défunt contre les démons qui viennent pour enlever le corps et l’âme pendant les premières heures de l’ensevelissement.

Billy s’enfonça plus avant dans la forêt, jusqu’à ce qu’il rencontrât un jeune plant svelte et droit qu’il abattit d’une douzaine de coups de sa hachette.

Il enleva l’écorce du bouleau; ensuite il le coupa au tiers de sa longueur et cloua l’autre partie en travers, en manière de croix. Après quoi, il en effila le bout et retourna vers la tombe, portant la croix sur son épaule.

Écorcée jusqu’à l’aubier, cette croix luisait à la clarté du feu. Le veilleur la fixa un moment: ses yeux mornes eurent une flamme plus sombre dans la nuit, car il n’ignorait pas qu’après cela, deux dieux et non pas un seul garderaient la tombe. Billy enfonça profondément la croix et, à chaque coup de hache qui tombait sur elle, le chef des Esquimaux, reculait, reculait jusqu’à ce qu’il fût englouti par l’obscurité.

Quand Mac Veigh eut fini, il enleva sa casquette mais ce ne fut pas pour prier.

--Je suis triste, mon vieux, dit-il à celui qui gisait sous la croix. Dieu sait que je suis triste. Je voudrais que tu fusses vivant. Je voudrais te voir retourner à ma place vers elle, avec le mioche. Mais j’accomplirai ma promesse. Je le jure. Je ferai ce qui est juste près d’elle.

De la forêt, il regarda derrière lui. L’Esquimau avait repris sa sombre garde. La croix se dessinait d’une blancheur spectrale sur l’obscurité de la steppe. Billy se retourna pour la dernière fois et voilà qu’il fut comme rempli de l’accablement d’une main de plomb, d’une chose qui était tout ensemble épouvante et peur.

Scottie Deane était mort, mort et enseveli et pourtant il marchait avec lui maintenant et à son côté. Billy sentait sa présence et cette présence était comme un avertissement qui suscitait en lui d’étranges pensées. Il retourna à la cabane et entra doucement. Pelletier dormait. La petite Isabelle respirait la pure innocence de l’enfance. Il se pencha, baisa les boucles soyeuses et, pendant longtemps, il demeura ainsi, une des douces frisettes entre les doigts. Dans quelques années, pensait-il, elle serait d’un or plus foncé et de la nuance des cheveux de la femme qu’il aimait. Lentement, une paix immense entrait dans son cœur.

Après tout, il y avait mieux que de l’espoir devant lui. Elle--Isabelle l’aînée--savait qu’il l’aimait comme nul homme au monde ne pouvait l’aimer. Il l’avait prouvé. Et, maintenant, il allait partir vers elle.

CHAPITRE XIV

LE BONHOMME DE NEIGE

Après son retour de la scène d’enterrement, Billy se déshabilla, éteignit la lumière et se coucha. Il s’endormit rapidement et son sommeil fut traversé de nombreux rêves. Ils étaient d’abord plaisants et joyeux: il revivait sa première rencontre avec la jeune femme, il évoquait une fois de plus sa beauté, sa pureté, sa foi et sa confiance en lui. Puis succédèrent des visions plus troublées. Il s’éveilla deux fois et chaque fois se mit sur son séant, traversé de ce frisson de peur qui l’avait saisi près de la tombe.

Une troisième fois il s’éveilla et craqua une allumette pour consulter sa montre. Il était quatre heures. Il était encore fatigué. Ses membres étaient endoloris par le redoutable effort d’un trajet de cinquante milles à travers la steppe et il ne pouvait plus dormir. Quelque chose--il n’essayait pas de se demander quoi--le pressait d’agir.

Il se leva et s’habilla.

Lorsque Pelletier s’éveilla deux heures plus tard, le sac de Mac Veigh et le traîneau étaient prêts pour partir vers le Sud. Tandis qu’ils déjeunaient, les deux hommes achevèrent leurs projets. Quand l’heure du départ arriva, Billy laissa son camarade seul avec la petite Isabelle et sortit afin d’atteler les chiens. Lorsqu’il revint, il y avait une rougeur récente aux yeux de Pelletier et il tirait de sa pipe de grosses bouffées de fumée afin de cacher son visage. Mac Veigh pensa souvent à ce départ les jours d’après. Pelletier demeura jusqu’au bout sur le seuil et il y avait sur sa figure une expression que Mac Veigh souhaitait n’avoir jamais vue.

Dans son cœur à lui habitaient l’épouvante, la peur et la chose à quoi il ne pouvait donner de nom.

Pendant des heures, il ne réussit pas à secouer la tristesse qui l’oppressait. Il courait à la tête du vieux Kazan, le meneur, faisant route en plein Sud, à la boussole. Lorsqu’il se retourna une troisième fois pour veiller à la petite Isabelle, il trouva l’enfant entassée au fond de ses couvertures et profondément endormie. Elle ne s’éveilla point jusqu’à ce qu’il s’arrêtât pour faire du thé, à midi. Il était quatre heures quand il fit halte de nouveau pour camper à l’abri d’un massif de hauts sapins. Isabelle avait dormi la plus grande partie de la journée. Elle était bien éveillée maintenant et sourit à Billy, tandis qu’il la sortait de son nid.

--Donnez-moi un baiser! demanda-t-il.

Isabelle obéit, posant ses deux menottes sur son visage.

--Vous êtes un... une petite pêche, s’écria-t-il. On ne vous a pas entendue pleurnicher de toute la journée. Et maintenant, on va faire du feu, un grand feu.

Il se mit à l’ouvrage, sifflotant pour la première fois depuis le matin. Il dressa sa tente d’ordonnance, coupa des branches de sapin et de baumier jusqu’à ce qu’il y eût un pied épais à l’intérieur, ensuite il ramassa du bois pendant une demi-heure. Pendant ce temps, la nuit était venue et l’énorme flambée faisait fondre la neige à trente pieds alentour. Il avait enlevé à Isabelle l’épais manteau qui l’emmaillotait et le joli minois de l’enfant brillait tout rose dans la splendeur du feu.

La lueur se jouait rouge et or parmi ses bouclettes ébouriffées et, tandis qu’ils soupaient tous deux sur la même couverture, Billy apercevait de plus en plus en face de lui ce qu’il savait devoir trouver dans la jeune femme. Quand ils eurent terminé, Billy prit un petit peigne de poche et attira Isabelle près de lui. Une à une, il lissa les boucles emmêlées, son cœur battant de joie tandis que la soie des cheveux s’assouplissait entre ses doigts. Une fois, il avait senti le même contact léger des cheveux de femme contre son visage. Ce n’avait été qu’une caresse par hasard, mais il l’avait gardée comme un trésor dans son souvenir.

Il lui semblait la sentir de nouveau maintenant et son frisson lui fit replacer la petite Isabelle plus loin sur la couverture, tandis qu’il se levait.

Il jeta du nouveau combustible sur le feu et alors il s’aperçut que la chaleur avait amolli si bien la neige qu’elle adhérait à ses pieds. Cette découverte lui donna une inspiration. Une bouffée de chaleur qui ne provenait pas du feu lui monta au visage et il rassembla la neige amollie, la raclant en tas à l’aide d’une de ses raquettes et, sous les yeux surpris et joyeux d’Isabelle, il façonna un bonhomme de neige presque aussi grand que lui.

Il lui fit des bras, une tête et des yeux de charbon de bois; lorsqu’il fut terminé, il lui plaça au sommet sa casquette et lui mit sa pipe à la bouche. Petite Isabelle criait de joie et, tous deux se tenant par la main, ils dansèrent en tournant tout autour, absolument comme Billy et d’autres fillettes et gamins avaient gambadé, il y avait des années et des années. Et lorsqu’ils s’arrêtèrent, les yeux de l’enfant pleuraient d’avoir tant ri et d’avoir eu tant de plaisir, alors qu’un brouillard d’un autre genre obscurcissait les yeux de Billy.

C’était le bonhomme de neige qui lui remémorait des années et des années d’espérances mortes. Elles le submergeaient au point qu’on aurait cru que la vie d’autrefois était la vie d’hier et l’attendait maintenant tout juste au delà de l’orée de la sombre forêt. Longtemps après qu’Isabelle se fut endormie sous la tente, il demeura là assis à regarder le bonhomme de neige et de plus en plus son cœur chantait de joie, tellement il lui semblait qu’il allait être contraint de se lever, de crier l’ardeur et l’espoir qui l’emplissaient.

Dans le bonhomme de neige qui fondait lentement devant le feu, il y avait un cœur, une âme et une voix. Il l’appelait, le pressait comme rien jamais ne l’avait encore pressé de la sorte auparavant. Il retournerait au vieux logis, là-bas, au pays de Dieu, vers ses anciens compagnons de jeunesse, qui étaient des hommes et des femmes aujourd’hui. Il serait par eux bienvenu et serait bienvenue la jeune femme. Car il l’y conduirait. Pour la première fois, il s’imaginait qu’elle viendrait. Et, la main dans la main, ils suivraient les empreintes des pas de sa jeunesse à travers les prairies et sur les coteaux. Il cueillerait pour elle des fleurs au lieu de la mère qui n’était plus et il lui raconterait toutes les vieilles histoires des jours d’autrefois.

C’était le bonhomme de neige qui lui rappelait des années et des années d’espoirs évanouis. C’était le bonhomme de neige!

CHAPITRE XV

LA MORT ROUGE ET ISABELLE

Fort tard cette nuit-là, Billy demeura assis auprès de son feu de campement devant le bonhomme de neige. De singulières, de nouvelles pensées l’assaillaient, et, entre autres, l’étonnement de n’avoir jamais fabriqué jusqu’alors un bonhomme de neige. Quand il se coucha, il rêva du bonhomme de neige et de la petite Isabelle. Le rire et la joie de la fillette, lorsqu’elle s’éveilla le lendemain matin et vit la forme bizarre qu’avait prise le bonhomme en fondant à la chaleur du feu, le remplirent de nouveau des visions de bonheur de son jeune âge qui s’étaient évoquées à ses yeux.

En d’autres moments, il se serait dit qu’il déraisonnait. Quand ils eurent déjeuné et qu’ils se furent mis en route pour la journée, il riait et bavardait avec bébé Isabelle et une douzaine de fois, durant la matinée, il la prit dans ses bras pour suivre les chiens.