Part 8
--Oui, fuir! dit Billy tranquillement. Fuir pour le salut du mioche.
Il faisait presque noir dans la cabane et Pelletier se rapprocha tout près de son compagnon.
--Vous voulez dire...
--Que c’est l’unique moyen de sauver la gosse. Nous pouvons l’abandonner et alors combattre jusqu’au bout. Mais cela signifie qu’elle retournera avec les Esquimaux et que, peut-être, on ne la retrouvera jamais plus.
Les hommes et les chiens qui sont là sont fourbus. Nous sommes dispos. Si nous pouvons quitter la cabane, nous pouvons les semer aisément.
--Alors, fuyons! dit Pelletier.
Il se dirigea vers Petite Mystère qui était assise pétrifiée et muette et la prit dans ses bras, le dos tourné à la balle éventuelle qui aurait pu traverser la paroi.
--Nous allons fuir, petit amour! marmotta-t-il en riant à demi dans les boucles de l’enfant.
Billy commença à faire le paquetage. Pelletier déposa Petite Mystère sur le lit et s’empressa de harnacher les chiens, les plaçant tout contre la muraille avec, en tête, le vieux Kazan borgne, l’héroïque Kazan qui l’avait sauvé de Blake. Au dehors la fusillade avait cessé. Il était évident que les Esquimaux avaient décidé de ménager leurs munitions jusqu’à l’aube.
Un quart d’heure suffit à charger le traîneau et tandis que Pelletier attelait aux brancards, Mac Veigh emmitouflait Petite Mystère dans son épais manteau de fourrure. Une manche s’était accrochée et il la retourna découvrant la lisière blanche de la doublure. Sur cette doublure il y avait quelque chose qui le fit regarder de plus près et lorsque le cri étrange qui s’étrangla sur ses lèvres fit tourner vers lui les yeux de Pelletier, Billy fixait le visage levé de Petite Mystère de l’air de quelqu’un qui a une vision.
--Ciel, bégaya-t-il, c’est... Il se ressaisit et la câlina tout contre lui un moment avant de la porter au traîneau. «C’est le plus brave petit mioche du monde», acheva-t-il. Et Pelletier s’étonna du son étrange de sa voix.
Mac Veigh cacha l’enfant dans un lit fait de couvertures et l’accrocha solidement avec une courroie de babiche. Pelletier, prêt le premier, vit sur la physionomie de Mac Veigh un air ardent et passionné tandis qu’il demeurait les yeux rivés à Petite Mystère.
--Qu’y a-t-il, Mac? demanda-t-il. Est-ce que vous craignez vraiment pour elle?
--Non, répondit Mac Veigh sans relever la tête. Si tu es prêt, Pelly, ouvre la porte.
Il se redressa et ramassa son fusil. Il ne ressemblait plus du tout au vieux Mac Veigh. Mais les chiens mordaient les traits, grognaient et Pelletier n’avait plus le temps de poser des questions.
--Je vais sortir d’abord, Billy, dit-il. Il faut vous mettre en tête qu’ils surveillent étroitement la cabane et qu’aussitôt que les chiens auront le nez à l’air, ils vont commencer à aboyer et les guider vers nous. Nous ne pouvons exposer la petite au feu. Je vais donc retourner jusqu’à la pointe de la falaise et leur donner de l’occupation tant que je pourrai avec mon fusil.
Ils s’acharneront sur moi, et ce sera le moment d’ouvrir la porte et de détaler. Je vous rattraperai en moins de cinq minutes.
Il éteignit la lumière tout en parlant. Puis il ouvrit la porte et se glissa dans les ténèbres, sans un mot de protestation de Mac Veigh. A peine était-il parti que ce dernier tombait à genoux à côté de Petite Mystère et, dans l’obscurité profonde de la cabane, il ensevelit son rude visage contre le corps menu, doux et chaud.
--C’est donc vous, n’est-ce pas? s’écria-t-il doucement. Ensuite il balbutia des choses que la fillette aurait été incapable de comprendre.
Soudain il se redressa, courut à la porte en excitant d’un mot le vieil et fidèle Kazan, meneur du traîneau.
De là-bas, au pied de la crête neigeuse, arriva la fusillade précipitée de Pelletier.
Un instant Billy attendit, sa main sur le loquet afin de donner aux Esquimaux aux aguets le temps de tourner leur attention sur Pelletier.
Il aurait pu peut-être compter jusqu’à cinquante avant de lâcher bride à Kazan et les six chiens tirèrent le traîneau dans la nuit. Avec une intelligence qu’on aurait cru humaine, le vieux Kazan courait tant qu’il pouvait à la suite de son maître et l’attelage filait comme une flèche vers le Sud-Ouest tout en poussant ce premier jappement aigu qu’il est impossible d’empêcher, voire de discipliner, chez une meute de chiens de trait.
Tout en courant, Billy se retourna pour regarder par-dessus son épaule. A une distance d’une centaine de mètres, dans l’obscurité grise entre la cabane et le remblai de neige, il aperçut trois silhouettes qui se précipitaient comme des loups. En un éclair, la signification de ce mouvement insolite des Esquimaux se précisa en lui. Ils coupaient à Pelletier la retraite vers la cabane et la direction de sa fuite.
--En avant, Kazan! s’écria-t-il farouchement, penché sur le vieux meneur. Hue! hue! mon vieux, hue! Et Kazan s’élança en une course insensée, haletant et gémissant dans l’air vide.
Billy s’arrêta et fit volte-face. Deux autres ombres s’étaient jointes aux trois premières et il ouvrit le feu. L’un des Esquimaux qui couraient roula tête première en jetant un cri qui s’éleva effrayant et à peine humain par-dessus le grincement et le tumulte des banquises; les quatre autres s’aplatirent sur la neige afin d’éviter la grêle de plombs qui passait en sifflant à deux doigts de leurs têtes.
Du remblai de neige partit une mitraille de coups de fusil et une seule ombre s’élança comme une flèche du côté de Mac Veigh. Il savait que c’était Pelletier et en continuant de courir lentement derrière Kazan et le traîneau, il remplit d’un nouveau chargement de cartouches la chambre de son fusil. Les ombres de la plaine s’étaient relevées et l’automatique de Pelletier traça dans l’air un trait de feu, cependant qu’il continuait de courir. Il était à bout de souffle quand il arriva près de Billy.
--Kazan emmène l’enfant bien en avant, lui cria ce dernier. Dieu garde ce vieux chenapan! Je crois que c’est un être humain.
Ils repartirent en vitesse et la nuit profonde engouffra bientôt toute apparence des Esquimaux. Devant Billy et Pelletier le traîneau se précisa peu à peu et, quand ils l’atteignirent, les deux hommes accrochèrent leur fusil sous les courroies des couvertures. Ainsi soulagés de leur fardeau, ils marchèrent devant Kazan qu’ils excitaient.
--Hue! Hue! pressait Billy.
Il jeta alors un regard sur Pelletier qui se trouvait en face de lui. Son camarade courait, un bras dressé à l’angle convenable pour faciliter la respiration et son endurance; l’autre bras pendait droit et inerte à son côté. Une frayeur subite saisit Mac Veigh et, passant devant le chien de tête, il se précipita près de Pelletier. Il ne dit pas un mot, mais toucha le bras de l’autre.
--Un de ces petits démons m’a blessé à l’aile, haleta celui-ci. Ce n’est pas grave.
Il respirait comme si cette brève course l’eût déjà épuisé et, sans prononcer une parole, Billy courut à la tête de Kazan et eut arrêté l’attelage, en moins de vingt pas. La lame nue de son couteau fendit de bas en haut la manche de Pelletier avant que son camarade pût protester.
Pelletier saignait et saignait abondamment. Son visage était contracté de douleur. La balle avait traversé le gras de l’avant-bras mais, par bonheur, n’avait pas atteint l’artère principale. Avec la promptitude adroite d’un chirurgien exercé par la solitude, Billy referma la plaie et la maintint serrée à l’aide de son mouchoir et de celui de Pelletier. Puis, il poussa Pelletier vers le traîneau.
--Il faut y monter, Pelly, dit-il. Si tu ne veux pas, tu vas te fatiguer, c’est-à-dire entraîner notre perte à tous. Là-bas, derrière eux, s’élevèrent les aboiements et les hurlements des chiens.
--Ils nous poursuivent avec les chiens, grommela Pelletier. Je ne puis me faire traîner. Il faut courir et combattre.
--Tu vas monter sur le traîneau ou je te casse la caboche! ordonna Mac Veigh. Face à l’ennemi, Pelly, et que le diable les emporte! Tu as là trois fusils; tu peux faire le coup de feu pendant que j’exciterai les chiens. Et tiens-toi devant elle, ajouta-t-il, en désignant Petite Mystère, presque complètement ensevelie sous les couvertures.
CHAPITRE XII
PETITE MYSTÈRE RETROUVE SON PÈRE
Ayant décidé Pelletier à monter sur le traîneau, Billy courut à la tête de l’attelage et les chiens repartirent tirant leur fardeau plus pesant.
--Maintenant, à la lisière de la forêt, cria-t-il à Kazan. Ça fait cinquante milles, mon vieux! et il faut couvrir le trajet avant l’aube. Sinon...
Il n’acheva point. Mais Kazan tira plus fort comme s’il avait entendu et compris. Le traîneau avait atteint déjà l’étendue illimitée de la steppe et Mac Veigh sentit le vent frapper son visage. Il soufflait du Nord-Ouest et par brusques rafales chargées de neige. Au bout de quelques minutes, Billy fut stupéfait de voir que le visage de Petite Mystère en était tout recouvert.
Pelletier était accroupi sur le traîneau, les pieds engagés dans les courroies des couvertures. Sa blessure et la sensation pénible d’aller à contresens de la marche sur un traîneau cahotant lui donnaient le vertige et il se demandait si ce qu’il voyait ramper lentement hors de la nuit était le résultat de son éblouissement ou une réalité. Nul bruit derrière lui. Mais une tache plus sombre s’était rapprochée de sa vue, parfois augmentant puis disparaissant presque. Deux fois, il saisit son fusil. Deux fois il l’abaissa, persuadé que la chose qu’il voyait derrière lui n’était qu’une chimère créée par son imagination. Il était possible que ceux qui les poursuivaient eussent perdu leur trace dans les ténèbres et, par conséquent, il se retint de tirer.
Il fixait attentivement l’ombre, lorsque d’elle jaillit un éclat de flamme et une balle passa en sifflant près du traîneau, à un mètre sur la droite. C’était un coup superbe; il y avait là un tireur adroit et Pelletier riposta si vivement que le bruit du premier coup n’était pas encore éteint qu’un second suivait. Cinq fois son revolver automatique envoya ses plombs avant-coureurs aux profondeurs de la nuit, et, au cinquième coup, un des chiens des Esquimaux hurla un cri sauvage de douleur.
--Bravo! cria Billy. Voilà un équipage hors de question, Pelly. Nous pouvons les battre de vitesse.
Il entendit le rapide heurt métallique des cartouches nouvelles que Pelletier glissait dans le barillet de son fusil. Mais en dehors de ce bruit, du vent et des efforts de l’attelage, on ne percevait rien d’autre. Un silence menaçant s’appesantit derrière eux. Le fracas des banquises lointaines décrut. La terre n’était plus secouée sous leurs pieds par l’épouvantable éclatement des glaciers entre-choqués. Au lieu de cela, le vent augmentait et la neige fine s’épaississait. Billy ne se retourna plus pour regarder derrière lui. Il fouillait l’immensité devant lui et aussi loin qu’il pouvait voir à droite et à gauche. Au bout d’une demi-heure les chiens haletants se mirent au pas et Billy marcha tout près du traîneau à côté de son camarade.
--Ils y ont renoncé, grommela Pelletier faiblement. J’en suis content, Mac, car j’ai... j’ai le vertige. Il était maintenant étendu sur le traîneau, la tête appuyée sur un tas de couvertures.
--Tu sais comment chassent les loups, Pelly, fit Mac Veigh, en croissant de lune, en demi-cercle, n’est-ce pas? qu’ils referment en avant sur la proie qui s’enfuit. Eh bien! c’est exactement ainsi que chassent les Esquimaux et je me demande s’ils n’essayent pas de prendre de l’avance sur nous, par là et par là. Et il désigna le Nord et le Sud.
--Ils ne peuvent pas, répliqua Pelletier, se soulevant avec effort sur son coude. Leurs chiens sont fourbus. Laissez-moi marcher, Mac, je peux...
Il retomba à la renverse en poussant soudain un cri étouffé.
--Bon Dieu! mais j’ai la tête qui tourne!
Mac Veigh arrêta les chiens et, tandis qu’ils s’affalaient sur le ventre, haletants et léchant la neige, il s’agenouilla à côté de Pelletier. L’obscurité cachait la frayeur qu’il portait dans ses yeux et sur son visage. Sa voix était ferme et encourageante.
--Il faut rester couché, Pelly, conseilla-t-il en disposant les couvertures pour que le blessé pût se reposer comme il faut. Tu es salement arrangé, et il vaut mieux pour nous tous que tu ne fasses pas un mouvement. Tu as raison en ce qui touche les Esquimaux et leurs chiens. Ils sont fourbus et ils ont renoncé à la chasse comme à une mauvaise affaire. Aussi à quoi bon faire la bête? Reste sur le traîneau, Pelly. Essaye de dormir si tu peux, avec Petite Mystère. Elle se croit dans un berceau.
Il se releva et donna aux chiens le signal du départ. Pendant longtemps il fut comme seul. Petite Mystère dormait et Pelletier ne remuait plus.
De temps à autre, il posait la main sur la tête de Kazan et le vieux meneur fidèle gémissait doucement à son toucher. Avec les autres chiens, c’était différent. Ils donnaient des coups de dents sournois et Billy se tenait à distance. Il continua sa route pendant des heures, faisant stopper l’attelage de temps à autre pour une halte de quelques minutes. Il craquait chaque fois une allumette et regardait Pelletier. Son camarade respirait péniblement et ses yeux étaient clos. Une fois, longtemps après minuit, il les ouvrit et regarda fixement la flamme de l’allumette, puis le visage blême de Mac Veigh.
--Ça va très bien, Billy, dit-il, laissez-moi marcher.
Mac Veigh l’obligea doucement à se recoucher et continua sa route.
Il resta comme seul jusqu’aux premières lueurs grisâtres et froides de l’aube. Alors, il s’arrêta, donnant à chacun des chiens un poisson gelé et, avec le bois qui était sur le traîneau, il fit un peu de feu.
Il râcla de la neige pour préparer du thé et suspendit la gamelle au-dessus de la flamme. Il faisait frire du _bacon_ et grillait des tranches de dur pain d’avoine lorsque Pelletier s’éveilla et se mit sur son séant. Billy ne le vit pas avant de s’être retourné.
--Bonjour, Pelly, fit-il en essayant de sourire. As-tu fait un bon somme?
Pelletier se déplaça en s’agrippant au rebord du traîneau.
--Je voudrais trouver un gourdin, grogna-t-il. Je... je vous casserais la tête... Vous m’avez laissé dormir!
Il avança son bras valide et les deux hommes se serrèrent la main. Deux ou trois fois, ils avaient agi de même après les heures de danger. Ce n’était point là une banale poignée de mains.
Billy se releva. A un demi-mille plus loin, la lisière de l’immense forêt vers laquelle ils avaient tendu leur volonté se dégageait des brumes de l’aube.
--Si j’avais su ça, dit-il en la désignant du doigt, nous aurions campé à l’abri. Cinquante milles, Pelly. Ce n’est pas mal, n’est-ce pas?
Derrière eux la steppe grise s’éclairait à la lueur du jour naissant. Les deux hommes mangèrent et burent du thé. Pendant ces quelques minutes, ni l’un ni l’autre ne prêta attention ni à la forêt ni à la steppe. Billy dévorait. Pelletier ne pouvait apaiser sa soif. Puis leur attention fut attirée par Petite Mystère qui s’éveilla en se plaignant du poids des couvertures qui l’étouffaient. Billy la dégagea et l’éleva pour lui montrer l’étonnant changement survenu depuis la veille.
C’est alors que Kazan cessa de lécher ses arêtes de poisson pour pousser au ciel un hurlement plaintif.
Les deux hommes tournèrent les yeux vers la forêt. A mi-chemin de l’orée, une ombre s’avançait péniblement et lentement vers eux. C’était un homme et Billy retint un cri de surprise.
Mais Kazan s’était tourné face à la steppe grise et hurla de nouveau longuement, menaçant. Les autres chiens hurlèrent à leur tour et, lorsque Pelletier et Mac Veigh suivirent la direction de ces aboiements, ils demeurèrent un quart de minute comme pétrifiés.
A un mille de là, le barren se mouchetait d’une douzaine de traîneaux qui avançaient rapidement et d’une vingtaine d’hommes qui couraient. Somme toute, leur dernière étape devait être à la lisière de la forêt.
En pareil cas, des hommes tels que Pelletier et Mac Veigh ne perdent pas des instants précieux à discuter leurs actes au préalable. Leurs opérations cérébrales sont instantanées et corrélatives... et ils agissent. Sans dire un mot Billy replaça Petite Mystère dans son nid, sans même lui donner une goutte de thé chaud et, pendant que les chiens se redressaient dans leurs brancards, Pelletier lui tendit son fusil.
--Je l’ai réglé pour trois cent cinquante mètres, dit-il. Nous n’avons pas besoin de dépenser nos munitions avant qu’ils soient à cette distance.
Ils partirent au trot, Pelletier courant, son bras blessé inerte à son côté. Tout à coup, la silhouette solitaire entre eux et la forêt disparut. Elle était tombée à plat dans la neige et ne formait plus qu’un point noir. Au bout d’une minute, elle se releva et avança de nouveau. Pelletier et Billy la considéraient tous deux, quand elle s’affaissa pour la deuxième fois. Un ricanement s’échappa des lèvres de Mac Veigh.
--Pas de secours de ce côté! dit-il. Qui que ce soit, il est à demi mort.
L’inconnu se releva pour la cinquième fois, et il ne se traînait déjà plus que sur les mains et les genoux quand le traîneau le dépassa. C’était un blanc. Il était nu-tête. Son visage ressemblait à la mort. Son cou était découvert au vent froid et, au grand ahurissement des deux autres, il ne portait sur sa chemise de flanelle brune aucun vêtement plus épais. Ses yeux flambaient, hagards, entre le buisson de sa barbe et de ses cheveux hirsutes et il haletait comme quelqu’un qui a marché des milles et des milles au lieu d’avoir fait un trajet de cent mètres.
Billy vit tout cela d’un coup d’œil, puis il poussa un cri soudain d’incrédulité. Les yeux rougis de l’homme étaient fixés sur lui. Chaque fibre de son être, pour un instant, semblait avoir perdu la faculté d’agir. Il ouvrit la bouche et les yeux démesurément et Pelletier tressaillit comme s’il était cinglé par les paroles qu’il entendit sortir de ses lèvres.
--Deane, Scottie Deane!
Pelletier poussa un cri d’étonnement. Il regarda Mac Veigh, son chef. Il fit un mouvement involontaire en avant, mais Billy le devança. Il avait jeté son fusil et en un instant il était agenouillé auprès de Deane, soutenant dans ses bras le corps émacié.
--Bon Dieu! qu’est-ce que cela veut dire, mon vieux? s’écria-t-il, oubliant Pelletier. Qu’est-ce qui s’est passé? Pourquoi es-tu revenu par ici? Et où... est-elle?
Il avait saisi la main de Deane. Il l’étreignait et Deane, lisant jusqu’au fond de ses yeux, comprit qu’il n’avait plus devant lui un représentant de l’autorité mais un frère. Il ébaucha un sourire.
--A la cabane... par là... à la corne du bois, bégaya-t-il. Vous ai vu venir. Pensé que peut-être alliez passer... et suis sorti. Je suis fichu, mourant.
Il poussa un profond soupir et essaya de s’aider tandis que Billy le relevait. Un petit cri plaintif partit du traîneau. Sursautant, Deane tourna les yeux du côté d’où venait ce cri.
--Mon Dieu! gémit-il.
Il s’arracha aux mains de Billy et se précipita à genoux à côté de Petite Mystère, sanglotant et parlant comme un fou, tandis qu’il serrait dans ses bras la fillette effrayée. Avec elle, il se remit debout comme possédé d’une vigueur nouvelle.
--Elle est à moi! à moi, s’écria-t-il farouchement. C’est pour elle que je suis revenu... J’allais la chercher... où l’avez-vous trouvée? Comment...
Alors parvinrent de la plaine jusqu’à eux, en une rumeur soudaine, les jappements sauvages des chiens des Esquimaux. Deane entendit cette clameur et se tourna ainsi que les autres dans la direction du bruit. Les poursuivants n’étaient plus qu’à un demi-mille, fonçant sur eux rapidement. Billy comprit qu’il n’y avait pas une minute à perdre. Comme dans un éclair, il se rendit compte que, d’une manière ou d’une autre, Deane, Isabelle et Petite Mystère étaient alliés avec cette horde vengeresse et aussi rapidement qu’il lui fut possible, il raconta à Deane ce qui était arrivé.
L’assurance avait reparu dans les yeux de Deane et il n’eut pas plutôt entendu ce récit qu’il courut au-devant de la troupe des petits hommes bruns, tenant Petite Mystère dans ses bras. Mac Veigh et Pelletier purent l’entendre qui, de loin, les appelait. Eux étaient à la lisière de la forêt quand Deane arriva près des Esquimaux. Ils l’attendirent longtemps, puis Deane et l’enfant revinrent sur un traîneau tiré par les chiens des Esquimaux. Derrière le traîneau marchait le chef qui avait été blessé dans la cabane de Pointe Fullerton. Deane était effondré, la tête à demi penchée sur la poitrine et le chef et un autre Esquimau le soutenaient. Il fit un signe vers la droite et à une centaine de mètres plus loin, ils trouvèrent une hutte.
Les vigoureux petits polaires le portèrent à l’intérieur, tenant toujours Petite Mystère entre ses bras et, d’un geste, il invita Billy à le suivre seul. A l’intérieur de la cabane, ils le déposèrent sur un lit bas et, au milieu d’un accès de toux faible mais effrayant, il fit signe à Billy de s’asseoir près de lui. Mac Veigh savait ce que signifiait cette toux. Le malade avait subi un froid terrible et le tissu de ses poumons avait éclaté. C’était la mort... la plus redoutable mort du septentrion.
Pendant quelques instants, Deane demeura étendu, suffoqué, serrant une des mains de Billy. Petite Mystère s’était glissée sur le sol et commençait l’inspection de la cabane. Deane regarde Billy en souriant.
--Vous êtes une fois de plus revenu... juste à temps, dit-il d’un ton plus ferme. Cela semble drôle, n’est-ce pas, Billy?
Pour la première fois il prononçait le nom de l’autre comme s’il l’avait connu toute la vie. Billy l’enveloppa doucement dans une des couvertures et, involontairement, ses yeux firent le tour de la hutte, interrogateurs. Deane surprit ce regard.
--Elle n’est pas venue, murmura-t-il. Je l’ai laissée...
Il s’arrêta, étranglé par une toux rauque qui amena une tache pourpre à ses lèvres. Billy éprouva un vrai chagrin.
--Il faut rester tranquille, dit-il. Ne plus essayer de parler, maintenant. Puis, je préparerai quelque boisson chaude.
Il allait s’éloigner, mais une des mains de Deane le retint.
--Non, pas avant que je vous aie parlé, Billy, insista-t-il. Vous savez... vous comprenez. Je vais mourir. Ça peut venir à toute minute maintenant et j’ai à vous dire... bien des choses... Vous devez savoir avant que je m’en aille... je ne serai pas long... J’ai tué un homme, mais je... ne le regrette pas. Il avait voulu l’outrager, elle, ma femme... et vous... vous l’auriez tué de même... Vos gens se sont mis à me traquer et, pour notre sécurité, nous sommes partis, là-bas, au Nord, chez les Esquimaux... et nous avons vécu là... longtemps. Les Esquimaux... ils aiment la petite fille et ma femme... surtout la petite Isabelle... Ils pensaient que c’étaient des anges, en quelque sorte...
«Ensuite, nous avons appris que vous alliez venir me relancer là-haut... chez les Esquimaux. Alors, nous sommes partis avec la caisse. La caisse était pour elle... pour la préserver du froid terrible, nous n’avons pas osé prendre l’enfant... et nous l’avons laissée par là... Nous devions retourner bientôt... quand vous auriez fini votre chasse. Lorsque nous avons aperçu votre feu au bord de la steppe, elle m’a fait me mettre dans la caisse. Et c’est ainsi que vous nous avez rencontrés. Vous savez la suite...
«Vous pensiez que c’était un cercueil... et elle vous a dit que j’étais mort. Vous avez été bon, si bon pour elle... Et il faudra descendre là-bas où elle est et y conduire la petite Isabelle... Nous allions faire comme vous disiez et partir pour l’Amérique du Sud, mais il nous fallait le bébé et je suis revenu... J’aurais dû vous dire... Nous nous en sommes rendu compte plus tard. Mais nous avions peur de livrer ce secret, même à vous...»
Il s’arrêta, oppressé et toussotant. Billy serrait dans les siennes ses deux mains maigres et glacées. Il ne trouvait pas un mot à dire. Il attendait, luttant pour refouler le sanglot qui soulevait sa poitrine.