Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Part 21

Chapter 213,934 wordsPublic domain

Possible ne seroit au tien Guenelic, souveraine Dame, de pouvoir discerner de deux dissemblables choses tenant lieu de occupation en son cueur: laquelle des deux pourra lieu de superiorité obtenir. L’une si est, l’incredible hylarité par luy conceue, a l’occasion de se sentir pres de la chose: pour laquelle retrouver, a nulles fatigues ne a pardonné. Et l’aultre qui bien est differente si est, l’anxieté douloureuse qui assiduellement son cueur traveille pour estre certain que tu languis & consume ta vie avec extreme misere & calamité: pour de laquelle te delivrer, ay conclus plustost souffrir la mort, que de faillir a te restituer ta liberté. Et de ce ma longue servitude te doibt prester foy indubitable: mais premier que de l’entreprinse commencer, ay bien voulu par lettres le tout te communicquer: tant pour te rendre certaine de ma bonne convalescence, que pour sçavoir ton opinion: car a ton jugement tousjours me veulx condescendre: pour estre en tout avec discretion & prudence determiné: & ce que par toy sera deliberé & advisé, me sera acceptable & aggreable. Mais si en aulcuns degrez de benevolence est la myenne fidelle servitude envers toy, je te exore & prie, que du benefice de lettres ne vueille estre avare envers celluy qui tant desire en ta presence assister: car si bien amplement je ne suis en ton estat certioré, je resteray en une extreme perplexité: ayant timeur que l’occasion de l’espargner d’escripre, ne te procede pour estre succumbee en quelque sinistre accident, ou infirmité de corps, ou de vehemente tristesse de l’ame. Car pour estre les dames fragiles & de petite complexion, te pourroit facilement estre advenu: pource que tu es constituee en telle captivité & destituee de toute consolee lyesse, Toutesfoys j’ay esperance que pour le futur, si tu te recorde mes services, tu reprendras tes forces. Et pour me consoler sans dilation de ton estat, me confermeras en certitude. Quand l’amoureuse lettre fut escripte & sigillee de diverses cogitations fut mon entendement occupé, meditant & pensant en quelle sorte les pourrois faire entre les polites & belles mains de ma dame consigner: ce que voyant Quezinstra, pour craincte que par continuelle sollicitude ne me intervint quelque adversité de maladie, il me dist: Je vous supplie, que vous veuillez desister de ces superfluitez de pensee, qui d’aultres choses ne vous servent, que de consommation d’esperit & dissipation de corps. Bien m’esmerveille qui vous meust, veu & consideré que presentement estes si pres de vostre desir. A vostre advis, est il si difficile de faire diriger voz lettres a vostre dame? Soyez seur que nous trouverons quelque subtil moyen, & pour vous gratifier, je accepte la charge de les luy faire tenir, parquoy vous debvez vostre cueur reduire en certaine lyesse & consolation. Apres avoir ouy la promesse de Quezinstra, J’estimay tant de son sçavoir, que j’eux esperance pouoir par son moyen la plus grand partie de mes desirs accomplir. Parquoy delaissay ce que mon cueur molestoit & travailloit, puis nous couchasmes pour reposer.

Mais l’heure venue que Proserpine delaysse sa mere, pour retourner aux tenebreux Royaulme de son mary, lors pour donner ordre a noz affaires, en detestant le dormir je me levay: Et Quezinstra (pour me satisfaire) a l’insidieux sommeil ne voulut obeyr: mais en grande promptitude aussy se leva: puis comme vigilant & solliciteux de mes desirs se occupa en plusieurs imaginations: Et entre aultres choses, rememora qu’il avoyt entendu dire que la dame mal disante avoit le gouvernement du chasteau de Cabasus & de ma dame Helisenne. Parquoy luy sembla que pour avoir expedition de nostre affaire, n’y avoit meilleur moyen que par faintise & dissimulation se ayder du nom de la cruelle dame, en faisant mes lettres, de par elle a ma dame presenter. Laquelle les ayant leues entendroit la subtilité excogitee & invention. Cela pensé, a la proposition donna l’effect: Et L’acteur bien instruict en grande diligence sa commission accomplit: & me apporta lettres dont le contenu d’icelles s’ensuit.

Lettres de Helisenne adressantes a Guenelic.

Apres la reception de tes lettres, trescher amy, j’ay esté en danger de succumber en l’inconvenient de la matrone Romaine: laquelle par anxieté de la mort de son seul filz a elle annoncee, ne peult laysser la vie: Et depuis comme elle rencontra sondict filz qui n’estoyt encores mort par excessive hylarité sa vie termina, aussy moy qui par assidue & continuelle douleur n’ay peu parvenir a celle qui de tout maulx est la fin, combien que par divers moyens je l’ay cherchee: mais presentement par estre advertye de ta venue, mon cueur a esté d’une certaine lyesse si profux, que par superabondante delectation, a grand peine ay peu evader que de mon debile corps l’ame ne se soit separee: mais toutesfoys apres longue sincopise, m’a estee restituee aulcune vigueur: qui m’a donné le pouvoyr de t’escripre ces presentes: ayant affectueulx desir que tu soys assistant & present pour recouvrer le singulier plaisir de ta veue: & aussy affin de t’exprimer quelle est mon opinion sur ce que tant tu desire sçavoir. Et pour satisfaire a nostre commune affection, je te advertis que me suis advisee, que moyen n’y a plus convenable pour communicquer l’ung a l’aultre le secret de nostre cueur, que tu te transmigre a ce chasteau: auquel parvenu, a la plus grosse des tours (en laquelle je suis captive) la pourras appercevoir une fenestre ferree: qui de parler nous donnera faculté, au moins si tu es pourveu d’eschelle apte pour parvenir a l’altitude du lieu: Mais il ne fault que tu vienne jusques au temps silentieux de la secrette nuict: toutesfoys si le temps estoit obscur: Et que Diane ne te voulust de sa preclaire splendeur gratifier: affin que par ma coulpe toy & moy ne soyons frustrez de noz desirs, je te veulx donner du lieu plus ample & manifeste notice. Et pour t’en rendre tout certain te fault entendre que la predicte fenestre est sur le jardin: Et a l’endroict d’icelle, y a ung arbre de telle haulteur qu’il excede la summité de la tour. Et pour ce toy estant de ce bien informé, sur ignorance ne te pourras excuser: si te obsecre & prie que ne veuille plus longue espace delayer ta desiree venue: que ceste nuict en laquelle j’espere plus facilement du reste de mon estat te donner intelligence, que par le benefice literaire. Apres avoir par plusieurs foys leu la receue lettre pour les consolatives ymaginations qui me survindrent, en moy mesmes je disoye.

O Seigneur qui prestas tant de felicité au filz de Anchises, quand au giron de Helissa en la forme de Ascanius te reposas: a ceste heure ne te pourroye suffisamment remercyer: car je voys manifestement que par toy plus de graces me est impartye: que a icelluy que je ay predict, combien que ton frere feust, car ce ne est moindre beatitude, le conserver, que l’acquerir. Ces parolles ay je proferees, que ce que tu ne as permys (nonobstant ma longue absence) que l’amour de ma dame envers moy soit diminuee. Et pour tant deposees toutes cures & fastidiation je me persuade de croyre que de Helisenne suis plus aymé. Et avec plus grande felicité que jamais gentil homme fut de dame. Et pour ne vouloir user de ingratitude, voyant, seigneur amour, que de toy toute prosperité provient toutes graces te rendray, tous honneurs je te porteray, tous sacrifices te exhiberay, Et perpetuellement te adoreray. Et tant que l’esperit mon corps informera en tous lieux ou me trouveray, en perpetuelle attestation ta gloire je publieray. Et a la posterité future ton sacré nom commenderay, puis que de ta doulce faveur tu me fais digne.

Guenelic enfin parle a sa dame.

Chapitre. V.

Prononcees ces parolles, avecq ma secrete conception me sentys totallement consolé: & dictz a Quezinstra: que temps estoit de nous sequestrer de ce lieu pour approcher du chasteau, ou ma dame estoit captive. Incontinent que je eux ce dict, sans plus longue dilation, du gentil homme preismes congé, car remerciant du bon & honnorable traictement que si liberalement nous avoyt faict. Puis quand nous feusmes sortiz hors de la porte, En jectant nostre regard en circonference apperceusmes le chasteau de Cabasus: & ce qui facilement nous le fist congnoistre, ce fut a l’occasion que le gentil homme nous avoit exhibé la situation du lieu, & comment il estoit construit & edifié. Mais tout subit que je l’euz apperceu, en moymesmes je disoye:

O Guenelic voyla le lieu ou est ton supreme contentement: la est ta vraye joye, que le ciel t’a appareillee.

O que bien est heureuse la peyne qui de tel salaire est accompaignee. Disant ces motz, approchasmes le lieu desiré. Et voyant que gueres n’y avoit de distance de la a une belle & grande forest, y adressasmes nostre chemin pour nous solacier: & aussy pour sçavoir se quelque lieu habitable y avoit pour aulcunement nous reffociller, en attendant l’heure oportune. Et comme nous eusmes ung petit cheminé, veismes ung domicile, ou residoient gens commys pour conserver & garder la forest: Et ce lieu nous feust bien propice jusques a ce que le temps feust venu, que Somnus le cueur de l’homme plus validement assault. Et lors estant garny de ce qu’il m’estoit necessaire, a l’heure me partys & me transportay au lieu designé: auquel parvenu, vous debvez croire que plus legers furent mes membres que une feuille automnale estant sur les branches sans liqueur: & quand je fuz approché de la fenestre, je veis celle qui estoit unicque restauration de tout mon travail: laquelle telle salutation me feist, que jamais pareille n’eust Alcumena de Juppiter: Adonys de Venus: Et Hercules de Deyanira: car moins jucunde que benigne ne fust la reception: Et a l’heure j’eux une si excessive joye que je demeuray immemoratif de moy: Et de ma deliberation, Amours avec si grande force mon cueur lya, que en ma faculté ne fust de pouvoir une seulle parolle proferer. Mais ce que la pronontiation me denyoit, les sentimens & gestes exterieures le manifestoient. Et d’aultre part j’avoye certaine evidence que ma dame n’estoit moins attaincte que moy car pour me contempler: demeura en suspendz: Et avec plusieurs mouvemens de couleurs voyoys ses yeulx yrradians: dont les pupilles errantes & vagabundes en leur circonference estincelloient de desir amoureux: comme font les raidz du soleil matutin reverberez en la claire fontaine. Apres avoir longue espace tenu silence, a mon cueur fut restituee sa tranquillité & repos. Et lors commençay a former telles parolles.

Ma dame, admiration ne te prengne pource que je suis si lent & tardif de parler: car ta presence avec la lumiere de tes yeulx par les miens receue: par si vehemente ardeur m’a le cueur allumé, que la chaleur dilatee en mes membres, me faict sembler l’intemperé & froid hyver pour chaud esté. Et pour l’alteration de cueur qui tant penible m’est a souffrir, tout ainsi que les flambles d’une fournaise (dont le feu est trop vehement) pressent l’une l’aultre a l’entree du soupiral: ainsi de mon estomach sortoient souspirs en si grand affluence, que totallement la parolle m’a esté forclose. Et si te certifie que pour te exprimer avec quelle force Amour me domine, ne souffiroient toutes les langues disertes, Grecques & Latines: car d’autant que l’amour est incomprehensible, tu doibs croire qu’elle est inenarrable. Et puis donc ma dame que tu congnoys avec quelle saveur j’ay nostre amour observee entre tant de fatigues, peines, & travaulx, tu doibs estimer que telle amytié a perpetuité durera. Pourquoy ne reste plus que de trouver moyens convenables pour te liberer de ceste calamité & extreme misere, en laquelle tu es constituee. Las si tu sçavoys combien la consideration de tes anxietez preste de douleur a ma vie, encores estimerois tu l’amour que je te porte plus fidelle & parfaicte que tu ne fais: mais toutesfoys si a l’experience l’on doibt soy prester, en brief je manifesteray, combien ton infelicité m’est fascheuse: car pour la varieté de fortune, ne par timeur de mort ne delaisseray mon entreprinse: mais en attendant l’opportunité de l’achever, ne te soit ennuy de me narrer comme tu as en ce lieu esté transmigree.

Incontinent mon propos finy, je veis ma treschere dame qui pour proferer telles paroles sa bouche rosaïcque ouvrit, & dist.

O Guenelic soyez certain que l’excessif amour que je te porte, me stimule non seullement a te obeyr apres tes parolles ouyes: mais bien desireroye sçavoir tes secretes cogitations pour a mon pouvoir icelles accomplir.

Et pour ce, combien que le rememorer (de ce dont tu me supplie faire le recit) me soit cause d’une incomprehensible affliction, si ne veulx je faillir de te narrer ce que je pourray reduire en memoire.

Et pour te donner de la chose ample notice, tu dois sçavoir que apres que par tes indiscretes poursuictes, tu euz donné a mon mary certaine evidence de noz amours, que a ceste occasion me furent inferees tant d’opprobres, injures & cruelz tourmens: que comme ne pouant souffrir telles precipitations, par plusieurs foys me mis en effort de me priver de vie par mes propres mains toutesfoys me intervenoient quelques empeschemens, parquoy ne pouvoys executer mon inique & miserable vouloir.

Et pource que mon mary voioyt qu’il ne me estoyt possible de me desister de ton amour: & que pource que ne pouvoys avoyr jouyssance me vouloys desesperer: pour obvyer aux inconveniens, il me feist absenter:

Mais las si deliberee estoye de t’exprimer l’extreme douleur que je souffroys de ma transmigration, tu doibs croyre que a ce faire ne suffiroit tout le cours de ma vie: car depuis que fuz partie de ta cité, je ne cessay de lachrymer & pleurer. Et quand je fuz conduicte en ce lieu ou tu me voys, je fuz baillee en garde a une dame, laquelle est seur de mon mary. Et par cela je comprins qu’il avoit de moy eu quelque compassion interieure, pour ne me vouloir faire longue espace de temps languir: car je congnoissois sa seur si perverse, que (selon mon ymagination) j’estimoye que moy estant regie & gouvernee par elle, que ma triste vie ne pourroit gueres de temps durer. Parquoy croyois estre de brief par mort delivree de mes infelicitez: Mais nonobstant j’ay esté frustree de mon desir mortel, Car combien que mon corps soit tant delicat & tendre, si n’a il peu dissouldre pour quelque acerbe douleur qu’il eust soubstenu: mais a esté en icelluy retenue la doulente ame agitee d’innumerables passions, car avec l’amaritude que j’avoye pour estre absente de toy, j’estoye continuellement affligee, & cruellement persecutee, tant en faictz que en parolles.

Et entre aultres choses qui furent cause de l’augmentation de mes tourmens: ce fut a l’occasion que ceste mauldicte creature insidiatrice de noz amours trouva moyen de merveilleusement me increper a l’occasion qu’il luy avoit esté exhibé ung livre de mes angoisses: lesquelles j’avoye redigees par escript, ayant ceste esperance, que par ce livre tu pourroys estre certain de mes tribulations: mais helas, je croys que entre les mains de toy, mon cordial amy, elles n’ont estees consignees: mais pour plus aggraver mes maulx, mon acerbe fortune a permis qu’il soit tumbé entre les mains de ma cruelle ennemie, laquelle par ce moien a eu evidente demonstrance de l’infallible amour que je te porte.

Et pourtant elle ne cesse de me injurier & improperer: & persuade a mon mary de croire que quelque esperit malin m’a instiguee a faire cest œuvre, & dict que tresutile chose seroit d’imposer fin a ma vie.

Helas si elle eust entendu quel plaisir c’est aux amans qui sont absens de leurs amours, de recepvoir la mort elle n’eust esté si prompte de me la vouloir appareiller: mais faulte d’intelligence, en me pensant contrister, elle me letifioit. Ains toutesfoys pour nulles instigations, elle n’eust puissance de faire condescendre mon mary a son vouloir. Et quand elle luy en tenoit propos pour se liberer de son inquietude, il luy disoit qu’il croyoit que j’estoye tant debile pour les peines & travaulx souffers que possible ne seroit que ma vie peust estre longue: Parquoy il n’estoit deliberé de vouloir anticiper mes si briefz jours.

Et quand elle ouyoit telle responce, par furieuse rage recommençoit a me exagiter, & a tousjours continuer depuis que suis ycy enfermee, sinon que depuis trois moys: mais la discontinuation procede pource qu’elle est occupee a travailler aultres personnages, contres lesquelz elle a conceu quelques injustes indignations. Et par ce moyen, pource que impossible luy seroit de nous persecuter tous ensemble (a cause de la distance des lieux) elle ne se trouve en ce chasteau que deux foys la sepmaine.

Et a l’heure elle faict recompense du temps qu’elle estime avoir perdu, car elle me faict double travail. Et pource qu’ilz sont deux jours passez qu’elle n’a assisté en ce lieu, je croys qu’elle viendra demain: mais puis que fortune m’a tant favorisee que elle a permis que j’eusse le delectable plaisir de ta veue, il est a croire, que elle est rassasiee de me persecuter. Parquoy l’apprehension future du mal que ceste perverse me pourra faire, ne me est tant triste qu’elle a esté au temps preterit: car la recordation de toy avec l’esperance de estre delivree de brief, me donneront force telle, que toutes molestations me seront faciles a tolerer.

Narration des adventures de l’une & de l’aultre partie des amans.

Chapitre. VI.

Ce pendant que je escoutoie telles parolles, je feuz commeu a tant grande compassion que pour l’anxieté du cueur, fut ma face arrousee de affluentes larmes qui de mes yeulx distilloyent. Et quand je peuz parler, je luy dictz, helas ma bonne maistresse, comme a il esté possible que ta delicate personne ayt peu soustenir tant de cruelz & insupportables tourmens, certes l’on te debveroit colloquer au Cathalogue des martyrs, & de toy faire solennelle commemoration: mais comment monsieur ton mary a il esté si cruel, veu que jamais en amours ne te fust impartie aultre delectation que le regard & le parler pour cela tu n’avois merité si griefve punition.

A ces motz Madame me respondist, tu ne te doibs esmerveiller de mon mary: car par l’instigation de plusieurs langues malignes, il estoit stimulé a me tourmenter: car tu doibs croyre que l’on luy a faict tant de rappors que tu detractoys de moy, que a ceste occasion il estoyt tant perplex & doubteux qu’il ne sçavoit par son jugement, lequel determiner: ou si me conserveroit en vie, ou si a icelle il imposeroyt fin: car soys certain que s’il fust advenu, ou s’il advenoyt que je parvinsse a ce cinquiesme & dernier degré d’amours & que la chose vint a la notice de mon mary, tu doys entendre qu’il ne vouldroit ensuyvre l’exemple du Grec: lequel par le Phrygien, de sa femme fut spolié: Et nonobstant son ravissement voluntaire, si ne receut elle aulcune punition. Mais depuis le dixiesme an a son mary feist retour: lequel benignement la recuillit & accepta.

Aussy Philippe de Macedoine les amours de sa femme patiemment supporta. Mais bien suis seure que de telle pitié envers moy ne seroyt usee, car de la plus cruelle & ignominieuse mort que l’on pourroyt excogiter, l’on me feroit exterminer & prendre fin. Considere donc en quel peril estoyt ma vie par le dangereulx mors des langues pestiferes: qui ont prononcé ce que je croys n’avoyr jamais esté par ta bouche proferé. Je pense bien que quelque foys par attediation ta patience estoit expugnee: Et pour ce ne pouvoys user de telle discretion, comme l’urgente necessité le requeroyt, & a cause de ce, je presuppose que tu peulx avoyr dict quelque legers propos, non pas telz que les faulx relateurs m’ont recité, lesquelz pour honnesteté je me deporte de referer. Et aussy pour ne causer anxietez en noz cueurs, veulx imposer fin a ce propos: Te suppliant que ne me veuille imputer a malignité de courage, pourtant si je te rememore tes petites faultes: lesquelles je t’ay dictes seullement pour te donner a congnoystre la peine que toy & moy avons souffers, pour ne sçavoir simuler & faindre le contraire de ce que ton cueur & le mien desiroient. Ces parolles dictes, a ce qui s’ensuyt je donnay commencement:

Ma Dame je voys apertement, que les faulx delateurs ont esté occasion de noz tourmens, Et si quelque foys par impatience, comme tu dictz, j’ay indiscretement poursuivy mon amoureuse entreprinse pour deux causes je doibs impetrer mercy: l’une si est, pour ce que amour excessif a ce faire me contraignoit: Et l’aultre pour les peinez & travaulx insupportables que a ton service j’ay soufferte.

Disant ces parolles, elle interrompit propos: Et en soubriant, me dist: Guenelic, tu as oublié a dire ce que plus a ta cause serviroit: c’est que telle est l’humaine virile condition que l’homme pour n’estre satisfaict promptement, & a son desir, il se fastidie & ennuye: Qui souvent est cause de les faire exceder les metes de raison. Et pour ce si de cela l’on prenoit punition, bien peu en demeureroyent impuniz. Apres telles parolles ouies je luy dictz, Ma dame combien que telles excuses (que pour moy tu cerches) soient en desprisant le sexe viril, si ne te veulx je de ce reprimer: car il me souffist puis que de ta bonne grace je ne suys spolié: si te supplie de ne plus parler de chose qui nous puisse aulcunement contrister. Et veuille mediter & penser les moyens plus convenables pour te jecter de ceste captivité: affin que joieusement je te puisse emmener. Incontinent apres avoir ce dict, ma dame commença avec sa doulce voix a telles parolles former.

Tresdoulx amy, peu souvent advient que le temps trop serain n’apporte tempeste: aussy les demesurees lyesses si elles ne sont temperees, se reduisent en amaritude: je voys par tes gestes & contenances que grand jubarité t’est irritee: & te semble chose facile de me pouvoir delivrer, & ceste ymagination te procede a cause de l’affectueulx desir que tu en as. Mais si tu es bien considerant, tu penseras que es choses ou les vies & honneurs concernent, l’on doibt bien cogiter & penser, & puis faire sentence & conclusion.

Et premier que je te declaire quelle est mon opinion: je te supplie que me veuille narrer quel a esté l’estat de ta vie, depuis que tu fuz adverti de mon absence.

Apres telles parolles, pour satisfaire a son desir, sans riens reserver luy exprimay toutes les calamitez & miseres soubstenues en mes penibles & fatigieux voyages dont elle eust telle compassion que par adventure ne fut si grande a Scipion envers Massinissa.

Car je veis ses beaulx yeulx vers, arrousés de petites larmes ressemblant a perles orientales: lesquelles glorieuses larmes furent conciliatrices & confort de toutes mes peines preterites. Et quand la mienne dame vit que j’avoys achevé mon propos, ainsi me dist:

Je congnoys assez, O unicque seigneur, confort & salut de ma vie, que pour cause de l’affection que tu me porte, que sans tranquilité ne repos, tousjours a esté ta vie: mais puis que fortune de ta presence m’a faict digne, en mettant fin a mes lamentations, t’exposeray le moyen (entre tous les aultres) bien pensé & excogité, qu’il me semble plus utile pour a noz intentions parvenir. Et pour te le divulguer, tu doibs entendre que si en ta faculté estoit de captiver la benevolence de celluy qui est commis pour la garde de ceste prochaine forestz, il me semble que nostre nef seroit joincte au seur & desiré port: car cestuy homme a grand privaulté & familiarité au portier de ce chasteau. Et a cause de leurs accoustumees conversations, il frequente souvent en ce lieu. Parquoy au moyen de sa congnoyssance tu pourras facilement avec luy entrer, & aussy ceulx de ta compaignie: mais il fault attendre l’opportunité. Et si est chose tresurgente que tu saiche bien premier que tu viengne, si la dame maldisante ne sera point en ce lieu: car comme je t’ay predict, je suis certaine que de brief elle viendra. Je t’ay declairé toute ma conception & ultime conclusion: reservé toutesfoys que si aultre estoyt ton opinion, a ta prudence je m’en rapporte. Quand j’eux le tout entendu telles parolles je luy dictz.