Les angoysses douloureuses qui procedent damours
Part 20
Et comme je pense, tu n’as esté persecuteur de la foy comme sainct Paul avant sa conversion.
Tu n’as point ton dieu renié comme fist sainct Pierre par trois foys, & non pourtant il impetra mercy?
La Magdelaine, que l’on nommoit la pecheresse, fut convertie, & depuis perpetuellement persevera en vertu.
A la Samaritaine il fist tant de grace, que de l’eaue salutaire la rassasia. Parquoy toutes ces choses considerees, en icelle clemence divine tu te doibtz totalement confier, ayant vive foy indubitable, que apres avoir perseveré en longue resistence, le dieu eternel te fera de sa faveur digne, & te liberera de la bataille perilleuse des aguillonnemens charnelz: & si telle felicité est concedee: tant plus de l’aage meure approcheras, tant plus grande vergoingne te sera, de si long temps avoir occupé ton hault & genereux esperit en chose si inutile. Et lors jugeras que le continuel languir par semblable passion consumant l’esperit sans utilité ne honneur, se peult equipoller ou ascripre a vice de pusillanimité.
Apres que ceste bonne & religieuse personne eut imposé fin aux salutiferes parolles: desquelles gueres ne me soucyoye, pource que aux sours & aux muetz l’office d’oraison est de petite efficace. Et tant plus me remonstroyt, & plus la souvenance de ma dame Helisenne, d’ardent desir m’enflamboit. Parquoy l’appetit domptant la raison, ne permist la verité discerner. Et lors je luy dis certe grandement me sens obligé a vous: Et aussy tresaffectueusement vous remercie de vostre amoreux record & paternel conseil: que je comprens estre tel, que aux deniez de raison, presteroit le sens: aux indoctz la prudence: aux pusillanimes, la magnanimité: aux lascifz, donneroit coustume de continence. Et si j’estimoye que l’amour que je porte a ma dame fust vituperable, voz efficacissimes parolles facilement m’en pourroyent aliener. Mais quand distinctement je viens a considerer que l’amour de si gentile dame comme est la mienne, ne peult a l’amant prester sinon modestie, faculté de bien operer, & l’adresser en toutes bonnes compositions de coustumes, grief & moleste me seroit le mediter, de me divertir de son amour, car vous debvez croyre que l’amoureux qui pretend de acquerir la benevolence de quelque noble & vertueuse dame, pour a icelle parvenir, de luy sera sequestré toute chose vitieuse.
Et pour le principe, se gardera du peché d’orgueil: car affin de ne succumber a la male grace de sa dame, sera sur tous le plus gratieulx, doulx & begnin, pour eviter que de luy aulcune chose sinistre l’on ne puisse a sa dame relater, Et aura recordation du dict de Socrates, lequel dit, combien que tu soys bon, si tu es superbe, tout est adnichilé, ta seulle superbité te damne. Et aussy dit le sage Talles de Milesye, si tu es abondant, riche, & opulent: si tu as sapience, noblesse, & toutes perfections corporelles, le seul orgueil s’yl est en toy, destruict toutes tes vertus. Mais si quelque foys le vray amoureulx, tel que je dis estoyt tenté de ce peché: comme timide de desplaire a sa dame, penseroit a la mort. Et telle meditation a bien puissance de nous humilier, en rememorant ce que dict le sage Chilon de Lacedemonie: lequel dist, si tu es de noble generation extraict, tu doibs estre encores plus noble de vertus: car la noblesse de bonnes meurs, vault trop mieulx que la noblesse des parentz: & ne peult noblesse (tant soyt elle altissime) superer la mort. Ainsi donc le vray amoureulx expulsera & bannyra de luy ce detestable peché d’orgueil, & s’accompaignera de ceste doulce vertu d’humilité: de laquelle ainsi qu’il est escript en Esaÿe: Ces choses dict le sublime seigneur qui vit eternellement: duquel le nom combien qu’il soit sainct & exalté, si veult il habiter avec l’humble: affin de le vivifier par sa grace.
Et quant au peché d’envie, le vray amoureux n’en sera jamais entaché: car s’il venoit a la notice de sa dame, il pourroit encourir l’indignation d’icelle, pour ne estre la coustume de honneste dame de aymer homme subject a tel vice. Et pour ce le gentil amoureux totallement ce desplaisant peché evitera, en se recordant du dict de Platon: qui dict ainsi, estudie toy de estre fugitif d’envie: car envie est sans amour, & seiche le corps, & faict le cueur inicque & maulvais. Ainsi doncques cest abhominable vice sera sequestré de L’amant: lequel se associera de ceste noble vertu de charité. Et non seulement l’exercera envers ses amis: mais oultreplus envers ses malveillans: affin de les retirer a son amytié, & extirper les inimitiez que ilz auroient contre luy conceues. Et par ce moyen, aulcunes detractions ne seront contre luy proferees: & si accomplira ce que dit sainct Jehan Chrisostome: lequel ne dist pas tant seullement, ne hayez point voz ennemis. Il ne dist pas tant seullement, gardez vous de leur nuyre: mais faictes leurs du bien pour les reduire a charité, en faisant de vostre ennemy vostre amy. Et pourtant doncques, le cueur de ce vray amoureux sera sincere & net, pour estre ennobly de ceste glorieuse vertu.
Et quant au peché d’yre, jamais au cueur du vray amoureux ne tiendra lieu. Et si quelque foys pour quelque cas survenant, l’amant se trouve tedié & ennuié: si ce n’est pour aultre chose que d’amours, cela n’est estimé pour yre: de laquelle dict sainct Augustin, en une de ses epistres, Que tout ainsi que le malvais vin gaste & corrumpt le vaisseau s’il y demeure longue espace, tout ainsi yre corrompt les cueurs ou elle reside. Et a ce propos dict Caton, Que yre empesche & aveugle la personne, en sorte que elle ne peult veoir ce qui est vray. Et aussi dict Pithacus de messillene. Fuis courroux & yre, affin qu’ilz ne te donnent la cruelle pestilence: car ce sont les voyes qui font forvoier du droict, & sont nutritives de scysmes & divisions. Et a ceste occasion, quand Platon fut une foys interrogué: quelle estoyt la plus parfaicte bonté: il respondit: c’est celluy qui sçait refrener son ire, Et pourtant j’estime une grande beatitude a l’amoureulx, pour estre aliené de ce vice, et estre accompaigné de ceste gratieuse vertu de patience: par laquelle il peult toutes adversitez tolerer. Et a ce propos dict tresbien Monsieur sainct Gregoyre, Le dyable nostre adversaire, parfaictement sera vaincu, sy nostre volunté ou consentement ne condescend aux persuasions & tentations d’icelluy. Et si entre les injures & contumelies que nous infere nostre prochain, nous nous gardons de le haÿr: Et si entre les adversitez que dieu nous envoye, nous nous gardons de murmurer. Puis doncques que ceste vertu a tant d’efficace ne se doybt vituperer l’amour de Dame qui est cause de l’acquerir.
Quand au peché d’avarice, certe le noble amoureulx est totalement de ce vice aliené, car pour complaire a la dame, ne pretendra que a toute honnorable largesse, toutesfoys ne fault user de prodigalité, car ce ne seroit demonstrance de prudence. Et pourtant ce ne sera que en toutes choses licites & honnestes, qu’il donnera evidence de sa liberalité. En detestant ce peché d’avarice, duquel dict Byas de prienne Philosophe, le convoyteulx & cupide plus se contriste: & pleure en perdant, qui ne se letifie en ayant: & plus amasse, & plus est serf & chetif. Et aussi dict l’escripture, l’œil de l’avaritieulx est insatiable, & ne sera pas rassasié en partie de iniquitez. Et aussi dict Socrates, ne ensuis point convoitise, & tu seras en tranquillité d’esperit, & si te reposeras en tous lieux. Et a ce propos, dist aussy le divin Platon, la chose qui m’a donné occasion de plus grande hilarité, a esté, que je n’ay tenu compte de pecune: & ay eu plus grande delectation que d’avoir accumulé argent: car j’eusse anxieuses pensees, & j’ay lyesse, qui me croyst en acquerant science. Et pour ce doncques se pourra nommer felice, Ce gentil amoureulx, puis qu’il ne sera serf de convoytise, Mais par ceste belle vertu de liberalité, accomplira les œuvres de misericorde, en distribuant de ses biens aux indigens & souffreteulx: de laquelle chose dist sainct Gregoire, je ne suis point memoratif avoyr leu ny ouyr parler, que nul soyt mort de male mort, qui ayt voluntairement accomply les œuvres de misericorde: car qui les accomplit, a tant d’intercesseurs, qu’il ne peult estre que aulcuns ne soyent exaulcez.
Quand au peché de paresse, croyez indubitablement que jamais L’amant ne sera paresseux: car les continuelles stimulations que amour luy inferera & donnera pour acquerir ou soy entretenir en la benevolence de sa maistresse, sera occasion de le liberer de ce vice: & rememorera ledict Dathenus le poete, qui dist que curiosité faict souvent le venin de la pensee des jeunes gens: car le corps des jeunes, est speciale cause des vices. Et pour ce dit sainct Bernard, j’ay veu d’aulcuns folz eulx excuser sur Fortune: mais a peine trouveras que ung diligent puist estre infortuné. Et pour ce vulgairement se dit, que a gens diligens & solliciteulx, toute chose leur est deue. Et a l’occasion que ceste splendide vertu en amour est tresurgent & necessaire, le gentil amoureulx s’en accompaignera & s’en exerantera de cest infelice peché de paresse.
Et quand au peché qui est de trop se delecter a sasier le ventre & user des viandes en plus grande abondance de raison, certes le vray amoureulx de ce peché est pur & net: car il prend si sobre refection, que seullement est suffisante pour vivre en ensuivant le dict du philosophe qui dist, l’on doibt boire & manger pour vivre, & non vivre pour boire & pour manger. Et aussi les Philosophes disent que celluy qui veult acquerir bon sens, & estre de cler jugement, doibt estre sobre en refection sans soy trop delecter en superabondances de viandes exquises. Car comme dist sainct Bernard aux moralles, Que quand ce vice prend a seignorie la personne, tout le bien qu’elle feist jamais, se pert: & quand le ventre n’est retraict par droict ordre d’abstinence, toutes vertus sont en elle submergees. Et puis doncques que l’amant sera quicte de ce villain peché: en luy residera ceste doulce abstinence & sobrieté: laquelle est une tresflorissante vertu.
Et quand au peché de luxure, veritablement l’amoureulx s’en gardera: car par estre timide de sa Dame contrister, non seullement evitera les effectz: mais aussi en cogitations syncerement se conservera. Mais si par contraincte D’amours avec sa dame en ce peché succumboyt, je ne veulx nyer que ce ne soit chose vitieuse: mais toutesfoys pour estre occasion d’eviter que le peché ne soit commis avec diverses personnes, me semble qu’il ne doibt estre estimé si grand: car comme j’ay predict pour craincte d’irriter sa treschere dame, de toutes aultres se preservera: En se recordant de ce que dist le sage Salomon D’athenes: lequel dist. Que par vin, par jeux de dez, & soy associer de femmes folles, & de les frequenter serez tousjours infelice & indigent. Car l’homme qui est tant lascif qu’il ne se peult garder de converser avec plusieurs folles femmes, par continuer (comme exprime le philosophe) il pert six choses.
La premiere est l’ame:
La seconde est l’engin:
La troysiesme: ses bonnes meurs:
La quatriesme, sa force:
La cinquiesme sa clarté:
Et la sixiesme, sa voix,
Et par ainsi que l’amant pour l’amour qu’il porte a sa dame de tel peril est quicte: Telle amitié blasmer ne se doibt. Et de ma part de si loyalle amour, ayme la mienne, que si possible estoit par mariage nous lier, tresaffectueusement je desireroye, comme celluy qui a perpetuité avec elle veulx demeurer. Apres ces parolles, le bon religieux a son parler donna commencement, & dist ainsi.
O mon filz par tes parolles apertement je congnoys que tu es totallement disposé de toute extremité soubstenir plustost que de toy desister de l’amoureuse entreprinse. Parquoy congnoissant que de toutes les exhortations & parolles salutiferes que je te pourroye narrer, l’operation seroit vaine & inutile, je les passeray en silence, Et pource que compassion & pitié me prend de toy, bien veulx contempler ta phisonomie. En quoy speculant te donneray intelligence: a quelle fin viendront tes affaires: mais pour plus manifeste science en avoir, fault que tu m’exprimes: en quel jour & heure fut ta naissance: Et lors incontinent je luy diz. Et quand il eust mes parolles entendues, quelque espace demeura pensif: puis rompant silence, reprint le propos, & me dist ainsi.
O mon amy a l’heure de ta naissance, ton horoscome estoit Aquarius, le soleil, au signe du Lyon: Phœbé en l’escorpion, Saturne au Lyon: Juppiter, en Aquarius, Mars en L’escorpion, & Venus avecq Mercure, au signe de Gemini, Laquelle conjonction (selon l’influence des corps celestes) signifie que pour le moyen de cupidité venericque, tu souffriras extremes calamitez. Et combien que tu recouvres la dame que tu desire tu n’en jouyras paisiblement, mais pour te contraindre de la restituer s’en ensuyvra merveilleux tumulte, qui ne sera sans grande effusion de sang, dont je suis commeu a commiseration. Mais si tu vouloys encore y pourroys tu remedier, car combien que la constellation (en laquelle tu es nay) a cela te encline & dispose aulcunement, si ne seroys tu contrainct ne perforcé de ce faire, car chascun peult user de benefice de son liberal arbitre, mais certes l’affection vehemente que tu as totallement t’empesche de recepvoir bon conseil, Parquoy tu souffriras si extreme misere, que le mediter de tes maulx futurs, me cause une merveilleuse frayeur. Quand j’eux entendu telles parolles, je fuz reduict en une extreme perplexité, tellement que si la doulce eloquence de Quezinstra n’eust rendu peine de me consoler, la timeur (qui si vehementement m’exagitoit) estoit assez puissante, pour me destituer de vie. Mais apres que par ces melliflues parolles j’eux receu aulcun confort a l’instigation de ce sainct homme & de Quezinstra leurs tins compaignie a la domesticque table, ou estoient preparees viandes telles qu’il avoit accoustumé d’user, Lesquelles ung tressobre repas nous presterent, puis sans guere de dilation, nous allasmes reposer avec certaine deliberation de nostre brief departir.
Apres maintz travaulx Guenelic a nouvelles de s’amye.
Chapitre. III.
Encore estoit la belle Aurora couchee, quant (apres avoir gratieusement congé prins) donnasmes au chemin principe. Et allasmes a la clarté de la deesse Proserpine jusques a ce que l’amye de Tyton, de sa veue, nous commença a gratifier: & ne cessasmes de aller tant que la face du reluysant jour commençoit a diminuer sa clarté. Et a l’heure arrivasmes a une petite ville situee en assez beau lieu: mais tant nous mesadvint, que en icelle nul ne se entremettoit de loger aulcunes personnes en leurs domiciles. Car ce estoient gens qui ne avoient charité ny amour: mais au contraire, entre eulx regnoyent emulations, seditions & envies de telle sorte, que a brief parler, estoient estimez pires que dyables. Parquoy ne fut de merveille, se nous (qui estyons estrangers) nous sentismes de leurs iniquitez: dont ilz nous donnerent assez d’evidence: car ilz estoyent si superbes, que pour quelques supplications que sceussions faire, nulle pityé interieure ne les commeut a nous loger: mais ne se soucioyent que de user de derisions & mocqueries: car telle estoit leur coustume, de eulx delecter a provocquer les gens a courroux. Et pourtant pour nous yrriter, nous disoient: messieurs s’il vous plaist, vous nous racompterez de voz nouvelles, venez vous de faire la guerre aux Macedoniens? aux Arabiens? ou a ceulx D’athenes? ne vous soyt ennuy, pour nous solacier de nous reciter de voz faictz d’armes: puis apres voyant que nous tenions silence, disoient, Si vous ne nous voulez narrer du Martial exercice, dictes nous si vous venez de veoir les belles filles de l’isle de Chypre: car voz belles faces blanches & delicates avec les cheveulx tant bien pignez, a la verité dire, vous remonstrent estre plus aptes a la jouxte nocturne que a nulle aultre. Quezinstra oyant proferer telz propos, a grand peine pouoit son yre refrener: car quand il consideroit que tant d’honneur nous avoit esté exhibé par princes & grandz seigneurs, bien se contristoit de souffrir de ses iniques gens: Car il n’est chose si acerbe, que de souffrir de ses inferieurs. Et lors je luy dictz je vous prie sequestrons nous de ces gens: Lesquelz sont tant sceleres & maulvais, que leur superabondante infelicité, les stimule a prononcer plus par insolence que par utilité: Bien voy que quand nous sommes sortiz des dangiers de Scilla, nous sommes entrez aux perilz de Carybdis, pourtant j’estimoye qu’il n’en fust nulz pires que ceulx de Bouvacque, & de Gennes: mais les habitans de ceste petite ville en malice les excedent.
En disant telz propos, nous en allions quand nous apperceusmes une dame regardant a une fenestre Laquelle merveilleusement nous regardoyt: ce que voyant, estimant que ce fust plustost par benevolence que par maulvaistie: pour estre une chose vulgaire, la condition fœmenine estre inclinee a toute benignité, urbanité & clemence: ou aultrement defaillent de leurs naturelles conditions. Ceste consideration nous presta audience de luy supplier que en ceste urgente necessité ne nous voulust secours denier: mais si les aultres s’estoient demonstrez superbes & orguilleulx, ceste dame se monstra encores plus furieuse: tellement que son cruel regard semblable a celluy de Meduze Gorgone, m’espouventoit. Et lors feist tonner sa voix pleine d’horreur & de menaces & nous dist: que mieulx aymeroit nous veoir par execrable mort finer, que de nous gratifier aulcunement. Et que sans delayer, nous ostissions de devant sa presence, ou aultrement nous donneroit a congnoistre combien il luy en desplaisoit. Apres avoir ouy ces propos, premier que de nous absenter, luy dismes: ma dame si nous eussions estimé que nostre requeste vous eust tant esté desaggreable, soyez certaine que ne vous eussions requis: mais pensant que feussiez doulce & benigne comme est la coustume des aultres dames de ce faire: la hardiesse avons prins, toutesfoys si vous dictes, que nous ayons faict faulte, je le vous concede, car presentement a juste cause se doibt blasmer & detester nostre rude conception & debile sçavoir, lequel n’a sceu comprendre en vous voyant si layde, que possible n’estoit, qu’il y eust en vous quelque bonté.
En disant ces parolles, sans plus differer nous departasmes: & incontinent que feusmes sortyz hors de la ville, lors nous veismes que gueres n’y avoit de distance jusques a ung petit chasteau, vers lequel nous adressasmes nostre chemin. Et quand nous y feusmes parvenuz, le gentil homme, qui y faisoit residence, nous feist treshonnorable reception, & nous commença a interroguer de plusieurs propos, dont luy recitasmes une partie de nos fortunes tant prospere que adverses. En quoy oyant, il prenoyt singuliere delectation: mais entre aultres choses, ne oubliasmes de luy exprimer l’inveteree malice que nous avions trouvee aux habitans de la petite ville. Et par especial a la cruelle dame: laquelle nous avoit si inhumainement repulsez & dechassez. Tout subit que le gentil homme entendit telles parolles: il interrompit propos, nous disant: certes je congnois bien ceste dame dont vous parlez: laquelle est si accomplie en toutes iniquitez, que par bouche ne se pourroit exprimer, par conception comprendre, ou par fantaisie imaginer. Et entre aultres vices qui resident en sa personne, celluy de detraction jamais ne la desaccompaigne: & de telle sorte en a usé, qu’il n’est memoire du contraire. Parquoy sans usurper le droict d’aultruy, elle a acquis le nom de la dame maldisante, car jamais de sa bouche, une veritable ne doulce parolle ne sortit. Et si vous veulx bien advertir, que non seullement par parolles, mais par l’effect de ses œuvres perverses, elle a esté occasion de faire dilater sa renommee en plus de divers lieux, que ne pourroit faire ung vertueux & magnanime chevalier par admirables faictz d’armes. Et encores sa crudelité est fort augmentee depuis le temps que ung sien parent a eu discord contre une treshonneste dame sa femme pour quelque occasion a nous occulte & incongneue: mais toutesfois son ire a esté si vehemente contre la noble & gratieuse dame que il luy a appareillé une vie trop pire que une violente mort: Car long temps y a qu’elle est detenue captive en ung chasteau nomme Cabasus, & pour plus la molester & aggraver ses tourmens & aussi pour gratifier a sa cruelle seur sachant qu’elle se delectoit fort a mal faire, luy bailla la dame en garde, a laquelle comme j’ay ouy reciter elle commença a inferer trop de contumelies & opprobres, mais toutesfoys selon ma conception encores n’est riens des maulx qu’elle luy a faict en comparaison de ceulx qu’elle a proposé de faire. Car non plus que enfer se rassasie de transgloutir ames, aussi ne faict ceste oultrageuse dame, de executer ses iniques vouloirs. Parquoy, la paoure prisonniere doibt bien desirer la mort.
O que c’est grand dommage de la perte d’une telle dame, car croyez que d’autant que la maldisante est consummee & parfaicte en malice, l’aultre est autant accomplie en dons de grace & de nature, tellement pour les perfections & bontez (dont dieu & nature l’ont singulierement douee) de tous les gentilz hommes & dames du pays celle est plaincte & regretee, comme si de chascun elle estoit parente. Et tous en general considerantz sa condition, croyons certainement que c’est a tort & sans juste occasion, que telle calamité elle souffre.
Epistres des deux amantz qui long temps ne se virent.
Chapitre. IIII.
Les propos du gentil homme finis, les ayant tresaffectueusement escoutez, luy requis qu’il me voulust dire le nom de ceste tant vertueuse Dame, a qui fortune estoyt si cruelle ennemie: A quoy promptement me respondist que le nom d’icelle estoyt Helisenne. Et de ceste parolle ouye ainsi m’advint: comme il faict a une creature de quelque peril marin eschappee, qui par grande timeur, reste sans respirer & congnoyssance de soy mesmes. Toutesfoys aulcunement retourné, le plus honnestement que je peuz, me retiray en lieu taciturne, & Quezinstra me suyvit. Et lors avec vois debile, ainsi je luy dis: Trescher amy, pourtant que a gens d’entreprinse, ociosité ne convient, nous fault estudier de n’estre negligens en ceste affaire: Et pource que les choses originees de bon conseil, de coustumes prennent bonne fin: Je vous demande quelle est vostre opinion: Laquelle en mes urgentes affaires m’a tousjours esté tresutile. Et lors il me prononça telles parolles:
O Guenelic bien est necessaire de penser & excogiter les moyens plus convenables pour sçavoir liberer Helisenne de ceste captivité: Et pour nous y ayder, me semble que mieulx ne pouvez faire que par une fidelissime lettre la certiorer de vostre venue: laquelle estant advertie, ne cessera d’ymaginer les moyens pour sortir: non tant pour recouvrer sa liberté que pour l’aspirant desir que elle peult avoir de se trouver avecq vous. Car croyez que si en amour l’homme ard, vous debvez estimer que la dame brusle: & l’ardeur qui domine en l’un ne default en l’aultre. Mais pource que la condition feminine est plus apte a inventer subtilitez que celle des hommes, son conseil moult pourroit estre favorable: lequel par le benefice d’une lettre, nous pourra manifester tout subit la deliberation ouye. Combien qu’il feust tart & heure de reposer, ne voulus faillir de donner principe a mes amoureux escriptz: qui furent de ceste teneur.
Lettres de Guenelic pour envoyer a Helisenne.