Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5
Part 9
Je ne vis pas Rosambert ce jour-là. La marquise vint le lendemain, de très bonne heure, et présida à ma toilette, que je fis belle à cause de l'astrologue, aux dépens duquel nous comptions nous amuser. Un peu avant midi arriva M. de Villartur, qui nous cria qu'il amenoit le sorcier. Je pensai tomber à la renverse quand, derrière le financier, j'aperçus le marquis de B... Il vit sa femme, et fut étonné; il reconnut Mlle Duportail, et s'arrêta stupéfait. «Quoi! s'écria-t-il, c'est là Mme du Cange?--Oui», répondit Villartur.
M. de B..., les bras pendans, le regard fixe, la bouche entr'ouverte, sembloit n'avoir pas assez de ses deux petits yeux pour me considérer. «Oh! comme il vous regarde! me dit Villartur; votre physionomie l'a frappé. Voyez comme il travaille déjà!» La marquise, qui conservoit toujours un sang-froid admirable dans les occasions pressantes, la marquise alla à son mari, le prit par le bras, et le tira vers une fenêtre assez près de moi. «Votre amie est plus pressée que vous, continua le financier; mais elle a beau faire, c'est vous qu'il a bien regardée. Votre physionomie l'a frappé, l'a frappé!... Oh! elle l'a frappé!» répétoit-il toujours, en riant d'un gros rire.
Pendant ce temps-là je prêtois une oreille attentive à ce qui se disoit derrière moi; et la marquise, si elle n'avoit pas voulu que je l'entendisse, auroit recommandé à son mari de parler plus bas. «Ne l'ai-je pas deviné, Madame? disoit le marquis. Ah çà, elle est donc enceinte?--Ne vous en êtes-vous pas aperçu? répliqua la marquise.--Moi? tout de suite. Elle n'est pas avancée, la grossesse?... Quatre ou cinq mois, peut-être?--Tout au plus.--Je le vois bien. Comme je vais me venger!--Mais, Monsieur, ne la chagrinez pas.--Oh! je ne casserai pas les vitres.»
M. de Villartur, qui, ayant fini de rire, recommençoit à me parler, m'empêcha d'entendre le reste.
«Savez-vous bien, me dit le marquis en venant à moi, savez-vous bien que je vous trouve un peu changée?--Ah! ah! interrompit Villartur, vous la connoissez donc?--Oui, quand j'ai connu madame, elle étoit encore fille... Ah çà! mais vous vous êtes mariée tout de suite?--Oui, Monsieur.--Et vous voilà déjà veuve!--Hélas! oui.--Tout cela en trois ou quatre mois, c'est bien prompt, au moins!... Il ne faut pas demander si le défunt étoit aimable?... Mais pourquoi donc n'êtes-vous pas en deuil?--Pour des raisons qu'on vous dira, répondit Mme de B...--Moi, je crois que le pauvre mari est déjà oublié.--Pourquoi donc cela, Monsieur?--Parce que le chagrin ne vous a pas empêchée de faire des parties de campagne.--Moi, Monsieur!--Vous direz peut-être que non? Ne vous ai-je pas rencontrée sur le chemin de Versailles, au pont de Sèvres?--Oui,... mais, Monsieur...--Ne parlez pas de cela, Monsieur, lui dit tout bas la marquise; ne voyez-vous pas que vous la mortifiez?--Madame du Cange, reprit le marquis, charmé de l'embarras que j'affectois, savez-vous qu'il n'est pas prudent de monter à cheval dans l'état où vous êtes? Prenez bien garde aux fausses couches.--Monsieur, vous croyez donc que je suis enceinte?--J'en suis sûr. Mais tenez, au carnaval dernier, je me suis aperçu... Gageons que le mariage étoit déjà fait? On le tenoit secret, n'est-il pas vrai?--Mais, Monsieur...--Tout ce que je puis vous dire, ma belle dame, c'est qu'à cette époque il y avoit déjà quelque chose dans vos yeux... Je ne vous ai pas parlé de mes talens pour l'astrologie, parce que j'étudiois, je n'étois pas encore assez fort; mais vous savez comme je suis physionomiste... Eh bien, au carnaval dernier, j'ai remarqué dans votre figure quelque chose qui annonçoit un sang... Demandez à madame, je lui ai dit... D'honneur, j'ai senti le mariage. Quant à la grossesse, je ne pouvois pas tout à fait deviner... Écoutez donc, cela étoit encore bien frais!... Mais aujourd'hui, cela est différent! On ne peut plus s'y méprendre!... Belle dame, votre figure est toujours fort jolie, votre taille charmante,... mais ce visage est un peu fatigué; et puis, voyez-vous ici? Un soupçon d'embonpoint, une nuance d'arrondissement, cela commence à pointer.»
M. de B..., encouragé par les rires que la marquise ne pouvoit étouffer sous son éventail, me demanda qui seroit le parrain du petit poupon. «Sans doute monsieur votre père?» Je tâchai de rougir; et, prenant un ton humilié: «Monsieur, mon père ignore mon mariage...--J'avois donc raison!--Monsieur, et si par hasard vous rencontriez mon père ou mon frère, je vous prie de ne pas leur dire que vous m'avez vue.--Ne craignez rien.--Mais M. de Villartur!--Villartur, ma belle dame, il ne sait pas votre nom de fille, et vos parens ne vous connoissent pas sous votre nom de femme. D'ailleurs, il est discret, Villartur.
--Certainement, interrompit celui-ci. D'abord moi, je ne me mêle jamais de dire ce que je ne sais pas... Oh! çà, Monsieur le marquis, je vous avois amené pour dire la bonne aventure à ces dames: vous en connoissez une, cela empêche-t-il...?--Non, non; vous avez raison, je vais leur dire leur bonne fortune. (Il s'approcha de sa femme.) Allons, Madame, commençons par vous.»
La marquise lui livra sa main, dont il compta les lignes longues, courtes, directes et transversales; ensuite il examina son visage; et, après l'avoir regardée tendrement: «Madame, lui dit-il d'un ton qui annonçoit combien il étoit content de lui, vous avez un mari qui vous amuse beaucoup par ses saillies, et que vous aimez à la folie.--Fort bien, Monsieur, répondit la marquise en retirant sa main; je ne veux pas en savoir davantage, je vois que vous êtes un grand sorcier.
--A vous, belle dame!» Quand il m'eut considéré avec la même attention, il me demanda si mon mari n'avoit pas deux noms? «Il n'en avoit qu'un, Monsieur, il ne s'appeloit que du Cange.--Cela est singulier!--Pourquoi donc, Monsieur?--C'est qu'il paroîtroit que le pauvre défunt a été...--A été quoi, Monsieur?--Ah! vous vous fâcheriez. Comment vous dirai-je cela?... Tenez, belle dame, je vais employer une figure. Il me paroît que le fruit qui est maintenant sur l'arbre de vos amours y a été greffé par... par un nommé Faublas, puisqu'il faut vous le dire.--Monsieur, vous m'insultez!--Oh! qu'elle est drôle quand elle est en colère!» s'écria l'épais financier en riant si fort que tout son corps paroissoit agité de mouvemens convulsifs, et que la poudre de sa perruque tomboit à terre par flocons. «Il paroît même, reprit le marquis, que cela est arrivé dans un boudoir loué chez une marchande de modes, rue...--Monsieur, ce que vous me dites là est fort impertinent.»
Mme de Verbourg, qui venoit de mettre sa belle robe, entra dans ce moment. Elle fut très déconcertée en voyant le marquis de B... Après avoir fait une révérence comique, elle vint à moi; je lui dis tout bas de quoi il s'agissoit. Je ne sais quelle question le marquis faisoit alors à sa femme; mais j'entendis celle-ci lui répondre: «C'est une mère supposée.» Le marquis salua Mme de Verbourg, qu'il regarda beaucoup. «C'est là madame votre mère? Mais je crois,... en vérité, Madame, je crois avoir eu l'honneur de vous voir quelque part?--Cela se peut bien, Monsieur, répondit la Dutour qui perdoit la tête, cela se peut bien; j'y vais quelquefois.--Où cela, Madame?--_Ousque_ vous disiez, Monsieur.--Comment, Madame? est-ce que vous m'avez entendu parler du boudoir? c'étoit une plaisanterie.--Quoi! du boudoir? Quoi que vous me rabâchez donc, Monsieur, avec votre boudoir?--Rien, rien, Madame. Nous ne nous entendons pas.--Ni moi non plus, interrompit Villartur; je ne comprends plus rien à ce qu'ils disent.»
Ma belle maîtresse rioit de tout son coeur, et moi, qui étois las de me contenir, je saisis le moment pour donner un libre cours à ma gaieté.
«Mais, reprit le marquis, voyez donc comme elle rit!... Madame, madame votre fille est un peu folle; prenez garde qu'elle ne fasse une fausse couche.--Une fausse couche! répondit Mme de Verbourg, une fausse couche! elle! pardieu! je voudrois bien voir ça!--Madame, prenez-y garde, vous dis-je; madame votre fille monte à cheval, et cela est dangereux.--Sans doute, interrompit Villartur, on peut tomber; cela m'est arrivé l'autre jour.--Tomber! répondit le marquis, ce n'est pas cela que je crains pour elle.--Eh! pourquoi ne tomberoit-elle pas? je suis bien tombé, moi!--Pourquoi? parce qu'elle monte mieux que vous. Vous n'imagineriez pas comme elle est forte, cette jeune dame-là! Mon ami Villartur, quoique vous soyez bien gros et bien rond, je ne vous conseillerois pas de vous battre avec elle.--Bon! voyons donc ça! s'écria le financier en venant à moi.--Monsieur, lui dis-je, êtes-vous fou?» Il voulut me prendre au corps, je le saisis par le bras droit. «Quoi que c'est donc que cet homme-là qui veut tripoter madame ma fille?» dit la Dutour. Elle empoigna le bras gauche de Villartur. Le lecteur se souvient d'avoir fait tourner en tous sens, dans son enfance, un petit moule de bouton traversé d'une mince allumette. M. de Villartur, mû par une double secousse, fit, comme ce frêle jouet[10], plusieurs tours sur lui-même en chancelant, et finit par tomber sur le parquet. Les domestiques accoururent au bruit. Le financier, aussi honteux que piqué, se releva et sortit sans dire un seul mot. Le marquis le suivit pour le consoler, et Mme de B..., qui donnoit à dîner chez elle, ne tarda pas à me quitter.
[10] Le grand nombre des écoliers appelle cela un toton.
* * * * *
J'étois étonné de n'avoir pas entendu parler du comte depuis la surveille. Il arriva le soir même, un peu avant la nuit fermée. Il me dit en m'embrassant: «Je vous félicite de votre bonheur, mon ami, tout succède à vos voeux, tout est prêt, suivez-moi.--Quoi! tout à l'heure?--A l'instant même. (Je sautai à son cou.)--Mon ami, que de remercîmens ne vous dois-je pas! Mais, Rosambert, racontez-moi...--Je vous dirai tout cela là-bas, ma voiture vous attend; il n'y a pas un moment à perdre, suivez-moi.--Mon ami, je vais donc abandonner la marquise?--Oui, pour revoir Sophie.--Pour revoir Sophie! partons, Rosambert, partons! Attendez, que je prenne le portrait de ma jolie cousine. (Je sonnai la Dutour.) Ma chère, faites préparer le souper. Nous allons, monsieur le comte et moi, descendre un moment dans le jardin.»
Au lieu d'aller au jardin, nous montâmes dans la voiture du comte. «Prends par les boulevards, dit-il à son cocher, ventre à terre jusqu'à la porte Saint-Antoine; de la porte Saint-Antoine à la place Maubert, doucement.» Dès que les stores furent abaissés, Rosambert m'apprit que, depuis notre dernière entrevue, il avoit découvert, retenu et meublé pour moi un petit logement placé si près du couvent de Sophie que, de mes fenêtres, je pourrois voir tout ce qui s'y passeroit. Il m'avertit que Mlle Duportail, devenue depuis peu Mme du Cange, seroit désormais Mme Firmin.
Tout à coup la voiture, qui depuis cinq minutes brûloit le pavé, ne roula plus que très lentement. Rosambert me dit: «Nous voilà déjà près de la Bastille; allons, belle enlevée, cette superbe parure, qui sied si bien à une femme de qualité, ne convient pas du tout à une bourgeoise. Il s'agit de faire une autre toilette. D'abord, ôtons ce brillant chapeau; de ces cheveux flottans faisons, le moins mal que nous le pourrons, un chignon modeste; couvrons ces grosses boucles de la simple _baigneuse_ que voici; à cette robe galante substituons ce petit _caraco_ blanc. Belle dame, mettez ce _jupon_ hardiment: je ne serai pas téméraire; je vous aime beaucoup, mais je vous respecte davantage. Fort bien: allons, couvrez votre sein de ce _fichu_ de mousseline; arrangez ce mantelet noir par-dessus; cachez votre visage sous cette ample _thérèse_. Voilà qui est fait, et vous êtes encore gentille à croquer! Quant à moi, mon cher Faublas, ce sera encore plus tôt fini. Tenez.» Il ôta son habit, et s'enveloppa d'une grande redingote.
Nous descendîmes à la place Maubert, nous gagnâmes à pied la rue de ***. Arrivés chez mon propriétaire, nous traversâmes une longue cour et un grand jardin au fond duquel je vis un petit pavillon bâti contre un mur mitoyen, qui me parut avoir à peu près dix pieds de hauteur. Je remarquai que des fenêtres de mon premier étage il étoit fort aisé de descendre, à l'aide d'une corde seulement, dans le jardin du voisin. Rosambert me combla de joie en m'apprenant que ce jardin étoit celui du couvent, ensuite il me fit voir qu'en s'occupant de l'utile il n'avoit pas négligé l'agréable. Un _forte-piano_ étoit près de ma fenêtre; on avoit disposé l'instrument de manière qu'en faisant de la musique je pourrois voir tout ce qui se passeroit dans le jardin. Rosambert m'affligea beaucoup lorsqu'en me disant adieu il m'observa que nous serions privés du plaisir de nous voir tant que je resterois caché dans cette maison. Il me fit sentir que la marquise ne manqueroit pas d'aposter des gens qui éclaireroient toutes ses démarches, et que ma retraite seroit bientôt découverte s'il avoit l'imprudence de venir m'y visiter. Nous convînmes que nous nous écririons par la petite poste, et que, de peur de surprise, je lui enverrois mes lettres à l'adresse de M. de Saint-Aubin, l'un de ses intimes amis.
Ceux qui devinent que je ne dormis pas cette nuit se tromperoient beaucoup s'ils n'attribuoient mon insomnie qu'à l'impatience, en même temps pénible et douce, que me causa le voisinage de Sophie. Je songeai à ma chère Adélaïde, qui, depuis près d'un mois, séparée de sa bonne amie, n'avoit pas eu la consolation de voir son frère... Hélas! je songeai au baron, à qui ma fuite devoit causer de mortelles inquiétudes, au baron qui devoit m'accuser d'indifférence et de cruauté... Mais l'amour, l'amour plus fort que la nature étouffa mes remords naissans. Pouvois-je renoncer au bonheur de revoir ma jolie cousine? pouvois-je, en retournant chez un père irrité, exposer mon amante au danger d'une éternelle séparation?
A la pointe du jour j'allai me mettre en sentinelle à ma fenêtre, et je disposai la _jalousie_ de manière que je pusse voir sans être vu. Je devois redouter les regards de Mme Munich, qui, m'ayant admiré autrefois sous mes habits d'amazone, m'auroit peut-être reconnu malgré mon travestissement nouveau. Un corps de logis considérable étoit devant moi, à cinquante pas de distance. Il y avoit là tant de chambres! Où étoit celle de ma Sophie? Mes yeux, sans cesse errans, parcouroient le bâtiment d'un bout à l'autre, et ne savoient où se fixer.
A sept heures du matin je fus obligé de quitter mon poste. Mes hôtes venoient visiter leur nouveau locataire et m'amenoient leur jardinière, qui se chargea du soin de faire le petit ménage de Mme Firmin. Quant à ma cuisine, un cabaretier voisin, qui prenoit orgueilleusement le titre de traiteur, s'engagea, moyennant six francs par jour, à me fournir exactement mes trois repas. M. Fremont, propriétaire du petit pavillon que j'occupois, fut étonné des arrangemens que je prenois pour être toujours seule. Il m'observa galamment qu'une femme jeune et jolie ne devoit point passer ses plus beaux jours dans la retraite, qu'une servante un peu entendue me serviroit mieux que ce traiteur, ne me coûteroit pas davantage, et me feroit une sorte de compagnie. A ces représentations très justes, que Mme Fremont appuyoit de son approbation, je répliquai que, dégoûtée du monde, j'avois choisi un logement isolé dans un quartier solitaire, tout exprès pour y vivre absolument retirée. Mes hôtes me quittèrent, désolés, me dirent-ils, qu'une jeune personne aussi aimable eût pris la violente résolution de s'enterrer ainsi vivante. Cependant la femme du jardinier, ma ménagère, ne finissoit pas son tracas domestique; je la priai de faire ma chambre très succinctement, et de me laisser tranquille.
J'allai m'asseoir derrière ma jalousie dès que je fus seul. Beaucoup de demoiselles vinrent se promener au jardin, Sophie n'étoit pas avec elles. Je les vis courir, danser, s'amuser à ces petits jeux qu'inventa la paisible innocence. Que ces jeunes filles étoient jolies! mais, hélas! Sophie n'étoit pas avec elles. Si je parvenois à les attirer près de mon pavillon, peut-être que ma jolie cousine viendroit se joindre à ses compagnes? Une musique tendre affecte si agréablement un coeur amoureux! Sophie viendroit sans doute... Je la verrois!... Elle reconnoîtroit la voix de son amant! Je me mis à mon _forte-piano_, et je chantai sur un air ancien ces couplets que m'inspira mon amour:
Jeunes beautés, je vous supplie De terminer vos jeux si doux: Venez, venez; et parmi vous Amenez-moi la plus jolie. La plus jolie et la plus belle! Celle-là m'a donné sa foi! Où la verrai-je? où donc est-elle? Jeunes beautés, montrez-la-moi.
Montrez-la-moi, ma voix l'appelle; Mes yeux la cherchent vainement: Je ne pourrois que foiblement Vous peindre ma crainte mortelle. La plus modeste et la plus belle, Celle-là m'a donné sa foi! Où la verrai-je? où donc est-elle? Jeunes beautés, montrez-la-moi.
Je m'accompagnois de mon _forte-piano_. Aux premiers accords les demoiselles étoient accourues sous mes fenêtres. Je finissois le second couplet, quand je vis s'approcher deux femmes dont le costume m'effraya. L'une des deux étoit vieille; elle gourmanda l'aimable jeunesse, attentive à mes chansons. «Eh! laissons ces enfans s'amuser», dit l'autre. Je crus la reconnoître; elle étoit jeune et jolie. «Voyez, la musique a cessé depuis que nous sommes là! Il semble que notre aspect seul effarouche les plaisirs. Allons-nous-en, ma soeur, laissons ces enfans s'amuser. L'heure de la récréation est si courte! Et puis, elles n'ont pas l'agrément d'entendre cela tous les jours. Ces morceaux ne sont pas ceux que je touche, et d'ailleurs, je ne touche pas, à beaucoup près, aussi bien; laissons ces enfans s'amuser.» Quand les deux dames furent loin, je continuai:
Le doux penchant qui nous entraîne, Vous aussi, vous l'éprouverez! Un jour, un jour vous sentirez, Vous sentirez toute ma peine. La plus sensible et la plus belle, Celle-là m'a donné sa foi! Jeunes beautés, volez près d'elle, Et daignez lui parler de moi.
Dites-lui que, séparé d'elle, Je n'ai vécu que pour souffrir; Dites-lui que je vais mourir Si je ne la revois fidèle. La plus aimable et la plus belle, Celle-là m'a donné sa foi! Jeunes beautés, volez près d'elle Et daignez lui parler de moi.
Elles m'écoutoient avec attention, elles m'applaudissoient avec transport; mais, hélas! Sophie, ma Sophie n'étoit pas avec elles. Désespéré de ne la pas voir, je quittai l'instrument. Triste et rêveur, je restois debout derrière ma jalousie; enfin j'aperçus,... je crus entrevoir... une jeune personne se promener seule dans une allée couverte, qui se prolongeoit jusque sous mes fenêtres. Je chantai ce dernier couplet:
Mais dans ce bois quelle est donc celle Qui se promène en soupirant? Quand on poursuit son jeune amant, Ainsi gémit la tourterelle. Amour me dit: «C'est la plus belle Qui t'a toujours gardé sa foi.» Jeunes beautés, volez près d'elle, Amenez-la, rendez-la-moi.
Je ne voyois la demoiselle que par derrière. Cette taille charmante, c'est la sienne!... Cette allée couverte est celle où, si j'en crois Adélaïde, ma jolie cousine venoit jadis soupirer son amour naissant et malheureux... Ah! Sophie! c'est toi; c'est toi sans doute: avance donc un peu... Tu t'éloignes!... Reviens, viens par ici!... Tourne-toi vers ton amant, montre-moi ton visage adoré!
Une cloche maudite donna à l'instant même le signal de la retraite et m'enleva mes espérances. Toutes les pensionnaires sortirent du jardin.
Le lendemain, à sept heures du soir, la même personne revint au même lieu. Placé derrière ma jalousie, je suivois tous ses mouvemens d'un oeil inquiet. Sa démarche lente et mesurée annonçoit sa mélancolie profonde; elle sembloit craindre le grand jour, elle cherchoit dans cette promenade solitaire l'endroit le plus sombre. O vous qui m'inspirez un intérêt si tendre, mon coeur me dit qu'il voit en vous ce qu'il adore! Mais, si mes pressentimens me trompoient, s'il étoit possible que vous ne fussiez pas Sophie, ah! du moins, j'en suis sûr, vous aimez comme elle, et, comme elle, vous êtes séparée de celui que vous aimez!
Je chantai le dernier couplet de ma romance: toutes les demoiselles accoururent; celle que j'appelois ne m'entendit pas: que faire pour attirer Sophie et pour éloigner ses compagnes? Si je continue de chanter, les jeunes filles resteront sous mes fenêtres, et ma jolie cousine, trop préoccupée, n'y viendra pas. Il faut se taire, il faut d'un oeil impatient suivre tous les pas de la charmante rêveuse; il faut attendre.
Quand je ne me fis plus entendre, les jeunes filles se dispersèrent dans le jardin. Caché par ma jalousie, agenouillé sur mon balcon, je ne perdois pas de vue l'intéressante demoiselle, qui se promenoit toujours à pas lents... Enfin, elle fit quelques pas de mon côté: je la vis,... c'étoit elle!... un peu pâle, un peu changée, mais toujours si belle!... Elle étoit encore trop éloignée pour que j'osasse hasarder de lui faire aucun signe; mais je m'enivrois du bonheur de la regarder. La cloche fatale donna alors le signal maudit!
Déjà toutes les pensionnaires sont sorties du jardin; Sophie retourne sur ses pas et s'éloigne tristement. Désespéré de voir s'échapper encore l'occasion de lui parler, je ne puis contenir mon impatience. J'écarte ma jalousie d'une main, et de l'autre je lance à ma jolie cousine son portrait: il tombe sur son épaule. Sophie reconnoît la miniature, et, dans l'excès de sa surprise, s'arrête pour regarder de tous les côtés: le moment me paroît décisif. Trop amoureux pour être bien prudent, je lève ma jalousie. Sophie voit à la fenêtre du pavillon une femme dont les traits la frappent; elle avance quelques pas, me nomme et tombe évanouie.
Dans ce moment critique, mon traiteur frappoit à ma porte; je lui criai que je n'avois pas faim; et, sans considérer quelles suites terribles pouvoit avoir mon extrême imprudence, poussé d'ailleurs d'un mouvement involontaire, je m'élançai par ma fenêtre dans le jardin du couvent. Heureusement pour moi, il n'y avoit déjà plus personne, personne que ma Sophie. Quoiqu'un peu étourdi du saut périlleux que je venois de faire, je courus sous l'allée couverte me jeter à ses pieds. Mes baisers lui rendirent l'usage de ses sens. «Ah! mon cher Faublas, quel moment!... Mais, hélas! qu'avez-vous fait? vous avez sauté par la fenêtre: n'êtes-vous pas blessé?--Non, ma Sophie, non.--Mais si l'on vous a vu... Mais comment rentrerez-vous dans ce pavillon? Nous sommes perdus tous deux... Faublas, dites-moi la vérité, n'êtes-vous pas blessé?--Non, ma Sophie, non. Je trouverai quelque moyen de remonter chez moi...--Vous voulez déjà me quitter?...--Ma jolie cousine, si vous saviez comme j'ai souffert!--Et moi! Faublas, vous n'en avez pas d'idée.»
Comme elle me parloit, nous entendîmes retentir dans les airs le nom de Pontis, que plusieurs femmes répétoient en glapissant. J'avoue que je fus épouvanté; je me jetai à plat ventre derrière une charmille. Sophie, à qui la frayeur rendit des forces, vola au-devant de celles qui la venoient chercher. «N'entendez-vous pas la cloche, Mademoiselle? Faudra-t-il tous les soirs courir après vous?» lui dit aigrement Mme Munich, dont je reconnus la voix sèche. Quelques religieuses, qui avoient accompagné la gouvernante, grondèrent aussi ma jolie cousine: elles sortirent toutes ensemble du jardin, dont elles fermèrent la grille. Je me vis absolument seul, mais fort embarrassé.