Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5

Part 8

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Le troisième jour de ma détention, le baron m'envoya mes livres, mes instrumens de mathématiques, mon forte-piano. Mon premier soin fut de rendre grâces à sa clémence paternelle, qui me ménageoit dans ma retraite quelque dissipation; mais, quand je vins à réfléchir que les soins qu'on prenoit d'adoucir ma captivité m'annonçoient combien elle seroit longue, je sentis un vif désir de la terminer promptement. Tandis qu'on meubloit ma chambre de ces effets nouveaux, je fis pour m'évader une tentative que la vigilance de mes gardes rendit inutile, et je demeurai convaincu, après avoir examiné la situation de ma prison et le régime établi pour sa sûreté, que, loin de négliger les précautions nécessaires, on en prenoit de fort inutiles. J'avois encore dans ma bourse trois morceaux de ce métal tout-puissant qui ouvre les portes et brise les grilles, j'offris mes soixante-douze livres à mes geôliers, que je m'efforçai de gagner par les plus belles paroles: on refusa mon or, on rejeta mes promesses. Je ne sais comment mon père avoit fait, mais il avoit trouvé trois domestiques incorruptibles.

Je fus bientôt honoré des visites de ceux que le baron me permettoit de recevoir. Parlerai-je d'un marchand retiré, qui citoit sa conscience à tout propos; d'un gentilhomme du lieu, qui me répéta cent fois le nom de ses chiens et l'âge de sa jument, avant de me dire qu'il avoit une femme et des enfans; d'un moine à rouge trogne, qui buvoit fort bien un vin médiocre, quoiqu'il préférât le meilleur, de son camarade joufflu, célèbre par son adresse à découper une volaille, et qui servoit chacun de manière que le meilleur morceau, oublié, je ne sais comment, dans un coin du plat, lui restoit toujours? Laissons ces gens-là, qui se trouvent partout; mais distinguons quatre hommes fort extraordinaires, qu'un hasard bien singulier rassembloit dans ce petit village de la B... C'étoit un curé qui avoit de l'esprit! un régent de collège qui n'étoit pédant que par distraction et impoli que par caprice! un vieux militaire qui ne juroit pas toujours! un vieil avocat qui disoit quelquefois la vérité!

Quelle société pour l'ami de Rosambert, pour l'élève de Mme de B...! quelle société pour l'amant de Sophie! Je souffrois moins quand je restois seul: alors, ma jolie cousine, j'étois avec vous; les yeux fixés sur votre portrait, je croyois vous parler en admirant votre image. Image consolatrice et révérée, de combien de larmes je t'arrosai! que de baisers tu reçus! que de fois, posée sur mon coeur, tu le sentis tressaillir d'impatience et d'amour!

Je dois néanmoins l'avouer, les belles-lettres aussi contribuèrent à charmer l'ennui de ma solitude. Mais, ô ma Sophie! pour échapper quelquefois aux plaisirs douloureux de ton souvenir, il ne falloit rien moins que les plus estimables talens ou les plus beaux génies dont notre moderne littérature puisse s'enorgueillir. Je lus Moncrif et Florian, Le Monier et Imbert, Deshoulières et Beauharnois, La Fayette et Riccoboni, Colardeau et Léonard, Dorat et Bernis, de Belloy et Chénier, Crébillon fils et de La Clos[7], Sainte-Foi et Beaumarchais, Duclos et Marmontel, Destouches et de Bièvre, Gresset et Colin, Cochin et Linguet, Helvétius et Cerutti, Vertot et Raynal, Mably et Mirabeau, Jean-Baptiste et Le Brun, Gessner et Delille[8], Voltaire et _Philoctète_ et _Mélanie_[9], ses élèves; Jean-Jacques surtout, Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre.

[7] _Les Liaisons dangereuses._

[8] Gessner n'est pas des nôtres; mais à quel poète françois aurois-je comparé le chantre des _Jardins_?

[9] Qui ne connoît pas ces deux excellens ouvrages de M. de La Harpe?

Mais, lorsqu'à la fin d'un jour si heureusement abrégé, mon esprit et mon coeur avoient besoin d'un égal repos; lorsqu'il falloit tout à coup rompre le double charme, tout à coup et en même temps oublier les lettres et l'amour; lorsqu'il le falloit? Eh bien, ma Sophie, notre littérature, qui avoit fait le mal, étoit là pour le réparer. J'allois demander à d'autres écrivains le bienfaisant sommeil, et c'étoit de mes contemporains, je dois le dire à leur gloire, oui, c'étoit de mes contemporains que j'obtenois ordinairement les plus violens narcotiques. Bon Dieu! comme en ce genre elle est riche, la génération présente! Que de Scudérys, que de Cotins, que de Pradons, elle a ressuscités! Que d'écrivains fameux pendant un jour! hélas! hélas! et que de réputations plus longtemps usurpées!... Quoi! même dans le sanctuaire! jusqu'au sein de l'Académie! Eh! Monsieur S..., qui donc y pourra-t-on recevoir après vous? Néanmoins je vous rends mille grâces! vos écrits si plats et si barbares sont tout-puissans contre l'insomnie. Depuis huit jours ils m'endormoient chaque soir; depuis huit jours, quand je ne lisois plus, quand je ne dormois pas, je languissois dans ma prison.

Toute communication m'étoit fermée au dehors; je ne recevois aucune lettre; on ne me permettoit d'écrire à personne. Le baron vint me voir: je m'efforçai de le fléchir, il fut inexorable.

Après cette visite de mon père, quatre jours s'écoulèrent encore. Au milieu de la cinquième nuit, je fus réveillé par un bruit sourd qui partoit du jardin. Je courus ouvrir ma fenêtre, sous laquelle je vis une échelle plantée. Je distinguai quatre hommes qui sembloient tenir conseil. L'un d'eux monta hardiment, une pioche à la main: «Vous êtes le chevalier de Faublas?--Oui, Monsieur.--Habillez-vous promptement tandis que je vais travailler le plus doucement que je pourrai à lever un barreau. Si vos gardes m'entendent, s'ils viennent à vous, voici deux pistolets que vous leur montrerez, cela suffira pour les contenir. Dépêchez-vous: votre ami vous attend dans sa chaise de poste, à la petite porte du jardin.--Mon ami?--Oui, Monsieur. Le comte de Rosambert.--Quel service!...--Chut!... Habillez-vous.»

Il ne fallut pas me le répéter une troisième fois. Je n'y voyois goutte; mais je cherchois mes vêtemens à tâtons: jamais toilette ne fut plus tôt faite. Cependant mon libérateur frappoit à petits coups redoublés; quand le barreau fut ôté, je crus voir le ciel ouvert. Je passai d'abord une jambe, ensuite l'autre; j'empoignai un barreau; j'appuyai le bout de mes pieds sur l'échelle, et, quelque mince que fût mon individu, j'eus peine à passer par l'étroite ouverture. J'en vins à bout cependant. Dès que je me vis dehors et parvenu au milieu de l'échelle, je ne m'amusai point à compter combien d'échelons me restoient à descendre: je sautai sur la terre fraîchement remuée. Nous gagnâmes à toutes jambes la petite porte du jardin, que mes libérateurs avoient ouverte, je ne sais comment; un petit ravin me restoit à traverser, je le franchis d'un saut, je me précipitai dans la chaise de poste. Je croyois tomber dans les bras du comte de Rosambert, ce fut le vicomte de Florville qui m'embrassa! Tandis que je restois muet de surprise, le postillon donnoit le coup de fouet du départ; mes quatre libérateurs, aussitôt remontés à cheval, suivoient ventre à terre la rapide voiture qui nous emportoit.

* * * * *

Je ne répondois rien aux questions dont la marquise m'accabloit. «Chevalier, me dit-elle enfin, est-ce à l'excès de votre reconnoissance que je dois attribuer ce silence inquiétant?--Madame...--Ah! je le sais bien, je le sais bien que je ne suis plus pour vous que madame! et cependant je m'expose à tout pour finir votre captivité!--Ma captivité! c'est vous qui l'avez causée!--Faublas, si vous m'aimiez encore, ce que je fais aujourd'hui suffiroit pour ma justification; mais écoutez-moi, car je ne veux pas laisser le plus petit prétexte à votre ingratitude. J'ai pleuré votre inconstance, j'ai voulu ramener mon amant, j'ai fait épier ses démarches: voilà mes crimes. La femme Dutour, chargée de mes ordres, les a passés. J'ai su trop tard qu'une lettre anonyme avoit instruit le baron de vos cruelles amours. J'ai bientôt appris que votre absence n'étoit plus feinte, qu'on vous tenoit enfermé; je ne pouvois deviner où. Ceux qui avoient suivi le fils ont suivi le père à son tour. Pendant quatre jours entiers, le baron n'a pas fait un pas dont je ne fusse instruite sur-le-champ; il est enfin venu vous voir lundi dernier. On a examiné les environs, le jardin, la maison; vos fenêtres grillées ont été remarquées. J'ai profité du premier voyage du marquis. Sous les habits du vicomte de Florville, sous le nom du comte de Rosambert, j'ai tout risqué pour vous délivrer. Faublas, si vous me rendez responsable des fautes commises par les gens que vous me forcez d'employer, vous conviendrez du moins que l'heureuse hardiesse du vicomte de Florville a bien réparé la fatale imprudence de la femme Dutour.--Madame, croyez que je n'oublierai jamais le service...--Cruel! ces protestations froidement polies m'annoncent que je suis absolument sacrifiée. Ainsi donc ce qu'une autre femme n'auroit osé seulement imaginer, je l'aurai entrepris, je l'aurai exécuté pour mettre dans les bras de ma rivale le plus aimable, mais le plus ingrat de tous les hommes!... Eh bien! s'il n'y a plus d'autre moyen de conserver au moins son amitié, il faudra se rendre justice, il faudra s'immoler... Faublas, j'en aurai le courage... Monsieur, je renonce à vous, je vous rends à votre Sophie... Privée de tout ce qui me fut cher, je serai peut-être heureuse de votre bonheur; peut-être que les regrets qui suivront votre perte seront adoucis par cette consolante idée que du moins j'ai contribué à assurer votre félicité... Monsieur, où voulez-vous qu'on vous reconduise?»

Elle attendit ma réponse à cette question, qui ne laissoit pas de m'embarrasser. Après un moment de silence, elle reprit: «Retourner chez monsieur votre père, ce seroit aller chercher une captivité nouvelle... M. Duportail est encore en Russie... Il n'y avoit que M. de Rosambert; mais on le dit parti depuis quelques jours pour une de ses terres. Moi, je crois qu'il vous cherche. Monsieur, où voulez-vous donc qu'on vous reconduise?»

Pénétré de la générosité de la marquise, touché de son attachement, en même temps si noble et si tendre, je ne résistois qu'à peine au désir de la consoler. Je sentis sa main tressaillir sous mes lèvres, que cependant j'avois posées bien légèrement. «Répondez-moi donc, me dit-elle d'une voix presque éteinte... Hélas! ma tendresse inquiète vous avoit déjà préparé un asile aussi sûr que charmant, et vous n'y viendrez pas! Et vous n'y viendrez pas! continua-t-elle d'un ton plus animé; je vous perdrai pour toujours! Vous vivrez pour une autre, et je le verrois tranquillement!... Non, Faublas, ma douleur a pu m'égarer, j'ai pu le dire; mais jamais, jamais je n'y consentirai. Moi, vous céder à une rivale! mon ami, ne l'espérez pas. Cet effort est au-dessus d'une mortelle, il est au-dessus de moi.»

Les foibles rayons du crépuscule tremblant commençoient à laisser distinguer les objets. Depuis près de quinze jours je n'avois aperçu que de rondes villageoises, dont les gros charmes, brûlés par un soleil ardent, flétris par un travail opiniâtre, étoient peu faits pour me tenter; encore n'avois-je pu les considérer qu'à travers une grille et à plus de cinquante pas de distance. Alors, au contraire, se trouvoit près de moi le vicomte de Florville! L'aurore naissante me le montra plus beau que ne parut jamais Adonis aux regards de Vénus enchantée! Et puis la marquise pleuroit; une femme qui pleure est si intéressante! Je voulus essuyer ses larmes: je ne sais comment je m'y pris, mais nos yeux se rencontrèrent, ma bouche toucha la sienne, une curiosité fatale égara mes mains... O ma jolie cousine! je devins parjure sans le vouloir, et j'en dois faire ici l'aveu, si ton coupable amant ne consomma pas à l'instant son infidélité, c'est que ta rivale attentive ne lui permit pas de tenter certaines entreprises qui, dans une voiture étroite, incommode et cahotée en tous sens, sur un pavé inégal, n'ont jamais qu'un demi-succès.

«Maman, nous retournons donc à Paris?--Oui, mon ami, parce qu'on n'imaginera jamais que vous y soyez revenu; d'ailleurs, j'ai pris des précautions si sûres que vous échapperez à toutes les recherches. Tandis qu'on achetoit les services de ces quatre coquins qui ne me connoissent que sous le nom du comte de Rosambert, je m'occupois à chercher un logement commode pour une jeune veuve de mes amies qui vient ici solliciter un procès considérable. Elle s'appelle du Cange, et cette dame du Cange, mon ami, c'est vous; mais, comme il n'auroit pas été décent que vous vinssiez seule à Paris, la femme Dutour, impatiente de réparer sa faute, s'essaye depuis quatre jours à jouer le personnage important de Mme de Verbourg. C'est ainsi que se nommera, si vous le voulez bien, la respectable mère de Mme du Cange. Déjà parée d'une robe françoise de gros de Tours broché, à colonnes rapprochées, à grandes fleurs rembrunies, Mme de Verbourg se donne des airs de qualité qui vous feront mourir de rire. Au reste, elle ne fera pas trop mal son rôle, si elle parvient à adoucir quelques expressions énergiques qui échappent fréquemment à sa brusque franchise. Elle a naturellement les manières gauches et empesées de ces dames de paroisse qui n'ont jamais quitté leur château provincial. Vous aurez pour laquais le neveu de madame votre mère. On vous trouvera aisément un cuisinier et une femme de chambre. L'hôtel de *** est situé à deux cents pas au-dessus du mien: c'est là que je vous ai loué et meublé un appartement que nos amours embelliront. Si vous m'en croyez, vous ne descendrez jamais au jardin, dont je me réserve la jouissance. Il a une porte sur _les Champs-Elysées_; c'est par là que je me rendrai chez vous presque tous les jours. Mon docteur, prévenu que je n'irai point à la campagne cette année, m'a déjà ordonné de prendre l'air tous les matins de bonne heure.»

Les gens qui nous escortoient nous quittèrent à la barrière du Trône. Le vicomte de Florville et moi nous allâmes descendre chez la marchande de modes, où nous attendoient ma mère, Justine et mon nouveau laquais. La Dutour commença par avouer sa faute, qu'elle me pria d'excuser; et Justine, charmée de me revoir, n'acheva pas ma coiffure sans m'avoir fait plus d'une espièglerie. Le vicomte de Florville avoit pourvu à tous mes besoins. Je me mis dans le simple négligé d'une jolie voyageuse. On chargea mes malles derrière ma chaise de poste, où Mme de Verbourg se plaça près de moi. Nous allâmes descendre à l'hôtel de ***, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Deux heures après, Mme la marquise de B..., suivie de sa femme de chambre, vint savoir si Mme du Cange étoit arrivée. Nous nous embrassâmes comme deux jolies femmes qui s'aiment bien, quand il y a longtemps qu'elles ne se sont vues. Ma mère, qui savoit vivre, nous laissa seuls. L'amour entra dans ma chambre à coucher au moment où Mme de Verbourg en sortit. Le petit dieu resta deux heures avec nous.

«Il est bientôt midi, me dit la marquise, il faut que je vous quitte. On sait à l'hôtel que je devois souper et coucher à la campagne; mais on m'attend à dîner... A propos, vous êtes galant! dites-moi donc ce que c'est qu'une certaine bouteille...?--Maman, une étourderie de Jasmin!...--Et le portrait de Mlle Duportail, quand me le donnerez-vous?--Tout à l'heure; il est dans une poche de veste du chevalier de Faublas... Tenez, ma chère maman, le voici.--Demain, je vous apporterai celui du vicomte de Florville.--Maman, le marquis ne vous a-t-il pas parlé de Mlle Duportail?--Assurément, mon ami. Vous vivez avec ce M. de Faublas! Vos parens vous cherchent bien loin, tandis que vous êtes bien près! Au reste, il est fort scandalisé de la manière dont vous avez traité son La Jeunesse. «Comment! Madame, m'a-t-il dit, un coup de fouet à tour de bras! est-ce que cela se fait? Est-ce qu'une jeune personne doit rosser les gens de cette façon-là? Tenez, Madame, le jour que je m'étois fait cette meurtrissure et qu'elle m'appuyoit une pièce d'argent sur le front, vous savez comme elle me faisoit crier! vous avez cru que j'étois délicat, que je faisois le dameret? Eh bien, Madame, je souffrois comme un damné. Elle a un poignet d'enfer! c'est un vrai petit démon que cette fille-là, et on le voit bien dans sa physionomie.»

Dès que Mme de B... fut partie, Mme de Verbourg rentra. Je la priai d'envoyer La Fleur chez M. de Rosambert. «Madame ma fille, monsieur le comte n'est pas à Paris.--Madame ma mère, je crois qu'il doit y être; et, s'il n'y est pas, je veux du moins en être sûr.--Mais, Monsieur, madame la marquise n'a pas ordonné...--Madame la marquise n'a pas ordonné! Mais, ma chère, vous devenez donc folle? Vous vous imaginez donc que je suis aux gages de la marquise comme vous? Madame Dutour, apprenez et n'oubliez pas que je suis ici chez moi. Si La Fleur ne va pas tout à l'heure chez M. de Rosambert, j'y vais moi-même... Madame Dutour, écoutez-moi; vous voyez ces trois louis: ils sont à vous si le comte me vient voir aujourd'hui.--Mais s'il est à la campagne?--Vraiment, j'en aurai bien du regret, mais les trois louis me resteront. Ma chère, vous savez écrire, prenez une plume et du papier.»

Mme de Verbourg écrivit sous ma dictée:

_Mme du Cange désireroit entretenir monsieur le comte seulement pendant un quart d'heure. Si pourtant M. de Rosambert ose accepter un mauvais dîner, on le lui donnera avec plaisir. Ce qu'on veut lui dire est très pressé._

J'appelai La Fleur: «Mon ami, tu vas porter ce billet à M. de Rosambert. Aux questions qu'il te fera, tu répondras seulement que ta maîtresse est jolie et demeure faubourg Saint-Honoré, à l'hôtel de ***. Si par hasard le comte n'étoit point à Paris, tu demanderas dans laquelle de ses terres il est allé... Madame Dutour, songez aux trois louis.»

Mon domestique, en revenant, m'annonça que monsieur le comte le suivoit. Quelques instans après, Rosambert entra chez moi d'un air leste et galant. «Belle dame...» Il s'arrêta tout à coup, et, poussant de longs éclats de rire: «Le diable m'emporte, s'écria-t-il, si je n'accourois triomphant! mais je ne regretterai pas ma prétendue bonne fortune, puisque j'embrasse mon ami.» Je m'adressai à Mme de Verbourg: «Madame ma mère, voulez-vous bien nous laisser?--Madame ma mère! répéta Rosambert; ah! voyons donc madame ma mère! (Il pirouetta plusieurs fois autour d'elle et la fit tourner autour de lui.) Madame ma mère, vous êtes charmante! vous avez une figure noble, un grand air, une robe majestueuse; mais, comme dit fort bien votre fille, laissez-nous.

«Mon cher Faublas, qu'est-ce donc que cette mascarade?» Rosambert ne put écouter le détail de mon enlèvement et mon travestissement nouveau sans l'interrompre plusieurs fois par ses plaisanteries. «Enfin, me dit-il quand j'eus fini, la marquise a si bien fait que vous voilà désormais en son pouvoir!--Oui, Rosambert; mais ma Sophie? ma Sophie?--Nous y voilà! Eh bien! que voulez-vous lui faire à votre Sophie? Elle est toujours au couvent.--Vous le savez?--Oui, je le sais; je sais aussi que mademoiselle votre soeur n'est plus avec elle.--Le baron...?--L'a retirée de ce couvent pour la mettre dans un autre, et il a congédié l'honnête M. Person.--Rosambert, mais, si je reste ici, comment verrai-je ma jolie cousine?--Mon cher Faublas, je vous offrirois bien ma maison; mais cet asile ne seroit pas respecté, Mme de B... vous y poursuivroit.--Mon ami, si vous m'abandonnez, je suis perdu.--Chevalier, doutez-vous de mon amitié?--Non; mais je crains de trop exiger d'elle.--Comment! si j'étois à votre place et que vous fussiez à la mienne, craindriez-vous de me rendre les services que vous n'osez me demander?--Assurément, non.--En ce cas, parlez hardiment.--Rosambert, quoique je sois ici beaucoup mieux que dans ce village de la Brie, quoique je jouisse du plaisir de voir librement une femme charmante, à laquelle je vous avoue que je suis encore attaché, je vous assure cependant que je n'ai fait que changer de prison, si je ne revois ma Sophie. Ne pourriez-vous pas me chercher dans les environs du couvent où elle est...--J'entends. La marquise vous a volé au baron; il faut, moi, que je vous enlève à la marquise! Je ne vois à cela aucun inconvénient. Je n'ai pu l'empêcher de s'approprier Mlle Duportail; eh bien! je lui soufflerai Mme du Cange! cela est juste et consolant. D'ailleurs, je ne serai pas fâché de voir comment celle qui m'a exposé aux rigueurs du célibat supportera les ennuis du veuvage. Comptez sur moi, Faublas, comptez sur moi.»

Il étoit temps de nous mettre à table. Pendant le dîner, qui fut long, le comte s'amusa beaucoup aux dépens de Mme de Verbourg. Nous étions au dessert quand le propriétaire de l'hôtel, M. de Villartur, financier parvenu, curieux de voir ses nouveaux locataires, entra sans savoir si sa visite ne nous gêneroit pas. Qu'on se figure l'ignorance et la bêtise personnifiées, on aura de M. de Villartur une idée encore trop avantageuse. Il trouva qu'on ne l'avoit pas trompé quand on lui avoit dit que j'étois jolie. On conçoit que ce lourd personnage m'auroit beaucoup ennuyé, si le ton prétendu galant qu'il prit avec moi ne m'avoit laissé une ressource, celle de me moquer de lui. Mon malin compagnon m'aida charitablement à persifler le pauvre homme, qui me promit, en s'en allant, de revenir bientôt me voir. Rosambert avoit affaire; en me quittant il me dit: «En attendant que j'aie trouvé ce que vous désirez, j'espère, mon ami, que vous voudrez bien m'emprunter quelque argent, dont je n'ai nul besoin aujourd'hui, et que je serai bien aise de retrouver dans un autre moment.» Le soir même il m'envoya deux cents louis.

Mme Dutour me donna un compte exact des frais qu'avoit occasionnés mon enlèvement, et de ceux que nécessitoit mon séjour dans l'hôtel que j'occupois. Le lendemain, dès que la marquise arriva, je la priai d'en vouloir bien recevoir le remboursement. «Beaucoup de femmes, me dit ma belle maîtresse, prétendent qu'entre amans une affaire d'intérêt doit s'oublier; moi, mon ami, je reprends mon argent sans me faire presser, et même je crois devoir me justifier du silence que j'ai gardé sur cet article délicat. Je ne croyois pas que vous pussiez me rendre sitôt les avances que j'avois faites; ainsi, je n'osois vous en parler de peur de vous donner quelque mortification. Cependant je sentois qu'en les taisant j'offensois votre délicatesse; mais enfin j'ai mieux aimé mériter les reproches du chevalier que de m'exposer à chagriner mon ami... Tenez, mon cher Faublas; gardez ce petit meuble: ce sera pour vous un trésor, si je vous suis chère autant que je vous aime.»

C'étoit le portrait du vicomte de Florville. J'adressai à la marquise des remercîmens énergiques; elle partagea d'abord les transports de ma reconnoissance, dont bientôt elle se crut obligée de modérer l'excès. Il ne m'étoit plus permis que de parler, quand on annonça M. de Villartur. Mme de B... fut curieuse de voir cet original. Il partagea son sot hommage entre la marquise et moi, et nous débita la fleurette à sa manière. Dans le cours d'un entretien devenu comique par les inepties dont l'épais financier l'assaisonnoit, nous remarquâmes que ce monsieur croyoit à l'astrologie. Il connoissoit des magiciens, il avoit même vu des vampires, des revenans; il finit par nous dire qu'il amèneroit un de ses amis, à moitié sorcier, qui nous raconteroit nos aventures passées, présentes et futures, quand nous lui aurions fait voir seulement nos mains et notre visage. «Pardieu! s'écria Mme de Verbourg, qui venoit d'entrer, croyez-vous que madame ma fille lui montrera...?» Je marchai si rudement sur le pied de ma chère mère qu'elle ne put achever. La marquise rioit de toutes ses forces. M. de Villartur, enchanté, sortit, en nous disant qu'il amèneroit dès demain l'astrologue.