Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5
Part 7
Dès que les portes du couvent s'ouvrirent, je demandai Adélaïde. Elle vint au parloir; sa bonne amie ne tarda pas à l'y joindre. «Bonjour, Monsieur, me dit Sophie.--Monsieur! m'écriai-je.--Tenez, Monsieur, dit à son tour Adélaïde, en me présentant un petit paquet.--Et vous aussi, ma soeur! Monsieur!--Prenez donc. Hier, votre Jasmin étoit gris; il a remis ce portrait à Mme Munich.--Et la bouteille d'eau-de-vie d'Hendaye, poursuivit Sophie, il l'a portée à la marquise de B...!--Oui, mon frère, oui; vous abusez de mon amitié, vous trompez la tendresse de Sophie: cela n'est pas bien. Sophie, qui s'expose tous les jours pour vous! Moi, à qui le baron a fait hier encore une scène terrible! Monsieur, cela n'est pas bien.--Quand il nous aura fait mourir de chagrin, reprit Sophie en sanglotant, il regrettera sa cousine et sa soeur. (Je voulus prendre sa main, elle la retira.) Laissez vos caresses, Monsieur; elles sont douces, mais elles sont trompeuses.--Oui, Monsieur, oui, elles vous ressemblent, s'écria Adélaïde: ma bonne amie a raison. (Elle passa son mouchoir sur les yeux de Sophie, qu'elle embrassa ensuite.) Console-toi, ma Sophie, lui dit-elle, ne pleure pas si fort: je t'aime, je t'aimerai toujours; je ne te tromperai pas; je ne trompe personne, moi!--Adélaïde, vois s'il prend seulement la peine de se justifier!--Ah! Sophie, mon agitation, mes larmes, mon silence même, tout ne vous annonce-t-il pas le remords dont mon coeur est déchiré? Oui, je vous l'avoue, ce portrait, ce fatal portrait étoit pour Mme de B...--Vous nous l'avouez parce que nous le savons, me dit Adélaïde.--Il étoit pour Mme de B...! s'écria Sophie d'un ton douloureux.--Mais, ma jolie cousine, n'excuserez-vous pas un moment d'erreur?--Un moment d'erreur! Depuis qu'il me connoît, il me trahit! Un moment d'erreur!... Adélaïde, depuis plus de deux mois, tu le sais, il me dit presque tous les jours, tous les jours il m'écrit qu'il m'adore, qu'il n'adore que moi!... Un moment d'erreur!--Sophie, ma jolie cousine!...--Et j'ai la foiblesse de le croire! et j'ai le malheur de l'aimer!... et il le sait! Hélas! il le sait... Mais, dis-moi, ma chère Adélaïde, ce qu'il attend de ses trahisons. Qu'en attend-il? qu'espère-t-il?... Ingrat que vous êtes! je ne l'ai pas exigé, votre amour! n'en ayez pas pour moi, si cela vous est impossible; mais au moins ne dites point...--Ah! Mademoiselle!... Ah! ma jolie cousine, vous ne savez pas combien vous m'êtes chère! Le jour, votre image me suit partout; la nuit, elle embellit tous mes songes. Sophie, vous êtes ma vie, mon âme, mon Dieu! Je n'existe que par vous! je n'adore que vous!--Eh bien! Adélaïde, tu l'entends! Comme le cruel se plaît à redoubler mes agitations, mon trouble, mes incertitudes! Ses discours sont toujours les mêmes; mais sa conduite... Il veut ma mort! il veut ma mort! (Je me jetai aux genoux de Mlle de Pontis.)--Mon frère, que faites-vous! Si quelqu'une de nos religieuses passoit! si l'on nous voyoit!... (Sophie se leva tout effrayée.)--Monsieur, si vous ne vous asseyez pas, je m'en vais. (Je me remis à ma place en pleurant amèrement.)--Ma bonne amie, dit Adélaïde, ce qu'il te dit paroît bien vrai, pourtant! et il l'assure d'un ton bien naturel!--Va! tu ne le connois pas. En sortant d'ici, il va courir chez cette marquise pour lui en dire autant.--La marquise! Je vous jure que je ne la reverrai jamais, jamais.--Mon frère, foi de gentilhomme?--Foi de gentilhomme, ma soeur! foi de gentilhomme, ma Sophie!--Mon Dieu! dit-elle d'une voix foible, en posant sa main sur son coeur, mon Dieu!» Elle pencha la tête sur son sein et s'appuya sur sa chaise; ses sanglots, qui redoubloient, lui coupèrent la parole. «Ma chère Adélaïde, elle se trouve mal!--Non, non», dit Sophie. Adélaïde essuyoit les larmes dont le visage de son amie étoit couvert. «Laissez-les couler, continua Sophie, laisse, ma bonne amie; elles sont de plaisir celles-là! elles sont de joie!... Mon Dieu! mon Dieu! quel pesant fardeau j'avois sur le coeur! comme je me sens soulagée!»
Je pris sa main, sur laquelle je posai mes lèvres brûlantes. Ce nuage de douleur dont ses charmes avoient paru voilés se dissipa tout d'un coup. Tant de joie brilla sur son visage embelli! Ses yeux s'animèrent d'un feu si doux! Elle laissa tomber sur moi un regard si tendre!... Avec quelle ardeur je renouvelai le serment de lui être à jamais fidèle! comme elle prit plaisir à me faire entrevoir dans l'avenir un hymen fortuné!
Adélaïde, cependant, tenoit toujours le portrait de Mlle Duportail. «Mon frère, Mme Munich m'a bien recommandé de vous renvoyer cela. Vous l'avez mise dans une belle colère, Mme Munich! «Voyez donc ce fou, m'a-t-elle dit, qui m'envoie son portrait! est-ce que je suis d'un âge...? Mais c'est sans doute pour Mlle de Pontis; il l'aime, le baron a raison de le dire. Ah! que M. le chevalier revienne ici! qu'il y revienne!...» Tenez, mon frère, reprenez-le, votre vilain portrait!--Vilain! mais non, dit ma jolie cousine en l'ôtant des mains d'Adélaïde; il est joli ce portrait! on diroit que c'est le tien.--Eh bien! ma bonne amie, garde-le.--Oui, gardez-le, ma jolie cousine.--Ce portrait! Monsieur de Faublas! Oh! non, il me feroit mal! il me rappelleroit toujours cette Mme de B...! Je n'en veux pas, je n'en veux pas!... D'ailleurs, ces habits de femme... C'est un portrait qui vous ressemble, ce n'est pas le vôtre!--Ma Sophie, si vous vouliez!...--Quoi?--Mon peintre est habile et discret: il feroit mon portrait et le vôtre.--Et le mien aussi? répliqua-t-elle d'un air incertain, en regardant Adélaïde.--Oui, ma bonne amie, lui répondit celle-ci, le tien et même le mien, et peut-être une copie de chacun: nous ferons des échanges.--Eh bien! mon jeune cousin, quand l'amènerez-vous, votre peintre?--Mais demain, depuis huit heures jusqu'à dix. Et tous les jours pareille séance jusqu'à ce que cela soit fini.--Tous les jours! mais ma gouvernante... Il est vrai qu'elle dort, et que jusqu'à présent elle ne s'est aperçue de rien.--Oui, interrompit Adélaïde, elle dort! Mais le baron! prenez-y garde, mon frère.--Le baron, ma chère Adélaïde! S'il lui arrivoit de se lever un jour plus tôt que de coutume, il m'en coûteroit beaucoup sans doute, mais je remettrois la séance au lendemain.--A demain donc, mon cher cousin.--Sans faute.»
Au moment où je lui disois adieu, au moment où elle paroissoit lire avec attendrissement sur mon visage le vif plaisir que me causoit une très légère faveur qui m'étoit plutôt donnée que permise, au moment même une religieuse entra brusquement. Elle commença par jeter sur toute ma personne un regard curieux, mais rapide; puis, avec une douceur mêlée de quelque fermeté: «Il me semble, Adélaïde, qu'il y a longtemps que vous causez avec monsieur votre frère! et vous, Mademoiselle de Pontis, comment ne vous apercevez-vous pas que je dois avoir commencé la leçon depuis plus d'un quart d'heure? Je retourne au clavecin, où je vous attends.» Les disciples vouloient bégayer une excuse: la maîtresse se retira sans les écouter. «Mon Dieu! dit Sophie qui trembloit, ne vous a-t-elle pas vu me baiser la main?--Je ne sais, ma cousine!...--Je ne sais pas non plus; mais voulez-vous que je le lui demande?» Je ne pus m'empêcher de sourire. Sophie parut d'abord s'en offenser; puis, ayant un peu réfléchi: «Que je suis bonne! s'écria-t-elle. Allez, allez, soyez tranquille, je ne le lui demanderai pas.--Ma jolie cousine, c'est la maîtresse de musique, cette religieuse?--Oui, mon cher cousin; on l'appelle Dorothée.--Elle est forte sur le clavecin?--Assez forte. Cependant quelqu'un lui a dit que vous en touchez beaucoup mieux qu'elle.--Mais elle est toute jeune?--Toute jeune, oui.--Et elle m'a semblé fort jolie?--Et il me semble, à moi, répondit-elle avec chagrin, il me semble que, dans les circonstances les plus fâcheuses, vous pouvez encore faire très promptement beaucoup de curieuses remarques, d'intéressantes découvertes et de questions... désolantes.»
A ces mots, elle partit en pleurant et sans vouloir m'entendre. Adélaïde, tout occupée du chagrin de son amie, ne vit point ma douleur; Adélaïde vola sur les pas de Sophie. Je restai moins surpris de mon étourderie qu'affligé du prompt départ qui la punissoit. Les peines de ma jolie cousine m'offroient sans doute plus d'un motif de consolation; cependant j'étois au désespoir quand je rentrai chez moi.
* * * * *
Jasmin, que j'interrogeai à mon retour, m'avoua que, la veille, il n'avoit pu résister à la tentation de goûter l'eau-de-vie d'Hendaye. Elle lui avoit paru si bonne qu'il en avoit bu à plusieurs reprises. Il avoit rempli avec de l'eau ordinaire la bouteille diminuée d'un bon quart, et puis il avoit été faire mes commissions. Je ne m'étonnai plus qu'il les eût faites de travers, et je lui pardonnai son infidélité en faveur de la sincérité de l'aveu. Cependant les nouveaux chagrins de Sophie ne devoient point me faire oublier les promesses que je lui avois faites.
Il étoit vraisemblable que la marquise, étonnée de ne m'avoir pas vu, alloit envoyer chez moi; je rappelai Jasmin pour lui dire qu'il ne falloit laisser entrer que mon père, M. de Rosambert et mon gouverneur. «Mais, Monsieur, si Mlle Justine vient?--Vous lui direz que je n'y suis pas.--Monsieur, mais Mme Dutour, le vicomte de Florville?--Vous direz que je n'y suis pas.--Ah! ah!--Restez dans mon antichambre pour ne laisser passer personne, et envoyez chez mon peintre pour le prier de venir ici tout à l'heure.»
L'artiste vint dans l'après-dînée: il commença mon portrait; il vint avec moi le lendemain pour ébaucher celui de ma jolie cousine. Ai-je besoin de dire que, dans cette entrevue, l'entretien commença par une explication sur Dorothée? Sophie ne concevoit pas qu'auprès de la personne aimée un jeune homme pût regarder quelque autre femme et la trouver jolie. Je croyois me justifier complètement par cette réponse qu'une religieuse à mes yeux n'ayant plus de sexe, ce que j'aurois pu dire d'une belle statue, je l'avois dit de Dorothée. Mais Adélaïde, ouvertement déclarée contre moi, la cruelle Adélaïde aussitôt m'observa que celle qui étoit venue troubler nos doux entretiens auroit dû me paroître laide à faire peur. Sans doute, il me fallut plus d'une subtilité pour affoiblir cette objection trop solide. Enfin je n'obtins grâce qu'en représentant, les larmes aux yeux, qu'une étourderie n'étoit pas un crime, et qu'au surplus une remarque flatteuse pour Dorothée ne devoit en aucune manière inquiéter Sophie, dont les charmes étoient, comme la passion qu'ils m'avoient inspirée, supérieurs à toute espèce de comparaison. Alors ma jolie cousine consolée me rendit toute sa tendresse; alors ma soeur, pour me témoigner le retour de sa confiance, me dit: «Croyez, mon frère, que vous n'avez pas été vu baisant la main de ma bonne amie, puisque notre maîtresse de clavecin, qui, dans la journée d'hier, est venue souvent causer avec Sophie et moi, et nous a même deux ou trois fois parlé de vous, n'a pourtant rien dit qui indiquât le moins du monde qu'elle se fût, le matin, aperçue de quelque chose.»
Ainsi tous trois, réconciliés, nous nous occupâmes du portrait de Sophie; nous nous en occupâmes plusieurs jours de suite; et voyez de quelle patience les artistes ont besoin de s'armer contre les amans! d'abord je gourmandai le peintre, parce que la charmante miniature ne se faisoit pas assez vite; bientôt je me plaignis de ce qu'elle étoit presque achevée.
Ce fut mon portrait qui se trouva fini le premier; je ne possédai celui de ma jolie cousine que la semaine d'après.
Cependant Justine et Mme Dutour se présentoient successivement à ma porte tous les jours, et ne remportoient jamais que cette réponse inquiétante: «Il n'y est pas.» Le comte, qui apprit avec étonnement ce qu'il appeloit ma conversion subite, me soutint qu'elle ne dureroit pas. «Rosambert, j'ai dit: «Foi de gentilhomme!»--Oui; mais croyez-vous que Mme de B... restera tranquille? Elle n'a fait jusqu'à présent que des démarches mesurées, peu décisives. Ne vous fiez pas à ce calme apparent; il couvre quelques desseins secrets. La marquise médite en silence les grands coups; ce sera, n'en doutez pas, le réveil du lion.»
Un matin que j'allois au couvent comme à l'ordinaire, je crus m'apercevoir que j'étois suivi. Un homme assez bien couvert se tenoit à quelque distance, régloit sa marche sur la mienne, et sembloit craindre de me perdre de vue; en sortant du couvent, je le vis encore sur mes pas.
Rosambert, à qui je fis part de mes soupçons, m'envoya deux de ses gens pour m'accompagner. Je leur ordonnai de garder chacun un bout de la rue dans laquelle étoit situé le couvent.
Un secret pressentiment sembloit m'avertir des malheurs qui menaçoient nos amours. Ce jour-là, plus qu'à l'ordinaire, je pressai Sophie de m'apprendre quelles affaires si importantes tenoient son père éloigné, à quelle époque le retour de M. de Pontis étoit fixé, quels moyens il me faudroit employer pour obtenir de lui ma jolie cousine. Sophie, après avoir hésité quelques momens, prit la main de ma soeur et la mienne. «Ma chère Adélaïde, toi en qui j'ai trouvé une soeur tendre, une véritable amie, et vous, mon cher cousin, vous qui m'avez fait aimer l'exil où je languissois, il est temps que vous sachiez un secret important qui n'est connu que de Mme Munich, qui doit rester toujours entre vous et moi. Je ne suis pas Françoise, le nom que je porte est supposé. Mon père, le baron de Gorlitz, possède des biens considérables dans l'Allemagne sa patrie, où ma famille est puissante et considérée. Je ne sais pourquoi l'on m'a privée du bonheur de vivre dans son sein; mais il y a bientôt huit ans que je suis en France. Ce n'est pas le baron qui m'y a amenée. Un domestique françois, vieilli à son service, a pris dans le temps le train d'un homme de qualité; il s'est fait appeler M. de Pontis: il a dit qu'il étoit mon père, et m'a laissée sous la garde de Mme Munich, dans ce couvent où, depuis, il est venu exactement tous les six mois savoir de mes nouvelles et payer ma pension. Depuis huit ans je n'ai joui que deux fois du bonheur d'embrasser mon père. Quand je demande à Mme Munich pourquoi l'on m'a élevée en France, pourquoi le baron de Gorlitz me refuse son nom, pourquoi il vient si rarement voir sa fille, elle me répond tranquillement que ces précautions sont nécessaires; que je bénirai un jour la sagesse d'un père qui m'aime tendrement. Depuis quelques mois elle me répète souvent que le moment de mon retour en Allemagne s'approche. Hélas! je ne sais plus si mon coeur le souhaite! Qu'il me seroit doux de revoir ma patrie, ma famille et mon père! Mais, Adélaïde, Faublas, qu'il me seroit cruel d'être séparée de vous!--Séparée! jamais, Sophie, jamais. Partez demain pour l'Allemagne, dès demain je vous y suivrai. J'irai vous demander au baron: s'il aime sa fille, il ne s'opposera point à notre bonheur.»
Comme il se prolongea délicieusement l'entretien qui suivit l'intéressante confidence que Sophie venoit de nous faire! Adélaïde, lasse de nous avoir répété vingt fois qu'il étoit plus de dix heures, que Mme Munich nous surprendroit, Adélaïde força ma jolie cousine de me quitter. Je sentis mon coeur se serrer quand j'embrassai ma soeur, je le sentis frémir quand je dis adieu à Sophie.
En sortant du couvent, j'aperçus mon Argus de la veille en sentinelle dans une allée voisine. Quand il me vit à quelque distance, il quitta sa retraite, apparemment pour m'épier jusque chez moi. Je le laissai se rapprocher quelques pas, et tout à coup je me retournai sur lui: il ne m'attendit pas; mais, s'il couroit bien, je courois mieux. Au détour de la rue je le saisis par la jambe, à l'instant où l'un de mes hommes apostés l'alloit prendre au collet. Le fuyard, perdant l'équilibre, tomba par terre, poussa de grands cris, et s'efforça d'intéresser pour lui la populace aussitôt ameutée. Déjà quelques séditieux crioient vengeance, et se préparoient à me faire un mauvais parti, quand je m'écriai: «Messieurs, c'est un espion.» A ce mot de proscription, mon ennemi, abandonné de tous ses défenseurs, vit qu'il ne lui restoit d'autre moyen de s'épargner les coups de bâton dont je le menaçois que de déclarer celui qui le payoit pour m'observer; il me nomma Mme Dutour. Je le renvoyai en l'exhortant à ne plus revenir.
Le lendemain, de très bonne heure, mon père me mena, à huit lieues de Paris, voir une maison de campagne qu'il avoit achetée depuis plus d'un mois. Nous visitâmes le jardin, qui me parut fort joli, les appartemens, que je trouvai commodes et rians. Je distinguai surtout une chambre fort agréable, fort gaie, mais dont les fenêtres étoient grillées. J'en fis faire la remarque au baron. Il me répondit froidement: «Ces fenêtres-là sont grillées, parce que cet appartement sera désormais le vôtre.--Le mien, mon père!--Oui, Monsieur: j'avois acheté cette maison pour y jouir de la belle saison, mais vous m'avez forcé de faire d'un lieu de plaisance une prison.--Une prison!--Vous m'avez trompé, Monsieur; ce n'est ni l'amant de la marquise, ni celui de Coralie que je renferme, c'est le séducteur de Sophie. Quand je m'applaudissois de votre obéissance, vous abusiez de ma sécurité! vous alliez au couvent tous les jours. Quelqu'un qui s'intéresse apparemment à vos démarches m'en a donné l'avis secret. Lisez cet écrit anonyme, lisez.
_Monsieur le baron de Faublas est averti que tous les matins, depuis huit heures jusqu'à dix, monsieur son fils va voir au couvent Mlle de Faublas et Mlle Sophie de Pontis._
«Je sais, Monsieur, continua mon père, le peu de foi que mérite un écrit anonyme... Je ne vous ai pas condamné sur un titre aussi méprisable; mais, comme, dans une affaire de la nature de celle-ci, on ne doit rien négliger, je me suis informé: j'ai appris qu'on m'avoit écrit la vérité. Monsieur, si vous n'aimez pas Sophie, vous êtes un lâche suborneur: cette captivité domestique est pour vous un châtiment trop doux; si vous l'aimez, au contraire, je dois travailler à vous guérir de cette passion que je n'approuve pas, Monsieur: vous ne sortirez pas de cette chambre. Trois hommes que je laisse ici seront en même temps vos domestiques et vos gardiens; ils savent quelles gens je permets que vous receviez.»
L'étonnement dans lequel ce discours m'avoit jeté ne peut se comparer qu'à la douleur qu'il me causa. J'avois d'abord écouté sans pouvoir dire un seul mot, je fis ensuite d'inutiles efforts pour répondre modérément: «Mon père, oserois-je vous demander pourquoi vous n'approuvez pas mon amour pour Sophie?--Parce que le père de cette jeune personne l'ignore, parce qu'il se pourroit qu'il ne voulût pas vous donner sa fille, parce que moi-même je vous destine une autre femme.--Et quelle est donc cette infortunée que vous avez choisie, mon père?--M. Duportail est mon intime ami, il vous estime...--Ah! c'est Dorliska que j'épouserai? une fille perdue, ou peut-être morte!--Pourquoi morte? Je crois que mon ami retrouvera sa fille; le Ciel doit cette consolation au plus malheureux des pères. Lovzinski fait de nouvelles recherches, et vous, mon fils, quand l'absence et le temps, qui usent toutes les passions folles, auront détruit la vôtre, vous commencerez vos voyages; vous passerez en Pologne...--Oui, et là, comme les chevaliers errans, j'irai de porte en porte chercher une fille pour l'épouser!--Monsieur, vous ne remarquez pas que vos réponses sont d'une indécence!...--Pardon, mon père, vingt fois pardon. L'excès de ma douleur...--Mon fils, je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Préparez-vous à réparer les longues infortunes d'un gentilhomme pour qui mon amitié ne doit pas être vaine...--Mon père, je tiendrai parole à Lovzinski; j'irai jusqu'au bout du monde, s'il le faut, chercher sa Dorliska.--Et vous renoncerez à Mlle de Pontis?--Plutôt mourir mille fois!--Jeune homme!--Mon père, je ne partirai pour la Pologne qu'après avoir obtenu la main de Sophie. Je le jure par vous, par elle, par ce qu'il y a de plus sacré.--Respectez mon autorité, ou craignez...--Eh! qu'ai-je à craindre, Monsieur? Vous me séparez de Sophie! quel mal plus grand pouvez-vous me faire? Otez-moi la vie, cruel que vous êtes; ôtez-la-moi, vous me rendrez service.»
Le baron, furieux ou attendri, sortit brusquement, ferma la porte, et me laissa en prison.
Que de réflexions pénibles m'agitèrent en cet affreux moment! Perdre la liberté, c'eût été peu de chose; mais perdre Sophie!... Sophie!... Mon absence réveilleroit sa jalousie! Elle me croiroit infidèle et parjure! Et si son père venoit la chercher, si elle se hâtoit de quitter un pays que ma perfidie lui auroit fait détester! Si Mlle de Gorlitz, paroissant à la cour de Vienne dans tout l'éclat de sa beauté, alloit choisir un époux parmi tant de jeunes seigneurs bientôt épris de ses charmes! Si elle alloit me trahir en croyant se venger!... Mlle de Pontis dans les bras d'un autre!... Oh! non, jamais. Sophie désespérée me resteroit fidèle! Mais son barbare père ne pourroit-il pas la forcer de contracter un hymen odieux, tandis que le mien, non moins impitoyable, retiendroit prisonnier, dans un village ignoré, son fils mourant d'inquiétude et de douleur?
Cruelle marquise, c'est par toi sans doute que le baron a su mes amours fortunées. C'est ta jalouse rage qui dicta ce perfide écrit! Que tu me fais payer cher les rapides plaisirs que tu m'as donnés! Ah! du moins, si ta vengeance n'avoit poursuivi que moi!
Il est vrai que j'ai sacrifié Mme de B...; et, si mes torts ne justifient pas tout à fait sa haine, ils font au moins qu'elle ne m'étonne pas. Mais l'injustice du baron, je ne puis la concevoir: il exige que je sacrifie mon bonheur à son amitié pour M. Duportail! Il punit comme le crime le plus inexorable un penchant légitime et vertueux! il me sépare de tout ce qui m'est cher! il m'enlève à Sophie! il m'enferme comme un criminel! Il veut donc ma mort? Eh bien, je ne tarderai pas à le satisfaire. C'est apparemment pour prolonger mon supplice qu'ils ont écarté tout ce qui pouvoit aider à me débarrasser du fardeau de mon existence; mais, s'ils parviennent à m'empêcher d'attenter à ma vie, ils ne peuvent m'obliger à m'occuper du soin de sa conservation. Qu'ils m'apportent de quoi manger; qu'ils m'apportent..., je jette les plats par la fenêtre, tout ira dans le jardin, à travers ces infâmes barreaux.
Je persistai dans cette résolution violente, jusqu'à ce qu'un vif appétit, déterminé par une diète de cinq heures, m'eût fait envisager les choses plus sainement. Et qu'on ne prenne pas ceci pour une plaisanterie! A tout âge, en tous temps, en tous lieux, dans quelque situation qu'on se trouve, l'estomac influe prodigieusement sur le cerveau. Un malheureux qui est à jeun ne raisonne pas du tout comme un malheureux qui vient de faire un bon repas.
Je m'emparai donc, sans me faire prier, des mets qu'on m'apporta pour mon dîner, et je me disois tout bas en les dévorant: «Vraiment, j'allois faire une belle sottise! Et qui consoleroit ma jolie cousine, si j'étois mort? Qui lui diroit que la dernière palpitation de mon coeur fut un soupir d'amour pour elle? Il faut manger pour vivre; il faut vivre pour revoir, pour adorer, pour épouser Sophie.»