Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5

Part 6

Chapter 63,813 wordsPublic domain

Le vicomte, bientôt épuisé, se laissa tomber sur un canapé. «C'est un dragon que cette fille-là! s'écria-t-il; il faudroit un Hercule pour la subjuguer! Que la nature est sage! elle a fait les autres femmes douces et foibles! Je vois bien que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Allons, que tout rentre dans l'ordre. Maligne demoiselle, apaisez-vous. Je ne suis plus que la marquise de B..., le vicomte de Florville vous cède tous ses droits.»

Pour cette fois j'usai de la permission sans en abuser. Nous nous remîmes bientôt à table. «Faublas, vous trouverez peut-être que j'ai de singulières fantaisies; mais je vous prie de ne pas me refuser.--Le pourrois-je? De quoi s'agit-il?--Mon bon ami, donnez-moi votre portrait.--Maman, vous appelez cela une fantaisie! C'est un désir bien naturel que je partage. Seroit-ce une indiscrétion que de vous demander le vôtre?--Non, mon ami; mais c'est celui de Mlle Duportail que je veux.--Ah! j'entends; et c'est celui du vicomte de Florville que vous me donnerez?--Précisément.--Ma petite maman, je m'en occuperai dès demain; nous verrons lequel des deux sera plus tôt fait.--Le vôtre assurément. Vous n'êtes pas gêné, vous, Faublas! Moi, je ne pourrai donner à mon peintre que quelques momens dérobés. Vous sentez bien que ce n'est pas à l'hôtel que cette miniature se fera?--Où donc, maman?--Chez cette marchande de modes,... au boudoir que vous connoissez. Les habits que vous me voyez, je les y laisse toujours dans une armoire dont j'ai la clef.--Quoi! c'est donc là que vous vous êtes habillée ce matin?--Sans doute, mon ami. Sous prétexte de prendre l'air aux Champs-Élysées, je suis sortie en robe de matin avec Justine. Nous nous sommes rendues chez ma marchande de modes, où la métamorphose s'est opérée; une voiture de place m'a conduite chez un loueur de chevaux, et voilà comme d'une marquise on fait un vicomte. Justine a congé pour toute la journée: elle ne doit se retrouver qu'à sept heures chez ma marchande de modes, où j'irai reprendre ma robe. En rentrant, je dirai sans affectation que j'ai rencontré aux Champs-Élysées la comtesse de... Mais je crois entendre Jasmin. Allons faire un tour de promenade, mon cher Faublas: nous reviendrons dîner ici.»

Nous remontâmes à cheval. Après de longs circuits nous nous trouvâmes, vers le midi, au pont de Sèvres, que nous passâmes, pour nous promener sur la grande route qui conduit à Paris. Une fort belle voiture, attelée de quatre chevaux, et précédée d'un domestique bien monté, venoit à nous. Le brillant équipage n'étoit plus qu'à dix pas de distance, quand la marquise tourna bride et repassa le pont au grand galop. Je crus que son cheval l'avoit emportée. Au moment où je donnois un coup d'éperon pour la suivre, je vis, du fond du carrosse, se jeter à la portière un homme qui, m'ayant reconnu, m'appela: «Mademoiselle Duportail!» C'étoit le marquis de B...! Je partis ventre à terre sur les traces de la marquise, qui couroit à travers champs. Jasmin galopoit derrière moi: il me cria que nous étions poursuivis.

Bientôt j'entendis notre ennemi, déjà bien près de nous, exciter encore l'excellent cheval qu'il montoit. Je tournai bride brusquement, et, piquant droit vers le zélé postillon, je le saluai d'un grand coup de fouet. Jasmin, brûlant d'imiter son maître, avoit déjà le bras levé. Le pauvre domestique, étonné qu'une jeune dame eût frappé aussi rudement, retenu sans doute par le respect qu'il croyoit devoir à mon sexe autant qu'à mon rang, ou peut-être par l'idée d'un combat très inégal, puisque Jasmin se tenoit prêt à me seconder; le pauvre domestique, ne sachant s'il devoit fuir ou se défendre, me regardoit d'un air stupéfait. Je déterminai promptement ses résolutions par cette fière harangue, prononcée cependant d'une voix féminine: «Maraud, je te coupe le visage si tu poursuis; si tu retournes sur tes pas, voilà de quoi boire à ma santé.» Il prit mon écu, en louant à sa manière ma vigueur et ma générosité. Je le vis s'en retourner aussi vite qu'il étoit venu.

Ainsi débarrassé de mon ennemi, je promenois mes regards au loin pour découvrir la marquise. Ou elle avoit beaucoup modéré la course de son cheval, ou elle s'étoit arrêtée: car je vis qu'elle avoit peu d'avance sur nous. En peu de temps nous la joignîmes. Je lui rendis compte de la manière dont je venois de recevoir l'envoyé du marquis. «Il étoit temps que je partisse, me dit-elle; je n'ai reconnu qu'un peu tard les chevaux et le cocher.--Maman, mais pourquoi vous êtes-vous éloignée sans m'avertir?--Parce qu'il étoit trop tard; nous étions serrés de trop près. Cette amazone que le marquis connoît nous auroit trahis; j'ai voulu qu'il fût tout d'un coup sûr de son fait.--Je ne comprends pas trop la raison...--Elle est pourtant bien simple, mon ami: il m'importoit peu que le marquis vous vît, pourvu qu'il ne me vît pas, moi! Je sentis que dès qu'il auroit reconnu Mlle Duportail, il ne s'occuperoit plus que d'elle. En vous laissant là, j'assurois ma fuite.--Ah! bien vu... Mais que va dire de moi le marquis?» La marquise, s'approchant de moi, me dit bien bas, en souriant: «Il dira que Mlle Duportail est une p..... Il m'annoncera d'un ton capable qu'elle est effectivement dans les environs de Paris; qu'il l'a rencontrée avec ce M. de Faublas; et le plaisir d'avoir deviné tout cela le consolera de la petite mortification que lui cause le bonheur de son rival... Mais, ajouta-t-elle d'un ton plus réfléchi, mon tendre époux me rend bien les infidélités que je lui prête.--Comment donc?--Vous ne voyez pas cela! Il est parti hier au soir pour Versailles, où il ne se rend qu'aujourd'hui. Il a couché à Paris... Il m'attrape, poursuivit-elle en riant de toutes ses forces, il m'attrape!... Au reste, mon cher Faublas, je ne me sens pas le courage de lui en vouloir.--Gardez-vous bien de lui pardonner cette offense, maman; venez vous venger à Saint-Cloud.--A Saint-Cloud! non, non; ce seroit aussi trop hasarder, ce seroit nous livrer comme des enfans. Dans ce moment-ci M. de B... est peut-être encore à Sèvres; le pauvre La Jeunesse...--Maman, il s'appelle La Jeunesse, ce monsieur que j'ai étrillé?--Oui, mon ami; si c'est celui qui précédoit la voiture, il s'appelle La Jeunesse.--Mais, puisque vous l'avez vu d'assez près pour le reconnoître, il vous a peut-être reconnue aussi?--Impossible, mon ami: cet habit de cavalier, ce chapeau rabattu sur mes yeux! non; je suis tranquille... Je présume donc que ce pauvre La Jeunesse, déjà revenu, raconte au marquis le malheureux événement de sa course. Maintenant, mon pénétrant mari commente, réfléchit, devine. Il devine, j'en suis sûre, que vous demeurez à Sèvres, ou non loin de là. Je parierois que, curieux de découvrir votre retraite, il charge La Jeunesse de rôder dans les environs, de chercher, d'attendre, de s'informer, de bien examiner toutes les physionomies. Non, mon ami, ce n'est pas à Saint-Cloud qu'il faut aller. Regagnons Paris. Je ferai le moins long détour pour arriver la première chez ma marchande de modes, où vous ne tarderez pas à me venir retrouver. C'est au boudoir que nous dînerons; c'est là que vous me ferez compagnie jusqu'au retour de Justine.»

A un quart de lieue de la capitale, nous nous séparâmes. La marquise, à qui je voulois donner Jasmin, m'observa qu'un jeune cavalier pouvoit se promener seul, mais qu'il ne seroit pas décent qu'une jolie femme, surtout dans l'équipage où j'étois, ne fût pas suivie au moins d'un domestique. Mme de B... entra par la grille de la Conférence; Jasmin et moi, nous allâmes gagner la barrière du Roule, et de là la rue de... A la porte de la marchande de modes, nous trouvâmes un petit Auvergnat qui tenoit un cheval par la bride, et qui remit à Jasmin un bout de papier, sur lequel étoient écrits ces mots: _Jasmin reconduira mon cheval chez M. T..., loueur de chevaux, rue..., de la part du vicomte de Florville._

Je ne sortis du boudoir qu'à huit heures du soir. La marquise, toujours fidèle à ses principes économiques, me renvoya dans un état honnête, qui me laissoit encore l'espérance de me présenter devant Coralie d'une certaine façon. Je retournai d'abord à l'hôtel, où je me débarrassai de mon accoutrement féminin. Avant dix heures j'étois chez la danseuse.

«Bonsoir, mon petit chevalier: mettons-nous vite à table.--Volontiers.--Sais-tu qu'il y a plus d'une demi-heure que je t'attends pour te gronder?--Parce que?--Parce que tu me traites mal. Chevalier, j'ai toujours un homme entre deux âges qui me paye pour être aimé, et un joli garçon qui m'aime sans me payer. Quelques-unes de mes camarades joignent à cela un grand laquais à large poitrine, une manière d'Hercule, qu'elles payent pour les aimer. Moi, qui n'ai pas de si grands besoins, je ne veux pas de satyre, je me contente de mon joli garçon.--Eh bien! Coralie, qu'a cela de commun avec la querelle que tu veux me faire?--Attends donc. Le monsieur qui paye, je l'ai, et j'ai de bonnes raisons pour ne pas te dire son nom; toi, tu es le joli garçon qui m'aime, n'est-il pas vrai?--Après la querelle...--Tu vas voir. Je t'ai pris, parce que tu me plaisois, et je te quitterai quand tu ne me plairas plus.--Enfin?--Enfin, je n'attends pas de cadeaux de toi; tu m'en as fait un dont je ne veux pas.--Quoi! ce cabaret de porcelaine?--Oui.--Je ne le reprendrai pourtant pas. D'ailleurs, Coralie, tes arrangemens ne me conviennent point; je veux être seul et payer.--Bon! Chevalier, tu es trop jeune et tu n'es pas assez riche. Et puis, tiens, tu ferois un mauvais marché. Tu es beau, tu as de l'esprit; eh bien, dès que tu payerois, je ne t'aimerois plus. Je ne sais pas comment cela se fait; mais voilà comme nous sommes toutes! Un billet de caisse d'escompte est pour celui qui le donne le gage d'une infidélité.--Je ne te donne pas d'argent, ce n'est qu'un petit présent...--Je n'en veux point.--Je te répète que je ne le reprendrai pas.--En ce cas, je le jetterai par la fenêtre.--Si cela t'amuse!...»

Nous nous disputions beaucoup, lorsqu'une espèce de femme de chambre à Coralie entra d'un air effrayé et cria: «C'est lui!--C'est lui?» répéta la maîtresse. Les deux femmes me saisirent par les bras, m'entraînèrent dans la chambre à coucher, ouvrirent, dans le fond de l'alcôve, une petite porte par laquelle elles me firent passer; et je me trouvai dans un couloir qui faisoit le tour des appartemens. Je me fâchois et je riois en même temps. L'une me tiroit par le bras, l'autre me poussoit par les épaules: elles firent si bien qu'elles parvinrent à me mettre à la porte. J'allai dormir tranquillement chez moi: le baron n'étoit pas rentré.

Le lendemain, je fis avertir un peintre habile, qui donna toute la journée à Mlle Duportail. Comme il me quittoit, il m'arriva une invitation de Coralie pour le soir même. La scène de la veille m'avoit paru fort désagréable; mais qu'on se souvienne que je n'ai pas dix-sept ans. A dix-sept ans, refusa-t-on jamais de passer une nuit avec une fille aimable?... Un adolescent prétend-il qu'à ma place il auroit résisté? qu'il se montre; et, s'il n'est pas malade, je lui dirai qu'il ment.

L'homme le plus robuste n'est pas infatigable. Au milieu de la nuit, je m'endormis dans les bras de la danseuse, et le bruit d'une sonnette vigoureusement tirée me réveilla en sursaut à sept heures du matin. «Je parie, s'écria Coralie, que ces deux sottes-là sont sorties en même temps, et qu'elles n'ont pas pris leur clef; cependant je me tue de le leur dire tous les jours!... Chevalier, fais-moi le plaisir d'aller ouvrir la porte.»

J'y cours en chemise, et même sans pantoufles: j'ouvre, je vois un homme!... je vois!... Je crois me tromper, je me frotte les yeux, je regarde encore! Je m'écrie: «Quoi! se peut-il?... quoi! c'est vous, mon père!» Le baron recule de surprise en me reconnoissant; il m'adresse avec violence cette question au moins inutile: «Que faites-vous ici, Monsieur?» Qu'aurois-je répondu? Je garde un profond silence.

Cependant, au son d'une voix qu'elle a cru reconnoître, Coralie est accourue aussi légèrement vêtue que moi; mais, trop pressée pour y regarder de bien près, au lieu de mettre ses pantoufles, elle a fourré ses petits pieds dans mes souliers. La nymphe, en arrivant sur le lieu de la scène, s'est pénétrée tout d'un coup des comiques effets d'une rencontre aussi inattendue. Elle admire le père, muet d'étonnement, immobile de fureur, appuyé sur la rampe de l'escalier. Elle admire le fils, presque nu, planté comme une idole au milieu de l'antichambre. Le moyen qu'une fille naturellement folle se contienne en pareil cas! La danseuse me jette les bras au col; elle penche sa tête sur la mienne. On croiroit qu'elle m'embrasse: elle ne fait que rire pourtant; mais elle rit si fort que tous les voisins peuvent l'entendre. Le baron rougit et pâlit successivement: il entre, il ferme la porte, il met les verrous. Coralie se sauve en riant toujours; je vole sur ses pas; mon père se précipite en même temps que nous dans la chambre à coucher. Il fait un geste menaçant, il va briser les meubles. Je me jette sur sa canne déjà levée, je la saisis, je m'écrie: «Ah! mon père, oubliez-vous que votre fils est là?»

Cette exclamation, peut-être un peu hardie, produisit tout l'effet que j'en avois attendu. Le baron, encore ému, mais beaucoup plus calme, se jeta sur un fauteuil et m'ordonna de m'habiller. Coralie s'étoit enfermée dans son cabinet de toilette, où elle rioit à son aise, et dont elle voulut bien entr'ouvrir la porte pour me rendre ma chaussure et reprendre la sienne. Je fus bientôt prêt; nous descendîmes. Le baron étoit venu à pied et sans domestiques: nous montâmes dans un fiacre; et, quoique le trajet fût long, mon père, triste et pensif, ne me dit pas un mot sur la route; mais, en arrivant à l'hôtel, il me pria de le suivre chez lui. Ce jour étoit un de ceux marqués pour mes visites au couvent, et, comme je voyois s'écouler l'heure à laquelle Sophie m'attendoit au parloir, j'essayai de prétexter quelques affaires pressantes. Mon père insista d'un ton presque suppliant. Nous montâmes dans son appartement; il ordonna qu'on nous y laissât seuls, me fit asseoir, se plaça près de moi, garda quelque temps le silence, et me dit enfin: «Faublas, oubliez pour un moment que je suis père, et répondez-moi comme à votre ami. Avant-hier, entre dix et onze heures du soir, étiez-vous chez Coralie?--Oui, mon père...--C'étoit donc vous qui soupiez avec elle quand je suis arrivé?--Cela est vrai.--Le bruit que vous avez fait en sortant m'a donné quelques soupçons, que j'ai dissimulés. J'ai prétexté un voyage à la campagne, afin de surprendre mon rival préféré; je n'imaginois pas que ce fût le chevalier de Faublas.--Monsieur le baron me feroit-il l'injure de croire que je savois qu'il y eût entre nous rivalité?--Non, mon ami, non. Je sais qu'au milieu des égaremens de votre âge vous vous êtes rarement écarté du respect que vous devez à un père qui vous aime, je sais que vous n'êtes pas capable de me préparer de sang-froid des chagrins, des humiliations. Faublas, il me reste peu de questions à vous faire. Y a-t-il longtemps que vous connoissez Coralie?--Depuis quatre jours.--Et vous avez passé avec elle?...--Deux nuits, mon père.--Deux nuits en quatre jours! Deux nuits entières! Ah! jeune insensé! Et comment avez-vous récompensé ses bontés?--Je ne lui ai fait qu'un très petit présent.--Quoi! seroit-ce vous qui lui auriez donné ces porcelaines de Sèvres que j'ai vues chez elle... avant-hier, je crois?--Oui, mon père.--Mon ami, quand un jeune homme comme vous a le malheur d'avoir une fille de théâtre, il doit la payer plus généreusement. Restez ici, tout à l'heure je suis à vous.»

Il me fit attendre assez longtemps, et revint enfin, tenant un papier à la main. Tenez, Faublas, lisez:

_Coralie, je vous quitte, et je crois que les meubles, les bijoux, les diamans que je vous ai donnés, et que je vous laisse, m'acquittent assez envers vous._

Quand j'eus fini de lire cette courte épître, mon père la cacheta. Ensuite, il me présenta une feuille de papier blanc. J'écrivis sous sa dictée:

_Coralie, je vous quitte; et, comme j'ai évalué à vingt-cinq louis les deux nuits que vous m'avez données, je vous envoie trois billets de caisse de deux cents francs chacun._

Mon père envoya les deux lettres par le même commissionnaire. Je croyois tout fini, je me disposois à sortir: le baron me pria d'attendre la réponse de Coralie.

«Mon fils, me dit-il, vous voyez si je profite des leçons que vous me donnez. Pourquoi, moins docile que moi, vous obstinez-vous à rejeter mes conseils paternels? Avant-hier encore vous êtes sorti avec cet habit d'amazone que je vous ai défendu de porter: vous voyez tous les jours la marquise! Vous aviez Coralie en même temps! vous en avez peut-être encore une autre que je ne sais pas!... Soyez donc sage; ménagez donc votre santé. Vous ne savez pas comme il est précieux, ce bien que vous prodiguez! Et, d'ailleurs, depuis que nous sommes à Paris, vous négligez singulièrement vos études. Il ne suffit pas de briller dans ses exercices, il faut aussi cultiver son esprit. Que vous excelliez à faire des armes, à la bonne heure! Il faut qu'un gentilhomme sache se battre, et malheur à celui qui aime à verser du sang! Mais la passion de la chasse, la fureur de la danse, la manie des chevaux, tout cela n'a qu'un temps. Vous aimez encore la musique, il est vrai, et la musique peut remplir agréablement quelques heures de loisir; mais tout cela ne suffit pas. Si vous atteignez la quarantaine sans savoir autre chose que tirer un coup de fusil, manier un cheval, danser et chanter, oh! que votre automne sera fastidieux et long! que vous trouverez de momens d'ennui dans la journée! que vous regretterez votre jeunesse perdue dans les vains plaisirs!... Faublas, vous ne manquez pas d'intelligence, je vous connois des dispositions... Ménagez-vous dès à présent, dans l'étude des belles-lettres et de la philosophie, ces ressources toutes-puissantes et respectées qui embellissent l'âge mûr, abrègent la vieillesse, occupent les désoeuvremens du riche, allègent les travaux du pauvre, consolent nos infortunes ou perpétuent notre bonheur... Mon ami, commencez par aller moins fréquemment chez Mme de B...; vous trouverez à cela le double avantage d'employer plus de temps à des travaux utiles et d'en donner moins à des plaisirs dangereux. Vous formerez le moral et vous n'épuiserez pas le physique. Quant à votre passion du couvent, je ne vous en parle pas; je sais que, sur ce point très essentiel, vous êtes déjà raisonnable. Mme Munich, à qui j'ai parlé l'un de ces jours, m'a dit qu'il y avoit plus de deux mois qu'elle ne vous avoit vu. Je suis content de vous, Faublas: que vous trompiez la marquise ou quelque autre folle, on ne sauroit les plaindre d'un malheur qu'elles cherchent. S'il y a, par rapport à vous, quelques inconvéniens, ils ne touchent pas à l'honneur. Mais abuser la foible innocence!... je ne vous l'aurois jamais pardonné.»

Tandis que le baron me félicitoit de mon indifférence pour Mlle de Pontis, j'avois peine à contenir mon impatience: je gémissois de voir s'échapper le moment du rendez-vous.

Le domestique envoyé chez la danseuse revint enfin; Coralie avoit beaucoup ri au nom de Faublas. Elle remercioit le baron; et, quant au chevalier: «J'accepte ce qu'il m'envoie, avoit-elle dit; mais, en vérité, il ne falloit rien pour ça.»

Je remontai chez moi, désespéré d'avoir manqué ma visite au couvent. Mon peintre m'attendoit pour finir le portrait, beaucoup avancé la veille. Il fallut endosser l'habit d'amazone pour représenter Mlle Duportail, et ensuite redevenir M. de Faublas pour aller dîner avec le baron. Quand je sortis de table, je trouvai chez moi la vieille femme aux petits écus. Elle me dit qu'Adélaïde, étonnée de ne m'avoir pas vu ce matin, envoyoit savoir de mes nouvelles et me prioit de passer tout à l'heure au couvent. J'y courus. Adélaïde m'amena sa bonne amie, accompagnée de Mme Munich, qui ne parut pas fâchée de me revoir après une aussi longue absence. J'en fus quitte pour plusieurs histoires fort longues, que j'eus l'air d'entendre; et comme, à tout hasard, il m'importoit de gagner l'amitié de la gouvernante, dont je connoissois les goûts, je lui promis de lui envoyer une bouteille d'excellente eau-de-vie d'Hendaye dont on m'avoit fait présent.

Ce jour malheureux étoit celui des rencontres. En sortant du parloir, je trouvai mon père qui alloit y entrer. «C'est donc ainsi qu'on m'obéit! me dit-il tout bas; c'est donc ainsi qu'on me joue! Monsieur, je vous déclare que, si vous ne renoncez pas à ce fol amour, vous me forcerez à user de rigueur.»

De retour chez moi, j'enveloppai soigneusement mon portrait, qui étoit fini. J'appelai Jasmin, je lui recommandai de porter, le lendemain, de bonne heure, ce petit paquet à Justine, qui le remettroit à Mme de B..., et cette bouteille d'eau-de-vie d'Hendaye à Mme Munich, au couvent de ***. Mon très exact domestique partit de bonne heure et revint tard. Il avoit tant bu que je ne pus tirer de lui aucune réponse satisfaisante; mais la manière dont il avoit fait sa double commission me valut, dans la soirée, un billet et un message.

Un billet de Mme de B..., qui, en me remerciant beaucoup de mon charmant cadeau, me demandoit ce que je voulois qu'elle en fît.

«Madame Dutour, je ne comprends pas ce que madame la marquise me veut dire.--Et moi, Monsieur, je l'ignore; mais elle s'expliquera sans doute demain matin chez sa marchande de modes: ne manquez pas de vous y rendre à huit heures précises, parce qu'à dix heures elle part pour Versailles.--Madame Dutour, vous pouvez l'assurer que je n'y manquerai pas.»

Une heure après vint cette vieille femme à qui je ne donnois jamais un petit écu sans tressaillir de joie. Elle m'apprit que Mlle de Pontis, qui avoit quelque chose de très pressé à me dire, me prioit de venir au parloir le lendemain matin, à huit heures au plus tard. «Ah! ma bonne dame, j'aimerois mieux passer la nuit entière à la porte du couvent que de faire attendre Mlle de Pontis un quart d'heure.»

La vieille, dès qu'elle eut son argent, me tira sa petite révérence et s'en alla.

Demain, à huit heures précises, au couvent! Demain au boudoir, à huit heures précises! Oh! cette fois, Madame de B..., vous aurez tort! Si vous voulez que j'aille à vos rendez-vous, ne les donnez jamais aux heures que Mlle de Pontis aura choisies pour les siens. Croyez-moi, n'essayez pas de soutenir la concurrence. Un regard, un seul regard de ma jolie cousine, m'est plus doux, plus précieux que toutes les faveurs de la plus belle femme,... d'une femme aussi belle que vous! et toutes les marquises de l'univers ne valent pas ensemble un cheveu de ma Sophie!

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