Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5
Part 5
La marquise avoit raison: je réfléchissois. Je pensois à Sophie; je faisois à ma jolie cousine l'hommage des privations qu'on m'imposoit; et, cette idée m'inspirant le courage de les supporter, je promis à sa rivale d'être sage. Aussitôt Justine reçut l'ordre de s'éloigner.
«Faublas, je suis contente de vous, reprit la marquise d'un air de satisfaction. Causons tranquillement: ce plaisir-là, s'il est moins vif qu'un autre, est plus durable... De quoi riez-vous?--D'une idée peut-être singulière.--Dites, mon ami, dites.--Si l'on pouvoit imposer à une femme qui attend son amant la condition de le garder pendant deux heures pour causer avec lui seulement, ou de le renvoyer au bout de cinq minutes qu'alors elle emploieroit à son gré?...--Mon ami, beaucoup de belles dames trouveroient l'alternative embarrassante. On dit qu'il y en a pour qui le plaisir de parler sentiment est le _nec plus ultra_ de l'amour; toutes les autres fonctions d'une maîtresse coûtent singulièrement à leur complaisance: d'honneur, je crois que, s'il en existe, elles sont du moins en bien petit nombre. En revanche, je vous assure qu'il s'en rencontreroit beaucoup, mais beaucoup, à qui ce bavardage et cette inaction de deux heures paroîtroient fort ridicules. J'en connois qui aimeroient bien mieux rester muettes toute leur vie.--Ce n'est pas vous, maman.--Moi, je serois du parti qui accorderoit les deux autres.--Oui?--Oui, mon ami. Les deux heures de conversation, ce seroit pour aujourd'hui, supposons, et les cinq minutes de bonheur, je les garderois pour demain.--Pour demain? souvenez-vous-en bien.--Ah!...--Ah! vous l'avez dit.--Oui, mais ce n'étoit qu'une supposition.»
La marquise mit beaucoup du sien dans l'entretien que nous eûmes ensemble; et je lui découvris mille perfections que je n'avois pas encore eu le temps d'apercevoir. Elle m'étonna par une foule de traits satiriques, ingénieux ou brillans; il lui échappa même quelques pensées un peu philosophiques, mais pas une seule réflexion morale. J'admirai surtout en elle cette élocution élégante et facile que l'usage du grand monde donne quelquefois, cet esprit naturel et fin qui ne s'acquiert jamais; un goût épuré, dont auroient grand besoin beaucoup de nos beaux esprits que je ne nomme pas, et plus de savoir que n'en a communément une femme belle ou jolie.
Je ne croyois être auprès d'elle que depuis un quart d'heure, quand nous entendîmes sonner minuit. «Voici le moment de la retraite, mon ami, me dit-elle, il faut que Justine vous reconduise elle-même jusqu'à la porte, à cause de mon suisse qui n'entend pas raison. (La suivante attentive accourut au premier coup de sonnette.) Petite, tu vas reconduire ton amoureux.--Comment? son amoureux!--Eh! sans doute; vous ne comprenez pas que Justine qui fait entrer un jeune homme le soir, qui le reconduit à minuit, a tout à fait l'air d'avoir une affaire de coeur? Je suis sûre que demain on le dira tout haut dans l'office; mais la petite sait bien que je la dédommagerai amplement de ce qu'elle pourra souffrir à cause de moi. Adieu, mon cher Faublas; on vous verra demain sur les huit heures?--Au plus tard.--Mon ami, je serai malade pour tout le monde... Allons, petite, reconduis-le: car, enfin, il faut ménager un peu ta réputation; plus il s'en ira tard, et plus on s'égayera sur ton compte... Allez sans lumière, pour qu'on ne vous voie pas dans le petit escalier, et marchez bien doucement, de peur de vous blesser.»
Justine et moi nous entrâmes dans le boudoir. J'eus soin de bien fermer la porte de la chambre à coucher qui y communiquoit, tandis que Justine ouvroit à tâtons celle qui conduisoit à l'escalier dérobé. Au lieu de suivre sur cet escalier ma conductrice, qui me tendoit la main, je l'attirai doucement vers moi. «Mon enfant, lui dis-je si bas qu'à peine elle entendit, tu te souviens bien de la scène de l'ottomane; je veux me venger: aide-moi, ne dis mot.» Justine, toujours disposée à me servir, me seconda si bien sur l'ottomane que la marquise elle-même n'auroit pu mieux faire; jamais je n'éprouvai mieux combien eut raison celui qui, le premier, écrivit: «La vengeance est le plaisir des dieux!»
Si l'on veut se pénétrer de mon esprit, considérer mon âge, examiner ma position, on verra que je ne pouvois manquer au rendez-vous du lendemain. La marquise m'attendoit avec impatience: elle me prodigua les caresses les plus flatteuses et les noms les plus doux. Elle satisfit même ma curiosité, toujours empressée, avec une complaisance qui me parut du plus favorable augure; mais, comme la veille, elle arrêta mes transports au moment de les couronner, et, prétextant encore sa fièvre maudite, elle me refusa constamment la preuve la plus certaine de la tendresse d'une amante, cette preuve si chère à tous les jeunes gens, si nécessaire au plus ardent de tous! Je supportois ma peine assez patiemment, dans l'espérance qu'au moins la jolie suivante, au moment du départ, auroit pitié de moi; point du tout, la marquise, qui n'étoit plus alitée, me reconduisit elle-même jusqu'à l'escalier dérobé. Je voyois bien que Justine souffroit de ma douleur; mais pouvoit-elle me consoler dans la cour? Je rentrai chez moi bien chaste et bien désolé.
Rosambert, que j'instruisis des rigueurs de ma belle maîtresse, n'en parut point étonné. Il me dit: «Je vous ai prévenu que Mme de B... régloit sa conduite sur les circonstances, et la changeoit selon les événemens. Quelles que soient les qualités physiques et les facultés morales de Mlle de Pontis, puisque le chevalier l'aime, elle est à ses yeux spirituelle et jolie. Cette passion est légitime, honnête et vertueuse; c'est un premier amour. Il naquit de la sympathie; il vit de privations; il croîtra par les obstacles, l'habitude et l'espérance. Mlle de Pontis est donc une rivale dangereuse. Voilà, n'en doutez pas, ce que s'est dit la marquise; mais, après avoir examiné les moyens de son ennemie, elle a calculé ses propres forces et la foiblesse du jeune Adonis dont il s'agit de disputer le coeur irrésolu...--Irrésolu, Rosambert!--Eh! oui, irrésolu quant à présent. Vous adorez l'une; mais vous ne pouvez vous décider à lui sacrifier l'autre... A votre âge, l'attrait du plaisir a une force irrésistible. Vous savez de quel plaisir je veux parler: Sophie ne peut vous l'offrir, celui-là! C'est Mme de B... qui en est la dispensatrice intéressée; eh bien! mon ami, irriter sans cesse vos désirs, les satisfaire quelquefois, ne les épuiser jamais, en deux mots voilà son plan. C'est pour rendre ses faveurs plus précieuses qu'elle en sera désormais avare. Croyez qu'elle souffrira comme vous des privations qu'elle va vous imposer; mais, à quelque prix que ce soit, la marquise a juré de vous conserver.»
Enfin, il est temps de retourner à Sophie! Elle luit enfin la troisième journée! Je puis aller au couvent voir ma jolie cousine. Oh! comme depuis trois jours elle étoit encore embellie!
Pendant deux mois, à peu près, j'eus le bonheur de l'entretenir au parloir régulièrement deux fois par semaine. O pouvoir prodigieux des vertus et de la beauté réunies! en quittant ma Sophie, j'imaginois toujours qu'il étoit impossible que je l'aimasse davantage, et, chaque fois que je la voyois, je sentois que mon amour étoit encore augmenté.
Il faut avouer cependant que, dans le cours de ces deux mois, je vis souvent la belle marquise, qui, toujours attachée au plan de réforme qu'elle avoit en effet adopté, économisoit nos plaisirs, au point de me refuser quelquefois le nécessaire. Il faut avouer encore que ma jolie petite Justine, qui savoit très bien mon adresse, venoit _incognito_ chez moi recueillir les épargnes de sa maîtresse.
M. Duportail, impatient de retrouver sa chère fille, étoit parti depuis six semaines pour la Russie, dans l'espérance de s'y procurer quelques lumières sur le sort de Dorliska.
Un jour que j'étois avec Rosambert à l'Opéra, nous y rencontrâmes le marquis de B... Il salua le comte d'un air froidement poli, mais il me fit l'accueil le plus caressant. Il se plaignit de ce que, depuis plus de deux mois, il n'avoit pas eu le bonheur de pouvoir me joindre, et il me demanda comment mon père se portoit. «Fort bien, Monsieur le marquis: il est actuellement en Russie.--Ah! ah! cela est donc vrai?--Assurément.--Monsieur, et Mlle Duportail?--Ma soeur se porte à merveille.--Toujours à Soissons?--Oui, Monsieur.--Et quand revient-elle dans ce pays-ci?--Au carnaval prochain», répondit aussitôt Rosambert.
Pour détourner cette plaisanterie dont je craignis l'effet, j'assurai au marquis que ma soeur viendroit passer l'hiver à Paris. «Mais, reprit M. de B..., vous ne demeurez donc plus à l'Arsenal?--Toujours, Monsieur.--En ce cas, recommandez donc à vos gens d'être un peu plus civils et plus attentifs. Ils m'ont bien dit que monsieur votre père étoit allé en Russie; mais, quand je leur ai demandé de vos nouvelles et de celles de mademoiselle votre soeur, ils m'ont répondu brusquement que M. Duportail n'avoit pas d'enfans.--C'est que son père le gêne beaucoup, interrompit Rosambert; il ne lui permet de recevoir personne.--Oui, Monsieur, la réponse qu'on vous a faite est sans doute une suite des ordres que mon père aura donnés.--Eh bien! je croyois monsieur votre père plus raisonnable; un jeune homme doit avoir un peu de liberté. Une demoiselle! oh! c'est différent! on ne sauroit veiller les filles de trop près! et je connois des demoiselles très comme il faut, qu'on ne tient pas assez..., à qui on laisse faire de mauvaises connoissances (en disant cela, il regardoit Rosambert d'un air malin); mais vous! cela est trop rigoureux! Tenez, je veux vous procurer quelque agrément, quelque dissipation. La marquise est ici: je veux vous présenter à la marquise.--Monsieur, je ne puis...--Venez, venez, elle vous recevra bien.--Je ne doute pas que, présenté par vous... Mais, Monsieur...--Eh! mais, pourquoi toutes ces façons? me dit Rosambert. Madame la marquise est très aimable.--N'est-il pas vrai, Monsieur, reprit le marquis en s'adressant d'abord au comte et ensuite à moi, n'est-il pas vrai qu'elle est très aimable, ma femme?... elle a beaucoup d'esprit. D'abord je ne l'aurois pas épousée sans cela.--La vérité est que madame la marquise a beaucoup d'esprit; et monsieur le sait bien! s'écria Rosambert.--Monsieur le sait bien? répéta le marquis.--Oui, Monsieur, ma soeur me l'a dit.--Ah! mademoiselle votre soeur! oui... Je vous assure, Monsieur, qu'il ne manque à ma femme que d'être un peu plus physionomiste; mais cela viendra, cela viendra,... j'ai déjà remarqué qu'elle a un goût naturel pour les belles figures. Monsieur Duportail, la vôtre est très prévenante, et puis vous ressemblez singulièrement à mademoiselle votre soeur, que la marquise aime beaucoup. Venez, suivez-moi, je vais vous présenter à la marquise.--En vérité, Monsieur le marquis, je suis désolé de ne pouvoir mieux répondre à tant d'honnêtetés; mais je me suis, pour ainsi dire, dérobé de chez moi; je vais me cacher dans le parterre,... je ne puis paroître dans une loge... Si quelqu'un des amis de mon père me voyoit, il le lui écriroit sûrement, et vous n'avez pas d'idée de la scène que M. Duportail me feroit à son retour.--Il y a des parens bien ridicules!... Je savois bien que j'avois quelque chose à vous demander, Monsieur... Connoissez-vous un certain M. de Faublas?» Je répondis sèchement non. «Mais le comte le connoît peut-être? continua le marquis.--De Faublas? répliqua Rosambert. Mais oui, je crois avoir entendu ce nom-là,... j'ai vu cela quelque part.» Il prit le marquis par la main, et, affectant de parler plus bas: «Ne parlez jamais des Faublas devant les Duportail: ces deux familles-là sont ennemies!... Il y aura du sang répandu au premier jour.--Tout cela s'est donc découvert? répliqua le marquis à demi-voix.--Quoi, tout cela? répondit Rosambert.--Bon! vous m'entendez de reste.--Non, le diable m'emporte!--Oh! que si; mais vous avez raison: à votre place, je serois aussi discret que vous.--D'honneur! si je comprends un mot!...--Allons, brisons là», dit le marquis. Il éleva la voix. «Oh çà, dis-moi, Rosambert, car je suis un bon diable, je ne sais pas garder rancune, moi! dis-moi pourquoi, depuis plus de six semaines, tu n'es pas venu nous voir.--Des affaires.--Bon! des affaires; des maîtresses!... On ne m'attrape pas, va! J'espère qu'au moins tu voudras bien venir saluer la marquise!--Assurément... Chevalier, vous voulez bien m'attendre ici un moment?»
Le marquis, en me quittant, me répéta qu'il regrettoit fort de ne pouvoir me présenter à sa femme.
Un quart d'heure après Rosambert revint à moi en riant. «Mme de B... n'a pas paru fâchée de me voir, me dit-il: elle m'a reçu poliment; nous nous sommes traités réciproquement comme des gens de connoissance qui se souviennent de s'être rencontrés souvent dans le monde. Pourtant la marquise a été un peu étonnée quand son bon mari lui a dit que j'étois ici avec M. Duportail le fils, qui n'avoit jamais osé lui venir présenter ses devoirs. Vous concevez que, tout étant fini entre Mme de B... et moi, je n'ai pas cherché à augmenter l'embarras de sa position; au contraire, je l'ai charitablement aidée à me tromper moi-même: je suis entré dans toutes ses idées aussi bonnement que son cher époux. Ce qu'il y a de fort singulier, c'est que j'ai trouvé de temps en temps de grandes obscurités dans cette plaisante scène, qui m'a d'ailleurs beaucoup amusé. Vous m'expliquerez cela, Faublas. Tenez, quoique M. de B... parlât bas dans ce moment-là, j'ai pourtant bien entendu qu'il disoit à la marquise: «Madame, je vous le disois bien que cette Mlle Duportail n'étoit pas une fille honnête. Tout cela s'est découvert; les Duportail sont furieux; et, s'ils rencontrent ce M. de Faublas, ils lui feront un mauvais parti. Je suis sûr que le voyage de la demoiselle à Soissons et celui du père en Russie ne sont que des prétextes. Aussi ce père a bien mérité cela: il gêne horriblement son fils, et il laisse faire à sa fille tout ce qu'elle veut.» Voilà à peu près, continua le comte, ce que le marquis a dit. Faublas, vous êtes au fait, faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que tout cela signifie.»
Je contai à Rosambert comment le marquis avoit trouvé mon portefeuille dans un _mauvais lieu_, comment il avoit prouvé à sa femme que Mlle Duportail étoit une p....., comment la marquise s'étoit fait rendre mes lettres sur son ottomane, moi présent. Le comte donna un libre cours à sa gaieté et finit par me demander pourquoi je n'avois pas voulu être présenté à Mme de B... «Mon ami, lui répliquai-je, si j'étois follement épris de la marquise et qu'il n'y eût pas eu d'autres moyens de la voir que celui-là, je l'aurois employé; mais, puisque nous nous joignons facilement, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, puisque les rendez-vous ne nous manquent pas, pourquoi aurois-je encore été chercher des dangers sous un travestissement nouveau?--Quoi donc! cela auroit produit des scènes plaisantes! A votre place, la marquise n'auroit pas balancé.»
Après le spectacle, je suivis Rosambert à la loge de Mlle ***, qu'il connoissoit particulièrement. Une danseuse étoit avec la princesse. «Il est joli, dit celle-ci après m'avoir majestueusement toisé.--C'est l'Amour, répondit l'autre, ou c'est le chevalier de Faublas!» Je remerciai vivement l'honnête personne qui m'adressoit un compliment si flatteur. «Chevalier, me dit-elle, je vous ai entrevu quelque part, et depuis plusieurs mois j'entends parler de vous presque tous les jours. Vous pouvez être une très belle fille; mais, quant à moi, j'aime mieux un joli garçon.» Je fixai le comte: «Rosambert, il me paroît que vous m'aviez annoncé!» Rosambert me donna sa parole d'honneur que non. Cependant les deux dames se parloient à l'oreille; et Coralie (c'est le nom de la danseuse), Coralie rioit comme une folle.
Ai-je besoin de dire que déjà la partie carrée se décidoit; que nous soupâmes chez la déesse; que je ramenai la nymphe chez elle, et que j'y partageai son lit? Qui ne sait pas qu'à l'Opéra les divinités sont de bien foibles mortelles; que c'est le pays du monde où les passions se traitent le plus lestement; que c'est là surtout qu'une affaire de coeur commence et s'achève dans la même soirée?
Coralie n'étoit ni belle ni jolie; mais elle avoit la vivacité qui plaît, les grâces qui attirent: on écoutoit avec plaisir son petit jargon galant. Sur sa figure mutine régnoit la gaieté; son maintien, un peu _dévergondé_, provoquoit le désir. Au reste, grande et bien faite, belle main, joli pied, superbe peau! Coralie, d'ailleurs, possédoit si bien l'art des voluptés secrètes! elle épuisoit avec tant de discernement toutes les ressources du métier!... J'oubliai dans ses bras Justine et Mme de B...
Mais, par une singularité que je n'entreprendrai pas d'expliquer, l'image des vertus les plus pures vint, au sein du libertinage, se présenter à mon esprit troublé; et, ce qui n'est pas moins digne de remarque, je m'avisai de vouloir parler dans un de ces momens où l'homme le plus étourdi, exempt de toute distraction, ne laisse échapper que de très courts monosyllabes ou de longs soupirs étouffés. «Ah! Sophie!» m'écriai-je. J'aurois dû dire: «Ah! Coralie!...» «Sophie! répéta la nymphe sans se déranger; Sophie! vous la connoissez? Eh bien, c'est une sotte, une bégueule, une pécore, qui n'a jamais été jolie, qui est fanée, et à qui il est arrivé la semaine passée...» Elle ne put en dire davantage; mais, quoiqu'en parlant prodigieusement vite, elle avoit si bien employé son temps que je ne savois lequel admirer le plus, ou de l'étonnante agilité de ce corps si souple, ou de l'extrême volubilité de cette langue si déliée.
Il étoit dix heures du matin quand je quittai Coralie. Le baron, informé de mon absence, attendoit impatiemment mon retour. Il me fit souvenir, d'un ton sévère, qu'il m'avoit prié de ne jamais coucher ailleurs qu'à l'hôtel. Je montai chez moi; M. Person m'y attendoit. J'allois lui reprocher sa trahison, il me prévint: il m'observa qu'il étoit impossible que le baron ignorât cette échappée nocturne; qu'en pareil cas, le devoir d'un gouverneur étoit d'avertir un père, et que se laisser prévenir par le suisse ou par quelque autre domestique, c'eût été fort maladroitement découvrir notre intelligence. Je n'avois rien à répondre à de si bonnes raisons, et puis j'étois déjà occupé de toute autre chose. Jasmin venoit de me remettre une lettre qu'on lui avoit laissée depuis plus d'une heure. Je voyois avec surprise qu'elle étoit adressée à Mlle Duportail. Je décachetai promptement, et je lus:
_Quelqu'un qui part ce soir pour Versailles m'assure que Mlle Duportail n'est point à Soissons, et que sans doute elle se cache dans les environs de Paris. Si cela est, cette charmante enfant, qui doit se souvenir de moi, montera demain matin à cheval, avec son habit d'amazone, et viendra, suivie d'un seul domestique, couvert d'un habit bourgeois, me joindre, à huit heures précises, au bois de Boulogne, à la porte de Boulogne même. Je suis, s'il faut l'en croire, celui qu'elle aime encore, etc._
Le vicomte DE FLORVILLE.
«En effet, m'écriai-je, j'ai depuis longtemps parole avec le vicomte: allons, ce sera pour demain matin... Jasmin, tu vas venir avec moi.»
J'allai acheter un beau cabaret de porcelaine, et je chargeai Jasmin de le porter de ma part à Mlle Coralie, rue Meslay, porte Saint-Martin.
Au retour de mon domestique, je lui demandai ce qu'avoit dit Mlle Coralie: «Monsieur, elle m'a fait répéter plusieurs fois votre nom: «C'est bien de la part du chevalier de Faublas? Un jeune homme... tout jeune... qui a tout au plus dix-sept ans?--Mais, Mademoiselle, lui ai-je dit, est-ce que vous ne le connoissez pas?» Elle a répondu: «Si fait; mais il est bon de s'expliquer. Vous direz au chevalier de Faublas que je l'attends demain à souper.»
«Demain à souper, Jasmin! mais cela s'arrange assez mal: je passerai la journée avec le vicomte de Florville! Allons, n'importe, je ne veux pas désobliger Coralie.»
Jasmin me laissa, et je me livrai à mes réflexions: «O ma jolie cousine, que d'injures, que d'infidélités je te fais!... Des infidélités! mais non. J'offre à mes maîtresses un hommage impur, que ma vertueuse amante rejetteroit, qui profaneroit les charmes de Sophie... Mais... Mme de B...! Justine! Coralie en même temps! trois à la fois!... Eh bien, fussent-elles cent, qu'importe? ou plutôt mon excuse n'est-elle pas dans le nombre? Si Mme de B... étoit aimée, lui donnerois-je des rivales? La marquise m'occuperoit-elle, si j'avois un attachement sérieux pour Justine ou pour Coralie?... Non, non. Ces trois intrigues-là ne signifient rien,... ce ne sont que des goûts passagers,... c'est l'effervescence de la jeunesse... La marquise, il est vrai, me paroît beaucoup plus aimable que les deux autres; mais enfin il n'y a que ma jolie cousine qui m'inspire un amour pur et désintéressé... Oui, ma Sophie, ma chère Sophie, il est clair que je n'aime que toi!»
Le lendemain, Jasmin et moi, nous étions, à huit heures précises, à la porte de Boulogne! j'avois l'amazone angloise et le chapeau de castor blanc. Les passans s'arrêtoient pour me regarder. Les uns s'écrioient: «Voilà une jolie femme!--Cette Angloise se tient bien à cheval», disoient les autres; et mon petit amour-propre étoit flatté de ces exclamations fréquentes. Le vicomte de Florville ne se fit pas longtemps attendre; il montoit un très joli cheval, qu'il manioit avec plus de grâce que de vigueur. «Belle demoiselle, nous allons, si bon vous semble, déjeuner à Saint-Cloud.--Très volontiers, Monsieur; mais où descendrons-nous? dans une auberge?--Non, non, mon bon ami.--Comment, votre bon ami? oubliez-vous, Monsieur, que vous parlez à Mlle Duportail?--Oui, mon ami, je l'oubliois; et même je ne songeois pas que je suis aujourd'hui le vicomte de Florville... Moi, un jeune étourdi; et vous, une jeune folle! Faublas, ne trouvez-vous pas cela singulier?--Très singulier! Mais enfin vous voilà pour toute la journée le vicomte de Florville, et moi Mlle Duportail. Souvenons-nous-en bien. Celui des deux qui se trompera...--Donnera un baiser à l'autre.--J'y consens, Monsieur le vicomte.»
Quand nous arrivâmes à Saint-Cloud, nous nous devions mutuellement cinquante baisers au moins. A une portée de fusil du pont, le vicomte m'invita à mettre pied à terre. Nous entrâmes dans une maison, petite et jolie, où je ne vis personne. Il n'y avoit qu'un premier étage. L'appartement que le vicomte m'ouvrit me parut encore plus commode qu'élégant. «Pardon, Mademoiselle; mais il faut que je fasse mettre les chevaux à l'écurie.» Il remonta l'instant d'après et m'apprit qu'il avoit ordonné à Jasmin d'aller déjeuner de son côté et de revenir nous prendre dans une heure. Ensuite il me montra dans une armoire des viandes froides, quelque dessert et de bon vin. «Mademoiselle, nous ferons maigre chère; mais au moins nos gens ne nous troubleront pas.--Fort bien, Vicomte; commençons par payer nos amendes.--Fi donc! une demoiselle! que dites-vous là?... Moi! je veux d'abord manger un morceau.»
Le vicomte de Florville, un peu petite-maîtresse, suça un aileron. Mlle Duportail, fort mal élevée, mangea comme un clerc de procureur.
Ces amendes qu'il falloit acquitter me tracassoient. Je voulus donner un baiser au vicomte. «Mademoiselle, me dit-il, c'est à moi qu'appartient l'attaque.» Il me prit par la main, me fit quitter la table, et voulut m'embrasser. Je le repoussai vivement. «Monsieur, laissez-moi; vous êtes un impertinent!» Le vicomte, plus obstiné qu'entreprenant, sembloit vouloir ne dérober qu'un baiser, et rioit beaucoup de la résistance qu'on lui opposoit. Apparemment plus accoutumé à résister qu'à poursuivre, il déployoit dans l'attaque beaucoup d'adresse et peu de vigueur. Mlle Duportail, au contraire, renversant tous les usages reçus, mettoit dans la défense peu de grâce et beaucoup de force.