Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5
Part 4
Nous passâmes en Espagne, nous nous embarquâmes sur un vaisseau qui faisoit voile pour la Havane, d'où nous nous rendîmes à Philadelphie. Le congrès nous employa dans l'armée du général Washington. Pulauski, consumé d'un noir chagrin, exposoit sa vie comme un homme à qui elle étoit devenue insupportable; on le trouvoit toujours aux postes les plus dangereux: vers la fin de la quatrième campagne, il fut blessé à mes côtés. On l'emportoit dans sa tente. «Je sens que ma fin s'approche, me dit-il; il est donc vrai que je ne reverrai pas mon pays! Cruelle bizarrerie de la destinée! Pulauski tombe martyr de la liberté américaine, et les Polonois sont esclaves!... Mon ami, ma mort seroit affreuse, s'il ne me restoit un rayon d'espérance. Ah! puissé-je ne pas m'abuser!... Non, je ne m'abuse point, poursuivit-il d'une voix plus forte. Un Dieu consolateur offre à mes derniers regards l'avenir, l'heureux avenir qui s'approche: je vois l'une des premières nations du monde sortir d'un long sommeil et redemander à ses oppresseurs son honneur et ses droits antiques, ses droits sacrés, imprescriptibles, ceux de l'humanité. Je vois dans une immense capitale longtemps avilie, déshonorée par toutes les espèces de servitudes, une foule de soldats se montrer citoyens, et des milliers de citoyens devenir soldats. Sous leurs coups redoublés la Bastille s'écroule, le signal est donné d'une extrémité de l'empire à l'autre, le règne des tyrans est fini; un peuple voisin, quelquefois ennemi, mais toujours généreux, mais toujours digne juge des grandes actions, vient d'applaudir à ces efforts inattendus, couronnés d'un si prompt succès. Ah! puisse une estime réciproque commencer et affermir entre les deux peuples une inaltérable amitié! puisse cette horrible science de fourberies et de trahisons que les cours ont appelée _Politique_ ne pas apporter d'obstacle à cette fraternelle réunion! Nobles rivaux de talens et de philosophie, François, Anglois, laissez enfin et laissez pour jamais ces discordes sanglantes dont la fureur s'est trop souvent étendue sur les deux mondes; ne vous partagez plus l'empire de l'univers que par la force de vos exemples et l'ascendant de votre génie. Au lieu du cruel avantage d'épouvanter les nations et de les soumettre, disputez-vous la gloire plus solide d'éclairer leur ignorance et de briser leurs fers.
«Approche, ajouta Pulauski, regarde à quelques pas de nous, au milieu du carnage, parmi tant de guerriers fameux, un guerrier célèbre entre tous par son mâle courage, ses vertus vraiment républicaines et ses talens prématurés. C'est l'héritier d'un nom depuis longtemps illustre, mais qui n'avoit pas besoin de la gloire de ses aïeux pour illustrer son nom; c'est ce jeune La Fayette, déjà l'honneur de la France et l'effroi des tyrans: cependant il commence à peine ses immortels travaux. Envie son sort, Lovzinski! tâche d'imiter ses vertus, marche le plus près que tu pourras sur les pas d'un grand homme. Celui-ci, digne élève de Washington, sera bientôt le Washington de son pays. C'est à peu près dans le même temps, mon ami, c'est à cette mémorable époque de la régénération des peuples, que la justice éternelle doit ramener aussi pour nos concitoyens les jours de la vengeance et de la liberté. Alors, Lovzinski, en quelque lieu que tu sois, que ta haine se réveille! Tu combattis si glorieusement pour la Pologne! Que le souvenir de nos injures et de nos exploits échauffe ton courage! Que ton épée, tant de fois rougie du sang ennemi, se tourne encore contre les oppresseurs! Qu'ils frémissent en te reconnoissant! qu'ils tremblent en se rappelant Pulauski!... Ils nous ont ravi nos biens, ils ont assassiné ta femme, ils t'ont arraché ta fille, ils ont flétri mon nom!... Les barbares! ils se sont partagé nos provinces! Lovzinski, voilà ce qu'il ne faut jamais oublier. Quand nos persécuteurs ont été ceux de la patrie, la vengeance devient indispensable et sacrée. Tu dois aux Russes une haine éternelle, tu dois à ton pays la dernière goutte de ton sang.»
Il dit[4], il expira. La mort, en le frappant, m'enleva ma dernière consolation.
[4] Pulauski fut tué au siège de Savannah, en 1779.
Mon ami, j'ai combattu pour les États-Unis jusqu'à l'heureuse paix qui vient d'assurer leur indépendance. M. de C..., qui a longtemps servi en Amérique, dans le corps que commandoit le marquis de La Fayette[5], M. de C... m'a donné une lettre de recommandation pour le baron de Faublas. Celui-ci a pris à mon sort un intérêt si vif que bientôt nous nous sommes liés d'une étroite amitié. Je n'ai quitté sa province que pour venir m'établir à Paris, où je savois qu'il ne tarderoit pas à me suivre. Cependant mes soeurs ont rassemblé quelques foibles débris de ma fortune, jadis immense. Mes soeurs, instruites de mon arrivée ici et du nom que j'y ai pris, m'écrivent que dans quelques mois elles viendront consoler par leur présence l'infortuné Duportail.»
[5] Un jeune héros. J'ai compris fort aisément que Lovzinski me parloit du marquis de La Fayette.
* * * * *
Lovzinski resta comme abîmé dans ses réflexions douloureuses; enfin il me dit qu'il avoit mis en moi ses plus chères espérances; que le dessein de mon père étoit de me faire voyager l'année prochaine. J'interrompis M. Duportail pour l'assurer que je passerois quelques mois en Pologne, et que je ne négligerois rien pour me procurer quelques lumières sur le sort de Dorliska.
Il étoit tard quand je quittai M. Duportail; cependant mon premier soin, en rentrant à l'hôtel, fut d'appeler M. Person. Il accepta avec reconnoissance la bague que j'avois achetée le matin, et, sans se faire beaucoup presser, il m'avoua que, la veille, il avoit instruit Adélaïde de l'étrange visite que Mme de B... m'avoit rendue chez moi. «J'avois remarqué ce joli cavalier, me dit-il; et vous devez vous souvenir que je me trouvai sur l'escalier quand M. Duportail nomma la marquise de B...» Je priai M. Person d'être à l'avenir plus réservé: il me quitta en me renouvelant les assurances de son désintéressement et de sa discrétion.
Rosambert avoit donc raison! Sophie m'aimoit! une indiscrétion de M. Person avoit fait tout le mal. Sophie jalouse!... Mais comment l'apaiser? Comment dissiper ses alarmes? Comment la voir?... J'aurois pu me dispenser de me mettre au lit; l'inquiétude chassa le sommeil: toute la nuit je m'occupai de mes peines, des peines de Sophie. Il faut avouer cependant que je songeai quelquefois au vicomte de Florville; mais la marquise étoit si malheureuse! les momens que je donnai à son souvenir furent si courts! les idées qu'il me fit naître furent si différentes!... On seroit bien sévère si l'on ne m'excusoit pas.
Je ne savois encore quel parti prendre, quand le jour parut. Mon conseiller arriva enfin pour me déterminer. «M. Person a fait la faute, me dit Rosambert, c'est à lui de la réparer. Faites une lettre pour Mlle de Pontis; que le cher gouverneur s'en charge, et la remette à Mlle de Faublas, qui ne manquera pas de la porter à son adresse.» J'écrivis[6]. M. Person, devenu le plus complaisant des hommes, accepta sans difficulté la commission délicate que je confiois à son zèle. Il la fit assez promptement; il m'apporta une réponse de ma jolie cousine.
[6] Le lecteur a peut-être cru que j'allois lui donner, par ordre de date, le journal de ma correspondance amoureuse. Qu'il se rassure: de toutes les lettres que nous nous sommes écrites, il ne verra que celles dont la lecture est absolument nécessaire pour l'intelligence des faits.
Elle étoit courte; elle fut bientôt lue... Rosambert, sautez de joie, baisez ces deux lignes; écoutez:
_Vous dites que vous n'aimez pas la marquise; ah! si je pouvois en être sûre!_
Dans l'excès de ma joie, je sautai au cou de M. Person. «Vous êtes content de cette réponse? me dit-il; eh bien, j'ai encore une nouvelle plus heureuse à vous apprendre.--Dites, mon cher gouverneur, dites vite.--Monsieur, mademoiselle votre soeur m'a d'abord demandé de vos nouvelles avec beaucoup d'intérêt. Elle a rougi quand je l'ai priée de remettre votre lettre à Mlle de Pontis: «Monsieur Person, vous direz à mon frère que depuis hier Sophie, désolée, m'a tout conté; vous lui direz que maintenant je connois mieux que lui la maladie de sa cousine, et même que j'ai lu la recette en question. Je ne suis plus étonnée que le baron se soit fâché!... Monsieur, attendez un moment, je vais porter la lettre... C'est peut-être pousser la complaisance bien loin; mais mon frère se chagrine, ma bonne amie souffre, je n'examine que cela.» Elle est revenue quelques momens après avec ce billet. En me le donnant, elle m'a demandé, d'un air embarrassé, si l'on ne vous verroit pas. Je lui ai objecté l'expresse défense du baron. Elle m'a observé, en rougissant beaucoup, que Mme Munich se levoit rarement avant dix heures; que le baron ne se levoit jamais plus tôt; et qu'enfin la porte du couvent s'ouvroit à huit heures précises. «Eh bien, Mademoiselle, lui ai-je dit, demain matin monsieur votre frère...» Elle m'a interrompu: «Oui, demain matin, qu'il n'y manque pas.»
Que la journée s'écoula lentement! quelle mortelle nuit la suivit! Cent fois je fus tenté d'arrêter mon horloge et d'avancer mes montres! Enfin j'entendis sonner l'heure tant désirée. Je volai au couvent: Adélaïde vint au parloir, Sophie l'accompagnoit.
«Ah! ma soeur! ah! Mademoiselle!» Je joignis leurs jolies mains, que je baisai tour à tour. Sophie, trop émue, fut obligée de s'asseoir. «Vous nous avez donné bien du chagrin!» me dit-elle; et je vis ses yeux se remplir de larmes. Comment exprimer la douceur de celles que je versai! «Vous souffrez? me dit Adélaïde.--Non, ma soeur; jamais un moment plus heureux...--Mais ceux que vous passez avec la marquise? interrompit Sophie en tremblant.--Ma jolie cousine, ma chère Sophie, croyez-vous que je puisse l'aimer?--Pourquoi donc la voyez-vous si souvent?--Je ne la verrai plus, je vous promets que je ne la verrai plus.--Ah! si vous me trompez!...--Pourquoi donc te tromperoit-il, ma bonne amie? Puisqu'il t'aime, il est clair qu'il ne peut pas aimer cette Mme de B...--Adélaïde, tu ne sais donc pas...?--Si fait, je sais ce que c'est que la jalousie, tu me l'as dit hier; mais c'est un sentiment qui fait du mal et qui n'est pas raisonnable. Pourquoi mon frère te diroit-il qu'il t'aime, s'il ne t'aimoit pas?--Et pourquoi le dit-il à la marquise?--Sophie, je vous jure que je vous adorai le premier jour que je vous vis; vous seule m'avez fait éprouver ce sentiment tendre et respectueux qu'inspirent l'innocence et la beauté, cet amour véritable dont il faut brûler pour Sophie. C'est vous, c'est vous seule qui m'avez fait sentir que j'avois un coeur, et je n'aimerai jamais que vous.--Si vous saviez combien j'ai de plaisir à vous croire!»
Sophie se pencha sur le sein d'Adélaïde qu'elle embrassa. «Comme ton frère te ressemble! lui dit-elle: il a tes yeux, ton teint, ta bouche, ton front!» Elle l'embrassa une seconde fois. «En vérité, répondit Adélaïde d'un petit ton boudeur, autrefois vous m'aimiez pour moi; maintenant je crois que vous ne m'aimez plus qu'à cause de lui... Voilà donc ce qu'on appelle de l'amour! J'avoue que, si je le trouvai triste hier, il me paroît aujourd'hui bien séduisant... Mon frère, quand est-ce que vous épouserez ma bonne amie?--Le baron prétend que je suis trop jeune; mais, si mademoiselle le permet...--Pourquoi donc m'appelez-vous mademoiselle? ne suis-je plus votre jolie cousine?--Ah! jolie, plus jolie que jamais! plus que jolie! Si vous le permettez, j'irai parler à M. de Pontis; je lui dirai que j'adore sa fille, que sa fille m'a choisi; je lui dirai qu'il me donne ma femme, qu'il m'unisse à Sophie.--Mon père n'est point à Paris... Des affaires de famille... Je vous conterai tout cela: mais il faut que je vous quitte.--Quoi! déjà?--Oui, il faut que je rentre avant que Mme Munich se réveille.--Demain, j'aurai donc le bonheur!...--Demain! tous les jours...--Non, cela ne se peut pas. Non, cela ne se peut pas, répéta Adélaïde, on s'en apercevroit... Mon frère, une fois par semaine.--Oh! mais, répliqua Sophie, tu sais bien comme Mme Munich dort quand elle a bu, et elle boit souvent.--Quoi! ma jolie cousine, votre gouvernante...--Aime le vin et les liqueurs fortes; c'est une Allemande.--Eh bien, en ce cas, je puis venir ici...--Dans trois ou quatre jours, interrompit encore ma soeur; plus souvent ce seroit nous exposer...» Sophie soupira. «Hélas! oui, dit-elle, si l'on alloit nous séparer!... Adieu, mon cher cousin. (Elle s'éloignoit; elle revint.) Ah! je vous en prie, n'allez pas chez la marquise.--N'y allez pas, mon frère, me dit aussi Adélaïde; n'y allez pas, entendez-vous? et, si elle vient chez vous, renvoyez-la.»
Lecteurs septuagénaires et goutteux, c'est à vous que je m'adresse. La vieillesse et ses infirmités n'ont pas toujours roidi vos jambes et glacé vos coeurs. Il fut un temps où vous eûtes aussi vos rendez-vous; alors vous partiez plus légers, plus prompts que les vents, et vous reveniez de même. Vous ne l'avez pas oublié sans doute, et par conséquent vous jugez que mon père dormoit encore quand je rentrai chez moi.
Je ne m'occupai le reste de la journée que de mon bonheur; la nuit suivante fut aussi courte que la dernière m'avoit paru longue. Les songes les plus doux embellirent mon paisible sommeil; ils me montrèrent ma Sophie; et, ce qu'on croira difficilement peut-être, ils ne me montrèrent qu'elle.
* * * * *
Il étoit près de midi quand je sonnai Jasmin. «Tu ne m'as pas rendu réponse hier. Comment se porte Mme de B...?--Hier, Monsieur? vous ne m'avez pas dit d'y aller.--Comment! Jasmin, vous n'y avez pas été! vous savez qu'elle est malade!... Courez-y donc vite.»
Envoyer chez la marquise, ce n'étoit pas y aller, ce n'étoit pas manquer de parole à Sophie. D'ailleurs, il y a des devoirs de société qu'un galant homme ne peut se dispenser de remplir.
Jasmin revint une heure après: «Monsieur, Mlle Justine m'a dit que madame étoit plus mal, et qu'on craignoit que la fièvre ne se réglât.--On craint que la fièvre ne se règle; mais cela est donc sérieux?--Oui, Monsieur, Mlle Justine m'a dit tout bas de vous avertir, de sa part, que monsieur le marquis étoit parti ce matin pour Versailles, où il doit rester trois jours.--C'est bon, Jasmin, allez.»
La fièvre va se régler!... Pauvre vicomte de Florville!... Ce sont les propos du baron,... c'est mon ingratitude:... car au fond elle a à se plaindre de moi. Je l'ai trompée... Je n'avois qu'à lui dire que j'en aimois une autre... Elle va plus mal! Et si le danger devenoit encore plus grand! Si la marquise, à la fleur de son âge, périssoit consumée d'une maladie lente!... J'aurois éternellement sa mort à me reprocher!... Cette idée est insupportable... O ma Sophie, tu m'es bien chère! mais faut-il, à cause de toi, laisser la marquise mourir de chagrin?
J'appelai Jasmin: «Retourne à Justine, demande-lui si, dans l'absence du marquis, je ne pourrois pas voir Mme de B..., la calmer,... la consoler un peu? Jasmin, si cela se peut, tu t'informeras de l'heure,... de la porte par laquelle je dois entrer;... enfin tu arrangeras cela avec Justine.--Oui, Monsieur.--Va vite.»
Il ne tarda pas à revenir. Justine lui avoit dit qu'elle ne croyoit pas que madame fût en état de recevoir personne; qu'elle ne savoit pas si madame seroit bien aise de la visite de monsieur le chevalier; que, cependant, il n'y avoit qu'une scène à risquer. Je savois le chemin: ce soir, sur les neuf heures, je n'avois qu'à me glisser par la porte cochère, gagner promptement l'escalier dérobé, ouvrir la porte du boudoir avec la clef qu'elle donnoit. Au reste, si madame se fâchoit, Justine ne prenoit rien sur elle, et ce seroit mon affaire.
A neuf heures précises je frappai à l'hôtel du marquis. «Qui demandez-vous?» cria le suisse. Je répondis: «Justine», et je me coulai rapidement. Je trouvai Justine en sentinelle dans le boudoir: «Comment va-t-elle?--Bien doucement.--Elle est là, dans sa chambre à coucher?--Oh! mon Dieu, sûrement, et au lit.--Elle est alitée?--Oui, Monsieur.--Cet imbécile de Jasmin ne m'a pas dit cela. Est-elle seule? ses femmes...--Elle est seule, Monsieur; mais je n'ose vous annoncer», ajouta-t-elle en composant sa petite mine friponne. Je l'embrassai par distraction. «Tiens, vois-tu cette chienne d'ottomane-là? je ne l'oublierai de ma vie», et, toujours par distraction, je poussai Justine dessus. Elle parut véritablement effrayée. «Mon Dieu! madame va entendre, elle ne dort pas.» Effectivement la marquise, forçant sa voix un peu éteinte, demanda qui étoit là. Justine ouvrit la porte de la chambre à coucher: «Madame, c'est...» J'approchai du lit, je pris la belle main qui entr'ouvroit les rideaux: «C'est moi, c'est votre amant, qui, plein d'inquiétude...--Quoi! Monsieur, qui vous a ouvert la porte? qui vous a permis?...--J'ai cru que vous excuseriez...--Eh bien! Monsieur, que voulez-vous? insulter à ma douleur? redoubler mes chagrins? augmenter mon mal?--Je viens pour le calmer.--Le calmer! Monsieur, ferez-vous que je n'aie pas entendu ce que votre père a dit, que je n'aie pas lu ce que vous avez écrit? (La marquise fit quelques efforts pour me cacher ses larmes.)--Madame, devez-vous m'imputer les torts du baron? Et quant à la lettre...--Monsieur, je ne vous demande pas d'explication, je n'en veux pas.--Au moins, dites-moi si depuis hier vous vous sentez un peu mieux.--Plus mal, Monsieur, plus mal. Mais que vous importe? Quelle espèce d'intérêt prenez-vous à ce qui me touche?--Pouvez-vous le demander!--Sans doute j'ai tort; je dois être assez convaincue que vous ne m'aimez pas.--Ma chère maman!...--Laissez ce nom qui me rappelle mes fautes et mon bonheur, hélas! trop court; ce nom qui rappelle un enfant trop aimable et trop aimé! un enfant dont la fausse candeur me séduisit, dont les charmes peu communs égarèrent ma raison... Je me flattois qu'au moins sa tendresse étoit le prix de la mienne... Hélas! il me trahissoit froidement! Cruel! si jeune encore, vous possédez à ce point l'art de tromper!--Non, je ne vous trompe pas.--Allez, ingrat, allez aux pieds de votre Sophie vous faire un mérite de mes douleurs. Dites-lui que la marquise, indignement sacrifiée, gémit de vous avoir connu, et, pour qu'il ne manque rien à mon humiliation, allez trouver votre père, votre père qui ose me faire un crime de ma tendresse pour vous; apprenez-lui que son digne fils m'en a cruellement punie; mais, Faublas, souvenez-vous du moins, souvenez-vous toujours que cette femme qu'on vous a dite ardente, vive, emportée, uniquement dévorée de la soif du plaisir, que cette femme ne put résister au chagrin d'avoir été si cruellement traitée, et ne se consola jamais de vous avoir perdu.--Ma chère maman, pouvez-vous méconnoître le sentiment qui me ramène?--Oui, la pitié que vous ne pouvez refuser à mes peines! l'offensante pitié!--Non: l'amour, l'amour le plus vif.»
Je pris une de ses mains, qu'elle ne retira plus. On ne peut se figurer combien ses plaintes m'avoient ému, combien je souffrois de l'état où je la trouvois.
«Ah! me dit-elle, que vous connoissez bien ma foiblesse et ma crédulité! Allons, Faublas, asseyez-vous là. (Je me plaçai sur le bord de son lit.) Eh mais, si quelqu'un entroit! si l'on vous voyoit! Faites-moi le plaisir d'appeler Justine, elle est dans le boudoir... Petite, que ma porte soit fermée à tout le monde... Tu diras à mes femmes que je repose, et tu recommanderas bien dans l'antichambre qu'on ne laisse entrer personne... Mon ami, vous souperez ici.--De tout mon coeur.--Petite, demande une volaille... Tu leur diras que je suis assoupie, fatiguée; mais qu'avant de m'endormir je me sens quelque envie d'entamer une aile... Surtout je veux être tranquille. Toi, Justine, tu auras un appétit excessif: tu m'entends bien?--Oui, Madame, répliqua la soubrette en riant; oui, il faut ce soir que je mange comme deux.»
Dès que Justine fut sortie, je serrai la marquise dans mes bras, et, après avoir préludé par de petites caresses, je voulus pousser très loin mes entreprises. On m'opposa une résistance à laquelle je ne m'attendois pas, et Justine, qui apportoit un poulet, me força de suspendre l'attaque. La marquise ne voulut pas manger; moi, tout en dépeçant l'animal, je considérois l'appartement avec une attention que ma belle maîtresse remarqua. «Mais que regarde-t-il donc ainsi?--Cet appartement que je reconnois avec plaisir, il me semble que c'est ici...» La marquise me comprit: «Oui, c'est ici que la figure de Mlle Duportail m'a joué un vilain tour.--Pourquoi vilain?--Pourquoi? parce que Faublas est un trompeur.--Ah! vous allez recommencer la querelle! En vérité, maman, vous êtes ce soir bien singulière. Vous voulez qu'on dispute, et vous ne voulez pas qu'on se raccommode.--Justement, Monsieur le libertin et l'ingrat; vous avez de bonnes raisons, vous, pour vouloir tout le contraire: c'est au raccommodement que vous visez, et vous esquivez la dispute. Au reste, puisque nous en sommes là-dessus, demandez au baron s'il ne faut pas...--Quoi! maman, il se pourroit que ce que mon père a dit...? Ce seroit là ce qui empêcheroit...?--Que ce soit cela ou autre chose, toujours est-il certain, Monsieur le conquérant, que ce soir il n'y aura pas entre nous de raccommodement dans ce sens-là!--Ah! ma petite maman, c'est précisément dans ce sens-là qu'il y en aura.--Je vous assure que non.--Je vous proteste que si.»
L'air déterminé dont j'affirmois parut effrayer la marquise: je la vis s'arranger de la manière qu'elle jugea la plus propre à me contrarier. «Oui, oui, faites vos dispositions; mais, dès que j'aurai soupé, quand Justine ne sera plus là, vous verrez!--Justine ne s'en ira pas... Petite, ne quitte pas mon appartement... Chevalier, asseyez-vous ici,... un peu plus près de nous... Là, bien, j'ai quelque chose à vous dire.»
Elle passa un bras derrière moi, appuya sa tête sur mon épaule; et, après m'avoir donné un baiser: «Faublas, m'aimez-vous? dit-elle en baissant la voix.--Maman, n'en doutez plus.--Je vous en demande une preuve.--Quoi donc? m'écriai-je avec inquiétude.--De ne pas insister ce soir sur le raccommodement...--Pourquoi cela?--Mon ami, j'ai la fièvre, vous la gagneriez.--Eh bien! qu'importe?--Qu'importe! répéta-t-elle en m'embrassant; j'aime cette réponse-là: que n'est-elle aussi sage qu'elle me paroît flatteuse!... Mon bon ami, mon cher Faublas, je ne veux pas d'un bonheur qui vous coûteroit votre santé! Quelle femme assez peu délicate pourroit acheter à ce prix quelques instans rapides d'une jouissance d'autant moins douce qu'elle est plus répétée? Quelle femme assez aveugle, assez insensible, pourroit, en se donnant à toi, ne céder qu'à l'attrait du plaisir? Qui! moi! j'énerverois tes forces! j'épuiserois ta jeunesse! j'altérerois un des plus beaux ouvrages de la nature! je détruirois un de ses chefs-d'oeuvre les plus séduisans! Non, mon cher Faublas, non. Pour t'épargner des regrets, je combattrai tes désirs et ma propre foiblesse; dans tous les temps tu me trouveras prête à m'immoler pour ton bonheur; et, loin de te préparer des jours tristes ou douloureux, je donnerai, s'il le faut, ma vie, pour prolonger, pour embellir la tienne. O des amans le plus aimable et le plus aimé! ce n'est pas pour moi seulement que je te chéris; va, quoi qu'on en puisse dire, c'est toi, c'est toi-même que j'adore en toi... Mon bon ami, promets-moi de ne pas insister ce soir... Je renverrai Justine; tu seras là, je te verrai, je t'entendrai, je m'endormirai peut-être sur ton sein; je serai trop heureuse... Mon bon ami, donne-moi ta parole d'honneur... Chevalier, répondez-moi donc... Mais voyez comme il réfléchit pour une chose si simple!»