Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5
Part 3
Cependant le péril auquel le roi venoit de me dérober si généreusement alloit renaître à chaque instant pour moi. Il étoit plus que probable qu'un grand nombre de courriers expédiés de Varsovie répandoient de tous côtés l'étonnante nouvelle de l'enlèvement du monarque. Déjà sans doute on poursuivoit chaudement les ravisseurs; mon équipage remarquable pouvoit me trahir dans ma fuite; et, si je retombois entre les mains des Russes mieux instruits, tous les efforts du roi ne pourroient me sauver. En supposant que Pulauski eût obtenu tout le succès qu'il se promettoit, il devoit être encore éloigné; dix lieues au moins me restoient à faire, et mon cheval étoit rendu. J'essayai de le pousser: il n'eut pas couru cinq cents pas qu'il creva sous moi. Un cavalier bien monté passoit dans ce moment sur la route; il vit tomber l'animal, et, croyant pouvoir s'amuser aux dépens d'un pauvre paysan, il me dit: «Mon ami, je t'avertis que ton bon cheval ne vaut plus rien.» Piqué de la bouffonnerie, je résolus aussitôt de punir le railleur et d'assurer ma fuite en même temps. Je lui présentai brusquement un de mes pistolets, je le forçai de me livrer sa monture; et je vous avouerai même que, pressé par la circonstance, je le dépouillai d'un bon manteau, aussi ample que léger, sous lequel je cachai mes habits grossiers, qui m'auroient pu faire reconnoître. Je jetai ma bourse pleine d'or aux pieds du voyageur démonté, et je m'éloignai de toute la vitesse de mon nouveau cheval.
Il étoit frais, vigoureux; je fis douze lieues d'une traite; enfin je crus entendre le bruit du canon, je conjecturai que mon beau-père n'étoit pas loin et combattoit les Russes. Je ne m'étois pas trompé; j'arrivai sur le champ de bataille au moment où l'un de nos régimens lâchoit pied. Je me fis reconnoître des fuyards; et, les ayant ralliés derrière une colline prochaine, je vins prendre en flanc les ennemis, auxquels Pulauski faisoit face avec le reste des troupes. Nous chargeâmes si à propos et avec tant de vigueur que les Russes furent enfoncés, après un grand carnage des leurs. Pulauski daigna m'attribuer l'honneur de leur défaite. «Ah! me dit-il en m'embrassant, après avoir entendu les détails de mon expédition, si tes quarante hommes t'avoient égalé en courage, le roi seroit à présent dans mon camp! Mais le Ciel ne l'a pas voulu: je lui rends grâces de ce qu'au moins il t'a conservé pour nous; je te rends grâces du service important que tu m'as rendu; sans toi Kaluvski assassinoit le monarque, et mon nom étoit couvert d'un opprobre éternel. J'aurois pu, ajouta-t-il, m'avancer encore l'espace de deux milles; mais j'ai mieux aimé asseoir mon camp dans cette position respectable. Hier, sur ma route, j'ai surpris et taillé en pièces un parti russe; j'ai battu ce matin deux de leurs détachemens; un autre corps considérable, ayant recueilli les débris de ceux-là, a profité des ténèbres pour m'attaquer. Mes soldats, fatigués d'une longue marche et de trois combats consécutifs, commençoient à plier: la victoire est rentrée avec toi dans mon camp. Retranchons-nous ici, attendons-y l'armée russe, et combattons jusqu'au dernier soupir.»
Cependant le camp retentissoit de cris d'allégresse; nos soldats victorieux mêloient mes louanges à celles de Pulauski. Au bruit de mon nom que mille voix répétoient, Lodoïska accourut à la tente de son père. Elle me prouva l'excès de sa tendresse par l'excès de sa joie: il fallut recommencer le récit des dangers que j'avois courus. Elle ne put, sans répandre des larmes, apprendre la rare générosité du monarque. «Qu'il est grand! s'écria-t-elle avec transport; qu'il est digne d'être roi, celui qui t'a pardonné! Que de pleurs il épargne à l'épouse que tu délaissois, à l'amante que tu ne craignois pas de sacrifier! Cruel! n'est-ce donc pas assez des dangers auxquels tu t'exposes chaque jour?...» Pulauski interrompit durement sa fille: «Femme indiscrète et foible! est-ce devant moi qu'on ose tenir de pareils discours?--Hélas! répondit-elle, faudra-t-il que je tremble sans cesse pour les jours d'un père et d'un époux?» Lodoïska m'adressoit ainsi ses plaintes touchantes, et soupiroit après un avenir meilleur, tandis que la fortune nous préparoit les plus affreux revers.
Nos Cosaques venoient de tous côtés nous avertir que l'armée russe approchoit. Pulauski comptoit qu'il seroit attaqué au point du jour, il ne le fut pas; mais au milieu de la nuit suivante on vint m'annoncer que les Russes se préparoient à forcer nos retranchemens. Pulauski, toujours prêt, les défendoit déjà: il fit, dans cette funeste nuit, tout ce qu'on pouvoit attendre de son expérience et de sa valeur. Nous repoussâmes les assaillans cinq fois; mais ils revenoient sans cesse à la charge avec des troupes fraîches, et leur dernière attaque fut si bien concertée qu'ils pénétrèrent dans le camp par trois endroits en même temps. Zaramba fut tué à mes côtés; une foule de noblesse périt dans cette action sanglante: les ennemis ne faisoient point de quartier. Furieux de voir périr tous mes amis, je voulois me jeter dans les bataillons russes. «Insensé! me dit Pulauski, quelle aveugle fureur t'égare? Mon armée est entièrement détruite; mais mon courage me reste. Pourquoi mourir inutilement ici? Viens: je veux te conduire dans des climats où nous pourrons susciter aux Russes de nouveaux ennemis. Vivons, puisque nous pouvons encore servir notre pays; sauvons-nous, sauvons Lodoïska.» Lodoïska! j'allois l'abandonner! Nous courûmes à sa tente, il étoit encore temps: nous l'enlevâmes, nous nous enfonçâmes dans les bois voisins.
Après y avoir erré le reste de la nuit et une partie de la matinée, nous nous hasardâmes d'en sortir et de nous présenter à la porte d'un château que nous crûmes reconnoître. C'étoit en effet celui d'un gentilhomme nommé Micislas, qui avoit servi quelque temps dans notre armée. Micislas nous reconnut et nous offrit un asile qu'il nous conseilla de n'accepter que pour quelques heures. Il nous dit qu'une nouvelle bien étonnante s'étoit répandue la veille, et paroissoit se confirmer; qu'on avoit osé enlever le roi dans Varsovie même; que les Russes avoient poursuivi les ravisseurs et ramené le monarque dans sa capitale; et qu'enfin il étoit question de mettre à prix la tête de Pulauski, soupçonné d'être l'auteur de la conjuration. «Croyez-moi, ajouta-t-il, que vous ayez, ou non, trempé dans ce complot hardi, fuyez, laissez ici vos uniformes, qui vous trahiroient, je vais vous faire donner des habits moins remarquables; et, quant à Lodoïska, je me charge de la conduire moi-même au lieu que vous aurez choisi pour sa retraite.»
Lodoïska interrompit Micislas. «Le lieu de ma retraite, ce sera celui de leur fuite; je les accompagnerai partout.» Pulauski représenta à sa fille qu'elle ne pourroit supporter les fatigues d'une longue route, et que d'ailleurs nous serions exposés à des dangers toujours renaissans. «Plus le péril est grand, lui répliqua-t-elle, plus je dois le partager avec vous. Vous m'avez répété cent fois que la fille de Pulauski ne devoit pas être une femme ordinaire; depuis huit ans je n'ai vécu qu'au milieu des alarmes, je n'ai vu que des scènes de carnage et d'horreur: la mort m'environnoit de toutes parts, elle me menaçoit à chaque instant, vous ne me permettiez pas de la braver à vos côtés; mais la vie de Lodoïska ne tenoit-elle pas à celle de son père? Lovzinski, le coup qui t'auroit frappé n'auroit-il pas entraîné ton amante au tombeau? et depuis quand ne suis-je plus digne...» J'interrompis Lodoïska, je me joignis à son père pour lui détailler les raisons qui nous déterminoient à la laisser en Pologne; elle m'écoutoit avec impatience. «Ingrat! s'écria-t-elle, vous partirez sans moi!--Oui, répliqua Pulauski, vous resterez avec les soeurs de Lovzinski, et je lui défends...» Sa fille, hors d'elle-même, ne le laissa pas achever: «Mon père, je connois vos droits, je les respecte, ils me seront toujours sacrés; mais vous n'avez pas celui d'enlever une femme à son époux!... Ah! pardon! je vous offense, je m'égare, mais plaignez ma douleur,... excusez mon désespoir... Mon père! Lovzinski! écoutez-moi tous deux: je veux vous accompagner partout... Partout, oui, je vous suivrai, cruels, je vous suivrai malgré vous! Lovzinski, si ton épouse a perdu tous les droits qu'elle eut sur ton coeur, ressouviens-toi du moins de ton amante. Rappelle-toi cette nuit effrayante où j'allois périr dans les flammes, ce moment terrible où tu montas dans la tour embrasée en criant: «Vivre ou mourir avec Lodoïska!» Eh bien! ce que tu sentois alors, je l'éprouve aujourd'hui! Je ne connois pas de plus grand malheur que celui d'être séparée de vous; je dis à mon tour: «Vivre ou mourir avec mon père et mon époux!» Malheureuse! que deviendrai-je si vous me quittez? Réduite à vous pleurer tous deux, où trouverai-je des adoucissemens à ma peine? Mes enfans me consoleront-ils? Hélas! en deux ans la mort m'en a enlevé quatre; les Russes, aussi impitoyables qu'elle, m'ont arraché le dernier! je n'ai plus que vous dans le monde, et vous voulez m'abandonner! O mon père! ô mon époux! que deux noms si chers ne vous trouvent pas insensibles! ayez pitié de Lodoïska!»
Ses sanglots lui coupèrent la parole. Micislas pleuroit, mon âme étoit déchirée. «Tu le veux, ma fille? eh bien, j'y consens, dit Pulauski; mais veuille le Ciel ne pas me punir de ma complaisance!» Lodoïska nous embrassa tous deux avec autant de joie que si nos malheurs avoient été finis. Je laissai à Micislas deux lettres qu'il se chargea de remettre. L'une étoit adressée à mes soeurs, et l'autre à Boleslas. Je leur disois adieu, je leur recommandois de ne rien négliger pour retrouver ma chère Dorliska. Il fallut déguiser ma femme: elle prit des habits d'homme; nous échangeâmes les nôtres, nous employâmes tous les moyens connus pour nous défigurer en apparence. Ainsi travestis, armés de nos sabres et de nos pistolets, chargés d'une somme assez considérable en or, de quelques bijoux, et de tous les diamans de Lodoïska, nous prîmes congé de Micislas, et nous nous hâtâmes de regagner les bois.
Pulauski nous communiqua le dessein qu'il avoit formé de se réfugier en Turquie. Il espéroit obtenir du service dans les armées du Grand-Seigneur, qui, depuis deux ans, soutenoit contre la Russie une guerre malheureuse. Lodoïska ne parut point effrayée du long trajet que nous avions à faire; comme elle ne pouvoit être ni reconnue ni recherchée, elle se chargea du soin d'aller à la découverte et de nous apporter nos provisions. Dès que le jour paroissoit, nous nous retirions dans les bois; cachés dans des troncs d'arbres ou dans des touffes d'épines, nous attendions le retour de la nuit pour continuer notre marche. C'est ainsi que, pendant plusieurs jours, nous échappâmes aux recherches des Russes, qui nous poursuivoient vivement.
Un soir que Lodoïska, toujours déguisée en paysan, revenoit d'un hameau voisin, où elle avoit été acheter des vivres qu'elle nous apportoit, deux maraudeurs russes l'attaquèrent à l'entrée de la forêt dans laquelle nous nous étions cachés. Après l'avoir volée, ils se préparèrent à la dépouiller. Aux cris qu'elle poussa, nous sortîmes de notre retraite: les deux brigands se sauvèrent dès qu'ils nous virent; mais nous craignîmes qu'ils ne racontassent leur aventure au corps dont ils faisoient partie, et que, cette rencontre singulière ayant excité les soupçons, on ne vînt nous arracher de nos asiles. Nous résolûmes de changer de route; et, pour qu'on ne pût soupçonner celle que nous avions prise, il fut décidé qu'au lieu de nous avancer directement sur les frontières de la Turquie, nous gagnerions, par un long détour, la Polésie, ensuite la Crimée, d'où nous passerions à Constantinople.
Après les marches les plus pénibles, nous entrâmes dans la Polésie. Pulauski pleura en quittant son pays. «Au moins, s'écria-t-il douloureusement, je l'ai servi de tout mon pouvoir, et je ne le quitte que pour le servir encore!»
Tant de fatigues avoient épuisé les forces de Lodoïska. Arrivés à Novogorod, nous nous y arrêtâmes à cause d'elle. Notre dessein étoit de l'y laisser reposer quelques jours; mais les gens du pays, que nous questionnâmes sans affectation, nous dirent que des troupes parcouroient les environs pour arrêter un certain Pulauski qui avoit fait enlever le roi de Pologne. Justement alarmés, nous ne restâmes que quelques heures dans cette ville, où nous achetâmes des chevaux. Nous passâmes la Desna au-dessus de Czernicove, et, suivant les bords de la Sula, nous la traversâmes à Perevoloczna, où nous apprîmes que Pulauski, reconnu à Novogorod, n'avoit été manqué que de quelques heures à Nézin, et qu'il étoit suivi de près. Il fallut fuir et changer encore de route: nous nous enfonçâmes dans les immenses forêts qui couvrent le pays entre la Sula et la Sem.
Nous vîmes une caverne, dans laquelle nous voulûmes nous établir; un ours nous disputa l'entrée de cet asile aussi affreux que solitaire: nous le tuâmes, nous mangeâmes ses petits. Pulauski étoit blessé; Lodoïska, épuisée, se soutenoit à peine; le froid étoit déjà rigoureux. Poursuivis par les Russes dans les endroits habités, menacés par les animaux féroces dans ce vaste désert, sans autres armes que nos épées, bientôt réduits à manger nos chevaux, qu'allions-nous devenir? Le danger de mon beau-père et de ma femme étoit si pressant qu'aucun autre ne m'effraya plus. Je résolus de leur procurer, à quelque prix que ce fût, le secours qu'exigeoit leur situation, plus déplorable encore que la mienne; et, les quittant tous deux, en leur promettant de venir bientôt les rejoindre, j'emportai une partie des diamans de Lodoïska, et je suivis les bords du Varsklo. Vous remarquerez, mon cher Faublas, qu'un voyageur égaré dans ces vastes contrées, réduit à y errer sans boussole et sans guide, est obligé de suivre les rivières, parce que c'est sur leurs bords que se rencontrent plus communément les habitations. Il m'importoit de gagner le plus tôt possible une ville marchande; je suivis donc les bords du Varsklo, et, marchant jour et nuit, je me trouvai à Pultava à la fin de la quatrième journée. Je me fis passer dans cette ville pour un marchand de Bielgorod: je sus qu'on y cherchoit Pulauski, que l'impératrice de Russie avoit envoyé son signalement de tous les côtés, avec ordre de le saisir mort ou vif partout où on le trouveroit. Je me hâtai de vendre mes diamans, d'acheter de la poudre, des armes, des provisions de toute espèce, différens outils, des meubles grossiers mais nécessaires, tout ce que je jugeai le plus propre à adoucir notre misère: je chargeai tout cela sur un chariot attelé de quatre chevaux, dont je fus l'unique conducteur. Mon retour fut aussi difficile que fatigant; huit jours entiers se passèrent avant que j'arrivasse à la forêt.
C'étoit là que se terminoit mon voyage pénible et dangereux: j'allois secourir mon beau-père et ma femme, j'allois revoir ce que j'avois de plus cher au monde; et cependant, mon cher Faublas, je ne pus me livrer à la joie. Vos philosophes ne croient point aux pressentimens... Mon ami, je vous assure que j'éprouvois une inquiétude involontaire; mon âme étoit consternée; je ne sais quoi sembloit m'avertir que je touchois au moment le plus douloureux de ma vie.
J'avois, en partant, placé par intervalles des cailloux pour reconnoître ma route, je ne les trouvai plus; j'avois enlevé avec mon sabre quelques parties de l'écorce de plusieurs arbres, que je ne pus reconnoître. J'entrai dans la forêt, je criai de toutes mes forces, je tirai de temps en temps des coups de fusil: personne ne me répondit. Je n'osois m'engager trop avant de peur de me perdre; je n'osois m'éloigner beaucoup de mon chariot, si nécessaire à Pulauski, à sa fille, à moi-même.
La nuit, qui survint, m'obligea de cesser mes recherches; je passai celle-là comme les précédentes. Enveloppé de mon manteau, je me couchai sous ma charrette, que j'eus soin d'entourer de mes gros meubles, dont je me faisois ainsi un rempart contre les bêtes féroces. Je ne pus dormir, le froid se faisoit vivement sentir, la neige tomboit en abondance; au point du jour la terre en étoit couverte. Je ressentis alors un mortel découragement: mes cailloux, qui auroient pu m'indiquer ma route, étoient tous enterrés; il paroissoit impossible que je retrouvasse mon beau-père et ma femme.
Le cheval qui leur restoit à mon départ les avoit-il nourris jusqu'alors? La faim, l'horrible faim, ne les avoit-elle pas forcés à sortir de leur retraite? Étoient-ils encore dans ces affreux déserts? S'ils n'y étoient plus, où pourrois-je les trouver? où traînerois-je sans eux ma misérable vie?... Mais pouvois-je croire que Pulauski eût abandonné son gendre, que Lodoïska eût consenti à se séparer de son époux? Non, sans doute. Ils étoient donc dans cette affreuse solitude, et, si je les abandonnois, ils alloient y mourir de faim et de froid! Cette réflexion désespérante me détermina; je n'examinai plus si, en m'éloignant beaucoup de mon chariot, je ne courois pas le danger de ne pouvoir plus le retrouver. Porter quelque secours à mon beau-père et à ma femme, voilà ce qui pressoit le plus.
Je pris mon fusil et de la poudre, je chargeai des provisions sur un de mes chevaux: je m'engageai dans la forêt beaucoup plus avant que la veille; je criai de toutes mes forces; je fis avec mon fusil de fréquentes décharges... Le plus morne silence régnoit autour de moi!
Je me trouvois dans un endroit de la forêt très épais, il n'y avoit plus de passage pour mon cheval; je l'attachai à un arbre, et, mon désespoir l'emportant sur toute autre considération, je m'avançai toujours avec mon fusil et une partie de mes provisions. J'errai plus de deux heures encore, et mon inquiétude ne faisoit que redoubler, lorsqu'enfin j'aperçus des pas humains empreints sur la neige.
L'espérance me rendit des forces; je suivis des traces toutes fraîches. Bientôt je vis Pulauski à peu près nu, exténué par la faim, presque méconnoissable à mes propres yeux. Il faisoit des efforts pour se traîner vers moi et pour répondre à mes cris. Dès que je l'eus joint, il se jeta avec avidité sur les alimens que je lui offris, et les dévora. Je lui demandai où étoit Lodoïska. «Hélas! me dit-il, tu vas la voir!» Le ton dont il prononça ces paroles me fit trembler. J'arrivai à la caverne, trop préparé au funeste spectacle qui m'y attendoit. Lodoïska, enveloppée de ses habits, couverte de ceux de son père, étoit étendue sur un lit de feuilles à moitié pourries. Elle souleva avec effort sa tête appesantie; et, refusant les alimens que je lui offrois: «Je n'ai pas faim, me dit-elle, la mort de mes enfans, la perte de Dorliska, nos marches si longues, si pénibles, vos dangers toujours renaissans, voilà ce qui m'a tuée. Je n'ai pu résister à la fatigue et au chagrin... Mon ami, je suis mourante... J'ai entendu ta voix, mon âme s'est arrêtée... Je te revois! Lodoïska devoit mourir dans les bras de l'époux qu'elle adore! Secours mon père... Qu'il vive!... Vivez tous deux, consolez-vous, oubliez-moi... Cherchez partout ma chère...» Elle ne put prononcer le nom de sa fille: elle expira. Son père lui creusa un tombeau à quelques pas de la caverne; je vis la terre engloutir tout ce que j'aimois!... Quel moment!... Pulauski veilla sur mon désespoir: il me força de survivre à Lodoïska.»
* * * * *
Lovzinski voulut continuer: ses sanglots l'interrompirent. Il me demanda un moment, passa dans un cabinet voisin, et ne tarda pas à rentrer, une miniature à la main. «Voilà, me dit-il, le portrait de ma petite Dorliska; voyez comme elle étoit déjà belle! Dans ses traits à peine développés je reconnois tous les traits de sa mère... Ah! si du moins...» J'interrompis Lovzinski. «La charmante figure! m'écriai-je: elle ressemble à ma jolie cousine!--Voilà bien le propos d'un amant! répondit-il: l'objet qu'il adore, il le voit partout!... Ah! mon ami, si du moins Dorliska m'étoit rendue! Mais, depuis douze ans qu'on la cherche inutilement, je ne dois plus l'espérer.»
Ses yeux se remplissoient encore de larmes, qu'il s'efforça de retenir; il reprit, d'un ton pénétré, l'histoire de ses malheurs.
* * * * *
«Pulauski, que son courage n'abandonnoit jamais, et dont les forces s'étoient ranimées, m'obligea de m'occuper avec lui du soin de notre subsistance. En suivant sur la neige l'empreinte de mes propres pas, nous arrivâmes au lieu où j'avois laissé mon chariot, que nous déchargeâmes aussitôt, et que nous brûlâmes ensuite, pour ôter à nos ennemis le plus léger indice de notre retraite. A l'aide de nos chevaux, pour lesquels nous trouvâmes un passage en faisant plusieurs détours, nous parvînmes à transporter dans notre caverne nos meubles et nos provisions, qu'il falloit ménager si nous voulions rester longtemps dans cette solitude. Nous tuâmes nos chevaux, que nous ne pouvions nourrir. Nous vécûmes de leur chair, que la rigueur de la saison conserva pendant quelques jours: elle se corrompit enfin, et, notre chasse ne nous procurant que des secours insuffisans, il fallut entamer nos provisions, qui se trouvèrent, au bout de trois mois, entièrement consommées.
Quelques pièces d'or et la plus grande partie des diamans de Lodoïska nous restoient encore. Ferois-je un second voyage à Pultava, ou bien nous hasarderions-nous à quitter notre retraite? Nous avions déjà si cruellement souffert dans cette solitude que nous prîmes le dernier parti.
Nous sortîmes de la forêt, nous passâmes la Sem près de Rylks, nous achetâmes un bateau, et, déguisés en pêcheurs, nous descendîmes la Sem, nous entrâmes dans la Desna. Notre bateau fut visité à Czernicove: la misère avoit tellement défiguré Pulauski qu'il étoit impossible de le reconnoître. Nous entrâmes dans le Dniéper; nous traversâmes Kiove à Drylow. Là, nous fûmes obligés de recevoir dans notre bateau et de passer à l'autre bord des soldats russes qui alloient joindre une petite armée employée contre Pugatchew. Nous apprîmes à Zaporiskaia la prise de Bender et d'Oczakow, la conquête de la Crimée, la défaite et la mort du visir Oglou. Pulauski, désespéré, vouloit traverser les vastes contrées qui le séparoient de Pugatchew, et se joindre à cet ennemi des Russes; mais nos fatigues nous forcèrent de rester à Zaporiskaia. La paix, qui fut conclue bientôt après entre la Porte et la Russie, nous laissa les moyens d'entrer en Turquie.
Nous traversâmes à pied, et toujours déguisés, le Bondsiac, une partie de la Moldavie, de la Valachie; et, après des fatigues inouïes, nous arrivâmes à Andrinople. On nous arrêta; on nous accusa devant le cadi d'avoir voulu vendre sur notre route des diamans que nous avions apparemment volés: les mauvais habits dont nous étions couverts avoient donné lieu à ce soupçon. Pulauski se découvrit au cadi, qui nous envoya sous sûre garde à Constantinople.
Nous fûmes admis à l'audience du Grand-Seigneur. Il nous fit donner un logement, et nous assigna sur son trésor un honnête revenu. Alors j'écrivis à mes soeurs et à Boleslas: nous apprîmes par leurs réponses que les biens de Pulauski étoient saisis; qu'il étoit dégradé et condamné à perdre la tête. Mon beau-père fut consterné: il s'indigna qu'on l'eût accusé d'un régicide; il écrivit pour sa justification. Toujours dévoré de l'amour de son pays, toujours guidé par la haine mortelle qu'il avoit jurée à ses ennemis, il ne cessa, pendant quatre ans que nous restâmes en Turquie, d'y intriguer pour que la Porte déclarât la guerre à la Russie. En 1774, il reçut avec des transports de rage la nouvelle de la triple invasion[3] qui enlevoit à la république le tiers de ses possessions. Ce fut au printemps de 1776 que les insurgens se décidèrent à soutenir par les armes leurs droits violés. «Mon pays a perdu sa liberté, me dit Pulauski; ah! du moins, combattons pour celle d'un peuple nouveau!»
[3] Démembrement de la Pologne fait par l'impératrice de Russie, l'Empereur et le roi de Prusse.