Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5

Part 15

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Derneval avoit prévu que nos deux amies auroient trop de peine à escalader le mur avec des échelles de cordes, il s'étoit pourvu de deux courtes échelles de bois. Dorothée, depuis longtemps préparée à son enlèvement, fut bientôt dans la rue; mais Sophie seroit tombée vingt fois si je ne l'avois suivie de près. Arrivée à la chaise de poste, elle voulut m'y voir monter le premier. «Mais, Sophie, l'honneur m'appelle!--L'honneur! eh! ne vous ai-je pas sacrifié le mien? Ingrat que vous êtes! je ne vous quitte point, vous ne vous battrez pas! je ne veux pas que vous vous battiez!»

Voilà ce qu'elle me disoit, quand j'entendis sonner cinq heures. Jamais situation ne fut plus cruelle que la mienne! Dans mon désespoir, je tire mon épée pour m'en frapper. Derneval m'arrête. Sophie, tremblante, s'écrie: «Eh bien! je vous obéis, je pars!» Tandis qu'on la place près de Dorothée, je dis à Derneval: «Il est cinq heures: s'il faut que je m'en aille à pied, j'arrive trop tard, je suis déshonoré. Je vais démonter un de vos trois hommes; qu'il se rende le plus vite qu'il pourra à l'hôtel, où je vais passer pour ordonner qu'on lui donne le cheval que sans doute on a préparé pour moi.» Sophie, presque mourante, se penche à la portière. «Mon ami, me dit-elle; ah! du moins, menez-moi sur le champ de bataille.--Mes chers amis! ma Sophie! dans deux heures je vous rejoins.--Barbare! cher amant, cher époux, songe à toi, défends ma vie!»

Je vis partir la chaise de poste, et je gagnai au grand galop la rue de l'Université. Jasmin m'attendait à la porte de l'hôtel: «Hâtez-vous, mon cher maître, hâtez-vous. Monsieur le baron vous a fait chercher de tous les côtés; désespéré de votre absence, il s'est fait seller un cheval, il a pris son épée; je crains bien qu'il ne soit allé se battre pour vous.--Ah! mon Dieu!»

Je partis ventre à terre; Jasmin galopoit sur mes pas: «Monsieur, vous ne prenez donc pas votre bon coureur?--Va-t'en au diable,... retourne à l'hôtel, un homme va venir te demander un cheval, donne-lui le mien.»

Je poussai si vigoureusement celui que je montois qu'en peu de temps je découvris la _Porte Maillot_. Bientôt j'aperçus le baron environné de plusieurs hommes. Aux gestes que je lui vis faire, je jugeai qu'il défioit le marquis. Il me parut que M. Duportail, Rosambert et les deux parens de M. de B... s'opposoient à ce combat.

Dès qu'on me vit, on se sépara. «J'en étois sûr, s'écria Rosambert.--Monsieur, me dit le baron, vous arrivez bien tard!--Trop tard, mon père, trop tard sans doute, puisque vous alliez exposer vos jours.» M. de B... m'interrompit: «S'il n'avoit été question que de faire la jolie femme, tu te serois levé plus matin. Viens donc, femmelette lâche et perfide, ta mort va tout à l'heure venger mes affronts.»

Nos épées se croisèrent. La grande supériorité que j'avois acquise dans l'art de l'escrime et le sang-froid que j'opposois à la fureur du marquis balançoient en ma faveur l'immense avantage que donnoit à celui-ci une attaque sans danger. A la vue de mon ennemi, je m'étois rappelé mes torts envers lui, et, quoique excusable à bien des égards, je sentois que j'avois plus d'un reproche à me faire. Je ne pouvois me déterminer à menacer la vie d'un homme dont j'avois affligé l'amour-propre et compromis l'honneur. Content de parer ses coups, je le laissois se consumer en efforts inutiles, et, me fiant absolument sur mon adresse, je me flattois que, bientôt épuisé de fatigue, il seroit trop heureux de sauver ses jours en s'avouant vaincu. Mon espérance fut trompée. Mon père, demeuré spectateur d'un combat si affreux pour lui, se tenoit à dix pas de là; je pouvois le voir suivre d'un oeil inquiet le mouvement rapide de nos épées. Plus d'une fois je crus qu'emporté par son impatience, il alloit s'élancer dans la lice; bientôt il courut à un arbre prochain, et, l'embrassant avec force, il s'y tint péniblement cramponné. M. de B..., la menace et l'injure à la bouche, ne cessoit de provoquer ma colère, et me pressoit toujours avec une vigueur dont j'étois étonné. Il n'avoit pu cependant me faire perdre un pouce de terrain, et jusqu'alors ma tranquille résistance n'avoit fait qu'augmenter sa fureur. Tout à coup, maîtrisant les transports de sa rage, il me trompa par une feinte adroite; je revins un peu tard à la parade, le fer ennemi, trop légèrement écarté, glissa le long de ma poitrine, qui soudain se teignit de sang. Mon père jeta un cri d'effroi et tira son épée; mais aussitôt il s'arrêta et la brisa comme indigné; puis, levant les yeux au ciel, joignant ses mains, et se jetant à genoux: «O Ciel! ô Ciel! s'écria-t-il, mon Dieu! ayez pitié de moi! Dieu tout-puissant, conservez-moi mon fils!»

Je ne pus soutenir le spectacle déchirant du désespoir de mon père. Le marquis, à son tour, vivement pressé, se défendit vaillamment, mais ne retarda que de quelques instans le coup fatal. Sa chute devoit finir les mortelles anxiétés du baron. Cependant je vis mon père tomber sur le gazon presque en même temps que mon ennemi. J'imaginai que le baron me croyoit grièvement blessé; je courus à lui, et, découvrant ma poitrine: «Rassurez-vous, ce n'est qu'une légère meurtrissure.» Mon père, sans dire un seul mot, se releva, regarda ma blessure et la baisa. Je voulus me jeter dans ses bras, il me retint et me montra le champ de bataille.

Je promenai mes regards autour de moi; je vis que l'un des parens du marquis étoit étendu sans mouvement, et que l'autre faisoit bander la plaie qu'il avoit dans le flanc. Un chirurgien pansoit Rosambert, que soutenoient M. Duportail et plusieurs domestiques. «Nous avons fait coup pour coup, me dit le comte, dès que je fus près de lui: mon adversaire ne me paroît pas trop blessé, j'en suis bien aise; mais il m'a jeté par terre, j'en suis fâché.» Le baron ne tarda pas à nous joindre; il entendit le chirurgien nous assurer que le comte n'étoit pas mortellement blessé, mais qu'il ne pouvoit sans danger s'exposer aux fatigues d'un long voyage. «J'aurai soin de lui, s'écria le baron, sauvez-vous.--Oui, sauvez-vous, répéta Rosambert; allons, Faublas, embrassons-nous et va-t'en.» Mon père me tint longtemps pressé contre son sein. «Voilà une malheureuse affaire qui dérange nos projets, dit-il à M. Duportail: Lovzinski, sers-lui de père jusqu'à ce que je puisse vous aller trouver. Que je ne vous retienne plus, mes amis, partez: voici d'excellens coureurs qui vous porteront en moins d'une heure à Bondy, où vous trouverez une chaise. J'ai fait placer des relais jusqu'à Claye, vous ne prendrez des chevaux de poste qu'à Meaux; faites la plus grande diligence jusqu'à ce que vous soyez en lieu de sûreté; ne vous arrêtez qu'à Luxembourg.»

Enfin nous partons, nous trouvons à Bondy la chaise de poste, le postillon de mon père, et mon fidèle Jasmin. Les relais se succèdent rapidement jusqu'à Meaux; c'étoit à Meaux aussi que Derneval devoit prendre des chevaux de poste; c'étoit là qu'il avoit promis de m'attendre un quart d'heure. Je demande si l'on n'a pas vu trois jeunes gens suivis de trois domestiques. On me répond qu'ils sont partis depuis une demi-heure. Mêmes questions, mêmes réponses à Saint-Jean les Deux-Jumeaux, à la Ferté-sous-Jouarre, à Montreuil-aux-Lions. Derneval avoit toujours une demi-heure sur moi, il craignoit apparemment qu'on ne le poursuivît, il se hâtoit; avoit-il tort? Mais quelle devoit être l'inquiétude de Sophie!

M. Duportail, étonné de m'entendre multiplier les questions et de me voir prodiguer l'argent, me demande quel intérêt si vif je prends à ces jeunes gens. «Monsieur, ce sont trois frères qui ce matin ont eu, comme nous, une affaire d'honneur; il faut absolument que je les joigne. Ah! je vous en prie, courons à franc étrier.--Mais, mon ami, si nous laissons notre chaise, il faudra peut-être faire le reste de la route à cheval.--Ah! je ne crains pas la fatigue.--Et moi, Faublas, j'y suis accoutumé.»

A Vivray, nous laissons notre chaise et Jasmin, nous montons à cheval. Derneval étoit bien servi; nous ne le joignons qu'à une demi-lieue au-dessus de Dormans. Sophie pousse un cri de joie dès qu'elle m'aperçoit; elle se jette à la portière, elle me tend les bras. «Chère épouse, chère amie, modère l'excès de ta tendresse, elle te trahiroit: M. Duportail me suit, songe que tu es le frère de Derneval.»

A Port-à-Binson, Derneval descendit, salua M. Duportail, le pria d'excuser ses frères qui ne se montroient pas, et nous dit: «Comme il est intéressant qu'on perde nos traces, si par hasard on nous poursuit sur cette route, j'ai pris des précautions que sans doute vous approuverez. A deux milles au-dessous d'Épernay, nous renverrons les chevaux qu'on nous aura fournis à la poste prochaine, pour en prendre de meilleurs qu'un de mes amis, prévenu depuis plusieurs jours, a sûrement fait préparer. Un chemin de traverse nous conduira à Jalons, par un détour qui n'est pas très long. Des relais en nombre suffisant doivent être posés sur la route jusqu'à Sainte-Menehould, où nous reprendrons la poste. Mais, Messieurs, quand j'ai pris ces mesures pour assurer ma fuite, je ne comptois pas sur vous. Démonter mes gens pour vous donner leurs chevaux, ce seroit fort inconsidérément affoiblir notre escorte. Heureusement ma chaise est grande et commode, vous voudrez bien y monter tous deux, et moi je me charge de la mener, je serai votre postillon.»

M. Duportail se fit presser, et finit par accepter. Je dis tout bas à Derneval que j'allois me trouver dans un étrange embarras. «Mon ami, vos prétendus frères sont si jolis! je crains surtout leurs voix douces et les tendres distractions de Sophie: M. Duportail ne pourra longtemps s'y méprendre. Derneval, recommandez à nos deux amies de dormir bien profondément, quand M. Duportail et moi nous prendrons place dans la voiture. Il n'y a que ce moyen-là; une imprudence seroit si dangereuse que c'est le cas de se sauver par une impolitesse.»

Tout se passa comme Derneval nous l'avoit fait espérer. Nous trouvâmes un relais à quelque distance d'Épernay. Quelle émotion j'éprouvai, quand je me vis placé dans la chaise de poste, vis-à-vis de ma Sophie! Sophie paroissoit dormir, mais de mes genoux je pressois les siens, qui répondoient à ce doux appel, et quelques soupirs à peine étouffés m'annonçoient encore que ma jolie cousine veilloit pour son amant.

«Ces deux jeunes gens sont les frères de M. Derneval? me dit Lovzinski très étonné.--Il l'assure au moins.» M. Duportail ne me fit pas alors d'autres questions: je remarquai seulement qu'il ne regarda plus Dorothée, et qu'il ne cessa de considérer ma Sophie, qui, plus tranquille depuis que j'étois près d'elle, s'endormit réellement en feignant de dormir.

Après une demi-heure de silence, M. Duportail me dit qu'il ne croyoit pas être avec les frères Derneval. Je répondis tranquillement: «Ni moi non plus.--Comment! vous me disiez...--Oui, parce qu'il me l'avoit dit; je ne connois pas ses frères, moi!--Eh bien, Faublas, il y a du louche dans cette aventure.--Ma foi! je le crois.--Faublas,... ce sont des femmes déguisées.--D'honneur, Monsieur, je le parierois comme vous.»

M. Duportail se tut, et pendant un quart d'heure encore regarda ma Sophie avec une attention toujours plus marquée. Enfin, il me montra Dorothée et me dit: «Celle-ci est jolie; mais celle-là... (il me montroit ma jolie cousine, et ses yeux s'animoient) est mieux, n'est-il pas vrai?--Beaucoup mieux...--Et puis sa figure... (la voix de M. Duportail s'altéroit) est charmante, qu'en dites-vous? oh! oui... charmante! sa figure...» (Il poussa un long soupir, et n'acheva pas.)

Les yeux toujours attachés sur mon amante, M. Duportail resta plongé dans une profonde rêverie jusqu'au moment de notre arrivée à Sainte-Menehould. Là, tandis que le maître de poste faisoit atteler et tâchoit de persuader à nos gens que ses rosses étoient d'excellens chevaux, M. Duportail aborda Derneval, et, d'un ton préoccupé, lui demanda si les deux dames qui dormoient encore dans la chaise étoient ses parentes. «Puisque leur déguisement n'a pu vous tromper, répondit Derneval, étonné comme moi de cette question au moins indiscrète, il faut vous dire, Monsieur, que l'une est ma femme, et l'autre... ma soeur, ajouta-t-il en me regardant.--Votre soeur? Laquelle des deux, Monsieur? reprit M. Duportail.--Celle qui est de ce côté-ci. (Derneval montroit ma Sophie.)--Monsieur, vous avez une soeur bien intéressante; sa figure... Monsieur, je vous félicite d'avoir une telle soeur...»

Ma surprise augmentoit à chaque mot que disoit M. Duportail. Je ne sais s'il s'en aperçut, mais il me tira un moment à l'écart; il me dit: «Faublas, admirez le pouvoir prodigieux d'une grande passion qui survit à son objet. L'aimable soeur de Derneval m'intéresse singulièrement, et savez-vous pourquoi? c'est qu'en la voyant j'ai cru revoir l'épouse que je pleure tous les jours. Oui, mon cher Faublas, au premier coup d'oeil je me suis dit: «Voilà Lodoïska!» Je me le suis dit encore lorsque j'ai détaillé avec plus d'attention tous les traits de cette figure à la fois belle et jolie. Oui, mon ami, telle vous auroit paru la fille de Pulauski, lorsque, sous des habits d'homme, elle fuyoit avec son père et son époux les Russes persécuteurs. Un peu moins jeune, mais non moins belle, étoit alors Lodoïska; Lodoïska tout entière respire dans cette charmante personne!»

J'écoutois M. Duportail avec un plaisir secret. Persuadé qu'il cherchoit à se tromper lui-même sur la nature des sentimens qu'il éprouvoit, je ne pouvois m'empêcher de plaindre intérieurement un homme sensible, que son âge et son expérience défendoient mal contre les charmes dangereux d'un amour naissant, et pourtant je m'applaudissois de l'excès de mon bonheur, qui sans doute me susciteroit mille rivaux.

Cependant on n'attendoit plus que nous; le jour baissoit, nous courûmes toute la nuit; le lendemain, à huit heures du matin, nous entrâmes dans Luxembourg: nous descendîmes à la première auberge. Pendant la courte collation que nous y fîmes, M. Duportail prodigua à ma jolie cousine les complimens les plus flatteurs. Il ne sentit qu'il avoit besoin de repos qu'au moment où nos amies, fatiguées d'un voyage si long pour elles, témoignèrent le désir de se retirer. Derneval s'étoit occupé avec l'hôte du soin de nous faire préparer quatre chambres, une pour les deux dames, les deux nôtres contiguës à la leur, celle de M. Duportail tout au fond du corridor.

Derneval prit la main de Dorothée; Lovzinski, plus prompt que moi, s'empara de celle de Sophie: il conduisit mon amante jusqu'à la porte de la chambre préparée pour elle, et soupira en se retirant dans celle qu'on avoit réservée pour lui. Dès que nous le crûmes endormi, Derneval et moi nous entrâmes dans la chambre de nos épouses. Dorothée venoit de se mettre au lit; Sophie, encore habillée, écoutoit en pleurant quelques mots de consolation que lui adressoit son amie. Derneval me dit tout bas de l'emmener. «Viens, ma Sophie, viens, laissons ces amans ensemble; ils ont, comme nous, mille choses à se dire.» Je la pris dans mes bras et la portai dans ma chambre: quel doux fardeau pour un amant!

«Il est donc vrai, me dit-elle en sanglotant, qu'une première faute entraîne toujours une faute plus grave! Il est donc vrai qu'une fille malheureuse, trahie par son coeur, abusée d'un fol espoir, quand elle a commencé par hasard quelques démarches inconsidérées, peut finir par violer ses devoirs les plus sacrés! Pourquoi suis-je venue si souvent à ce fatal parloir? Pourquoi vous ai-je reçu dans ce jardin plus fatal encore? Ah! je n'aimois pas la vertu, puisque je lui ai préféré mon amant! Ah! j'ai mérité mon opprobre, puisque je m'y suis si légèrement exposée!--Sophie, que dis-tu? quelles horribles réflexions empoisonnent ton bonheur!...--Mon bonheur!... Est-ce donc au sein des remords que je puis le goûter?--Sophie! dès ce soir, quelle que soit l'intention de M. Duportail, je pars avec toi pour Gorlitz: nous irons nous jeter aux pieds de ton père...--Jamais, jamais je n'oserai me présenter devant lui.--Tu ne m'aimes donc pas?--Je ne t'aime pas! moi! Faublas, mon ami! Sophie, maintenant avilie à ses propres yeux, bientôt déshonorée aux yeux de sa famille entière, ta Sophie pourroit-elle supporter la vie, si son amour ne lui restoit pas?... Cher amant! cher époux! mon repentir t'offense? mes remords t'outragent? eh bien! pardonne-moi mes remords et mon repentir: va, dans ce moment même où ma conscience alarmée gémit, ah! je le sens bien, ma raison égarée, ma foible raison, cède encore à ma passion fatale!»

Sophie se jeta dans mes bras: un même lit nous reçut tous deux. Il étoit plus de midi quand nous nous endormîmes; un bruit affreux nous réveilla quelques heures après.

«Ne vous en avisez pas, crioit Derneval, je brûle la cervelle à quiconque ose entrer ici!» Au moment même on m'ordonne d'ouvrir ma porte; j'entends, avec autant de surprise que d'effroi, la voix de mon père. Sophie, tremblante, se cache sous la couverture; je m'habille à la hâte et très négligemment, j'ouvre ma porte. M. Duportail entre avec le baron de Faublas. «Vos indignes projets sont donc remplis! me dit celui-ci: vous avez donc osé...» A l'instant même ceux qui frappoient à la porte de Derneval entrent dans ma chambre. Je reconnois Mme Munich. «Le voilà! c'est lui!» dit-elle à un vieillard qui la suit. L'inconnu m'appelle infâme ravisseur, et met l'épée à la main. Je saute sur la mienne, je m'écrie: «Quel est cet insolent étranger?» Le baron m'arrête, il me dit: «Malheureux! c'est un père qui vient chercher sa fille à Paris le jour même que vous l'enlevez!--Quoi! Monsieur seroit...» Le vieillard m'interrompt: «Je suis le baron de Gorlitz.»

A ce nom, Sophie jette un cri terrible; elle écarte la couverture et les rideaux, se soulève avec effort, étend les bras vers son père, et s'évanouit. «Ainsi le crime est consommé!» s'écrie M. de Gorlitz à la vue de Sophie presque nue. M. Duportail a peine à retenir mon père qui m'accable de reproches. Le baron de Gorlitz me crie de me mettre en garde. «Tu as déshonoré ma vieillesse, vil séducteur, je veux me venger ou mourir.» Il dirige vers moi la pointe de son épée; je jette la mienne à ses pieds. «Frappez, je ne me défendrai pas contre le père de Sophie; mais plaignez votre fille, écoutez-moi, écoutez sa justification. Sophie se meurt, secourons-la.--La secourir? répond M. de Gorlitz; que cent coups mortels me vengent et la punissent.» Il court à sa fille l'épée haute; je me précipite sur lui, je le saisis au corps. «Barbare! prends ma vie; mais garde-toi d'approcher de Sophie, je la défendrois même contre son père! Monsieur, daignez m'entendre, votre fille est innocente, c'est moi qui l'ai perdue, je suis seul coupable.»

Tandis que je m'efforce de fléchir M. de Gorlitz, tandis que M. Duportail essaye de calmer les fureurs de mon père, Mme Munich prodigue à ma Sophie des secours inutiles. Sophie vient de pousser un long soupir et d'ouvrir les yeux; mais, en voyant ceux qui l'environnent, elle est retombée dans un évanouissement plus profond.

C'est alors que Derneval, suivi de trois hommes armés, se précipite dans ma chambre; il demande fièrement de quel droit on vient troubler le repos des voyageurs. «Et quel intérêt prenez-vous à nos querelles?» lui répond mon père sur le même ton. Je ne sais quelle réplique Derneval lui prépare; mais, forcé de partager mon attention entre plusieurs objets également chers, je crie à Derneval: «Mon ami, modérez-vous, voilà mon père, et voilà le père de Sophie.» Derneval et ses gens se retirent, mais ils s'arrêtent dans le corridor.

Cependant M. de Gorlitz s'est assis; aux emportemens de sa colère a succédé tout à coup un calme apparent. Il garde un effrayant silence; d'un oeil sec il contemple tour à tour mon père, sa fille et moi. Je le crois livré au plus affreux désespoir, car je sais que les grandes douleurs sont muettes et n'ont pas de larmes.

Mon père s'approche et tâche de le consoler. Je vole à Sophie, que Mme Munich veut rappeler à la vie. M. Duportail est au chevet de son lit, il n'a pas l'air moins ému, moins agité, moins tremblant que moi. En un instant je répète cent fois le nom de mon amante; à ma voix, elle ouvre un oeil mourant: «Hélas! tu m'as perdue!» me dit-elle; et ce reproche trop mérité augmente pour moi l'horreur de cet affreux moment.

Mon père continue de dire à M. de Gorlitz ce qu'il croit le plus propre à calmer sa douleur. Celui-ci l'interrompt sans cesse par cette exclamation si cruelle: «Elle n'est point ma fille!» M. Duportail unit ses prières à celles de mon père; il dit à M. de Gorlitz: «Du moins, écoutez sa justification! il ne se peut guère que votre fille soit tout à fait innocente, mais peut-être est-elle excusable. Sous des dehors aussi intéressans cache-t-on un coeur corrompu? Écoutez sa justification.»

LE BARON DE GORLITZ.

Messieurs, je vous répète à tous deux qu'elle n'est point ma fille.

M. DUPORTAIL.

Mais...

LE BARON DE GORLITZ.

Elle n'est pas ma fille, sa gouvernante le sait bien. Mme Munich vous dira que j'avois adopté cette enfant pour lui donner une partie de mes biens. Elle avoit à peine sept ans quand mes collatéraux avides et jaloux tentèrent de l'empoisonner; c'est pour cela que je l'ai fait élever en France.

M. DUPORTAIL, _ému_.

Elle n'est pas votre fille? Connoissez-vous ses parens?

LE BARON DE GORLITZ.

J'aurois pu les découvrir sans doute, je ne les ai point cherchés; c'est un crime dont le Ciel ne permet pas que je recueille le fruit.

M. DUPORTAIL, _vivement_.

Monsieur!...

LE BARON DE GORLITZ, _avec humeur_.

Monsieur, daignez me donner un moment d'attention.

Qu'on se figure l'inquiétude que j'éprouve pendant cette étrange explication. Sophie voudroit parler, sa foiblesse ne le lui permet pas; mais elle écoute péniblement. Son visage se couvre d'une pâleur mortelle; une sueur froide coule sur son front décoloré.

«Messieurs, continue le baron de Gorlitz, j'ai passé ma vie au milieu des armes. En 1771, je servois dans les armées russes, nous faisions la guerre à des Polonois révoltés.

M. DUPORTAIL.

A des Polonois? en 1771?

LE BARON DE GORLITZ.

Oui, Monsieur; mais vous m'interrompez à chaque instant... Après une sanglante victoire remportée sur eux, je ne demandai pour ma portion d'un butin considérable qu'un enfant âgé de deux ans à peu près.

M. DUPORTAIL _se lève et court vers Sophie_.

Ah! ma chère Dorliska!

LE BARON DE GORLITZ, _le retenant_.

Dorliska? c'est le nom que j'ai trouvé écrit au bas d'une miniature attachée sur sa poitrine.

M. DUPORTAIL _tire promptement un portrait de sa poche_.

Monsieur, voilà le pareil portrait... O ma fille! ma chère fille!

LE BARON DE GORLITZ, _le retenant encore_.

Votre fille, Monsieur? quelles sont les armes de votre maison?

M. DUPORTAIL, _montrant son cachet_.

Les voilà.

LE BARON DE GORLITZ.

C'est cela même; elle les porte gravées sous l'aisselle.

Sophie pousse un cri, recueille ses forces, tend les bras à M. Duportail; Lovzinski l'embrasse et pleure.