Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5
Part 14
Monsieur, vous savez mon nom, ma demeure; vous trouverez bon que j'emmène mon fils, en vous répondant de lui.
LE MARQUIS.
Oui, et moi aussi j'en réponds. (_Au chevalier._) Ah! c'est qu'il ne faut pas perdre la tête!
LE COMMISSAIRE.
Messieurs, vous serez tenus de le représenter en temps et lieu, même par corps.
LE BARON.
Ah! même par corps?
LE MARQUIS.
Oui, par corps, par corps; allons-nous-en.
Nous sortîmes tous trois. «Ah! Monsieur, dit alors le marquis à mon père; ah! Monsieur, comme vous jouez la comédie! Que de naturel! que de vérité! vous donneriez des leçons à ceux qui s'en mêlent! (_Il s'adressa à moi._) L'avez-vous entendu, quand il s'est écrié: «Qui ose ainsi attaquer l'honneur de mon fils?...» De son fils! il me l'auroit persuadé à moi-même, qui sais si bien ce qui en est.»
Tandis que le marquis parloit, le baron le regardoit d'un air qui m'auroit beaucoup amusé, si je n'avois pas connu l'extrême vivacité de mon père. Je tremblois que les bizarres complimens dont M. de B... l'accabloit n'échauffassent sa bile; il se contint. Sa voiture l'attendoit à la porte. «Point de façons, me dit-il, montez le premier.» Le marquis voulut me retenir. «Eh bien! continua le baron, allez-vous causer dans la rue, fait comme vous êtes?» Je m'élançai dans le carrosse; le baron s'y plaça près de moi: nous saluâmes poliment le marquis; mais nous le laissâmes retourner chez lui à pied.
Mon père dit alors: «Pourquoi voulez-vous absolument passer des nuits hors de l'hôtel? Les journées ne sont-elles pas assez longues? Voyez à quels dangers vous expose votre indocilité!» Je m'excusai de mon mieux. «Votre santé que vous détruisez! poursuivit le baron.--Ah! mon père, jamais reproche ne fut moins mérité; si vous saviez comme j'ai été sage cette nuit!--Mon fils, croyez-vous parler encore au marquis de B...?--Assurément non, mon père; mais je vous assure que je pourrois passer dans l'année trois cent soixante-cinq nuits comme la dernière, sans que ma santé en souffrît la moindre altération; et si vous me permettiez de vous faire le détail...--Non, mon ami, gardez cela pour M. de Rosambert.» Le baron ajouta: «Adélaïde, M. Duportail, vous et moi, nous sommes invités pour demain à dîner chez M. le duc de ***, à l'entrée du boulevard Saint-Honoré. Si le temps change, s'il fait beau, nous partirons de bonne heure. Vous ferez tous trois un tour de promenade dans les Tuileries; moi, je monterai un instant au château: j'ai à parler à M. de Saint-Luc, qui y loge. N'oubliez pas cela, je vous prie, et soyez prêt de bonne heure.»
Justine étoit chez moi quand j'y arrivai. La marquise avoit ressenti de mortelles inquiétudes en apprenant qu'un voleur, caché dans la chambre de Justine, avoit été arrêté et conduit chez un commissaire, où M. de B... s'étoit aussitôt transporté. Elle avoit chargé sa femme de chambre, non moins tremblante, de courir chez moi, d'y attendre mon retour, et de me prier de l'instruire exactement d'une rencontre dont les suites pouvoient être sérieuses. Justine pleura quand elle sut que je l'avois sacrifiée pour sauver sa maîtresse. «Je sens bien, me dit-elle, que cela ne pouvoit se faire autrement; mais monsieur va dire qu'il faut qu'on me chasse; et madame, déjà fâchée contre moi, saisira peut-être avec plaisir cette occasion de me renvoyer.» Je consolai la pauvre fille en l'assurant que je lui trouverois une place, et que, dans tous les cas, je ne l'abandonnerois pas.
Dès que Justine fut partie je changeai d'habits, je me débarbouillai, et je courus chez Rosambert, à qui je racontai les joyeux accidens de la nuit passée. Je lui dis ensuite que, s'il vouloit voir Adélaïde, il se trouvât le lendemain aux Tuileries, dans l'allée qu'on appelle _l'allée du Printemps_. Le comte me promit qu'il y seroit avant midi.
* * * * *
Dans l'après-dîner je reçus une visite de Derneval, qui m'annonça que la nuit du lendemain nous verroit au couvent, quelque temps qu'il fît. «Mon cher Faublas, ajouta-t-il, nous allons nous séparer!--Comment?--Les affaires qui me retenoient ici sont terminées; tout est préparé pour la grande entreprise que je médite depuis plusieurs mois. Dans la nuit de demain j'enlève Dorothée.--Ah! Derneval, et comment verrai-je ma Sophie quand vous nous aurez abandonnés?--N'avez-vous pas votre pavillon?--Mais la grille du jardin?--Vraiment vous avez raison, je n'y songeois pas.--Derneval, pourriez-vous livrer au désespoir votre ami et l'ami de votre amante?--Non, Chevalier, non, je parlerai à Dorothée, nous ne partirons pas que vous n'ayez une clef de la grille; croyez que, s'il le faut, je différerai d'un jour l'exécution de mes projets.»
Derneval me laissa livré à des réflexions cruelles, qui m'agitèrent toute la soirée et toute la nuit suivante. «Il part, me disois-je, il part avec ce qu'il aime! et moi je reste, et peut-être ne verrai-je plus ma Sophie! Sophie osera-t-elle ouvrir cette grille? osera-t-elle venir seule au jardin? Et puis l'enlèvement de Dorothée ne fera-t-il pas dans ce couvent un éclat terrible? Ne prendra-t-on pas les plus sages précautions pour empêcher qu'à l'avenir un pareil attentat ne se renouvelle? Le jardin ne sera-t-il pas mieux gardé qu'auparavant? Ah! ma jolie cousine, il ne me sera plus permis que de t'apercevoir quelquefois à travers les jalousies de mon pavillon. Ah! Derneval! ah! Dorothée! vous nous abandonnez! est-ce là ce que vous nous aviez promis?...» C'est ainsi que, ne prévoyant pas les grands événemens qui se préparoient, je reprochois à Derneval son départ précipité, que bientôt j'allois désirer plus ardemment que lui.
Il y eut encore cette nuit un brouillard épais, qui tomba au lever du soleil. Le baron, plus tôt éveillé qu'à l'ordinaire, trouva que le temps étoit humide et froid. Il ne savoit s'il iroit chercher Adélaïde, il craignoit que sa chère fille ne s'enrhumât. J'observai à mon père que le soleil alloit échauffer l'air, et qu'aucune journée de l'automne ne seroit plus belle. M. Duportail, qui arriva sur les dix heures, fut de mon avis: nous allâmes tous trois chercher ma soeur à son couvent, et bientôt nous descendîmes aux Tuileries. Le baron ordonna à ses gens d'aller nous attendre au _Pont-Tournant_. «Je monte, nous dit-il, chez M. de Saint-Luc, promenez-vous...--Dans l'allée du Printemps, mon père?--Oui. Je suis à vous tout à l'heure.»
Nous fîmes plusieurs tours d'allée: Rosambert parut enfin; il remercia le hasard qui lui procuroit une aussi heureuse rencontre. Il fit à Adélaïde tous les complimens qu'elle méritoit, et pendant un quart d'heure il s'occupa tellement de la soeur que le frère étoit oublié. Cependant je faisois mille efforts pour m'attirer son attention. Impatient de le consulter sur les malheurs nouveaux qui menaçoient mes amours, je le pris par le bras, et le priai de m'accorder un moment. Il daigna enfin m'entendre: nous doublâmes le pas sans nous en apercevoir. Ma soeur, qui ne pouvoit régler sa marche sur la nôtre, resta derrière, accompagnée seulement de M. Duportail. Nous ne songeâmes à revenir sur nos pas que quand nous fûmes au bout de l'allée. En nous retournant, nous vîmes Adélaïde fort loin de nous, au milieu de trois hommes: nous nous hâtâmes d'approcher. A quelque distance nous reconnûmes dans les deux nouveaux venus mon père et M. de B...; ils se parloient avec chaleur. «Courons vite, me dit Rosambert, il se fait là-bas quelque quiproquo.» Au moment où nous arrivâmes, le marquis disoit à mon père:
«De quoi vous mêlez-vous, Monsieur?»
LE BARON DE FAUBLAS.
De quoi je me mêle! Connoissez-vous celle que vous insultez?
LE MARQUIS.
Si je connois Mlle Duportail!
LE BARON, _avec emportement_.
Ce n'est pas Mlle Duportail, Monsieur, c'est ma fille. M. Duportail n'a pas d'enfans.
LE MARQUIS, _très vivement_.
M. Duportail n'a pas d'enfans! et qui est-ce donc qui a couché avec ma femme?
LE BARON.
Que m'importe?
LE MARQUIS.
Il m'importe à moi, et je sais bien que c'est Mlle Duportail que voilà... (_en montrant ma soeur_). Elle est un peu changée, par la raison que je disois tout à l'heure.
LE BARON, _furieux_.
Par la raison que vous disiez tout à l'heure! Vous osez répéter!... Morbleu! Monsieur, mettez un habit d'amazone à cet étourdi (_en montrant le chevalier de Faublas_), et la demoiselle Duportail que vous avez vue, vous la verrez encore.
LE MARQUIS, _regardant le chevalier d'un air stupéfait_.
Se pourroit-il?
Cependant M. Duportail et Rosambert partageoient leur attention entre Adélaïde, qui paroissoit prête à pleurer, et le baron, dont leurs représentations ne pouvoient modérer la fureur.
LE CHEVALIER DE FAUBLAS _s'approche du baron_.
De grâce, mon père!
LE MARQUIS, _regardant toujours le chevalier_.
Son père!
LE BARON _lance un regard terrible à son fils_.
Taisez-vous, Monsieur; savez-vous ce qu'on dit à votre soeur? J'arrive au moment où on la félicite de ce qu'elle est accouchée avant terme et de ce qu'il n'y paroît guère. Morbleu! déguisez-vous en femme, attrapez des sots, mais ne compromettez pas votre soeur.
LE MARQUIS _regarde le chevalier avec la plus grande attention_.
Plus je l'examine... (_Il lui fait un geste menaçant, et court à M. Duportail._) Si tu n'es pas un lâche, réponds-moi. (_En montrant Adélaïde._) Cette demoiselle est-elle ta fille? (_En montrant le chevalier._) Est-ce ce jeune homme que j'ai vu chez toi en habit d'amazone?
M. DUPORTAIL, _avec le plus grand sang-froid_.
Monsieur, vous ne savez pas que ma naissance est au moins égale à la vôtre; mais je suis trop heureux de pouvoir conserver sur vous quelque avantage. Je me souviendrai des égards que se doivent encore des gentilshommes quand ils deviennent ennemis, Monsieur: je ne vous tutoierai pas; quant à vos questions, je voudrois bien n'être pas obligé d'y répondre... Marquis, cette demoiselle n'est pas ma fille; c'est ce jeune homme que vous avez vu chez moi en habit d'amazone.
M. de B... garda quelque temps un morne silence; il vint à moi, il prit ma main, qu'il serra fortement: d'un coup d'oeil je lui fis comprendre que je l'entendois. Mon père aperçut ces signes meurtriers, car je l'entendis qui se disoit tout bas: «Ne pourrai-je jamais maîtriser mes premiers transports? Colère aveugle! funeste emportement! si tu allois me coûter mon fils!--Tu m'as indignement joué, me dit le marquis en baissant la voix. Demain, à cinq heures du matin, trouve-toi à la _Porte Maillot_. Je n'ai pas à me plaindre de ton père; mais Duportail et Rosambert sont tes complices: dis-leur que j'emmènerai deux de mes parens pour les punir. Adieu. Tu verras si je sais me venger.»
A ces mots il s'éloigna. Nous étions environnés d'une foule de gens que le bruit de notre querelle avoit attirés. Adélaïde, étonnée et tremblante, se soutenoit à peine; nous gagnâmes, aussi vite que sa foiblesse put nous le permettre, le _Pont-Tournant_ où deux voitures nous attendoient. Le baron monta dans la nôtre avec ma soeur; Rosambert nous reçut, M. Duportail et moi, dans la sienne; et, pour échapper à la foule qui nous suivoit, les cochers eurent ordre de nous mener ventre à terre, et de ne regagner l'hôtel du baron qu'après avoir fait de longs détours.
M. Duportail nous dit alors: «Messieurs, pourquoi faut-il que vous nous ayez quittés? vous étiez à peine à trente pas, quand M. de B... nous a abordés. Il m'a accablé de politesses, et a fait mille questions à mademoiselle votre soeur, qui ne savoit que répondre. Je vous assure que moi-même je comprenois peu de chose aux discours qu'il lui tenoit. J'espérois que vous alliez revenir et m'aider à sortir de l'embarras dans lequel je me trouvois. M. de B..., qui déjà m'avoit félicité vingt fois du retour de ma fille et de la bonne santé dont elle paroissoit jouir, M. de B... s'est adressé à mademoiselle votre soeur: «D'honneur, Mademoiselle, vous vous portez fort bien; je vous trouve peu changée.» Ici le marquis a baissé la voix; mais, comme je n'étois pas sans inquiétude, j'ai prêté l'oreille. «Cela est étonnant, a-t-il dit, car, si je calcule bien, vous êtes accouchée avant terme.» Mlle de Faublas a fait un cri; je me suis écrié avec indignation: «Accouchée avant terme! Monsieur, vous osez!...» Malheureusement le baron étoit déjà derrière nous; tout à coup il s'est jeté entre sa fille et le marquis, et d'un ton furieux il a dit à celui-ci: «Qu'appelez-vous _accouchée avant terme_? vous me ferez raison de cet insolent propos.»
«Messieurs, vous savez à peu près le reste, et cette cruelle scène, ajouta M. Duportail en me regardant, aura sans doute des suites fâcheuses.--Oui, Monsieur, oui sans doute, elle en aura. Demain, à cinq heures du matin, M. de B..., accompagné de deux de ses parens, nous attendra tous trois à la _Porte Maillot_.--Encore un duel! encore du sang! s'écria Rosambert.--Voyez, Faublas, me dit M. Duportail; voyez quels sont les fruits d'une passion criminelle! Demain six braves hommes vont s'égorger à cause de la marquise de B...! Demain, quel que soit l'événement du combat, monsieur le comte et moi, nous serons punis d'avoir participé à vos égaremens; nous en serons punis, car, tout guerrier que je suis, je l'ai cent fois éprouvé, il est bien cruel de ne sauver sa vie qu'en immolant un ennemi que souvent on estime. M. de Rosambert et moi, nous allons bientôt verser le sang de deux hommes que nous ne connoissons peut-être pas, qui jamais ne nous ont fait le moindre mal...--Ah! Monsieur, je suis plus à plaindre que vous; je me bats avec le marquis, avec le marquis, à qui j'ai fait tout le mal possible!...--Il est fort singulier, interrompit Rosambert, que, dans cette affaire-ci, je soutienne votre querelle! il est fort singulier que je me batte pour vous parce que vous m'avez soufflé ma maîtresse... Mais, Messieurs, trêve de réflexions, s'il vous plaît, nous n'avons pas de temps à perdre. Demain, à six heures du matin, si nous ne sommes pas morts, il faudra que nous sortions du royaume.--François, s'écria M. Duportail, vous qui m'avez donné l'hospitalité, je ne vous quitterai donc qu'après avoir transgressé la plus sage de vos lois!--Messieurs, poursuivit Rosambert, où nous retirerons-nous?» Je répondis vivement: «En Allemagne.--Oui, en Allemagne, si vous le voulez bien, nous dit M. Duportail.--En Allemagne, soit», répliqua le comte.
Nous arrivâmes à l'hôtel. Adélaïde et le baron montoient déjà le grand escalier: M. Duportail courut à eux, croyant que j'allois le suivre. Je dis adieu à Rosambert. «Comment! où allez-vous donc?--Chez Derneval. Mon ami, occupez-vous des soins que la circonstance exige, songez à assurer notre fuite.--Mais ne vous verra-t-on pas dans la soirée?...--Je ne puis répondre de rien; peut-être ne serai-je ici que demain à quatre heures du matin.» Je m'éloignai au moment où M. Duportail revenoit sur ses pas pour me chercher.
J'entrai chez Derneval d'un air si effaré que d'abord il me demanda quel malheur m'étoit arrivé.
«Mon ami, j'ai demain une affaire d'honneur; demain je meurs, ou Sophie quitte la France avec moi. Il faut que la chaise de poste dans laquelle vous devez enlever Dorothée emporte aussi Mlle de Pontis.» Derneval ne fut pas médiocrement surpris; nous nous occupâmes le reste de la journée des préparatifs de toute espèce que nécessitoit notre grande entreprise. J'aurois pu, dans la soirée, passer un moment à l'hôtel; mais je craignis que le baron ne m'y retînt. Un peu avant minuit je cachai mon épée sous un ample manteau; Derneval prit la même précaution. Nous sortîmes accompagnés de trois domestiques dont mon ami me garantissoit la bravoure et la fidélité. Arrivés sous les murs du couvent, nous jetâmes dans le jardin un gros paquet qui contenoit tout ce qu'il faut pour habiller deux hommes de la tête aux pieds; et, dès que notre échelle de corde fut attachée, nous ordonnâmes à deux de nos domestiques de faire sentinelle à quelque distance, et au troisième, de s'en aller pour nous amener notre chaise de poste à quatre heures précises.
Nous descendîmes au jardin: Derneval et Dorothée me laissèrent sous l'allée couverte avec ma jolie cousine. Nous allâmes nous asseoir au pied de ce marronnier si propice aux amours. Je regardois Sophie sans lui rien dire, et j'arrosois ses mains de mes larmes.
«Que signifie donc ce silence? me dit-elle. Que veulent dire ces pleurs?--Sophie, ces pleurs annoncent des malheurs affreux. Ne sais-tu pas que Dorothée nous quitte?--Oui, mais son départ est différé d'un jour, à cause de nous.--Non, ma Sophie, non, son départ n'est pas différé, Derneval l'emmène cette nuit.--Cette nuit!--Oui, je ne puis te voir au parloir, je ne pourrai plus te voir au jardin: nous voilà séparés pour jamais. Ma Sophie, cette nuit est la dernière que nous ayons à passer ensemble.--La dernière! s'écria-t-elle d'un ton douloureux.--Oui, la dernière: Dorothée nous quitte, Dorothée t'abandonne; elle sacrifie tout à sa tendresse pour Derneval! Derneval est plus heureux que moi!--Ah! mon ami, pouvez-vous désirer un bonheur qui me coûteroit le mien?--Sophie! voici la dernière nuit que nous ayons à passer ensemble!--Mon ami, passons-la de manière que nous n'ayons aucun reproche à nous faire demain.--Demain! demain nous gémirons séparés! et cependant Derneval et Dorothée seront sur la route de l'Allemagne.--De l'Allemagne!... Ils vont en Allemagne?--Oui, ma bien-aimée.--Ils vont en Allemagne!... Eh bien, mon cher Faublas, nous irons bientôt les rejoindre; Mme Munich m'assure que le baron de Gorlitz ne tardera pas à me venir chercher.--Le baron de Gorlitz arrivera trop tard.--Pourquoi trop tard?--Il arrivera trop tard, ma bien-aimée!--De grâce, expliquez-vous.--Sophie, le départ de Dorothée est le moindre malheur dont nos amours soient menacés.--Mais apprenez-moi donc... Faublas, ne m'avez-vous pas dit cent fois qu'à l'arrivée du comte de Gorlitz vous iriez vous jeter à ses pieds pour lui demander sa fille?--En vain le baron de Gorlitz me l'accorderoit-il, si mon père ne veut pas consentir à cet hymen.--Mais votre père l'approuvera dès que le mien...--Sophie, je ne dois pas vous abuser; mon père me destine une autre femme.--Une autre femme! et c'est vous qui me l'annoncez! cruel! je vous entends trop bien!... je suis sacrifiée! je suis sacrifiée!--Non, ma Sophie, non, rassure-toi. Je te renouvelle ici mes sermens mille fois répétés; jamais une autre ne portera le nom de mon épouse; mais, si tu n'es pas la mienne, n'en accuse que toi.--Moi!--Oui, cet hymen si désiré, tu n'as pas voulu le rendre nécessaire.--Je ne vous entends pas.--Ah! si depuis trois mois, moins rebelle aux voeux de ton amant...--Mon cher Faublas, que me dites-vous?--J'aurois présenté ma Sophie au baron de Faublas, je lui aurois dit: «Elle a reçu ma foi; nos sermens sont écrits dans le ciel: j'ai séduit sa foible jeunesse, il ne lui manque que le titre de mon épouse...»--Qui? moi!... Faublas! j'aurois acheté par mon déshonneur...--Par ton déshonneur! tu ne m'aimes donc guère, puisque tu te croiras déshonorée de m'appartenir!... Cruelle! qu'attends-tu donc pour couronner l'amour le plus tendre? Nous allons être séparés! bientôt on te conduira dans une terre étrangère, loin de ton amant désolé! Sophie, ouvre les yeux sur les dangers qui nous menacent: tu peux les prévenir, tu peux t'unir à moi par des liens indissolubles et sacrés; daigne, ma tendre amie, daigne...--Non, non, jamais je n'y consentirai; jamais.»
Je fis d'inutiles efforts pour triompher de sa vertu. Désespéré d'une résistance opiniâtre qui ne me laissoit aucun espoir, je me livrai à toute ma douleur. «Vos sanglots me déchirent le coeur, me dit Sophie, mais qu'exigez-vous de moi?--Je n'exige plus rien.--Dans quel accablement je vous vois plongé, mon ami, mon bon ami! (Elle serra mes mains dans les siennes.)--Sophie! jamais douleur ne fut plus profonde et plus juste. Sophie, les heures s'écoulent, le jour paroîtra trop tôt, et, je vous le répète, cette nuit est la dernière que nous ayons à passer ensemble.--O ciel! de quel ton il me parle! quel sombre désespoir respire dans toute sa personne!... O mon ami! que vos larmes paroissent douloureuses! (Elle les essuyoit avec son mouchoir.)--Elles sont cruelles... Elles annoncent la mort.--Dans quel funeste égarement!...--Ma bien-aimée, mon âme est dévorée d'un noir chagrin; mais ne croyez pas que ma raison s'altère. Sophie, je pleure maintenant, bientôt vous pleurerez aussi, bientôt une affreuse nouvelle, répandue dans toute la ville, pénétrera jusque dans cette enceinte, et vos tardifs regrets ne vous rendront pas votre amant.--Cruel! vous pourriez attenter à votre vie?--Non, ce ne sera pas de ma main que partira le coup mortel... Sophie! si ma vie vous étoit chère, je la défendrois contre le marquis de B...--Grand Dieu! vous allez vous battre!»
Elle tomba en foiblesse, je lui prodiguai les soins que sa situation exigeoit; mais, dès qu'elle commença à reprendre ses esprits, je profitai de mes avantages avec une promptitude qui bientôt m'assura la victoire.
Dernier combat de la pudeur vaincue, premier triomphe de l'amour récompensé, moment de la possession, moment de volupté suprême! le plus éloquent des écrivains a consacré vos délices dans un ouvrage immortel[14]: il faut vous taire, puisqu'on ne peut vous exprimer aussi bien.
[14] Tout le monde sent qu'il est ici question de la _Nouvelle Héloïse_.
Quatre heures et les matines venoient de sonner, quand Derneval s'avança sous l'allée couverte. Je courus au-devant de lui: il me dit que la chaise de poste étoit arrivée; que Dorothée, obligée de le quitter pour une demi-heure, rentreroit bientôt au jardin, et ne mettroit pas beaucoup de temps à changer d'habits. Je l'interrompis pour le prier de s'éloigner. «Ma Sophie est à moi, lui dis-je, il faut maintenant que je la détermine à partir.»
Je retournai vers mon amante, et, lui montrant les habits d'homme que j'avois apportés pour elle, je la conjurai de s'en vêtir et de laisser les siens. «Comment? pourquoi?--Derneval et Dorothée partent pour l'Allemagne, ton coeur ne te dit-il pas que nous partons avec eux?--Moi! je donnerois à mon père l'affreux chagrin... Hélas! ne suis-je donc assez coupable?--Écoute-moi, ma Sophie.--Non, je ne veux pas vous écouter; non, cruel, vous m'avez perdue! Mon déshonneur étoit préparé... (Elle se jeta dans mes bras.) Faublas, maintenant tu peux tout sur ton épouse; mais prends pitié d'elle! ah! n'abuse point de tes droits! ah! ne rends pas son déshonneur public!--O ma chère Sophie! je voudrois t'épargner des alarmes cruelles; mais tu me forces à te rappeler que le marquis...--Hélas!--Ne tremble plus pour des jours auxquels les tiens sont attachés; ton époux sera victorieux, ton époux... La famille entière du marquis, il la défieroit maintenant! Mais tu ne connois pas les lois du royaume, Sophie: si après avoir vaincu mon ennemi je reste ici, je suis exposé à perdre la tête sur un échafaud.--Ah! malheureuse! où suis-je? qu'ai-je fait?--Sophie, il faut partir: nous irons en Allemagne; le baron de Gorlitz ne pourra te refuser à ton amant, et mon père confirmera mon bonheur... Ma chère Sophie, souffre que ton époux t'habille.»
Les trois quarts sonnent avant que Sophie soit entièrement travestie. Dorothée vient nous joindre; Derneval, impatient, me représente qu'il ne faut pas que l'aurore le trouve dans la ville, et que j'ai affaire à la _Porte Maillot_.
«Quoi! nous ne partons pas tous quatre ensemble? s'écrie Sophie.--Ma bien-aimée, l'honneur m'appelle; je te laisse avec Dorothée, je te remets sous la protection de Derneval. Derneval ne gagnera guère qu'une poste sur moi; il doit m'attendre à Meaux: dans deux heures je vous rejoins.» Sophie se jette dans mes bras. «Je ne vous quitte pas! je ne vous quitte pas!» Derneval frappe du pied. «Le brouillard nous favorise encore, dit-il; mais le jour va nous surprendre ici.» Je m'arrache des bras de Sophie. «Faublas! si vous me quittez, je ne partirai pas.--Eh bien, Sophie, je ne te quitterai pas, hâtons-nous de sortir d'ici.»