Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5
Part 13
«Comment avez-vous mis le feu ici? crie le marquis toujours en colère.--Un moment, donc! lui dit la marquise; attendez donc qu'ils soient tous partis.--Eh! parbleu, Madame, quand ils entendroient! Le beau mystère!--Eh! mais, Monsieur, ne voyez-vous pas que cette enfant est encore tremblante? Croyez-vous d'ailleurs qu'on se brûle exprès?--Madame, vous voilà avec votre Justine, vous lui passez tout. Eh bien! moi, je soutiens que c'est une sotte, une étourdie, qui finira mal, je vous en avertis! Tenez, j'ai toujours remarqué dans sa physionomie qu'elle étoit un peu folle. Voyez cette figure, n'y a-t-il pas quelque chose d'égaré? n'aperçoit-on pas...?--Allons, Justine, interrompit la marquise, apprenez-nous par quel accident...--Madame, je lisois.--Une belle heure pour lire! s'écria le marquis: là! ne faut-il pas avoir perdu la tête?--Madame, reprit Justine, je me suis endormie; la lumière, que je n'avois pas éteinte, et qui étoit trop près du matelas...--Y a mis le feu, interrompit encore le marquis; le grand miracle! Et que lisiez-vous donc de si beau la nuit, Mademoiselle?--Monsieur, répliqua la maligne suivante, c'est un livre qui s'appelle... _le Physionomiste complet_.» Le marquis s'apaisa tout à coup et se mit à rire. «C'est _le Physionomiste parfait_ qu'elle veut dire.--Oui, Monsieur, oui, _le Physionomiste parfait_.--Eh bien! Justine, n'est-il pas vrai que ce livre-là est amusant?--Oui, Monsieur, bien amusant... C'est pour cela...--Et ce livre, où est-il?» demanda la marquise. Après quelques instans de silence, Justine répondit: «Je ne le trouve pas, il est apparemment brûlé.--Comment, brûlé! s'écria le marquis, mon livre est brûlé! vous avez brûlé mon livre?--Monsieur...--Et pourquoi prenez-vous mes livres, Mademoiselle? qui vous a permis de prendre mon livre et de le brûler?--Eh! Monsieur, lui dit la marquise, vous criez à me rompre la tête.--Comment! Madame, l'impertinente brûle mon livre!--Eh bien! Monsieur, vous en achèterez un autre.--Oui, vous en achèterez! vous en achèterez! vous croyez donc, Madame, que cela se trouve comme un roman! il n'y avoit peut-être que cet exemplaire dans le monde! et cette sotte le brûle!--Eh bien! Monsieur, répliqua vivement la marquise, si ce livre est brûlé, s'il ne s'en trouve pas d'autre, vous vous en passerez, je ne vois pas grand mal à cela.--En vérité, Madame, l'ignorance... Tenez, je m'en vais, car je vous dirois... Et vous, Mademoiselle, je vous le répète, vous êtes une sotte, une étourdie, une folle; et il y a longtemps que je l'ai vu dans votre physionomie.» Il s'en alla.
Posé en travers dans une cheminée étroite et sale, forcé d'appuyer la tête et les épaules d'un côté, de roidir les jambes de l'autre, et, pour plus grande sûreté, de tenir les bras écartés, je me trouvois dans la plus incommode des situations. Je commençois à me fatiguer beaucoup. Cependant il falloit prendre patience, il falloit savoir comment tout cela finiroit; je recueillis mes forces et je prêtai l'oreille.
La marquise commença. «Le voilà parti! c'est ce que je voulois. Nous sommes seules; j'espère, Mademoiselle, que vous voudrez bien m'expliquer votre chute d'hier au soir, le bruit que j'entends chez vous depuis plus de deux heures; et, comme vous sentez que je ne crois pas à cette petite histoire du livre brûlé, je me flatte que vous daignerez m'apprendre aussi par quel accident le feu vient de prendre ici.--Madame...--Répondez, Mademoiselle, vous n'étiez pas seule chez vous?--Madame, je vous assure...--Justine, vous allez mentir!...--Madame, je lisois... comme je vous l'ai dit...--Vous mentez, Mademoiselle; le livre dont vous parliez tout à l'heure est dans mon cabinet.--Eh bien! Madame, je travaillois,... je cousois... Mais vous toussez, Madame, vous vous enrhumez.--Oui, je m'enrhume, cela est vrai. Je vois que je ne pourrai pas savoir la vérité ce soir. Je vous laisse, Mademoiselle, demain je serai sans doute plus heureuse, ou bien... (Elle revint sur ses pas.) Il faut, de peur d'un nouvel accident, éteindre cela tout à fait», dit-elle.
Elle prit en même temps le pot à l'eau, qui se trouva sous sa main, et le vida sur les trois ou quatre tisons qui se consumoient dans les coins de la cheminée. Aussitôt s'éleva une épaisse fumée qui, entrant à la fois par ma bouche, mon nez et mes yeux, faillit m'étouffer. Mes forces m'abandonnèrent, je tombai sur mes pieds. La marquise recula d'effroi. Je sortis promptement de la cheminée; la terreur fit place à l'étonnement. Nous nous regardions tous trois en silence.
«Mademoiselle, dit enfin la marquise à Justine, en la fixant d'un oeil courroucé, il n'y avoit personne chez vous!» Et puis m'adressant un doux reproche: «Faublas! Faublas!» Justine se jeta aux genoux de sa maîtresse: «Ah! Madame, je vous assure...--Quoi! Mademoiselle, vous osez encore!...» Pendant que la pauvre Justine tâchoit de fléchir et de persuader la marquise, je considérois avec attention la simple parure de celle-ci. Un seul jupon, mal attaché, couvroit négligemment des charmes que mon imagination auroit devinés, que mes yeux avoient vus, que ma mémoire me rappeloit. De longs cheveux noirs épars couvroient ses épaules d'albâtre, et retomboient mollement sur sa gorge entièrement découverte... Que ma maîtresse étoit belle!... j'oubliai la supposition de grossesse, et, saisissant une main que je baisai: «Ma chère maman, les apparences sont souvent trompeuses.--Ah! Faublas, à qui m'avez-vous sacrifiée?--A personne; un mot d'explication, et ma justification ne sera pas difficile.» Justine voulut m'appuyer de son témoignage. «Vous êtes bien audacieuse, lui dit sa maîtresse...--Oui, vous avez raison, bien audacieuse», s'écria le marquis de B..., qui, lassé d'attendre sa femme, la venoit chercher.
La marquise souffle la lumière, me donne un baiser sur le front, et me dit tout bas: «Faublas, un peu de patience, je reviendrai dans un instant.» Elle élève la voix et s'adresse à Justine: «Mademoiselle, sortez, venez avec moi.» Justine, qui connoît les êtres, ne fait qu'un saut; la marquise sort, repousse son mari qui alloit entrer, tire la porte, la ferme à double tour, retire la clef, et me voilà encore une fois en prison!
Pour cette fois, mon esclavage me parut supportable; un doux espoir au moins m'étoit permis. Mes comiques tribulations, si étrangement variées, prolongées si cruellement pendant la nuit entière, alloient sans doute finir, et la marquise, bientôt revenue, ne pourroit me refuser le juste dédommagement de tant de maux soufferts pour elle. Cette consolante idée ranima mon courage, je pris une chaise que j'adossai contre la porte, et, comme un chasseur à l'affût, j'attendis ma proie.
Bientôt j'entendis du bruit dans l'appartement des époux; on parloit vite, on parloit haut; on disputoit avec aigreur. Je jugeai que la marquise, ne pouvant se débarrasser de son mari, avoit pris le parti de le quereller, et je ne doutai pas qu'elle ne réussît bientôt à l'impatienter assez pour l'obliger à quitter la place: il en arriva tout autrement. Après d'assez longs débats, la marquise accourut de sa chambre vers la mienne. «Voilà bien, disoit-elle avec feu, la scène la plus scandaleuse! ne me suivez pas! Monsieur, gardez-vous de me suivre!»
Elle étoit déjà au bout du corridor, tout près de ma prison. Je ne sais si elle s'accrocha quelque part; mais le pied lui manqua, et elle tomba si rudement que la clef de ma chambre, s'étant échappée de sa main, vint rebondir contre ma porte. Mon amante infortunée jeta un cri terrible. Son mari, qui la suivoit de près, la releva; plusieurs femmes accoururent, on la ramena chez elle. Un moment après le marquis s'écria: «Elle est blessée! que mes gens se lèvent! que le suisse ouvre les portes! qu'on amène le premier chirurgien!»
Oh! comme mon coeur palpita dans ce triste moment! que le malheur de la marquise me causa d'inquiétude! qu'alors il me parut douloureux d'être ainsi renfermé, de ne pouvoir apprendre si sa blessure étoit dangereuse, si ses jours n'étoient pas menacés! Mon impatience s'accrut par mes réflexions. Au milieu des embarras qu'un pareil accident alloit causer, dans ces momens de trouble et d'agitation, Justine pourroit-elle quitter sa maîtresse? songeroit-elle à me délivrer? Le temps étoit précieux, le jour commençoit à paroître. Si je parvenois à m'échapper, si je pouvois rentrer chez moi, Jasmin, le premier venu que j'enverrois à l'hôtel du marquis, me rapporteroit des nouvelles de sa femme. Il falloit donc tenter tous les moyens possibles de me procurer ma liberté. Le bruit de la porte cochère qu'on ouvrit avec fracas, m'annonçant qu'un des plus grands obstacles était levé, me donna l'espérance de pouvoir surmonter ceux qui me restoient. J'essayai d'abord, mais inutilement, de tirer à moi, par-dessous la porte, la clef restée dans le corridor. Je voulus ensuite démonter la serrure en détachant les vis qui la fixoient; mais elles étoient rivées en dehors.
J'examinois la serrure avec attention, je tâchois de l'ouvrir avec mon couteau, quand La Jeunesse, dont je reconnus la voix, me dit tout bas: «C'est toi, Justine? je te croyois chez ta maîtresse. Ouvre-moi donc.» L'occasion étoit trop belle pour la laisser échapper; je prends mon parti sur-le-champ, et, résolu de donner quelque chose au hasard, je déguise ma voix en la diminuant. Je contrefais de mon mieux celle de Justine, et, glissant, pour ainsi dire, les mots à travers la serrure, je réponds: «C'est toi, La Jeunesse? dis-moi donc comment va ma maîtresse?--Ta maîtresse va bien, la peau est à peine écorchée: monsieur vient de nous dire que le chirurgien a dit que ce n'étoit rien; mais comment ne sais-tu pas cela, toi? Ouvre-moi donc.--Je ne puis pas, mon bon ami; Madame m'a enfermée.--Bah!--Oui, tiens, la clef est par terre dans le corridor: cherche.»
La Jeunesse regarde et trouve la clef, il ouvre la porte et me regarde: «Ah! mon Dieu, c'est le diable!» dit-il. Je tente le passage, il m'adresse un grand coup de poing: je pare et je riposte. Le coup est si prompt, si heureux, que le coquin tombe à la renverse avec une balafre sur l'oeil. Je saute par-dessus lui, je me précipite sur l'escalier; mon ennemi se relève et me poursuit. Plus agile que lui, parce que je ne suis pas éclopé, parce qu'un motif plus pressant m'anime, je traverse rapidement la cour, et déjà j'ai franchi le seuil de la porte cochère, quand La Jeunesse, d'autant plus furieux qu'il désespère de m'atteindre, s'avise de crier de toutes ses forces: «Arrête! au voleur!»
J'avois enfilé une rue de traverse: la peur me donnoit des ailes. La Jeunesse, suivi de quelques autres domestiques, crioit encore; mais tous étoient loin derrière moi. Je me croyois sauvé, lorsqu'au détour d'une rue je tombai dans une patrouille de la garde de Paris. Le sergent m'arrêta sur ma mine. En effet, il étoit impossible d'en présenter une plus étrange. Tant de soins m'avoient occupé sur la fin de cette nuit qu'alors seulement je m'aperçus du grotesque équipage dans lequel je courois les rues. Une partie de mon habit brûlée, l'autre bariolée de suie, toute ma personne barbouillée de fumée, et enfin ma tête enterrée dans un bonnet de nuit de Justine: je ne m'étonnai plus qu'en me voyant La Jeunesse eût dit: «C'est le diable!»
Malgré la surprise que me causoit à moi-même ce costume rembruni, j'assurai au sergent que j'étois un honnête homme. Il paroissoit peu disposé à m'en croire sur ma parole; et d'ailleurs La Jeunesse arriva sur ces entrefaites, avec sa séquelle essoufflée. Tous les valets m'environnèrent, et crièrent à tue-tête aux soldats qui me serroient: «Arrêtez-le, c'est un coquin, c'est un voleur; amenez-le à l'hôtel.» Je demandai qu'on me conduisît chez le commissaire du quartier: ma requête fut trouvée si juste qu'on y satisfit sur-le-champ.
Le commissaire attendoit un scellé; quand il sut qu'il ne s'agissoit que de recevoir une plainte, il parut mécontent d'avoir été réveillé si matin. «Mon ami, me dit-il, qui êtes-vous?--Monsieur, je suis le chevalier de Faublas, votre très respectueux serviteur.--Ah! pardon, Monsieur. Où logez-vous?--Chez mon père, le baron de Faublas, rue de l'Université.--Que faites vous?--Pas grand'chose, comme tant de jeunes gens de famille.--D'où sortez-vous?--Dispensez-moi de répondre à cette question-là.--Je ne le puis. D'où sortez-vous?--D'une cheminée.--Monsieur, voilà de mauvaises plaisanteries que vous pourriez payer cher.--Non, Monsieur, ce sont des vérités que mon habit prouve: regardez.--Où alliez-vous?--Me coucher.--Belles réponses! où est le plaignant?»
La Jeunesse se montra. «Mon ami, comment vous nommez-vous?» Je répondis pour lui: «La Jeunesse.--Monsieur,... de grâce, me dit l'homme de loi, je parle à ce garçon. (_A La Jeunesse._) Où logez-vous, mon ami?--Dans le coeur d'une des femmes de madame la marquise, répliquai-je aussitôt.--Monsieur, ce n'est pas vous que j'interroge. (_A La Jeunesse._) Que faites-vous, mon ami?--Il caresse les demoiselles dans les carrosses.»
Le commissaire frappa du pied; La Jeunesse me regarda d'un air interdit. Le pauvre garçon, troublé, ne savoit plus que répondre aux questions dont l'accabloit notre juge bourgeois. Il déposa cependant qu'il m'avoit trouvé enfermé chez Mlle Justine, dans une chambre de l'hôtel du marquis de B...; que je forçois une serrure, qu'en sortant _je l'avois apostrophé, lui plaignant, d'un coup de poignet sur l'oeil_.
L'homme de loi, qui voyoit dans tout cela des choses très graves, me pria de m'asseoir un moment; il parla bas à son clerc; quelques minutes après, je vis arriver le marquis de B...
(_Il élève la voix en entrant._)
On vient de m'avertir qu'un voleur... Ah! ah! c'est M. Duportail!
LE COMMISSAIRE.
Monsieur Duportail! Ce n'est pas là le nom que monsieur nous a fait écrire.
LE MARQUIS, _riant_.
Pardon, Monsieur Duportail; mais je vous vois dans un état!... Comment?... Pourquoi?...
FAUBLAS, _se penchant à l'oreille du marquis_.
Il m'est arrivé l'aventure la plus plaisante!... Je vous conterai cela,... mais ce n'est pas là le moment.
LE MARQUIS, _le regardant beaucoup_.
Oui,... oui,... mais comment diable arrive-t-il que vous vous trouviez chez moi dans cet équipage?
LE COMMISSAIRE.
Monsieur le marquis, je vais vous lire la déposition.
FAUBLAS.
Inutile... (_Bas au marquis._) Je vous conterai tout cela.
LE MARQUIS, _le fixant d'un air incertain_.
Oui, oui; mais voyons la déposition.
Le commissaire alloit la lire; je tirai le marquis dans un coin de l'étude, et, affectant de lui parler bas: «Tirez-moi d'ici promptement, lui dis-je. Vous savez comme mon père me gêne; s'il apprenoit jamais!... si le commissaire s'avisoit de l'envoyer chercher!»
LE MARQUIS, _haut_.
Il est donc enfin revenu de Russie, monsieur votre père?
FAUBLAS.
Oui.
LE MARQUIS.
Parbleu! c'est un homme bien singulier; il est introuvable, et vous aussi. J'ai été vingt fois à l'Arsenal!...
LE COMMISSAIRE.
Mais monsieur ne demeure pas à l'Arsenal.
LE MARQUIS.
M. Duportail ne demeure pas à l'Arsenal?
LE COMMISSAIRE.
Monsieur ne se nomme pas Duportail.
LE MARQUIS.
Ne se nomme pas Duportail?... En voilà bien d'une autre!
LE COMMISSAIRE.
Riez, Monsieur, riez tant qu'il vous plaira; mais monsieur nous a déclaré demeurer rue de l'Université, et s'appeler Faublas.
LE MARQUIS, _reculant tout étonné_.
Hein?... quoi?... comment?... qui parle de Faublas?
FAUBLAS, _à l'oreille du marquis_.
Chut! chut! j'ai donné ce nom-là, parce qu'il est fort désagréable de décliner le sien chez un commissaire.
LE MARQUIS.
Je comprends!... Comment se porte mademoiselle votre soeur, Monsieur?
FAUBLAS, _d'un ton triste_.
Assez bien.
LE MARQUIS.
Un jour que je vous rencontrai à l'Opéra, vous me dites que vous ne connoissiez pas ce M. de Faublas.
FAUBLAS.
Ah! c'est que vous me parliez du fils!... qui est un mauvais sujet... Mais le père!... brave gentilhomme!
LE MARQUIS.
Ah çà! dites-moi donc par quel hasard mes gens vous ont poursuivi...
LE COMMISSAIRE.
Monsieur le marquis, écoutez la déposition, elle est sérieuse.
LE MARQUIS.
Eh bien! voyons: lisez, j'écoute.
FAUBLAS, _au marquis_.
Monsieur, le temps se passe.
LE MARQUIS.
Cela ne sera pas bien long.
FAUBLAS.
Mais je vous raconterai tout cela.
LE MARQUIS.
Sans doute; mais voyons ce que mes gens ont déposé... Vous pouvez être tranquille; je sais bien que vous n'êtes pas un voleur.
Le commissaire lut la déposition tout entière; le marquis fit rentrer La Jeunesse, resté dans la cour avec les autres domestiques. La Jeunesse confirma tout ce qu'il avoit dit, et entra dans de nouveaux détails, bien propres à éclaircir les faits que je ne pouvois nier.
LE MARQUIS.
Monsieur étoit enfermé dans la chambre de Justine!... Mais comment, diable! J'y suis entré, et je ne l'y ai pas vu!
FAUBLAS.
Preuve que je n'y étois pas, Monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Mais ma femme y est entrée aussi, elle y est même restée assez longtemps. Monsieur, elle ne vous a pas vu non plus, ma femme.
FAUBLAS.
Autre preuve que je n'y étois pas!... (_Au commissaire._) Monsieur, vous voyez combien est vague l'accusation dont on me charge; trouvez bon que je me retire.
LE COMMISSAIRE.
Non pas, Monsieur, non pas. Sentinelle, barrez la porte.
FAUBLAS.
Quoi! Monsieur, vous pourriez...
LE COMMISSAIRE.
J'en suis bien fâché, Monsieur; mais vous entrez dans un hôtel, on ne sait comment ni par où; on vous trouve enfermé dans la chambre d'une demoiselle... Cela n'est pas clair... Moi, je vois qu'on pourroit rendre plainte en séduction.
FAUBLAS.
Juge de paix, recevez les dépositions, écoutez les témoins, attendez les preuves, et, toujours fidèle au voeu de la loi, rejetez surtout les perfides probabilités. Ce que vous appelez une conjecture n'est jamais qu'une incertitude, surtout quand il y va de l'honneur, je ne dis pas d'un noble, mais d'un citoyen, d'un homme, quel qu'il soit.
LE MARQUIS.
Permettez... Monsieur, où avez-vous connu Justine?
FAUBLAS.
Monsieur, je pourrois me dispenser de répondre à cela; cependant je veux bien vous donner une preuve de ma complaisance. J'ai connu Justine en même temps qu'une certaine femme Dutour, dont elle étoit l'amie, et qui servoit ma soeur.
LE MARQUIS, _d'un air satisfait_.
Oui, qui servoit Mlle Duportail.
FAUBLAS.
Oui, Monsieur.
LE COMMISSAIRE, _avec humeur_.
Si mademoiselle votre soeur se nomme Duportail, vous vous nommez Duportail aussi. Pourquoi faites-vous de fausses déclarations?
LE MARQUIS.
Il n'y a pas grand mal à cela; je sais pourquoi, moi, je sais pourquoi. Laissez, Monsieur, laissez sur votre procès-verbal ce nom de Faublas... (_Il vint à moi._) Je ne veux pas vous compromettre; mais dites-moi amiablement ce que vous êtes venu faire chez moi.
FAUBLAS.
Quoi! vous ne devinez pas? J'ai connu Justine à cause de ma soeur; on m'a trouvé dans la chambre de Justine: cette petite est si jolie...
LE MARQUIS.
Ah! petit libertin, vous avez passé la nuit avec elle! La marquise seroit bien contente, si elle savoit que le frère d'une de ses bonnes amies vient débaucher ses femmes!... Ah çà! mais, quand le feu a pris chez Justine...
FAUBLAS.
Nous étions fatigués, nous dormions.
LE MARQUIS, _en riant_.
Vous avez dû avoir une belle peur, quand j'ai frappé à votre porte.
FAUBLAS.
Vous n'en avez pas d'idée.
LE MARQUIS.
Mais nous ne vous avons pas vu, où diable vous étiez-vous caché?
FAUBLAS.
Dans la cheminée.
LE MARQUIS.
Mais ma femme retournoit dans la chambre de Justine... Alors elle vous auroit vu.
FAUBLAS.
Point du tout, je l'entendois venir, _je regrimpois_ dans la cheminée.
LE MARQUIS.
Et vous faisiez bien. Oh! ma femme ne peut souffrir chez elle le plus petit désordre. Ce n'est pas qu'elle soit moins indulgente qu'une autre; mais écoutez donc, une femme honnête ne veut pas être compromise. Qu'on fasse tout ce qu'on voudra, pourvu que ce ne soit pas chez elle; elle n'y trouve pas à redire. Et même, sur cet article, elle pousse quelquefois l'indifférence trop loin; quelquefois elle excuse dans ses amies des foiblesses... Monsieur, mademoiselle votre soeur est-elle encore à Soissons?
FAUBLAS, _paroissant hésiter_.
Oui, Monsieur.
LE MARQUIS.
Quoi! vraiment! toujours dans ce couvent?
FAUBLAS, _jouant l'embarras_.
Oui, Monsieur,... oui... Pourquoi non?
LE MARQUIS.
Je vous demande cela parce que quelqu'un m'a dit l'avoir rencontrée dans les environs de Paris.
FAUBLAS.
Dans les environs de Paris!... Ce quelqu'un-là s'est trompé, Monsieur, ce n'étoit sûrement pas ma soeur... Mais, Monsieur le marquis, tout est fini, je pense; allons-nous-en.
LE COMMISSAIRE.
Monsieur, tout n'est pas fini, j'attends quelqu'un.
Ce quelqu'un entra au moment même: c'étoit mon père. L'homme de loi lui dit: «A qui ai-je l'honneur de parler, Monsieur?»
LE BARON DE FAUBLAS.
Monsieur, je suis le baron de Faublas.
LE COMMISSAIRE.
En ce cas, Monsieur, j'ai mille excuses à vous faire. Je vous avois fait avertir, parce que ce jeune homme, chargé d'une accusation assez grave, avoit pris votre nom et se disoit votre fils; mais sa déclaration étoit fausse. Je suis fâché qu'on vous ait dérangé.
LE MARQUIS, _au commissaire_.
Comment! sa déclaration étoit fausse? Mais ne vous ai-je pas prié, Monsieur, de laisser ce nom de Faublas sur votre procès-verbal? (_Tout bas au chevalier._) Vous ne sentez donc pas les conséquences de cela, vous? Si une fois ce commissaire écrit votre véritable nom, il enverra chercher votre véritable père, et cela fera une scène... Priez ce monsieur de Faublas de vous laisser son nom, cela finira tout.
LE CHEVALIER DE FAUBLAS, _au marquis_.
Je n'ose.
LE MARQUIS.
Je vais lui dire, moi!... (_Au baron._) Dites qu'il est votre fils.
Cependant le baron, stupéfait de tout ce qu'il voyoit, regardoit tour à tour le commissaire, le marquis et moi. «Monsieur, répondit-il enfin au juge attentif, vos soins ne sont pas perdus, ma peine n'est pas inutile. Dans l'état où je vois ce jeune homme, je devrois peut-être le méconnoître; mais le lieu même où je le trouve sollicite mon indulgence pour lui. Je le connois sensible et fier; s'il a fait quelque sottise, un interrogatoire ici l'en a sans doute assez puni... Monsieur, ce jeune homme vous a dit son véritable nom, il est mon fils.»
LE MARQUIS, _au baron_.
Bien! très bien!
LE COMMISSAIRE.
Mais je n'entends plus rien à cela; je vais envoyer chercher ce M. Duportail.
LE MARQUIS, _au chevalier_.
Il n'entend plus rien à cela? je crois bien.
LE BARON, _avec fierté au commissaire_.
Monsieur, quand je dis qu'il est mon fils.
LE MARQUIS, _au baron, le tirant par son habit_.
A merveille. (_Au chevalier._) Il joue son rôle à merveille.
LE CHEVALIER, _au marquis_.
Oh! le baron est un homme d'esprit; et puis il a de grands torts à réparer envers nous.
LE COMMISSAIRE, _au baron_.
Monsieur, tout cela est fort bon; mais il y a une plainte.
LE MARQUIS _crie de toutes ses forces_.
Je m'en désiste.
LE COMMISSAIRE, _au marquis_.
Cela ne suffit pas, Monsieur, l'affaire est d'une nature... Le ministère public est intéressé.
LE BARON, _avec violence_.
Le ministère public intéressé!... De quoi s'agit-il donc?
LE MARQUIS.
Bah! d'une misère,... d'une intrigue d'amoureux.
LE COMMISSAIRE.
Une intrigue d'amoureux!
LE MARQUIS, _au commissaire_.
Eh! oui, Monsieur! une aventure galante.
(_Au baron._)
Ce n'est pas autre chose qu'une aventure galante, je vous le certifie, moi!
LE COMMISSAIRE, _au marquis_.
Monsieur, il y a fausse déclaration, effraction, sévices, séduction.
LE BARON, _avec le plus grand emportement_.
Cela n'est pas possible; qui dit cela? qui ose attaquer ainsi l'honneur de mon fils et de ma maison?
LE MARQUIS, _au chevalier_.
Ah! mais comme il joue donc son rôle! cela n'est pas concevable... (_Au père._) Allez, Monsieur, tranquillisez-vous, il ne s'agit que d'un rendez-vous galant. Monsieur votre fils a couché avec une des femmes de ma maison, et pour se sauver il a rossé un de mes laquais, voilà tout.
LE BARON, _au commissaire_.