Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5
Part 12
Justine étoit venue me dire qu'à l'entrée de la nuit je pourrois me rendre chez sa maîtresse; je n'y manquai pas. Je n'eus pas besoin de frapper aux portes de l'hôtel, elles étoient ouvertes; mais le suisse me vit, je nommai Justine, et, me coulant derrière une voiture qui venoit apparemment d'entrer, je gagnai l'escalier dérobé. Arrivé au boudoir, j'ouvris la porte, j'entrai brusquement, et je ne fus pas peu surpris d'entendre M. de B..., qui parloit très haut dans la chambre à coucher de la marquise. A l'instant même, Justine, sans doute effrayée du bruit que j'avois fait en ouvrant la porte, se précipita de la chambre à coucher dans le boudoir.
«Il rentre dans le moment», me dit-elle en me poussant dehors. J'eus bientôt descendu quelques degrés. «Mais voyez donc cette sotte qui s'enfuit quand je lui parle», s'écria M. de B..., qui poursuivit Justine. Il entra dans le boudoir à l'instant où elle tenoit d'une main le flambeau dont elle m'éclairoit et de l'autre la porte entr'ouverte. La rusée suivante, sans répondre un seul mot, acheva de tirer la porte, qu'elle ferma à double tour, et puis elle me fit signe de l'attendre. «N'ayez pas peur, me dit-elle dès qu'elle fut près de moi, il ne peut plus nous joindre; mais, Monsieur, ce boudoir vous est funeste!»
Ici Justine laissa échapper des éclats de rire que le marquis entendit. «L'impertinente! s'écria-t-il, elle rit de sa sottise, et elle me ferme la porte au nez.» Je n'entendis pas le reste: car Justine, qui faisoit d'inutiles efforts pour modérer sa gaieté, recommença à rire plus haut qu'auparavant.
Je la pris dans mes bras: «Friponne, tu vas payer pour ta maîtresse!» A ces mots je soufflai la bougie, je donnai un baiser à la rieuse, et je l'assis doucement sur les marches. «Eh mais, Monsieur, que faites-vous donc?... Quoi! sur un escalier?» Au lieu de répondre, je préparois le moment fortuné; mais Justine, un peu trop vive, fit un mouvement brusque et si malheureux que le flambeau, qui se trouvoit à côté d'elle, roula du haut en bas de l'escalier avec un grand fracas. «Qu'est-ce que cela? cria le marquis à travers la porte. Justine, vous avez fait un faux pas?--Oh! ce ne sera rien, rien du tout, lui répondit-elle d'une voix tremblante.--Oui! rien! répliqua-t-il, et elle ne peut pas parler!» Pendant ce court dialogue, Justine s'efforçoit de me chasser du poste que j'occupois et que je m'obstinois à garder. Quoiqu'il me parût fort dur de quitter le champ de bataille avant d'avoir remporté la victoire, il fallut m'y décider pourtant. Le marquis venoit de sonner ses gens, et nous l'entendîmes leur ordonner d'aller relever Justine qui venoit de faire un faux pas dans l'escalier dérobé. Je n'avois pas un moment à perdre. Au risque de me rompre vingt fois le col, je descendis l'escalier dans un désordre extrême. J'aperçus près de là une remise, où je courus, non sans peine, me cacher et me rajuster de mon mieux. Je me disposois à sortir de ma retraite pour traverser la cour, quand les domestiques parurent au bas du grand escalier. Ils accouroient avec des lumières; je n'eus que le temps d'ouvrir la portière d'un carrosse dans lequel je me précipitai.
De là je vis que Justine épargnoit la moitié du chemin à ceux qui la venoient secourir. Elle fut ramenée comme en triomphe par les laquais, charmés de l'avoir trouvée saine et sauve après une aussi terrible chute. Déjà ces messieurs remontoient le grand escalier en faisant mille exclamations joyeuses. Déjà je me préparois à profiter du moment pour m'échapper; mais mon destin bizarre m'avoit réservé, pour cette soirée, les plus ridicules malheurs. Du gros de la troupe se détacha tout à coup un grand diable de palefrenier, qui, s'acheminant tout droit vers la remise, commença par poser sa chandelle sur le marchepied du carrosse où je restois dans une horrible transe. Il visita ensuite une voiture remisée près de la mienne (c'étoit apparemment celle qui venoit de ramener le marquis). Il fit encore quelques tours sous la remise, et, revenant enfin s'asseoir sur le commode marchepied, après avoir ôté sa chandelle, qu'il souffla: «Elle ne peut tarder à venir, dit-il, attendons-la.» Dès que cette lumière, qui me gênoit cruellement, fut éteinte, je me sentis plus tranquille. La nuit étoit si sombre, il faisoit un brouillard si épais, qu'on ne distinguoit rien à quatre pas de distance. Cependant un grand quart d'heure s'étoit écoulé, la personne désirée n'arrivoit pas: je m'impatientois dans ma prison autant que mon geôlier, qui juroit tout bas sur son marchepied.
Enfin, j'entendis un léger bruit dans la cour. Le palefrenier l'entendit aussi, car il se leva en toussant doucement; on lui répondit sur le même ton, on s'avança, on lui parla tout bas. «C'est bon, répéta-t-il assez haut pour que je l'entendisse; dans celui-là», ajouta-t-il, et il frappa sur mon carrosse. A ces mots, on quitta l'intelligent domestique, qui, resté seul, vint à ma portière, la ferma à clef, passa de l'autre côté, en fit autant, et ferma de même l'autre voiture remisée près de la mienne. «Maintenant, se dit-il à lui-même, je puis allumer ce réverbère»; et, comme s'il y avoit eu un parti pris de me désoler, il alla précisément en face de la remise allumer un très gros fanal, qui, dans le fond de cette cour, moins large que profonde, jetoit, malgré le brouillard, un assez grand jour pour qu'on pût aisément distinguer tout ce qui s'y passoit. Après cette belle opération, il s'éloigna en sifflant.
Vous qui lisez cette funeste aventure, si vous aimez Faublas, plaignez-le. On le chasse d'un boudoir, on le dérange sur un escalier, on le poursuit sous une remise, on l'emprisonne dans un carrosse; il est inquiet, il est morfondu, et, pour comble de malheur, il n'a pas soupé.
L'odeur des mets qu'on préparoit dans les cuisines venoit jusqu'à moi, et je n'en ressentois que plus vivement combien il est douloureux quelquefois d'avoir bon appétit. Ma situation cependant me paroissoit si triste que ce n'étoit pas la faim qui me tourmentoit le plus. Ces mots, _dans celui-là_, me faisoient faire de terribles réflexions. Avois-je été découvert? le marquis, enfin bien instruit, préparoit-il sa vengeance?
O mon ange tutélaire! ô ma Sophie! ce fut toi que j'invoquai dans ce moment critique! Il est vrai que, toujours séduit par l'objet présent, je t'avois oubliée pendant quelques heures; il est vrai que j'étois dans l'infortune quand je t'adressai mon tardif hommage; mais honore-t-on moins dans son coeur le Dieu dont on néglige quelquefois le culte, et n'est-ce pas surtout lorsqu'ils sont malheureux que les hommes implorent la Divinité?
J'eus tout le temps de songer à ma jolie cousine. J'aurois pu m'évader peut-être, mais je n'osois le tenter, parce que les domestiques alloient et venoient sans cesse dans la cour, parce que le fatal réverbère eût éclairé tous mes mouvemens, parce qu'enfin, dans la crainte qu'on ne m'eût découvert et qu'on ne me guettât au passage, j'aimois mieux attendre l'ennemi que de l'aller chercher.
L'ennemi ne vint pas, et je finis par m'endormir dans mon poste.
Le bruit de la porte cochère qui crioit sur ses gonds me réveilla sur le minuit. Le suisse, un trousseau de clefs à la main, fermoit toutes les serrures et barricadoit toutes les portes. C'étoit l'instant que je redoutois, c'étoit sans doute celui qu'on avoit attendu pour me venir assiéger! J'en fus quitte pour la peur. Le suisse rentra paisiblement dans sa loge; un domestique éteignit les réverbères; chacun s'alla coucher.
Le silence profond qui régna bientôt dans l'hôtel me rassura totalement. Il étoit clair qu'on ne songeoit pas à moi, et que ces mots _dans celui-là_, qui m'avoient tant inquiété, indiquoient seulement une aventure nocturne, dont j'allois être le témoin. Cependant je sortois d'un embarras pour retomber dans un autre; ma prison paroissoit devoir être le lieu de la scène qui se préparoit. Dans un espace aussi étroit, un tiers ne pouvoit qu'incommoder les acteurs, et j'étois d'ailleurs très intéressé à ce que ceux-ci, quels qu'ils fussent, ne me découvrissent pas. Je ne pouvois donc sortir trop tôt du carrosse. Je voyois encore de la lumière dans les appartemens; mais il n'y en avoit plus dans la cour, mais le brouillard étoit toujours fort épais. Je pouvois, sans craindre d'être aperçu, tenter enfin la descente: je l'exécutai fort heureusement. Quel plaisir j'éprouvai, quand je sentis le pavé de la cour! un jeune Parisien, engagé pour la première fois de sa vie dans une promenade sur mer, ne ressent pas une joie plus douce en rentrant dans le port.
Un léger retour sur moi-même calma l'ivresse de ce premier transport. Puisque tout étoit fermé, je m'étois procuré seulement une prison moins incommode; j'avois faim, j'avois froid; et, pour comble d'ennuis, une horloge éternelle, sonnant des quarts quand je croyois compter des heures, me fatiguoit de son bruit monotone, et me promettoit la plus longue des nuits. Les bougies s'éteignoient peu à peu dans les appartemens, une profonde obscurité régnoit partout; cependant personne ne paroissoit encore! mon impatience étoit égale à ma curiosité.
Il est enfin trois heures du matin. J'entends quelque mouvement dans la cour. Un homme dont je ne puis distinguer les traits s'avance doucement; je recule avec précaution; il ouvre la portière et monte dans le carrosse au moment où, pressé d'un désir curieux, je m'assieds modestement derrière.
Après un quart d'heure de silence, l'inconnu frappe des pieds, et tout d'un coup, apostrophant à la fois la nuit, le froid, le brouillard, et une personne qu'il appelle chienne, il descend du carrosse, se promène sous la remise, et, pour se distraire apparemment, il vient à deux pas de moi satisfaire un besoin très malhonnête. Ce monsieur, dès qu'il a fini, donne de nouveaux signes d'impatience.
«La chienne!» s'écrie-t-il à tout moment; et il accompagne cette exclamation de quelques autres expressions plus énergiques. Enfin il ajoute: «Que c'est bête de me donner rendez-vous ici, de ne pas vouloir que j'aille dans sa chambre comme les autres fois! elle vient me conter que, la nuit dernière, madame a entendu du bruit, et que ça tache son honneur. Son honneur! je dis, ça se peut bien; mais faut-il pour cela qu'elle me laisse pendant deux heures gober le brouillard et le rhume? la chienne de femelle ne sait donc pas que, quand un homme est gelé...»
La complainte de l'amoureux (on devine que c'en étoit un) fut interrompue par un léger bruit, qui attira son attention et la mienne. Il se leva, alla au-devant de la personne aimée, la joignit à peu de distance, et lui reprocha sa lenteur. Elle se justifia par un baiser bien appuyé. Cette façon de répondre plut apparemment beaucoup à l'amant; il répliqua de la même manière, et la conversation s'anima au point que le choc égal et soutenu de leurs lèvres amoureusement pressées forma bientôt un concert dont un tiers observateur devoit peu goûter l'harmonie.
A la crainte que j'avois d'être découvert se joignoit alors un désir inquiet de savoir quelle étoit la beauté facile dont le langage avoit à la fois tant de douceur et d'énergie; mais les ténèbres épaisses qui m'avoient protégé contre l'amant déroboient l'amante à mes regards curieux. L'heureux couple qui s'entendoit si bien sans parler monta dans le carrosse. Il en partit aussitôt des soupirs étouffés, des gémissemens tendres, et la caisse, violemment poussée, fit en une minute vingt soubresauts, qui m'apprirent assez à quelle espèce d'exercice se livroient ceux qui étoient dedans. Étrangement cahoté derrière, je songeois à quitter ma place, quand la voiture, remise par degrés dans son parfait équilibre, m'annonça que les athlètes reprenoient haleine. «Mon cher La Jeunesse! dit alors une voix dont je reconnois les accens si doux... hélas! et si trompeurs,... mon cher La Jeunesse!...--Ma chère Justine!» répond aussitôt le butor; et je sens la caisse reprendre son balancement perfide.
J'essaye de me glisser en bas, un grain de sable se rencontre sous mes pieds, et s'écrase en criant. «Mon Dieu! dit Justine, qu'est-ce? j'entends du bruit!... Vois dans la cour... Nous sommes surpris!»
La Jeunesse étonné descend, passe près de moi sans me voir, marche au hasard dans la cour, et affecte de tousser. Justine, plus morte que vive, est restée immobile dans le carrosse. Je me montre à la portière. «C'est moi, charmante enfant, j'ai tout entendu; renvoie La Jeunesse tout à l'heure; songe surtout qu'il me faut un gîte, et que je n'ai pas soupé.--Quoi! Monsieur de Faublas, vous étiez là?--Oui, j'étois là; mais renvoie La Jeunesse, donne-moi une chambre, donne-moi à souper. Je te dirai après ce qui m'est arrivé, ce que j'ai entendu, ce que tu as fait.»
A ces mots je regagne mon poste en tâtonnant. La Jeunesse revient, il assure à Justine qu'elle s'est trompée, qu'il n'y a personne. Justine soutient qu'elle a entendu du bruit, que quelqu'un est levé dans l'hôtel. Elle a la cruauté de renvoyer son triste amant, qui ne la quitte qu'après l'avoir embrassée plusieurs fois, et sur la parole qu'on lui donne que, dès le lendemain même, on lui offrira sa revanche à une heure et dans un lieu plus commodes.
Dès qu'il se fut éloigné, Justine me déclara qu'elle ne savoit où me conduire. «Monsieur, me dit-elle, passe la nuit chez madame.--Quoi! le marquis?...--Il l'a voulu absolument.--Ah! ah! mais tu as une chambre, toi, Justine?--Oui, Monsieur, tout près de l'appartement de madame.--Eh bien, mon enfant, conduis-moi dans ta chambre. Il y a sept mortelles heures que je m'enrhume et que je jeûne ici; voudrois-tu m'y laisser mourir de faim et de froid?--Oh! non, Monsieur de Faublas, oh! sûrement non; mais c'est que... si ma maîtresse entend du bruit?--Bon! je n'en ferai pas autant que La Jeunesse en a fait la nuit dernière.»
Justine me prit par la main, et tous deux, marchant sur la pointe du pied, allongeant le cou et prêtant l'oreille, nous gagnâmes à tâtons la petite chambre en question. Justine alluma une lampe et se hâta de faire du feu. Elle n'osoit me fixer; mais son regard timide et détourné sembloit me demander grâce, et je voyois sur le minois chiffonné de la friponne un petit air boudeur et confus qui le rendoit plus piquant qu'à l'ordinaire. Oh! que j'étois tenté de lui pardonner! oh! qu'un jeune homme de dix-sept ans a peine à garder sa colère dans la chambre d'une jolie fille de son âge! Je ne pouvois douter que La Jeunesse ne fût heureux; mais je l'étois aussi; il ne s'agissoit donc plus que de savoir lequel des deux on aimoit davantage. Oui; mais avoir un rival dans les écuries de l'hôtel! partager mes plaisirs avec un valet! il ne falloit en vérité rien moins qu'une idée aussi repoussante pour m'empêcher de faire, en ce moment, une infidélité de plus à la marquise, une injure nouvelle à ma Sophie.
Aussitôt que les réflexions délicates eurent étouffé les désirs naissans, je sentis ma faim davantage: «Donne-moi donc à souper, Justine.--Je n'ai rien, Monsieur de Faublas.--Quoi! rien du tout?--Ah! si fait, dans ma commode deux pots de confitures.--Que deux, Justine?--Oui, les voilà; je n'en donne qu'à mes bons amis, au moins!--En ce cas, mon enfant, c'est donc La Jeunesse qui a entamé celui-là. Je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas étrillé ton La Jeunesse, le jour qu'il galopoit après moi au pont de Sèvres.--Ah! vous lui avez donné un coup de fouet! il avoit le bras tout noir!--Je ne m'étonne plus de l'intérêt que tu pris dans le temps à cette rencontre... Mon enfant, donne-moi du pain.--Je n'en ai point.--Pas une bouchée?--Pas une miette.--Et à boire?--Oh! de l'eau plein ce pot à l'eau.»
Deux pots de confitures! c'est le souper d'une religieuse. Il est sain, mais il est léger; mais mon estomac n'étoit pas content, et, pour le réconforter, il fallut avaler un malheureux verre d'eau, qui me gela le palais et les entrailles. Quelle douleur! Justine paroissoit souffrir de ma détresse. _Le feu n'alloit pas assez bien_; elle tisonnoit et souffloit sans cesse. _Je devois geler_; elle boutonnoit mon habit. _Ce chapeau ne suffisoit pas pour me garantir du froid_; il fallut me laisser coiffer d'un de ses bonnets de nuit. _On sentoit des vents coulis partout_; elle alloit, pour me les épargner, fourrer du papier sous la porte. Justine, infatigable, prévenoit les besoins que j'avois, et ceux même que je n'avois pas; Justine enfin me prodiguoit les attentions fines et recherchées, les petits soins délicats, toutes ces caresses empressées dont vous accable toujours une femme qui vous trompe ou qui va vous tromper.
«Monsieur, me dit enfin la rusée suivante, curieuse de savoir comment je m'étois trouvé l'espionnant à trois heures du matin, je croyois que vous aviez eu le temps de regagner la porte cochère, je vous connois si prompt, si leste! je n'avois pas songé que, dans le désordre où vous étiez, il vous falloit quelques minutes...» Je l'interrompis pour lui conter de point en point ce qui m'étoit arrivé dans l'hôtel depuis que j'y étois entré. Elle se contraignit pour ne pas rire, quand je lui parlai du boudoir; le souvenir de sa chute sur l'escalier la fit presque rougir; un faux air de commisération parut sur sa maligne figure quand je lui racontai mon emprisonnement dans le carrosse; mais, lorsque j'en vins à la dernière partie de mon récit, que je comptois égayer par quelques épigrammes, il se fit dans tout son maintien la plus prompte des révolutions. La pauvre fille baissa les yeux, pencha la tête, pâlit un peu, et, de sa main droite, comptant les uns après les autres les cinq doigts de sa main gauche, elle hasarda timidement quelques mots d'une justification fort difficile.
«Monsieur de Faublas, ne me dites pas ce qui s'est passé dans le carrosse, je le sais, j'y étois.--Tu veux donc bien en convenir?--Oui; mais je ne vous ai pas fait une infidélité.--Comment! es-tu bien sûre de ce que tu dis là, mon enfant?--Certainement, je ne vous ai pas quitté pour La Jeunesse, c'est, au contraire, La Jeunesse que j'ai trompé pour vous.--Ah! ah!--Oui, Monsieur de Faublas, vous ne m'aimez que depuis quelques mois, vous!--Et La Jeunesse?--Il y a plus de deux ans. Je vous ai préféré dès que je vous ai vu, mais je n'ai pas voulu rompre tout à fait avec lui, parce que je le ménage pour le mariage.--Tu t'y prends bien!--Vous riez, mais soyez sûr qu'il m'épousera.--Sans doute, Justine, il t'épousoit il y a une demi-heure!--Que je suis malheureuse! je vois que vous êtes fâché contre moi, et peut-être que demain ma maîtresse me chassera.--Quoi! tu penses que je lui dirai...?--Non, Monsieur, ce n'est pas cela; mais madame la marquise n'est pas contente de ma chute sur l'escalier; elle n'en a pas été la dupe. Quand je suis rentrée, monsieur le marquis est venu à moi, il avoit l'air de me plaindre; mais madame m'a regardée de travers. «Elle mérite cela, a-t-elle dit sèchement, elle n'avoit qu'à descendre tout de suite, au lieu de s'amuser sur l'escalier.» Elle ne m'a rien dit depuis, parce que monsieur ne l'a pas quittée; mais elle a reçu mes services avec beaucoup d'humeur, et je crains bien que demain...--Justine, si elle te renvoie, tu n'as qu'à venir me le dire chez moi, je te chercherai une place, à une condition cependant. Depuis cinq mois la marquise prétend qu'elle est enceinte...--Ah! Monsieur, je vous assure...--Oui, ce que tu m'as assuré plusieurs fois; mais aujourd'hui ne te hâte pas de répondre: je saurai tôt ou tard la vérité, et, si tu ne me l'as pas dite, je t'abandonne.--Mais, Monsieur, si je vous la dis...--Alors, ne crains rien, je ne te compromettrai pas. Ainsi, Justine, il est donc vrai que ta maîtresse n'est pas enceinte?--Monsieur, elle vous a conté cela dans le temps pour se raccommoder avec vous; et cette nouvelle a paru vous faire tant de plaisir que depuis elle n'a jamais pu se décider... Vous auriez tort de lui en vouloir. Tout ce qu'elle en fait, c'est pour vous plaire.--Oui, oui,... Justine, si elle te renvoie, je te chercherai une place, et, en attendant, tiens.»
Je la forçai d'accepter les dix écus que je lui présentai. «Vous feriez bien, me dit-elle, de vous jeter sur mon lit.--Mon enfant, je ne suis pas mal sur cette chaise.» Justine insista; mais mon malheureux sort me poursuivoit. Je refusai, en lui observant qu'elle devoit être plus fatiguée que moi; que son lit lui étoit nécessaire; qu'un simple matelas me suffiroit, si elle vouloit bien m'en faire le sacrifice pendant quelques heures.
Justine, docile à regret, étendit par terre, près de la cheminée, sa paillasse, sur laquelle elle mit un matelas; ensuite elle se jeta tout habillée sur son lit, beaucoup diminué par le partage; puis, me souhaitant une bonne nuit, elle me regarda tendrement et poussa un long soupir. Je ne sais quoi me fit soupirer aussi malgré moi; mon imagination, toujours vive, égaroit ma foible raison; j'allois succomber, quand tout à coup je me rappelai ma Sophie. Il est vrai que je me souvins aussi du balancement de la caisse. Quoi qu'il en soit, au lieu d'aller au lit de Justine, je me précipitai sur celui qu'elle venoit de me faire. Je posai ma tête sur mon bras devenu mon oreiller, je m'endormis profondément, et je laisse au lecteur à décider si ce fut le dégoût qui étouffa le désir, ou si, pour cette fois, l'amour tendre triompha de l'amour libertin.
Il y avoit un peu plus de deux heures que je goûtois les douceurs d'un repos bien nécessaire, quand je fus réveillé par cet horrible cri: _Au feu!_
Je me lève, je me frotte les yeux; c'étoit moi qui brûlois, c'étoit Justine qui crioit de toutes ses forces. Lui ordonner de se taire, étouffer dans mes mains cruellement chauffées le feu qui a déjà consumé la moitié du pan gauche de mon habit; rejeter dans la cheminée le tison enflammé, qui, ayant roulé jusqu'à la paillasse, y avoit mis le feu aussi bien qu'au matelas; saisir près de la toilette de Justine un grand seau de faïence, qui, heureusement, se trouva plein d'eau; imbiber du fluide presque glacé la paillasse et le matelas; d'un coup de main arracher la couverture et les draps de Justine; jeter le lit de plume d'un côté, le second matelas de l'autre; renverser le bois de lit d'un coup de pied, ce fut l'affaire d'un moment: je fis tout cela plus vite qu'on ne le lira.
Cependant plusieurs personnes, attirées par les cris de Justine, accouroient à sa chambre; on lui crie d'ouvrir sa porte. Peu s'en faut que je ne perde la tête en reconnoissant la voix de ma belle maîtresse et celle de son sot époux. Où me cacher? il n'y a point de lit, il n'y a point d'armoire! je ne vois que la cheminée, je m'y fourre: Justine approche une chaise pour m'aider à y monter.
«Mais ouvrez donc, Justine», s'écrie le marquis. Justine, en tenant la chaise, répond que le feu est éteint. «N'importe, ouvrez, réplique la marquise, ou je vais faire jeter la porte en dedans!--Encore faut-il que je m'habille, dit Justine en tenant toujours la chaise.--Vous vous habillerez demain», répond son maître furieux.
Tous les domestiques sont accourus, on leur ordonne d'enfoncer la porte. A l'instant même je m'élance et je me cramponne. Justine retire la chaise, elle court à la porte, elle ouvre, on entre. La chambre se remplit de gens, qui tous à la fois interrogent, répondent, commentent, s'effrayent, se rassurent, se félicitent et ne s'entendent pas. Parmi tant de voix confondues je distingue aisément la voix grêle du marquis. «Cette impertinente! qui met le feu à mon hôtel! qui nous fait de ces peurs-là! qui trouble mon sommeil et celui de sa maîtresse!» La marquise, pendant que son mari gronde, fait jeter par la fenêtre la paillasse et le matelas qui avoient fait tout le mal; elle visite la chambre, et voit qu'il n'y a plus de danger. «Que chacun se retire!» dit-elle. Les hommes obéissent d'abord; quelques femmes, plus curieuses peut-être que zélées, offrent leurs services à ma belle maîtresse, qui leur ordonne une seconde fois de se retirer.