Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5
Part 11
Il n'y avoit pas deux minutes que M. Duportail parloit au baron, quand j'entendis celui-ci s'écrier: «Il est là, mon ami; allons, je suis sûr qu'il est là. Mais qu'il entre, qu'il entre donc.» Je m'avançois vers la porte, elle s'ouvrit avec violence: mon père, presque nu, se précipita dans le salon; les domestiques s'éloignèrent par respect. Le baron me prit dans ses bras et me couvrit de baisers. Je n'avois pas la force de dire un seul mot. Tout à coup mon père, comme s'il se fût repenti de m'avoir montré toute sa tendresse, me repoussa d'un air irrésolu. Je me jetai à ses pieds, et, lui montrant une bourse encore pleine d'or: «Mon père, vous voyez que ce n'est pas la nécessité qui me ramène à vous.» Il se rejeta dans mes bras, me pressa contre son sein, m'embrassa vingt fois, et mouilla mon visage de ses larmes. «Je n'avois plus que cette crainte, disoit-il. Mon cher fils! mon bon ami! il est donc bien vrai que tu m'aimes? J'avois peine à croire que cela ne fût pas! Faublas, mon cher fils, tu ne sais pas comme ce moment me dédommage des maux que j'ai soufferts! Cependant, mon ami, tu seras père un jour; ah! puissent tes enfans t'épargner ces chagrins que tu m'as donnés!»
Mon père vit bien que mon coeur étoit plein, que mes sanglots étouffoient ma voix. Il essuya mes larmes, qui se confondoient sur mon visage avec les siennes. «Console-toi, mon cher enfant, me dit-il, je ne t'en veux pas; sois bien persuadé que je ne t'en veux pas. Tu m'as quitté, il est vrai; mais la circonstance t'excusoit. Tu m'as laissé plusieurs jours dans l'inquiétude, mais enfin tu es revenu volontairement. Va, j'étois plus inquiet que défiant; je n'ai jamais douté de la bonté de ton coeur... Tiens, je t'aime peut-être plus encore que je ne t'aimois. Eh! qui ne fait pas de fautes à ton âge? Quel jeune homme a jamais réparé les siennes mieux que toi? Quel père plus heureux que le tien peut se vanter d'avoir un meilleur fils?... Allons, mon ami, le passé est oublié, reprends ton appartement, rentre dans tous tes droits.»
M. Duportail s'étoit jeté dans un fauteuil, et nous regardoit tous deux avec un plaisir mêlé de douleur: nous l'entendîmes murmurer le nom de sa fille. Le baron, emporté par sa joie, se leva brusquement, alla à son ami, prit sa main, et lui dit: «Elle se retrouvera, ta fille, elle se retrouvera, et mon fils...» Il n'acheva pas, et s'adressant à moi: «Faublas, vous renoncerez à Sophie?--A Sophie, mon père?--Oh! oui, je l'exige, sur ce point-là je serai toujours inflexible: il faut me promettre de ne plus aller au couvent.--Ne pas aller au couvent!--Mon fils, je vous répète qu'il faut me le promettre.--Eh bien, mon père, puisque vous l'exigez absolument, je vous assure que je n'irai plus au parloir.--Voilà ce que je demande. Va, mon ami, va te reposer.--Mais Adélaïde?--Oui, elle est dans l'inquiétude. (Il écrivit un moment.) Tiens, voilà le nom du couvent dans lequel elle est maintenant; cours-y, cours-y vite: tu n'as pas d'idée du plaisir que tu lui feras.»
Je remontai chez moi pour y changer d'habits, et j'allai voir ma soeur, qui plaignit beaucoup sa bonne amie, dont elle ignoroit le bonheur.
Je me rendis ensuite chez Derneval, à qui j'appris le changement de ma demeure, et les raisons qui l'avoient déterminé. Il loua beaucoup la sage précaution que j'avois prise de nous ménager, en tout événement, un asile dans le pavillon; il me promit qu'avant la fin de la journée Dorothée seroit instruite de ces événemens, qu'elle ne manqueroit pas d'apprendre à Sophie. Nous arrêtâmes que la nuit du surlendemain nous irions au couvent, s'il faisoit beau. On sait que les nuits pluvieuses ou sombres étoient pour nous les belles nuits; on sait que, sur ce point, les amans et les voyageurs n'ont jamais été d'accord.
* * * * *
Le même soir Justine vint chez moi. «Bonsoir, ma petite Justine; il y a bien longtemps que nous ne nous sommes rencontrés seuls!--Oh! Monsieur, y eût-il cinquante ans, je vous prie d'abord d'écouter ce que j'ai à vous dire. Madame la marquise...--Tu es toujours bien jolie, mon enfant!--Monsieur, ma maîtresse m'envoie...--Elle sait déjà que je suis ici, ta maîtresse?--Oui; ce matin vous êtes rentré par la grande porte, on est venu le lui dire aussitôt... Mais finissez, Monsieur; souvenez-vous de nos conventions.--De quelles conventions parles-tu?--Vous oubliez tout. Il y a quelque temps, il a été décidé entre nous que, lorsque je viendrois ici de la part de ma maîtresse, je commencerois toujours par ma commission.--Eh bien, dépêche-toi donc de parler, ma petite Justine.--Monsieur, ma maîtresse a été bien surprise, bien affligée de votre fuite... Mais finissez donc.--Eh! finis toi-même: tu fais des préfaces comme un auteur sifflé. Ta maîtresse a été bien surprise!... crois-tu que je n'aie pas deviné cela?--Un instant, Monsieur.--Tiens, les exordes m'ennuient toujours, mais dans ce moment-ci surtout... Au fait, ma petite Justine, au fait.--Ma maîtresse m'a chargée de vous annoncer que vos amours secrets...--Mes amours secrets!... que veut-elle dire?--Mais vos amours avec elle ne sont pas publics, j'espère?--Tu as raison; oui, oui.--Elle dit que vos amours sont menacés d'un grand malheur; elle prévoit un événement fâcheux qui pourroit découvrir au marquis le secret de votre déguisement.--Le secret de mon déguisement! Mais ma belle maîtresse seroit perdue!--Aussi elle se désole, elle pleure, elle gémit. «Au moins, s'écrie-t-elle quelquefois, si je pouvois le voir!»--Eh bien, où est-elle? où faut-il aller?--Là! voyez: tout à l'heure je ne pouvois finir assez tôt; maintenant le voilà qui veut me quitter!--Ah! Justine, excuse; mais tu me dis que ta maîtresse se désole! quel est donc cet événement qu'elle craint?--Monsieur, je n'en sais rien. Demain, à dix heures du matin, elle vous le dira chez sa marchande de modes: vous y viendrez, n'est-ce pas?--Très certainement; je n'abandonnerai pas la marquise dans une situation aussi critique... Ah çà! mon enfant, voilà ta commission faite.»
Depuis si longtemps j'étois privé du plaisir de voir la jolie femme de chambre qu'on ne sera pas étonné qu'elle soit restée un quart d'heure avec moi.
La situation de la maîtresse étoit si triste qu'on ne sera pas plus surpris de l'empressement avec lequel je courus au rendez-vous, le lendemain, à dix heures du matin.
Dès que j'entrai dans le boudoir, la marquise s'efforça de cacher le mouchoir dont elle s'essuyoit les yeux. «Monsieur, me dit-elle, je vous prie d'excuser mes importunités; je n'abuserai pas de votre complaisance, je ne vous demande qu'un moment d'attention. Je ne vous rappellerai pas, Monsieur, le service important que je vous ai rendu il y a quelques jours; je ne vous parlerai pas de l'ingratitude extrême dont vous l'avez payé; je ne vous demanderai point où vous avez passé le temps qui s'est écoulé depuis le jour de votre fuite jusqu'à celui de votre retour chez le baron: je sens qu'il ne me convient plus de m'informer de votre conduite; je sens que mes plaintes, mes reproches et mes questions seroient également inutiles. J'ai perdu tous mes droits sur votre coeur, je veux au moins conserver votre estime: un danger commun nous menace, je veux vous le montrer pour vous l'épargner. Jetez avec moi les yeux sur le passé, Monsieur: je prétends me justifier à vous-même de ma tendresse pour vous; et, pourvu que votre amitié me reste... De grâce, ne m'interrompez pas... Pourvu que votre amitié me reste, pourvu que vos jours soient en sûreté, je verrai tranquillement le péril auquel sont exposés mon honneur et peut-être ma vie.
«Monsieur, vous vous rappelez sans doute comment le hasard qui seconda si bien votre adresse vous mit dans mon lit?... Hélas! vous n'avez pas oublié de quel prix votre audace fut récompensée! mais vous excuserez ma foiblesse, si vous songez qu'à ma place aucune femme n'eût été plus forte que moi[12]. Le lendemain, cependant, quand je vins à réfléchir qu'un jeune homme que je connoissois à peine possédoit mon coeur et ma personne, je fus épouvantée. Mais ce jeune homme brilloit de mille qualités réunies: sa beauté m'avoit étonnée, j'étois charmée de son esprit, il paroissoit sensible, il n'avoit pas seize ans! Je me flattai de captiver sa tendre jeunesse, de former son coeur docile; j'osai concevoir l'espérance de me l'attacher pour toujours. Je n'épargnai rien pour serrer davantage des noeuds trop précipitamment formés, mais que je voulois rendre indissolubles. Toutes mes espérances furent cruellement trompées; j'avois une rivale, je le découvris malheureusement trop tard; je fis de vains efforts pour ramener l'infidèle. Cependant il gémissoit dans l'esclavage, j'osai former le projet de le délivrer. L'excès de mon imprudence lui prouveroit l'excès de mon amour; ma témérité me rendroit peut-être mon amant! Je n'examinai plus rien, j'exécutai l'entreprise la plus hardie que jamais femme ait tentée!... Hélas! je l'exécutai pour le bonheur de ma rivale, de ma rivale que sans doute le perfide a vue, pour qui l'ingrat m'a trahie!... Ah! pardon, Monsieur, ma douleur m'égare; ce ne sont pas là les expressions..., ce n'est pas ce que je voulois dire... Monsieur, vous m'avez quittée: une autre vous haïroit peut-être; moi, je vous demande votre estime et votre amitié.--Oh! mon amie...» Je me jetai à ses genoux, je voulus prendre sa main, qu'elle retira.
[12] C'est elle qui le dit.
«Votre amitié, Monsieur, elle m'est bien nécessaire... Relevez-vous, de grâce, relevez-vous, daignez m'entendre jusqu'à la fin, Monsieur. Votre ancien travestissement a nécessité des travestissemens nouveaux, mille imprudences ont suivi la première. Quelques précautions nous ont sauvés jusqu'à présent, mais on ne sauroit tromper longtemps le public curieux et malin. Le hasard qui nous a servis pourra nous perdre; il ne faut qu'une indiscrétion de nos gens, qu'une rencontre imprévue, qu'un mot échappé. Voilà les réflexions que j'aurois dû faire plus tôt; mais je n'ai pas été sage, parce que je me croyois heureuse. Tant qu'un doux espoir a pu m'abuser, je me suis étourdie sur le danger; mes yeux ne se sont ouverts que lorsque l'étonnante fuite de Mme du Cange a pénétré mon coeur de cette affreuse vérité que je n'étois pas aimée... Ah! si mon erreur m'étoit restée, je serois encore au fond de l'abîme, sans l'avoir aperçu!»
La marquise versoit un torrent de larmes; je me jetai encore à ses genoux: «O ma tendre amie, je vous aime! je vous aime!
--Non, non, je ne le crois plus, je ne peux plus le croire. Relevez-vous, Monsieur; je vous supplie de vous relever, je vous supplie de m'écouter. Tôt ou tard, je le prévois, notre liaison sera découverte, la multitude appellera mon amour une aventure galante; et cette aventure, si les détails en sont trouvés piquans, fera un éclat terrible! ce sera l'histoire du jour! Le marquis saura ses affronts, il les saura... Chevalier, je vous demande une grâce, une unique grâce. Songez dès à présent à vous dérober au ressentiment de M. de B...; je l'attendrai courageusement quand j'y resterai seule exposée. Partez, Faublas, partez! emmenez ma rivale, soyez heureux autant que vous m'êtes cher, autant que je suis malheureuse!
--Qui! moi? je ferois une double lâcheté! je fuirois le marquis, je laisserois la plus généreuse des femmes en butte à sa fureur!... Mais, ma chère maman, pourquoi ces alarmes cruelles?...
--Elles sont trop bien fondées, Monsieur; apprenez l'embarras où je suis. Un événement tout simple va bientôt éveiller les soupçons du marquis et l'engager à chercher des éclaircissemens dont le résultat me sera funeste. Monsieur, vous n'oublierez pas plus que moi cette fatale aventure de l'ottomane, cette scène bizarre qui dans le temps nous a tant chagrinés tous deux; vous paroissiez alors ne me voir qu'avec peine au pouvoir d'un autre, et moi-même je souffrois d'être obligée de partager un bien qui me sembloit n'être dû qu'à l'amant aimé. Je pris le parti de refuser au marquis l'exercice de ses droits les plus incontestables. Mon mari, trop exigeant, me faisoit de fréquentes querelles, que je supportois à cause de vous. A cette époque, nos rendez-vous se sont multipliés, et je n'ai pas toujours conservé dans vos bras (ici la marquise rougit beaucoup) cette présence d'esprit si nécessaire à une femme qui ne vit pas avec son mari. Enfin, Monsieur, il y a près de trois mois que le marquis n'a couché dans mon appartement, et cependant je suis... je suis enceinte.
--Enceinte! répétai-je avec un cri de joie; enceinte! je suis père! et je vous abandonnerois!... Maman, ma chère maman, je vous ai toujours aimée, vous me devenez plus chère que jamais.
--Je suis enceinte, répéta aussi la marquise, mais d'un ton si douloureux que mon coeur en fut déchiré. Malheureuse mère! enfant plus malheureux!» A ces mots elle s'étendit plutôt qu'elle ne se renversa sur le canapé où je m'étois assis près d'elle. Ses yeux se fermèrent, sa tête retomba mollement sur son sein; mais le mouvement égal de ce sein doucement agité, ses lèvres toujours vermeilles, les roses de son teint que me laissoit voir la toilette négligée du matin, et qui, loin de se flétrir, brilloient d'un éclat plus doux; tout m'annonça que l'état de foiblesse dans lequel je la voyois n'auroit pas de suites fâcheuses. Mes baisers brûlans ne purent la rendre à la vie: je me précipitai dans ses bras, elle tressaillit, et les plus vives sensations, graduellement produites, la tirèrent enfin de sa léthargie. D'abord ses bras voulurent me repousser, bientôt ils m'attirèrent: mon amante partagea mes transports et me prodigua les noms les plus doux.
«Me voilà donc exposée à de nouvelles perfidies!» me dit-elle, dès qu'elle eut repris ses sens. Je la rassurai par les protestations réitérées d'un attachement toujours durable. Elle témoigna pourtant quelque défiance, quand je lui dis que Mme du Cange s'étoit réfugiée chez le comte de Rosambert; mais enfin elle parut me croire. Elle m'apprit, en m'accablant des plus tendres caresses, qu'elle se croyoit au second mois de sa grossesse; et je ne sortis du boudoir qu'après avoir pris jour pour y revenir.
Depuis deux heures, cependant, je me croyois un autre homme. Quelle nouvelle la marquise venoit de m'apprendre! comme des idées de paternité flattent l'amour-propre d'un adolescent! Déjà Faublas n'est plus ce jeune étourdi faisant siffler dans ses mains une frêle baguette, fredonnant l'ariette nouvelle, coudoyant les hommes, regardant les femmes sous le nez, devançant à la course un char léger, passant comme un éclair au milieu de deux commères qui jasent au coin d'une rue, marchant sur le pied de ce badaud qui regarde un escamoteur, renversant sur une borne cet autre nigaud qui lit une affiche, et toujours riant comme un fou des burlesques accidens causés par sa vivacité! Non, la démarche du chevalier, maintenant grave et mesurée, annonce un homme raisonnable; la noble audace qui brille sur son visage est tempérée par la douce joie dont son front rayonne; son regard fier avertit les passans du respect qu'ils lui doivent; dans toute sa personne est répandu je ne sais quel air de dignité, qui semble leur dire: «Honorez un père de famille[13].»
[13] _Honorez un père de famille!_ Jeune étourdi! qu'oses-tu penser? que dis-tu? Faublas, mon cher Faublas, prends garde à toi. C'est surtout ici qu'ils te blâmeront amèrement, s'ils n'ont pas pitié de ton âge. C'est ici qu'ils t'accuseront d'avoir plus de gaieté que de délicatesse, plus de feu que de sensibilité, plus d'esprit que de jugement. D'abord ils te diront que, de tous les sentimens, le plus impérieux, le plus exclusif, l'amour, le véritable amour, ne souffre ni direction ni partage; ils soutiendront que le volage amant de Mme de B... n'eut jamais un attachement bien sérieux pour Mlle de Pontis.
Toi qui adoras toujours ta Sophie, lors même que tu ne cessois de lui donner des rivales, tu répondras, dans l'innocence de ton coeur, que l'amant heureux d'une belle dame peut être aussi l'amant tendre d'une jolie demoiselle. Ils contesteront: tu aimes à disputer, un combat polémique s'engagera; peut-être que, selon l'usage de tout temps pratiqué par les gens de lettres, ils te feront de beaux complimens le premier jour, pour te dire de grosses injures le lendemain. Si tu n'es pas plus modéré, plus poli, ou moins malin qu'eux, le peuple oisif des cafés s'amusera, et la question restera à juger. Mais un article plus délicat leur fournira contre toi des armes victorieuses. Ils te diront que cet engagement sacré, commandé par la religion, avoué par les lois, le mariage, est de tous les liens le plus respectable, quoique le moins respecté; que ceux-là seulement méritent d'être _honorés_, qui, dans une union paisible et chaste, embrassent des enfans dont la naissance ne donne aucun soupçon à l'heureux époux, ne coûte aucun remords à l'épouse vertueuse. Ils te diront que jamais le coupable père d'un enfant adultérin ne dut être appelé _père de famille_; que violer un serment fait au pied des autels, c'est transgresser les lois divines; que placer dans une famille abusée des héritiers illégitimes, c'est troubler de la manière la plus inexcusable l'ordre de la société. Jeune homme, ils te feront mille autres observations non moins pressantes, et, quand tu seras plus formé, tu conviendras, oui, tu conviendras qu'ils avoient raison; mais tu n'admettras leurs principes que pour en tirer d'autres conséquences: tu soutiendras la nécessité du divorce.
J'espérois trouver chez moi Rosambert, à qui je brûlois d'apprendre mon bonheur. Jasmin me dit que le comte étoit, en effet, venu, mais qu'il n'avoit pu m'attendre longtemps. Une maladie dangereuse tout à coup survenue à l'un de ses oncles, dont il étoit seul héritier, l'obligeoit d'aller s'enterrer sur-le-champ au fond de la Normandie, dans une terre dont cet oncle étoit le seigneur. Rosambert n'avoit pu dire à Jasmin si son retour seroit prompt; mais, au cas que son exil se prolongeât, il me prioit de venir passer quelques jours avec lui, si j'en avois le courage, et si mes amours me le permettoient.
O ma jolie cousine! ton souvenir m'occupa le reste de cette journée, et, durant tout le cours de celle qui la suivit, un ciel nébuleux m'annonça la nuit du rendez-vous. Je soupai avec le baron; ensuite, au lieu de remonter chez moi, je descendis sous la porte cochère. Le suisse, enfin gagné par mes libéralités, ne me vit pas sortir. Je me rendis derrière le couvent, dans une rue écartée, où Derneval, accompagné de deux fidèles domestiques, m'attendoit déjà. Les échelles de corde furent bientôt attachées, bientôt j'embrassai celle que j'adorois. Il faut avouer qu'elle eut cette nuit-là de grands combats à soutenir. Je n'osois aspirer encore à l'entière possession d'une amante aussi honorée que chérie; mais je voulois obtenir des faveurs plus précieuses que celles qui m'avoient été jusqu'alors accordées. Il fallut toute la vertu de Sophie pour arrêter mes entreprises à chaque instant renouvelées. A quatre heures du matin nous nous donnâmes le baiser d'adieu. Jasmin, muni d'une grosse clef, attendoit mon retour et m'ouvrit doucement les portes de l'hôtel dès qu'il entendit le signal convenu.
C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la vigilance du baron, qui dormoit tranquille, tandis que Sophie, ayant à combattre sa propre foiblesse et mes désirs toujours renaissans, m'étonnoit par sa longue résistance, me forçoit d'admirer les efforts heureux de sa vertu sans cesse exercée, me renvoyoit chaque matin mécontent d'elle, me revoyoit chaque nuit plus amoureux, et redoubloit mon supplice en m'avouant que tant de privations ne lui paroîtroient guère moins douloureuses qu'à moi, si elle n'en trouvoit un dédommagement bien doux dans le témoignage de sa conscience pure et dans l'estime de son amant.
C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la jalousie de Mme de B..., à qui mes journées étoient consacrées. La marquise me recevoit souvent chez sa marchande de modes, quelquefois à sa maison de Saint-Cloud, quelquefois aussi chez elle. J'arrivois rarement le dernier aux rendez-vous. Ma belle maîtresse, charmée de mes empressemens, et peut-être étonnée de ma constance, sembloit craindre surtout d'épuiser mon amour. Son état, qui exigeoit tant de ménagemens, fournissoit différens prétextes aux refus fréquens dont elle aiguillonnoit mes désirs. C'étoient des foiblesses d'estomac, des migraines, des maux de coeur, mille autres indispositions, qui toutes, me rappelant qu'elle étoit mère, la rendoient plus intéressante à mes yeux. Étonné cependant de voir sa taille, toujours aussi belle, garder les mêmes proportions, j'attendois impatiemment cette _nuance d'arrondissement_ qui devoit m'assurer la paternité. Aux questions pressantes que je lui faisois de temps en temps, la marquise répondoit qu'il étoit possible qu'elle se fût trompée d'un mois; que bien des femmes atteignoient le quatrième et le cinquième avant que leur taille arrondie eût décelé leur grossesse; enfin que le dérangement de sa santé et d'autres signes plus certains ne lui permettoient pas de douter de son état.
Rosambert revint dans les premiers jours d'octobre. Son oncle, en mourant, l'avoit mis dans l'embarras des richesses; les Normands, naturellement plaideurs, l'avoient chicané; les jolies filles du pays de Caux l'avoient consolé. A la nouvelle de la grossesse de Mme de B..., le comte me félicita d'abord; mais, au récit des circonstances singulières qui avoient accompagné la tardive confidence qu'on m'en avoit faite, il sourit, et secoua la tête d'un air défiant.
«Mon ami, me dit-il, tout cela n'est pas clair; je crois que les alarmes de la marquise n'ont pas dû vous inquiéter beaucoup, et son état me paroît au moins problématique. D'abord, s'il est vrai qu'à l'époque de cette aventure de l'ottomane elle ait renoncé à M. de B..., et c'est un effort dont je la crois bien capable, il est encore moins douteux qu'aux premiers indices d'une fécondité traîtresse elle se sera arrangée de manière que son heureux époux puisse s'attribuer tout l'honneur du chef-d'oeuvre qui seroit mis en lumière huit mois après. Ainsi, vous concevez qu'elle n'a joué l'inquiétude que pour attendrir davantage votre coeur compatissant. Mais il y a plus: je crois, mon cher Faublas, que vous n'avez pas encore eu l'esprit d'être père. Qu'est-ce, je vous prie, que cette grossesse dont on ne vous instruit qu'au bout de deux mois? L'accident, heureux ou sinistre, ne vous intéressoit-il pas assez pour qu'on vous l'apprît dès la première lune? Falloit-il, pour vous avertir, attendre pendant trente jours que le second courrier manquât? Et puis, remarquez que trois mois se sont écoulés depuis la confidence: trois et deux font bien cinq. Cinq mois révolus, et rien ne paroît encore! et, de votre propre aveu, il n'y a pas trace d'embonpoint! Que diable! mon ami, voilà de ces choses sur lesquelles on ne peut tromper un amant. Mon cher Faublas, je vous assure que ce petit chevalier-là est avorté... Mon ami, cette grossesse a été imaginée pour vous ramener, vous retenir et vous intéresser. Au reste, la ruse n'est pas mauvaise; je n'en veux d'autre preuve que le grand succès qu'elle a eu.»
Les observations de Rosambert me paroissoient pressantes; mais il m'en coûtoit beaucoup de renoncer au doux espoir dont j'étois bercé depuis plusieurs mois. Je me promis de ne rien négliger pour éclaircir les faits le soir même.