Les ailes d'Icare

Part 9

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Le soir, ne pouvant suivre Isaure dans les salons d’un monde auquel il était encore étranger, Deslandes s’allait joindre à la troupe galante qui papillonnait sans cesse autour de madame de Marmancourt. Chaque fois il laissait à ce flambeau quelques parcelles de ses ailes ; la bouillotte, les parties de spectacle, les dîners, enfin toutes les petites dépenses qui éclosent en guise de fleurs sous les pas de certaines jolies femmes, criblaient sa bourse sans relâche ; mais il supportait avec philosophie cette saignée d’argent. Dans l’espèce de blocus dont il voulait entourer son protecteur pour lui ôter tout moyen de manquer à sa promesse, madame de Marmancourt occupait un terrain trop avantageux pour qu’il négligeât de s’en assurer, n’importe à quel prix.

— C’est de l’argent placé à gros intérêt, répétait-il en se rappelant les instructions de M. de Loiselay.

Deslandes se résignait donc au sensible amaigrissement de sa bourse. Mais une chose à laquelle il avait peine à s’habituer, c’était la fatalité qui s’obstinait à le poursuivre dans le salon de madame de Marmancourt ; il semblait qu’un démon malin y tendît ses piéges pour lui faire commettre maladresse sur maladresse. Tantôt un magot fêlé, chinois fort équivoque, se trouvait inopinément derrière son coude au moment où il remuait le bras ; tantôt, en s’asseyant sur un fauteuil vide en apparence, il écrasait un chapeau d’un âge mûr dont l’aplatissement faisait pousser à Théodosie les plus douloureuses exclamations.

— Il faut que je sois ensorcelé ; se disait alors le substitut ; il est écrit que je ne pourrai pas faire ici un seul mouvement sans briser ou gâter quelque chose. Je n’ai jamais été d’une balourdise si monstrueuse.

Honteux de ses gaucheries, il employait pour se les faire pardonner le moyen qui lui avait si bien réussi une première fois. La réparation des petites catastrophes dont il acceptait candidement la paternité ajouta au budget de ses dépenses un chapitre qu’il n’avait pas fait entrer en venant à Paris ; et qui l’obligea de recourir beaucoup plutôt qu’il ne s’y attendait au dépôt dont son ami s’était chargé.

Dans sa guerre de tapis vert, Blondeau, après s’être trouvé à deux doigts du désastre le plus complet, s’était relevé grâce à un caprice de la fortune. Dès lors il avait continué de batailler contre la rouge, avec des alternatives de perte et de succès. Heureusement il se trouvait en gain lorsque le substitut lui demanda de l’argent. Ce ne fut pas sans un secret dépit que le joueur vit diminuer de deux billets de mille francs la somme sur laquelle reposaient ses espérances, et dont en ce moment même il venait de combiner les chiffes de manière à en composer un martingale infaillible selon lui.

— Sais-tu que tu fais une dépense excessive, dit-il à Deslandes d’un air de remontrance. Diantre ! il ne faut pas jeter ainsi l’argent par les fenêtres !

— C’est aisé à dire, répondit le substitut en hochant la tête ; si tu connais un moyen de mener la vie du monde sans dépenser de l’argent, je te saurai un gré infini de me l’enseigner. Ce n’est pas le courant qui est ruineux, ce sont les accidents imprévus. Pour t’en donner une idée, hier encore, à propos d’un mauvais petit magot pas plus chinois que nous, quoi qu’on en dise, et que j’ai eu l’inexplicable maladresse de mettre en pièces, j’ai envoyé à madame de Marmancourt deux superbes cornets de porcelaine, vrai japon ceux-là ! Sais-tu ce qu’ils m’ont coûté ? quatre cents francs, rien que cela !

— Voilà qui n’a pas de sens commun ! s’écria Blondeau, à qui l’égoïsme particulier aux joueurs fit oublier les égards qu’il devait à madame Marmancourt : un magot qui ne valait pas cent sous !

— Elle prétend que, comme objet de curiosité, il valait au moins cent écus pour un amateur.

— Si tu prends l’habitude de croire tout ce que disent les femmes, elles te persuaderont bientôt qu’il fait nuit en plein midi.

Habitué depuis quelque temps à traiter comme sien l’argent du substitut en l’exposant aux chances les plus néfastes de la roulette, Blondeau regardait comme une véritable lésion le remboursement qu’il se voyait obligé d’effectuer, mais il imagina bientôt un moyen de s’indemniser de cette perte.

— C’est Théodosie, se dit-il, qui, avec les tours qu’elle joue à ce pauvre Victor, vient d’entamer ma martingale ; elle aura la bonté de réparer cette brèche. Cela est de toute justice.

LA PROTECTRICE

De tous les moyens mis en œuvre par Deslandes pour réussir, travail assidu, amour intéressé et largesses intelligentes, la galanterie était celui où il déployait le plus d’ardeur et de raffinement. Sur la pente glissante au sommet de laquelle siégeait madame Piard, cuirassée du triple airain de la pruderie, de l’orgueil et de l’ambition, il gravissait d’un pas ralenti par la prudence, n’avançant un pied qu’après avoir affermi l’autre, et s’accrochant des deux mains aux moindres broussailles de ce terrain aride. A chaque progrès, un redoublement de précautions devenait nécessaire. Ainsi que toutes les femmes vertueuses avec préméditation, Isaure avait son plan de défense tout prêt en cas d’agression. Devinant d’instinct la stratégie d’une passion qu’elle n’avait pas encore éprouvée, elle avait compris que le plus sûr moyen de vaincre le péril était de le tenir à distance ; opinion fort juste, car la résistance féminine est toujours plus efficace de loin que de près. D’avance, elle avait donc scrupuleusement détruit autour d’elle toutes les positions où s’abritent d’ordinaire les amants, comme à l’approche d’un siége les ingénieurs d’une place de guerre brûlent impitoyablement, dans un certain rayon, les maisons où pourrait se loger l’ennemi.

Madame Piard ne dansait ni ne valsait ; elle ne montait pas à cheval, elle n’allait que fort rarement au spectacle, elle n’avait pas d’album ; on ne la trouvait jamais lisant un roman ou assise à son piano ; donc le substitut se voyait privé de toutes les occasions de galanterie dont les coquettes aiment à s’entourer. Auprès d’une pareille femme, afficher tout d’abord des prétentions amoureuses, eût été un infaillible moyen de se faire éconduire sans rémission. Plus d’un présomptueux Parisien avait déjà échoué sur cet écueil, que le jeune provincial eut l’adresse d’éviter.

Parmi toutes les manières d’exprimer à une femme la passion qu’on ressent pour elle, Deslandes choisit la plus gauche en apparence qui se trouva la plus habile en réalité. Au lieu de se pavaner dans l’outrecuidance d’un Lovelace anticipant sur la victoire, ou de soupirer lamentablement à la Werther en laissant sortir de sa poche le canon d’un pistolet, ou bien encore de rouler des yeux furibonds et de maugréer le ciel et la terre à la façon d’Antony, le substitut adopta, pour caractériser son rôle, la timidité, la modestie, la réserve, la soumission, le dévouement, le respect, l’abnégation et toutes les autres vertus des passions d’écolier. De ces fleurs de l’âme, aimables dans leur humilité, il composa peu à peu une gerbe sentimentale, dont la femme la plus sévère eût savouré complaisamment le parfum, comme on respire la senteur innocente d’un bouquet de violettes. En un mot, pour faire son chemin, Deslandes se mit à genoux ; ce n’est pas en général le moyen d’aller vite ; mais cette allure n’a rien d’inquiétant, et c’est là un point essentiel, lorsqu’il s’agit d’apprivoiser une femme vertueuse, biche farouche de son métier.

Malgré les soins causés par l’ambition et les froides habitudes d’une vie toute positive, il était impossible que madame Piard fermât les yeux à cette passion si bien gantée, qui chaque jour venait manœuvrer devant elle d’un air tendre, docile et discret. Dédaigneusement habituée aux hommages des hommes qui briguaient sa protection, elle n’accorda d’abord à cette nouvelle conquête qu’une attention distraite ou indifférente, mais peu à peu elle y reconnut des qualités méritoires par leur rareté. Le respectueux empressement de Deslandes, sa retenue pleine de délicatesse, sa complaisance à toute épreuve, contrastaient tellement avec la suffisance des protégés ses prédécesseurs, qu’Isaure ne put s’empêcher de remarquer cette différence et de lui en savoir gré. Elle crut découvrir dans le jeune solliciteur une de ces âmes à la fois riches et simples telles qu’il s’en trouve encore en province, à ce qu’on croit à Paris, et son orgueil qu’eût révolté la moindre échappée présomptueuse, s’adoucit en faveur d’un sentiment dont la modeste allure semblait garantir le caractère inoffensif.

Pour asservir une coquette il peut être bon de montrer sa force ; pour désarmer une prude il est toujours habile de la cacher. Assez peu redoutable en réalité, Deslandes avait craint pourtant de le paraître trop. Semblable à ces petits hommes qui baissent la tête pour passer sous une porte de six pieds, il se diminuait de peur d’effrayer sa protectrice en développant de pied en cap une rouerie qu’il croyait gigantesque. Ce manège lui réussit d’une manière qui aurait peut-être humilié son amour-propre, s’il eût connu le véritable caractère de son succès. A force de respect il parut sans conséquence. Dès lors il lui fut permis d’aimer ; car ce qui offense une femme vertueuse, ce n’est pas le désir, c’est la prétention.

Par un de ces tacites accords, si fréquents au début des passions parisiennes. Deslandes se trouva installé dans les fonctions d’adorateur soumis et désintéressé. A ses yeux cette position n’était qu’un surnumérariat, tandis qu’Isaure y voyait un arrangement définitif. Espérant que, selon l’usage, le temps lui donnerait raison, le substitut s’appliqua à conquérir successivement toutes les innocentes prérogatives de l’emploi qu’il venait d’obtenir. Grâce à son assiduité journalière dans le salon de madame Piard, il y exerça bientôt l’espèce de droit d’hospitalité que les règlements militaires attribuent aux soldats logés chez les citoyens : il eut place au feu et à la lumière, en attendant mieux ; il entrait sans qu’on l’annonçât, se débarrassait familièrement de son chapeau, s’asseyait ou restait debout, à sa guise, prenait sur ses genoux la levrette favorite, feuilletait un livre quand survenait une visite importune ; d’autres fois il cachetait les lettres de madame Piard qui, pour suffire aux soins d’une correspondance fort étendue, écrivait à toute heure. Enfin, il appelait les domestiques par leurs noms, découpait à table, et se chargeait au dehors d’une foule de commissions que lui rendait agréables l’espoir d’être récompensé par un sourire de sa belle protectrice.

Deslandes, qui, par politique, s’était résigné a servir gratuitement de secrétaire au conseiller d’état, devint pour madame Piard une espèce d’aide de camp dont elle employait le zèle sans scrupule et même avec un certain plaisir. Les femmes ambitieuses ont en général un esprit dominateur qui préfère dans un homme la souplesse à la force ; elles s’accommodent mieux du roseau qui plie que du chêne qui résiste ; car, viriles et hardies, ce n’est pas un appui qu’il leur faut, c’est un jouet. La docilité à toute épreuve du substitut le servit beaucoup plus que n’eussent fait des qualités héroïques. Madame Piard lui accorda peu à peu l’intérêt que porte un maître à son élève ; elle lui donnait des conseils, rectifiait les opinions exagérées qu’il s’était formées en province sur beaucoup de points, et le perfectionnait dans la science du monde ; quelquefois même, par une sorte d’amicale sollicitude, elle l’interrogeait sur ses actions et lui demandait compte de l’emploi de son temps. Quant au but principal du substitut, Isaure s’en tenait aux promesses sans se presser de les accomplir. Il y avait de sa part, non pas déni de protection, mais délai. Cela est facile à comprendre : quelquefois on rend service à un importun pour s’en débarrasser, tandis qu’on diffère de favoriser un homme aimable afin de jouir plus longtemps de ses assiduités. Deslandes devait donc attribuer à son succès même un retard contraire à ses intérêts ; mais se fût-il douté de cet étrange obstacle, sa vanité, aussi puissante au moins que son ambition, l’aurait, selon toute apparence, empêché d’y porter remède.

Cinq semaines environ après son arrivée à Paris, un matin que le temps était sombre et disposait l’âme aux idées mélancoliques, le substitut réfléchit sérieusement sur sa position. Établissant en quelque sorte le bilan de son actif et de son passif, il balança les efforts tentés par lui avec les avantages acquis, et ne put s’empêcher de trouver les derniers un peu légers auprès des autres. Pour prix d’un travail de huit heures par jour, d’une amabilité non moins obstinée, et de près de 5,000 fr. dépensés de la manière la plus futile, qu’avait-il obtenu ?

— Des promesses, se dit-il en répondant à la question qu’il venait de s’adresser ; des promesses, c’est-à-dire quelque chose de si commun qu’en tout pays cette marchandise-là se donne gratis à qui en veut. Je commence à croire qu’à force de vouloir être habile, je me suis engagé dans une fausse route. Au lieu de prendre de l’ascendant sur tous ces gens-là, je me laisse bénévolement exploiter par eux. Diantre ! ce n’est pas pour cela que je suis venu à Paris ! Il faut changer de tactique à l’instant même ; je ne peux pas passer ma vie à rédiger les rapports de M. Piard, à être le _patito_ de sa femme et à renouveler pièce à pièce l’ameublement de madame de Marmancourt. C’est assez creuser la tranchée ; il est temps de battre en brèche.

Un incident inattendu et d’une nature un peu burlesque fournit à Deslandes une occasion favorable pour tenter l’attaque décisive dont il venait de reconnaître la nécessité. Un jour, en entrant dans le salon de madame de Marmancourt, il trouva la maîtresse du logis et l’élève pianiste d’un âge mûr mutuellement exaspérées l’une contre l’autre. Les épithètes pittoresques que s’adressaient en combattant les héros d’Homère auraient paru sans couleur auprès des compliments qu’échangeaient les deux interlocutrices ; car l’amitié qu’affichent l’une pour l’autre certaines femmes est un ballon d’où s’échappe, au premier coup d’épingle, une bourrasque de haine. La présence du substitut mit fin à cette joute d’éloquence qui menaçait de dégénérer en argumentation manuelle. Théodosie, qui avait l’avantage du terrain puisqu’elle était dans son salon, ordonna à son amie de sortir ; celle-ci obéit, mais ce ne fut pas sans avoir proféré un serment de vengeance aussi tragique que l’imprécation de Camille dans _Horace_.

Le lendemain, deux lettres sans signature arrivèrent par la petite poste chez M. Piard. La première avertissait Isaure de la criminelle conduite de son mari, et invoquait à l’appui de cette dénonciation le témoignage de Deslandes. La seconde, adressée au conseiller d’état lui-même, contenait un catalogue presque aussi long que celui de don Juan, et dans lequel se trouvaient enregistrés, par ordre de date, tous les rivaux supposés ou véritables dont avait droit de se plaindre l’amoureux de cinquante ans. Cette liste polyglotte était close par le nom du substitut, qui depuis près d’un mois, disait-on, venait chaque jour chez madame de Marmancourt, et y était reçu avec une familiarité dont un aveugle seul pouvait ne pas comprendre le véritable sens. Le correspondant anonyme entrait dans le détail des magnifiques procédés du jeune magistrat, et en tirait cette conclusion qui, dans une certaine société, jouit de l’autorité d’une axiome : Amour prodigue, amour heureux.

Il y avait à peine une heure que ces deux épîtres étaient parvenues respectivement à leur adresse, lorsque Deslandes se présenta chez le conseiller d’état. Quoiqu’il eût sous le bras un dossier volumineux, au lieu de se diriger vers le cabinet de son protecteur, il entra d’abord dans le salon où il espérait de rencontrer Isaure qui s’y trouvait en effet. Elle était seule, et se promenait à pas lents, habitude que les femmes d’affaires empruntent volontiers aux hommes. En entendant marcher derrière elle, madame Piard se retourna par un mouvement brusque, et montra au substitut un visage dont la froideur accoutumée avait disparu et fait place à l’expression la plus orageuse.

S’il est vrai, comme l’a dit la Rochefoucauld, qu’il y ait peu d’honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier, c’est à coup sûr à l’annonce d’une trahison maritale qu’il doit être permis à cette lassitude de se manifester. Vertueuse sans effort (par conséquent sans mérite, eût ajouté l’auteur des Maximes), Isaure néanmoins se croyait le droit de se glorifier de la belle conduite qui lui coûtait si peu. Le fait seul d’observer scrupuleusement, à l’égard d’un homme de cinquante ans, la fidélité prescrite par la loi, lui semblait mériter l’éternelle gratitude d’un vieux mari qui ne devait pas s’attendre à un pareil bonheur. En trouvant la déloyauté où elle supposait la reconnaissance, en se voyant trahie, elle jeune, belle, spirituelle et courtisée, par un barbon si bien fait pour être trompé lui-même, madame Piard éprouva une de ces indignations véhémentes dont l’effort ordinaire est l’application immédiate de la loi des représailles. L’orgueil prit soudainement sur son cœur blessé l’empire que n’y eût peut-être jamais conquis une passion plus tendre.

— Si cette infamie est vrai, se dit-elle, ma vengeance ne se fera pas attendre !

Ce fut en ce moment que le substitut entra dans le salon, la cravate bien mise, la redingote pincée, les bottes brillantes, les cheveux parfumés, le regard caressant, les lèvres souriantes, si gentil en un mot, qu’à sa vue toute femme offensée devait se dire : Voici mon vengeur !

LES LETTRES ANONYMES

Deslandes avait si souvent entretenu sa protectrice de l’empire absolu qu’elle exerçait sur lui, qu’Isaure croyait sérieusement à cette souveraineté. Elle était persuadée que, pour être obéie, il lui suffisait de commander. Cependant, en cette circonstance, elle entoura de précautions oratoires la question décisive dont la lettre anonyme qu’elle venait de recevoir lui avait suggéré l’idée. Appelant à l’aide une dissimulation nécessaire, elle s’efforça de rappeler sur sa physionomie le calme qui depuis une heure en avait disparu, et s’assit d’un air de négligence, tandis que le substitut s’avançait pour la saluer.

— Vous arrivez à propos, lui dit-elle avec un sourire contraint, je veux vous confesser ; ainsi faites votre examen de conscience.

— Je le fais tous les matins, et j’y trouve toujours le même péché, répondit Deslandes qui accompagna d’un tendre regard ce profane langage.

— Il ne s’agit pas de cela. J’ai vu hier au soir le garde des sceaux, et je lui ai rappelé la promesse qu’il m’avait faite la semaine dernière. A mon grand étonnement, il m’a paru cette fois moins bien disposé à votre égard. J’ai voulu connaître la raison d’un pareil changement ; voici ce que j’ai découvert : vous êtes, il est vrai, bien noté au ministère de la justice ; mais on a pris dernièrement des informations sur votre genre de vie depuis votre arrivée à Paris, et ces renseignements n’ont pas été si favorables qu’on devait s’y attendre d’après la chaleur que j’avais mise dans mes recommandations.

— Que peut-on me reprocher ? s’écria le substitut.

— Je vous le répète, examinez votre conscience.

— La vie que je mène ici est d’une régularité que je pourrais appeler monastique. A l’exception des courts instants pendant lesquels j’ai le bonheur de vous voir, mes matinées tout entières sont consacrées au travail ; c’est un fait que peut certifier M. Piard.

— Aussi ne s’agit-il pas de l’emploi de vos matinées, mais de celui de vos soirées.

— Le soir, dit Deslandes d’un ton moins assuré, forcé de renoncer à l’espoir de vous voir, je cherche à tuer le temps ; je vais au spectacle, ou bien je vois mes amis ; le plus souvent je reste tristement au coin de mon feu.

— Voyez la calomnie, dit madame Piard, en affectant un sourire railleur, on assure que, loin d’être réduit à tuer le temps, vous l’occupez au contraire le plus agréablement du monde auprès d’une femme aimable, spirituelle et charmante. C’est là, n’est-il pas vrai, un abominable mensonge ?

Le substitut pensa sur-le-champ à Théodosie et éprouva un léger embarras que dissipa presque aussitôt un mouvement de satisfaction vaniteuse.

— Son ironie forcée semble annoncer une secrète jalousie, se dit-il, et si elle est jalouse, c’est qu’elle m’aime. Mais qui diantre a pu lui apprendre que je vais chez madame de Marmancourt ? Me ferait-elle déjà espionner ?

— Madame, dit-il ensuite à voix haute, il existe en effet une femme aimable, spirituelle et charmante, près de qui le temps, au lieu de paraître lent, me semble avoir des ailes ; mais ce n’est pas d’elle qu’il peut être question, puisque depuis mon arrivée à Paris je n’ai pas eu l’honneur de passer une seule soirée dans ce salon.

— Des compliments plus ou moins véridiques ne vous tireront pas d’affaires, reprit Isaure d’un air d’impatience ; je vous le répète, il ne s’agit pas de moi, mais d’une personne avec qui je désire n’être mise en parallèle d’aucune manière. Dois-je prononcer son nom, ou me ferez-vous enfin le plaisir de comprendre ce que je veux vous dire ?

L’accent avec lequel furent prononcées ces dernières paroles apprit au substitut qu’il serait inutile et peut-être imprudent d’éluder plus longtemps une réponse précise.

— Ah ! je devine, dit-il en riant avec affectation ; je parie qu’on a voulu parler de madame de Marmancourt.

— Il est donc vrai que vous connaissez cette femme ! s’écria madame Piard dont les yeux s’animèrent soudain.

Deslandes attribua la vivacité de cette interruption à la jalousie qu’il se flattait d’inspirer. Il chercha un instant lequel lui serait le plus profitable d’exciter l’inquiétude d’Isaure ou de la calmer. Satisfait d’avoir pensé en mauvais sujet, il agit en homme délicat.

— Madame, répondit-il d’une voix douce, j’ignore quelle interprétation ridicule on a pu donner à des visites fort innocentes. Permettez-moi de réduire la chose à sa juste valeur. Il est vrai qu’un de mes amis m’a présente à madame de Marmancourt, et que je vais quelquefois chez cette dame, ainsi que font beaucoup d’hommes de fort bonne compagnie...

— Voilà ce qui est fort contesté, interrompit de nouveau madame Piard ; on assure que, même en hommes, cette société-là est très-mal composée, et qu’excepté vous, que l’on s’étonne d’y voir figurer, il serait impossible d’y trouver une seule personne reçue dans le monde.

— Je pourrais cependant citer des noms qui démontreraient la fausseté d’une pareille assertion.

— Citez, dit la femme du conseiller d’état d’un air de défi, justifiez-vous ; je ne demande pas mieux.

Deslandes étrangla fort à propos en serrant les dents le nom de M. Piard près de sortir de ses lèvres.

— Pas d’indiscrétion, se dit-il, ce vieux don Juan ne me le pardonnerait pas, car je lui ai promis le secret. D’ailleurs, ceci est une explication entre elle et moi ; à quoi bon y mêler le nom de son mari ?

— Madame, reprit-il, vous ne connaissez aucune des personnes qui fréquentent cette maison ; des noms que vous entendriez prononcer pour la première fois ne pourraient donc rien vous apprendre.

Madame Piard tourna la tête pour voir le substitut en face et arrêta sur lui le plus perçant de ses regards.

— Vous me jurez, lui dit-elle, que je ne connais aucun des hommes qui vont chez cette femme !