Part 10
En ce moment la physionomie et la voix d’Isaure avaient une expression trop significative pour que Deslandes pût persister dans sa méprise. Il comprit qu’il était interrogé non pas comme accusé, ce qui eût été flatteur, mais comme témoin, ce qui devenait mortifiant. A cette déception se joignit au même instant le sentiment, non moins désagréable, du danger auquel l’exposait une situation si délicate. Il se trouvait entre deux écueils également redoutables. Mentir, c’était justifier le courroux de sa protectrice ; dire la vérité, c’était provoquer la haine du conseiller d’état. Or, il avait besoin de tous les deux ; quel moyen trouver pour ne blesser ni l’un ni l’autre ? Dans cette perplexité, Deslandes, au lieu de répondre, mordit le bout de son gant et leva les yeux au plafond, comme s’il eût interrogé sa mémoire, de peur de commettre une erreur en jurant à la légère.
— Il paraît que vous avez besoin de préparer votre réponse, lui dit madame Piard, avec un sourire hautain ; vous avez raison de réfléchir avant que de parler, car ce que vous allez dire fixera irrévocablement l’opinion que je dois avoir de vous. Pour vous éviter la peine de chercher plus longtemps dans vos souvenirs, je vais préciser ma question. A votre connaissance, M. Piard va-t-il chez la personne dont nous parlons ?
Mis de la sorte sur la voie d’un délit marital, un séducteur de profession n’eût pas hésité ; car le danger était éloigné et incertain, tandis que le profit était proche et évident. Par malheur pour lui, Deslandes n’avait de la rouerie que ce que le geai avait du paon, le plumage. En temps ordinaire, ce vêtement d’emprunt faisait son office d’assez bonne grâce ; mais à la moindre épreuve, il gênait les mouvements d’un naturel honnête, qui s’en dépouillait alors sans réflexion, quitte à se remplumer en fatuité après la crise. Le substitut, qui était entré dans le salon, déterminé à conquérir quelque avantage décisif, fût-ce au moyen des manœuvres les plus machiavéliques, sentit faillir sa résolution dès que s’offrit d’elle-même l’occasion de l’appliquer. Atteint d’un scrupule subit, il soumit le parti qu’il devait prendre à une appréciation morale, rarement consultée en pareil cas. Il se dit qu’il convenait à lui moins qu’à personne de révéler à Isaure les méfaits de son mari, et que d’ailleurs il y aurait autant de déloyauté que d’imprudence à trahir la promesse de discrétion qu’il avait faite à l’infidèle à cheveux gris.
— Il est possible, pensa-t-il, qu’elle sache fort bien à quoi s’en tenir, et que ses questions n’aient d’autre but que d’éprouver mon caractère ; en ce cas le résultat n’est pas douteux. Exploiter en ma faveur les torts de son mari, le frapper lorsque déjà il est à terre, serait une lâcheté qui la révolterait, j’en suis sûr ; tandis qu’une noble réserve, un généreux mensonge, doivent nécessairement me rehausser dans son esprit. Elle comprendra qu’un cœur bien placé dédaigne l’emploi de la délation.
Deslandes, qui avait fait ces réflexions en beaucoup moins de temps que nous n’en avons mis à les écrire, composa sa figure, et d’un air sérieux sous lequel perçait le légitime orgueil qui accompagne parfois la grandeur d’âme :
— Madame, dit-il, je puis vous assurer que je n’ai jamais vu M. Piard chez madame de Marmancourt.
En supposant que son mensonge lui serait compté comme une belle action, le substitut se trompa tout à fait. Les femmes en général admirent infiniment l’héroïsme, pourvu qu’il ne les contrarie pas ; mais rien ne leur déplaît comme les grands sentiments lorsqu’elles-mêmes en éprouvent de petits. Habituée à lire sur la physionomie de son protégé, madame Piard devina aussitôt qu’il la trompait ; loin d’attribuer ce mensonge à quelque cause généreuse, elle en chercha le motif parmi les plus prosaïques faiblesses du cœur humain.
— Il a peur, se dit-elle ; peur de M. Piard !
La dernière chose qu’une femme pardonne à un amant, c’est de craindre son mari. En accueillant l’idée de la vengeance, Isaure avait pensé d’abord à Deslandes, en qui elle croyait trouver un allié plein de zèle et de détermination. Déçue dans cette espérance, elle éprouva soudainement le plus violent dédain pour ce provincial qui, parlant sans cesse de son dévouement, manquait, par une timidité intempestive, l’occasion de le prouver. Son orgueil, blessé de ce mécompte imprévu, lui ôta toute envie de poursuivre un interrogatoire que ne justifiait plus la confiance. Elle se leva d’un air glacial ; et, adressant au substitut un salut cérémonieux dans son exiguïté :
— Excusez-moi, lui dit-elle ; j’ai des visites à faire, et il faut que je m’habille.
Deslandes comprit qu’il venait de commettre une faute, mais sans deviner le moyen de la réparer.
— Madame, s’écria-t-il en se levant à son tour, ai-je fait quelque chose qui vous déplaise ? Votre physionomie, que je connais si bien, semble l’annoncer. De grâce, si, sans m’en douter, je vous ai offensée, daignez me le dire, afin que je puisse vous convaincre de mon innocence. Vous ne doutez pas, j’espère, du respectueux attachement que je vous ai voué depuis que j’ai le bonheur de vous connaître. Plusieurs fois vous avez bien voulu me dire que vous aviez confiance en moi. Cette confiance, je suis prêt à la justifier au péril de ma vie. De grâce, madame, prescrivez-moi un péril à braver, un sacrifice à accomplir ; vous verrez alors si je mérite la bienveillance que vous m’avez toujours témoignée ; oui, je voudrais, au prix de mon sang...
— Eh ! monsieur, laissons là votre sang, interrompit Isaure avec un sourire sardonique ; je n’en ai nulle envie. D’ailleurs je ne vous crois pas aussi prêt à le répandre que vous voulez bien le dire !
— Madame... mettez-moi à l’épreuve.
— C’est fait... mais je vous retiens ici fort mal à propos. A cette liasse de papiers je vois que vous veniez chez M. Piard ; vous le trouverez dans son cabinet.
Sans attendre la réponse du substitut, Isaure traversa majestueusement le salon, et entra dans son appartement.
Deslandes demeura quelque temps immobile près de la cheminée et confus du résultat de la conversation.
— Elle est piquée, se dit-il, après une méditation assez longue ; peut-être aurais-je dû m’y attendre. C’est égal, j’ai bien fait. Je me suis conduit noblement et habilement ; il est impossible qu’en y réfléchissant elle ne me rende pas justice : dans ma position, ce n’est pas à moi de tirer les marrons du feu ; les manger, à la bonne heure ! Ah ! elle connaît les infidélités de son mari. Voilà qui doit avancer mes affaires ; mais encore faut-il y mettre de la délicatesse. Allons voir quelle mine fait le conseiller. Je suis sûr que le bonhomme ne se doute de rien.
LA RUPTURE
Deslandes passa du salon dans le cabinet de M. Piard, qu’il aperçut assis au coin de la cheminée, dans une attitude sombre et farouche. A sa vue, le conseiller d’état cacha dans une poche de sa robe de chambre une lettre qu’il froissait depuis quelque temps entre les doigts, et il répondit par une froide inclination de tête au salut qui lui était adressé.
— Voici mon travail sur l’affaire du canal du centre, dit Deslandes en posant sur le bureau le dossier qu’il tenait à la main ; j’y ai passé cinq jours entiers. J’espère que vous le trouverez moins imparfait que mes premiers essais.
M. Piard leva sur le jeune solliciteur un regard terne.
— Monsieur, lui dit-il d’un air composé, j’ai vu hier le garde des sceaux.
— Ils ont donc tous vu le garde des sceaux, pensa Deslandes.
— Toutes les places vacantes au conseil d’état sont promises ; vous n’avez donc aucune chance de voir accueillir votre demande ; il ne me reste qu’à vous exprimer mon regret de n’avoir pas réussi dans mes démarches et à vous conseiller de retourner à votre tribunal. Votre congé doit être près de finir s’il n’est pas déjà expiré, et vous savez que souvent les absents ont tort.
Surpris d’une déclaration si imprévue, Deslandes regarda son protecteur d’un air ébahi.
— Je sais ce qui a indisposé contre moi le garde des sceaux, dit-il après avoir réfléchi un instant ; ce sont mes visites chez madame de Marmancourt. Mieux que personne, Monsieur, vous pouvez juger si c’est là un grief sérieux.
— Est-ce une bravade ? Monsieur, s’écria le conseiller d’état.
— Une bravade ! répéta le substitut en ouvrant de grands yeux.
— Elle serait parfaitement déplacée et ridicule, reprit M. Piard, dont le teint naturellement coloré s’empourprait de plus en plus ; me croyez-vous aveugle, Monsieur ? me prenez-vous pour un de ces tuteurs de comédie que chacun bafoue impunément ? Si telle est votre opinion, vous en changerez, je vous le jure ; je sais tout, Monsieur.
— Vous êtes beaucoup plus avancé que moi, Monsieur, répondit le jeune magistrat ; car je ne comprends rien au mécontentement que vous paraissez éprouver. Ai-je fait sans le savoir quelque chose qui puisse vous déplaire ?
— Sans le savoir ! le mot est précieux. Il est probable en effet que vous faites de la rouerie sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.
Deslandes rougit à son tour, car il crut le secret de sa passion à la merci du mari d’Isaure.
— Eh quoi ! Monsieur, répondit-il d’une voix émue, quelqu’un aurait-il osé prétendre que j’ai jamais songé à m’écarter du profond respect que je porte à madame Piard ?
— Qui vous parle de madame Piard ? dit brusquement le conseiller ; voilà un plaisant subterfuge ! Pensez-vous que je me laisse abuser par cette inintelligence affectée ? Vous devriez comprendre d’ailleurs qu’il y a de l’inconvenance à prononcer en cette occasion le nom de ma femme.
— Je n’y suis plus du tout, pensa Deslandes, en se remettant de la fausse alarme qu’il venait d’éprouver ; quelle mouche l’a piqué, et puisqu’il ne s’agit pas d’Isaure, où en veut-il venir ?
M. Piard demeura quelque temps enfoncé dans son fauteuil, sifflant entre ses dents et martelant du pied le tapis.
— Parbleu ! mon cher successeur, dit-il tout à coup avec un éclat de gaieté forcée, puisque je ne puis pas être votre introducteur au conseil d’état, je veux du moins vous rendre un service en vous apprenant à connaître les femmes. Faites-moi le plaisir de lire ceci.
Il tira de sa poche la lettre anonyme qu’il venait de recevoir et la tendit à son interlocuteur. Celui-ci prit le papier auquel la colère de M. Piard avait donné la forme d’une boulette, et le lut d’un bout à l’autre, en comprimant avec peine une violente envie de rire. Arrivé au chapitre qui lui était personnel, il redevint très-sérieux tout aussitôt.
— Comment ! Monsieur, dit-il au conseiller d’état, vous avez pu ajouter foi à une lettre anonyme ! Vous n’avez pas fait justice de cette infamie en la jetant au feu !
— Un seul mot, reprit M. Piard ; les faits des cornets de porcelaine, de la robe de velours, et autres de même nature, sont-ils exacts ?
Deslandes, à qui le mensonge avait mal réussi auprès d’Isaure, trouva prudent cette fois d’essayer de la vérité.
— Ce sont là de simples politesses, répondit-il ; et comme elles étaient tout à fait désintéressées, j’ai pu les croire fort innocentes.
M. Piard se leva brusquement, alla tout d’un trait jusqu’au bout de la chambre, revint aussi vite sur ses pas, et s’arrêtant en face du substitut :
— Ce qu’il y a d’abominable, lui dit-il, c’est qu’intéressées ou non, vos politesses ont passé devant moi pour des acquisitions directes, et que j’ai eu la duperie d’en faire les frais ; et maintenant que j’y réfléchis, je crois qu’Ernest est dans le même cas que moi ; vous savez, Ernest de l’ambassade russe ! quel infernal machiavélisme ! Cette femme-là aurait joué Talleyrand ! Bonne chance, Monsieur ; je vous déclare que je ne vous ferai pas concurrence plus longtemps, et que, sans aucune réserve, je vous cède tous mes droits.
— Mais, Monsieur, je n’y ai aucune prétention, répondit Deslandes ; je vous répète que quant à ce qui m’est personnel, cette lettre est un tissu de mensonges.
— Laissez donc...
— Je vous jure...
— A d’autres ! Dupe sans compensation, ce serait par trop candide, et je vous crois très-raffiné, au contraire.
— Pourtant, quand je vous affirme...
— Monsieur, interrompit le conseiller d’état d’un ton sec, je sais fort bien qu’avec votre intention d’exploiter le crédit que je puis avoir, vous n’avouerez jamais un procédé dont j’aurais raison de me plaindre. Vous avez le droit de nier ce que bon vous semble, j’ai celui de croire ce que je veux et d’agir en conséquence de ma conviction. Vous ne trouverez donc pas mauvais que je me regarde comme délié de l’espèce d’engagement que j’avais pris avec vous. Quoique vous m’ayez rendu service en me donnant l’occasion de connaître le véritable caractère d’une femme qu’Horace semble avoir voulu peindre en disant :
Desinit in piscem mulier formosa superne ;
cependant je ne me sens pas assez de grandeur d’âme ou de bonhomie pour vous témoigner ma reconnaissance en vous appuyant près du ministre. Il est donc bien entendu qu’à dater d’aujourd’hui je ne me mêle plus de vos affaires.
— Est-ce un parti pris ? demanda d’un ton bref Deslandes, dont ce langage révolta la fierté.
— Irrévocablement, dit M. Piard, qui accompagna cet adverbe décisif d’un rude coup de sonnette.
Un domestique entra dans la chambre.
— Je dîne dehors, lui dit son maître ; faites mettre les chevaux à la voiture et venez m’habiller.
Dans l’état des choses, ces paroles équivalaient à un congé. Sans mot dire, Deslandes prit son chapeau, salua son ex-protecteur d’un air de dignité blessée, et sortit du cabinet. Il rejoignit le domestique dans la salle à manger.
— Madame est-elle chez elle ? lui demanda-t-il.
— Madame vient de sortir, lui répondit le valet de chambre.
— Quel ennui d’attendre jusqu’à demain pour me venger de cet insolent personnage ! se dit Deslandes en revenant chez lui. Conduisez-vous donc noblement ! Je n’avais qu’un mot à dire, et c’était un mari perdu. En homme délicat, j’ai menti dans son intérêt et contre le mien, et voilà la reconnaissance qu’il me témoigne ! Parbleu, je suis trop bon avec ma générosité. Il se trouve délié de tout engagement, eh bien ! je le suis, moi, de tout scrupule. A vrai dire, je ne suis pas fâché de cette rupture. D’abord il ne m’assommera plus de ses dossiers, et puis ma position devient plus franche. Je n’aurai plus de devoir à rendre qu’à Isaure, qui, après tout, n’a pas besoin de son mari pour me faire entrer au conseil d’état, si ça lui plaît.
Le lendemain, le substitut se présenta chez madame Piard, qui lui fit répondre qu’elle était sortie ; il y retourna le surlendemain. Cette fois le domestique lui dit d’un air d’embarras que sa maîtresse n’était pas visible.
— Sortie... pas visible... se dit-il avec contrariété ; elle, qui ne sors jamais le matin, et qui reçoit tous les jours. Allons ! elle boude ; il paraît qu’elle a de la rancune. Que lui ai-je fait ? Me fermer sa porte ! ça devient sérieux.
Désappointé et désœuvré, Deslandes se rendit chez son ami, qu’il trouva prêt à monter à cheval. Depuis quelques jours Blondeau gagnait au jeu, c’est dire qu’il était, pour parler son beau langage, ébouriffant, rutilant, fulgurant et même truculent ; le lion rugissait sa plus étourdissante gamme. A la vue du substitut, qui semblait au contraire soucieux et mélancolique, Blondeau prit sa cravache et son chapeau.
— On m’attend, dit-il à Deslandes ; tu as dû voir dans la cour mon jockey et mes chevaux ; je vais au bois, je n’ai pas une minute à te donner. Mais demain nous nous verrons au bal de la souscription polonaise ; tu y viendras, n’est-ce pas ?
— Tu es sûr que ce bal a lieu demain ? dit vivement le substitut à qui la certitude de revoir bientôt madame Piard rendit aussitôt sa bonne humeur.
— J’y dois aller avec madame de Marmancourt et plusieurs autres sirènes également aimables, reprit Blondeau en riant ; c’est un coup monté, les autres femmes en sécheront de dépit ; ce sera mirobolant ! J’ai arrangé cette facétie avec cinq ou six de mes amis, victimes des bals de charité et décidés à jouer pièce aux dames patronesses. Veux-tu être des nôtres ?
— Je te remercie ; je ne suis point ennemi des dames patronesses, répondit le substitut en souriant avec fatuité.
— Ainsi donc, se dit-il après avoir quitté Blondeau, M. Piard va se trouver demain, probablement sans qu’il s’y attende, entre sa femme et madame de Marmancourt. La scène pourra être curieuse en effet, surtout si je m’en mêle. Qu’il se tienne bien le conseiller d’état ! Je lui apprendrai qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour adversaire.
LE BAL
Le lendemain Deslandes ne jugea pas à propos de se présenter chez madame Piard, mais il se rendit de bonne heure au bal, où il était sûr de la trouver. Déjà la dame patronesse était à son poste au milieu d’un groupe de femmes revêtues du même titre, et rivalisant entre elles de bienfaisance et de diamants. Autour de ce brillant état-major, voltigeait un escadron de jeunes gens choisis parmi les plus à la mode, et qui portaient à la boutonnière une décoration appropriée à la circonstance : c’étaient les commissaires ordonnateurs de la fête. Le solliciteur eut peine à se frayer un chemin à travers la foule qui affluait vers ce point privilégié. S’insinuant enfin dans le courant, il parvint à s’approcher d’Isaure, qui de toutes les dames patronesses avait la cour la plus nombreuse et la plus empressée. Après l’avoir saluée, au lieu de passer outre discrètement, ainsi que cela se pratique aux réceptions royales, et comme faisaient la plupart en cette occasion, il s’arrêta, sans se laisser intimider par le regard glacial qui semblait vouloir punir cette licence.
— Madame, dit-il à sa protectrice, avant de condamner un homme, on doit l’écouter. Permettez-moi donc d’user d’un droit commun à tous les accusés.
— Pas de plaidoyer, je vous prie, répondit madame Piard en fronçant dédaigneusement les lèvres ; rappelez-vous que nous sommes au bal et non à l’audience.
— Pas de plaidoyer, mais un seul mot, reprit avec instance le substitut. Quand vous m’avez interrogé l’autre jour, j’ai cru devoir déguiser la vérité dans ma réponse ; quelle que fut la délicatesse de mon motif, j’ai eu tort, sans doute, d’agir ainsi, puisque depuis ce moment-là vous paraissez irritée contre moi. Si j’ai été coupable, vous m’avez bien cruellement puni, Madame ; si cruellement que le besoin de désarmer la sévérité qu’expriment encore vos yeux triomphe aujourd’hui...
— Tout cet exorde est superflu, interrompit Isaure d’un ton bref ; en deux mots que voulez-vous me dire ?
— Que désormais je serai le plus véridique de vos serviteurs, comme j’en suis déjà le plus dévoué.
— Tâchez d’abord de n’en pas être le plus importun en barrant le passage aux personnes qui veulent me saluer. Voilà deux minutes que le duc de Randon attend la fin de votre harangue ; ayez, s’il vous plaît, la bonté de lui céder la place.
L’accent adouci avec lequel ces paroles furent prononcées apprit à Deslandes qu’en promettant une soumission absolue, il avait pris le meilleur moyen de rentrer en grâce près de son orgueilleuse protectrice. Avant de s’éloigner, il essaya de tirer de ce premier avantage tout le parti que comportait la situation.
— J’obéis, dit-il d’une voix tendrement respectueuse ; mais du moins ne me refusez pas un mot pour prix de ce sacrifice. Sortirez-vous demain ?
— Vous le saurez si vous venez me voir, répondit madame Piard, qui mit dans cette réponse évasive une sorte de coquetterie inattendue dont le substitut resta charmé.
— Voilà la paix en bon train, se dit-il ; demain, selon toute apparence, elle sera signée. J’ai emporté en maître les préliminaires de la négociation. Je ne me savais pas tant d’aplomb et de hardiesse. C’est qu’elle est réellement imposante ce soir avec ses diamants ! On dirait d’une reine. En vérité, si l’on m’offrait le choix entre la place de garde des sceaux et là certitude de lui plaire, je crois que je dirais : Foin de l’ambition !
Deslandes parcourut la salle du bal, en portant haut la tête, comme il convenait à un homme presque sûr de gagner bientôt une victoire signalée. Parmi les femmes, il en aperçut plusieurs plus belles qu’Isaure ; mais aucune ne lui parut mieux faite pour flatter la vanité d’un amant. Il lui sembla que les rayons dont il la voyait entourée rejaillissaient déjà sur lui-même, et que chacun devait lire sur sa figure le glorieux bonheur qu’il espérait. Cette idée fixa sur ses lèvres et dans ses yeux un orgueilleux sourire qui paraissait dire confidentiellement a l’assemblée tout entière : Regardez-moi bien ; je suis cet homme heureux que distingue une des femmes les plus remarquables de Paris.
Au moment où il se glissait entre deux contredanses en train de se former, le substitut se trouva inopinément en face de M. Piard, qui, de son côté, pour se distraire de ses chagrins de cœur, passait en revue les danseuses. Les deux hommes échangèrent en silence un salut cérémonieux et essayèrent mutuellement de poursuivre leur chemin. Une ondulation subite de la foule les tint rapprochés malgré eux ; ils cherchèrent la cause de ce mouvement et la trouvèrent dans un groupe composé d’une demi-douzaine de femmes somptueusement parées qu’accompagnait un nombre à peu près égal de jeunes gens à tournure ultra-cavalière. Cette troupe évaporée semblait décidée à pénétrer de haute lutte jusqu’au cœur du bal ; elle s’avançait en ligne droite et trouait sans scrupule les contredanses pour se frayer un passage, comme un escadron intrépide enfonce successivement les carrés d’infanterie qui lui disputent le terrain.
A la tête de cette irruption, Deslandes et M. Piard reconnurent au même instant madame de Marmancourt, à qui Blondeau de Gustan donnait le bras. En apercevant celle qu’il nommait la perfide, le conseiller d’état tressaillit comme un homme qui marche sur une couleuvre, et fit un mouvement en arrière ; mais la masse compacte dont il était entouré lui ferma la retraite. En ce moment, Blondeau, qui, si l’on en croyait l’éclat de ses yeux et l’animation de son teint, avait fort bien dîné, aperçut M. Piard, opéra soudain un quart de conversion et vint droit à lui, suivi de toute la bande incongrue à laquelle il servait de chef de file.
— Eh ! bonsoir donc, monsieur Jules, dit-il d’une voix éclatante en lui prenant familièrement la main. Ah çà ! l’on ne vous voit plus ; est-ce que vous boudez, par hasard ? Parole d’honneur ! vous avez tort, car nous vous aimons beaucoup, madame et moi. Demandez plutôt à Deslandes. N’est-il pas vrai, magistrat aimable ?
— Sur mon âme, il est ivre, pensa le substitut qui, après avoir regardé son ami d’un air étonné, reporta les yeux sur le mari d’Isaure, et eut peine alors à garder son sérieux.
Étourdi d’une interpellation dont les termes saugrenus avaient fait sourire les témoins de cette scène, M. Piard expiait cruellement les distractions qu’il s’était permis de demander à une liaison clandestine. Près de se voir compromis par un esclandre public et sous les yeux même de sa femme, il essaya de dégager sa main que Blondeau continuait de secouer avec une cordialité d’ivrogne ; mais celui-ci le serra davantage au lieu de lâcher prise.
— Oh ! vous ne nous quitterez pas ainsi, reprit Gustave ; nous souperons après le bal, et il faut que vous soyez des nôtres. Plus on est de fous, plus on rit. Nous allons d’abord danser pour les Polonais, et ensuite nous boirons comme des Polonais. Vive la Pologne !
— Monsieur, dit le conseiller d’état en contenant sa colère, s’il vous convient de troubler le bal et d’amuser le monde à vos dépens, je vous prie de vous adresser à un autre que moi.
— Je ferai tout pour vous être agréable, mon cher monsieur Jules, répondit Blondeau, mais à une condition, c’est que vous allez donner le bras à madame, tandis que je vais tâcher de dénicher une banquette où se puisse asseoir cet essaim de beautés dont je suis le cornac. Ou plutôt, une idée ! puisque madame Piard est dame patronesse, menez-nous vers elle ; à votre recommandation, elle nous fera placer au meilleur endroit. Ça sera facétieux, n’est-ce pas, gros père ?