Chapter 8
La colère du maître de l'oeuvre avait changé de cours, grâce au système de _barrage_ d'Henri Montredon. Le rusé vieillard n'eut pas de peine à sortir de son faux assoupissement.
--Je suis accablé de sommeil, dit-il, et cependant j'avais à te communiquer des choses du plus haut intérêt. Tu n'as pas deviné le but de mon voyage dans ce pays?... Allons, tu frémis encore!... A demain les confidences.
--Il n'est pas tard, s'écria Vardouin en cherchant à le retenir.
--Peut-être m'a-t-on récompensé au-delà de mes mérites, poursuivit Henri Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse à l'expérience de Nestor...
--Tu occupes un poste éminent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigué.
--Il est certain que je jouis d'une grande influence...
--Vraiment?
--Et que je puis être utile à mes anciens amis.
--Tu as toujours aimé à rendre service.
--Si tu me fais des compliments, je m'échappe, je vais dormir!
--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles le soin de se mettre au lit dès que le soleil a quitté l'horizon. Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontré la gloire sur son chemin.
--Dis: plus modeste.
--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services à quelque riche abbaye.
--Mais tu as préféré l'obscurité au grand jour, le village à la grande ville.
--J'ai renfermé en moi-même mes faibles talents.
--Et personne n'est venu leur ouvrir?
--On s'en repentira peut-être, répondit fièrement Pierre Vardouin.
--On s'en est même déjà repenti, dit Montredon en souriant.
--Que veux-tu dire?
--Je suis employé, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen. Dernièrement, le révérend père abbé me fit appeler près de lui. «Henri Montredon, me dit-il, je n'ai jamais douté de votre discrétion et de votre dévouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une mission secrète...» Je reçois l'ordre de partir sans retard. J'arrive à Caen, où je passe deux jours, et me voilà à Bretteville.
--On avait entendu parler de l'église que je construis? dit Pierre Vardouin.
--Sans doute.
--Et alors?... demanda le maître de l'oeuvre, avec un étranglement dans la voix.
--Alors... il a été décidé que l'on en construirait une autre à Norrey. L'abbé n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fût moins bien traitée que le village de Bretteville.
--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux églises dans un si petit espace. L'une fera tort à l'autre.
--A ce point de vue, la tienne n'a rien à craindre.
--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-là, nous verrons bientôt plus de clochers que d'habitants dans le pays.
--J'exécute les ordres de mon supérieur.
--Et tu vas commencer les travaux?
--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai songé à toi, et me voilà.
Vardouin était rayonnant. Il lui était doux de penser qu'il aurait encore une fois l'occasion de mettre ses talents en lumière.
--Ainsi, dit-il avec une certaine timidité, tu as songé à moi pour la construction de cette nouvelle église?
--Non, mon cher! non! pas précisément.
Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui monta au visage.
--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colère.
Henri Montredon ne répondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-là, il avait dirigé l'entretien suivant ses désirs, ménageant les emportements de Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et dénoue, suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la pièce devenait sérieuse; il eut un moment d'inquiétude et d'hésitation.
Pierre Vardouin avait étudié avec lui le grand art des maîtres de l'oeuvre. Pendant trois ans ils s'étaient coudoyés dans les mêmes chantiers; ils avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient leurs projets, se disaient leurs espérances. Refuserait-il maintenant à son ancien camarade une légère satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un mot à dire pour le voir sauter à son cou et pleurer de joie. D'un autre côté, qui pouvait lui répondre des moyens de François Regnault, à qui il commençait à penser sérieusement pour lui confier la direction des travaux de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait d'expérience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments d'Henri Montredon allaient de François à Pierre Vardouin qui semblait, en dernière analyse, être sur le point de faire pencher la balance de son côté, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout à coup terminer ce combat intérieur en faveur de François.
--Elle l'aime, se dit-il; son père est vieux et n'a plus longtemps à vivre; il est juste que sa vanité se taise devant le bonheur de sa fille.
Pierre Vardouin s'était levé et avait recommencé sa promenade furieuse. C'était le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses emportements. Henry Montredon l'arrêta au passage en lui appliquant familièrement la main sur l'épaule.
--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, à faire quelque chose de nuisible à ta réputation?
--Non, par Saint Pierre; mon patron!
--Écoute-moi alors... Le maître de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander qu'il connaît le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si je confie la construction de l'église de Norrey à un homme de talent. Il est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas proposé cette affaire?
--Merci! s'écria Pierre Vardouin en serrant énergiquement la main de son ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de Bretteville n'aura pas à craindre la comparaison.
--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... Où le trouver?
--Je ne sais.
--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme inexpérimenté ferait bien mon affaire... J'ai pensé à François.
--Un enfant! s'écria Pierre Vardouin.
--C'est justement ce qui m'en plaît.
--Il fera absurdités sur absurdités!
--Tant mieux.
--Il est d'un entêtement à toute épreuve
--A merveille!
--Il n'écoutera aucun conseil.
--Bravo!
--Il est même capable de montrer du talent, pour nous contredire.
--Pour cela, je l'en empêcherai bien.
--Comment? demanda Pierre Vardouin.
Il y avait, dans la manière dont ce mot fut accentué, une telle inquiétude, un aveu si naïf du mérite de François, que Henri Montredon ne put s'empêcher de sourire.
Tu n'ignores pas, dit-il, que François ferait tout au monde pour obtenir la main de ta fille?
--Il ne l'aura jamais!
--On peut la lui promettre.
--Quitte à ne pas tenir?
--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour où la croix...
--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey?
--C'est cela même!... Comprends alors son ardeur à conduire les travaux, à presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assuré qu'il ne prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre.
En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maître de l'oeuvre tout étourdi de cette étonnante confidence.
Derrière la porte, il trouva Marie.
--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout entendu... Êtes-vous contente?
--Pas plus que ne le serait François, s'il eût été à ma place.
--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon dévouement?
--Quand on aime vraiment quelqu'un, répondit Marie d'une voix ferme, on le défend; mais on ne le dégrade pas, en le mettant dans une situation d'où il ne peut sortir qu'avec honte et déshonneur.
--Il fallait bien mentir un peu...
--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause, dit noblement Marie. Et moi qui aime François de toutes les forces de mon coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui accorderais pas un regard de pitié, s'il devait oublier, en faisant un marché indigne, ce qu'il doit à Dieu et à son art.
Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, à la pensée du rôle humiliant qu'on voulait faire jouer à François.
Le lendemain, le soleil se leva radieux à l'horizon. L'espace qu'il allait parcourir s'étendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait que le ciel eût voulu célébrer sa bienvenue en écartant tout ce qui pouvait nuire à son éclat.
Lorsque François se réveilla, ses yeux furent éblouis par un rayon de soleil qui, après avoir traversé la fente d'un des contrevents, venait se briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta à terre, presque honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenêtre. Une brise tiède et chargée d'aromes pénétra dans l'appartement. Le jeune homme aspira avec force cet air vivifiant.
--La belle matinée! s'écria-t-il en promenant lentement son regard sur l'azur du ciel.
--Hélas! la journée ne lui ressemblera pas! dit tristement la mère de François, qui s'était approchée sans bruit.
François saisit les mains de sa mère dans les siennes. Dieu sait seul ce qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le regard qu'ils échangèrent tous les deux. Cette nouvelle émotion allait peut-être ébranler la résolution du jeune homme. Ses rêves d'avenir, ses projets de voyage, le mystère d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus pour lui le même charme qu'au moment de la colère. Il sentait tout ce qu'il allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa rapidement dans sa mémoire les événements de la soirée. La conduite de Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se reconnaissait même des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eût consenti à faire les premières avances. La perspective d'une telle humiliation lui rendit toute son énergie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses vêtements et ceux de sa mère. Il le jeta sur son dos, empoigna le bâton dont son père se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer:
--Ma mère, dit-il, voici l'heure où les travailleurs se rendent aux champs. Il est temps de partir.
La veuve se cacha la tête dans les mains.
--Partons, ma mère! reprit François d'un ton moins assuré.
La pauvre femme ne répondit pas; elle éclata en sanglots. Son fils lui tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes.
--Mère, dit-il tout bas, de manière à ne rien laisser voir de la douleur qui le suffoquait, venez-vous?
--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prête aux anges.
François et sa mère, dans leur foi naïve, crurent en effet que, touché de leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers.
Ils se retournèrent et, surpris, reconnurent Marie.
La jeune fille était encadrée dans la baie de la porte, au milieu de la vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque joyeuse petite fleur de clématite. Elle était rayonnante de beauté. Placée ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison à une époque plus rapprochée de nous, à ces portraits de jeunes femmes, que les artistes du dix-huitième siècle se plaisaient à entourer de guirlandes de fleurs.
Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.
--Méchants! disait-elle en pleurant, méchants qui vouliez abandonner votre petite Marie!
François était resté sur le seuil de la porte. Tout à coup il poussa un grand cri et rentra précipitamment dans la chambre.
--Qu'y a-t-il? demandèrent les deux femmes.
--Pierre Vardouin! s'écria François hors de lui. Il s'avance de notre côté.
--Quel malheur si mon père me surprenait ici! dit Marie.
--Venez! lui dit la veuve Regnault.
Elle l'entraîna dans la chambre voisine.
Lorsqu'il vit le maître de l'oeuvre entrer d'un pas résolu dans la maison, François porta instinctivement la main à son coeur, comme pour en comprimer les battements. Il était trop jeune, et ses passions étaient trop vives pour que son émotion échappât à un oeil aussi exercé que celui de Pierre Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le défi; mais elle était pleine de noblesse et de fierté. Il se découvrit, par respect pour les cheveux blancs du maître de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait, d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avança donc à sa rencontre en lui tendant la main.
--François, dit-il, l'offense était grave,--je le sais,--mais irréfléchie. Voici la main qui vous a frappé. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un ami qui reconnaît ses torts?
Le jeune homme répondit par une étreinte cordiale, mais tout en conservant une certaine retenue et sans manifester d'étonnement. Cette froideur déplut au maître de l'oeuvre.
--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il.
--Dieu m'en préserve! dit François. Seulement j'ai peine à croire que je doive la visite de Pierre Vardouin à un but désintéressé. J'attends donc l'explication de sa démarche.
--Tu as vraiment une pénétration remarquable pour ton âge, François. Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier?
--Non! répondit François avec fermeté. Vous me rendez votre amitié, et je vous en suis reconnaissant. Mais quant à travailler sous vos ordres, jamais!... Voyez plutôt, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son bâton de voyage, je me disposais à partir.
Un éclair de joie illumina le visage sévère de Pierre Vardouin.
--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il était l'occasion.
Mais une réflexion le ramena à sa première idée. Si François quittait le pays, Henri Montredon choisirait peut-être quelque habile entrepreneur, dont l'amour-propre tiendrait à surpasser la renommée de Pierre Vardouin. Au contraire, s'il obtenait pour François la direction des travaux de Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il l'écraserait sous ses pieds, plutôt que de permettre à son talent de se déployer.
--Tu tiens à ton indépendance? reprit-il en s'adressant au jeune homme.
--Je suis lassé d'obéir.
--Et si tu commandais à ton tour?
--Oh! cela n'arrivera jamais!
--Plus tôt que tu n'oserais l'espérer.
--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas sérieux?
--Tellement sérieux que je viens t'offrir le bâton de maître de l'oeuvre.
--Quoi! s'écria François, le front rayonnant d'espérance, je conduirais des ouvriers, je construirais des églises! Tous mes rêves, toutes les belles choses que j'ai conçues, que j'ai méditées, je pourrais leur donner une forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refusât pas la main de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible, je ne suis qu'un insensé; et vous-même, vous ne pouvez vous empêcher de rire de ma folie!
--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien l'expression de la vérité que voilà Henri Montredon...
--Tout prêt à vous saluer du titre de maître de l'oeuvre, dit le nouveau venu en entrant.
--Ah! s'écria François.
Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main à son protecteur et le remercia par un regard éloquent.
--J'espère que tu nous construiras une belle église, dit Montredon en lui frappant amicalement sur l'épaule.
Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait.
--Oh! répondit François, je vous ferai quelque chose de beau!
--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref délai pour construire ton église.
--Combien de temps?
--Je ne sais au juste, répondit Pierre Vardouin assez embarrassé du silence d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie?
--Plus que la gloire!
--Eh bien, je te l'accorderai en mariage...
Le jeune homme tomba aux genoux du maître de l'oeuvre.
--Le jour où l'on posera la dernière pierre de l'église de Norrey.
--Cependant, dit François, je ne puis sans un temps raisonnable...
--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hâteras les travaux, tu presseras les ouvriers. Rien n'est impossible à l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur ma parole. Voilà mes conditions!
--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assurée en entrant dans la chambre avec la veuve Regnault.
Pierre Vardouin devint horriblement pâle. Il voulut saisir sa fille et l'entraîner. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers François, le prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attaché à la muraille. Les spectateurs de cette scène étaient sous le coup d'émotions si violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colère, son étonnement ou son admiration.
--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ à François. Quelle expression de souffrance! quelle résignation divine! quelle sublime bonté dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler une matière ingrate, de façon qu'il en ressortît un si poignant emblème de la passion de Jésus, celui-là,--n'est-ce pas,--devait être un merveilleux sculpteur, un des princes de son art? Non, c'était un simple ouvrier. Eh bien! le fils de cet homme inspiré vient d'être nommé maître de l'oeuvre. Et ce fils... c'est vous, François; car ce Christ est l'ouvrage de votre père. Ferez-vous injure à sa mémoire? oublierez-vous ses leçons? consentirez-vous à faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non, François!... Que votre travail mérite l'admiration des hommes; que votre amour pour moi devienne une source féconde d'inspirations; qu'il ne soit pas une entrave au développement de votre génie. Ne vous pressez pas, consacrez à votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ, de ne jamais donner ma main à un autre que vous!
Le rayonnement du bonheur illuminait le front de François. Il tomba aux genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de baisers. Mais la jeune fille se déroba à ces marques d'amour et, se tournant résolument du côté de Pierre Vardouin:
--Mon père, dit-elle, je suis à vos ordres.
Son assurance, la fierté de son attitude en imposèrent au maître de l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras à sa fille et sortit, après avoir jeté sur François un regard où se peignait toute sa haine.
V
Deux martyrs.
Huit ans s'étaient écoulés depuis le serment de Marie. Son fiancé avait noblement répondu à son religieux enthousiasme. La tour de l'église de Norrey s'élevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus élancés.
Rien de mieux ordonné que l'ensemble de l'édifice; rien de plus élégant, de plus achevé que ses moindres détails. On n'y voyait pas les lourds et massifs piliers de l'époque romane; on n'y voyait pas les formes contournées, les tours de force qui, plus tard, caractérisèrent l'architecture dite _flamboyante_. C'était un des types les plus heureux de cette belle période du treizième siècle, dont la Sainte-Chapelle est l'idéal. Là, tout est si bien prévu que l'oeil n'est blessé par aucune défectuosité; tout est si bien à sa place, qu'on ne saurait ajouter ni retrancher le plus petit ornement sans nuire à l'effet général. Les colonnettes s'élancent légèrement, des deux côtés du choeur, pour se rejoindre à la voûte et s'y épanouir en un gracieux bouquet, comme ces fusées qui décrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par une gerbe de feux du Bengale. La ténuité des piliers ne vous cause aucun effroi; car ils sont aussi solides qu'élégants. Ils ne ressemblent pas à ces géants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des jambes amaigries, mais à ces hommes bien proportionnés, dont chaque partie du corps s'est logiquement développée.
Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau et de l'utile, voilà ce qui fait le charme et le prix de la petite église de Norrey.
Au moment où nous retrouvons François, le jeune maître de l'oeuvre était au milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de lui, sans que l'idée de les surveiller ou d'écouter leurs propos vînt troubler sa rêverie. Appuyé contre un bloc de pierre, les yeux fixés sur le corps carré de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que l'édifice fût dignement couronné, le jeune homme semblait abîmé dans de profondes réflexions. Une expression de mortelle tristesse était répandue sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il demeurait, les bras croisés, immobile, et dans un morne accablement. Son travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs n'avait-il pas été la source?
Huit longues années s'étaient passées depuis la promesse de Marie. On lui avait défendu de la voir. La pauvre fille était enfermée ou surveillée. Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors de la maison. Impossible de le fléchir, impossible même de parvenir jusqu'à lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs reprises, François avait envoyé sa mère chez le maître de l'oeuvre de Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas l'écouter et lui ferma sa porte. Hélas! la pauvre femme n'eut point l'occasion de tenter une nouvelle épreuve; une courte maladie l'enleva à l'affection de son fils.
Ce fut pour François le plus affreux des malheurs. Privé de l'amour de Marie, privé des consolations de sa mère, il eut un horrible vertige, en se sentant réduit à ses seules forces morales. Pas un être qui s'intéressât à lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la nourriture du coeur; personne à aimer!
Le jeune homme fut arraché à ses sombres pensées par une petite altercation qui venait de s'élever entre ses ouvriers.
--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de s'exténuer à polir des cailloux, pour que le diable s'amuse à les mettre en morceaux.
--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier.
--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'église cette nuit? demanda un troisième.
--Pas moi, certes!
--Ni moi.
--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour affronter les esprits de l'enfer.
--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la compagnie.
--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses sérieuses, répondit Greffin visiblement contrarié.
--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais portée hier soir dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort à propos pour empêcher une querelle.
--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait de mieux!
--Eh bien, voilà! dit le sculpteur.
Et il se frappa le cou du tranchant de la main.
--Elle est brisée? demandèrent les ouvriers en choeur.
--On lui a tranché la tête! répondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il, que Kerlaz avait reçu l'ordre de passer la nuit dans l'église. Je m'apprêtais à y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garçon s'est avancé à ma rencontre avec une mine à faire trembler. Une bosse affreuse lui cachait la moitié d'un oeil.
--Il est tombé? demanda-t-on.
--Non; mais il s'est battu.
--Avec qui?
--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il paraît qu'il s'éclairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui est un rude compère et qui n'a pas peur, s'est approché de lui tout doucement. Mais au moment où il allongeait la main pour l'empoigner, il a reçu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux: bonsoir! l'esprit était parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je ne tiens pas à être défiguré, j'ai pris la ferme résolution de ne pas monter la garde dans l'église.