Légendes Normandes

Chapter 7

Chapter 73,875 wordsPublic domain

Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiète de ne pas voir revenir ses enfants, se présenta devant eux au détour du sentier. L'étranger se chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la responsabilité de leur retard, et les quatre promeneurs se hâtèrent de gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'était pas encore rentré, ils s'arrêtèrent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, à leur physionomie, il était facile de voir qu'une discussion venait de s'engager. L'étranger voulait retenir François et sa mère; Marie l'appuyait en l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le désir qu'elle avait de garder François à souper. Mais la pauvre veuve les remercia, les larmes aux yeux, prétextant que sa tristesse s'associerait mal à la joie des convives. François hésitait, partagé entre la crainte de laisser sa mère dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer encore quelques instants près de son amie.

--Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mère Regnault, vous reconduire jusqu'à votre porte. Peut-être vous déciderez-vous, dans le trajet, à accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec François. Cela donnera à Marie le temps d'apprêter le repas, et à son père celui de rentrer chez lui.

Marie applaudit à cette idée et entra dans la maison. Elle donna ses ordres à la domestique de son père; puis elle courut au jardin cueillir des fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec cette poésie que les femmes savent apporter aux plus petits détails du ménage. Il était huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du maître de l'oeuvre, et le soleil, incliné à l'horizon, éclairait l'église de ses derniers reflets. La table, déjà dressée, attendait les convives. La jeune fille roula la chaise de réception--le meuble le plus soigné de l'appartement--près de celle de Pierre Vardouin. Restait à fixer sa place et celle de François.

Il était tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une heureuse idée, une idée qui traverse la tête de tous les amoureux, sans qu'ils osent se l'avouer, changea sa résolution. Une chaise, un fauteuil conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de toute la liberté de leurs mouvements et n'ont pas à se défendre contre l'empiétement de leurs voisins. Ce n'est pas là le compte des amants. Un canapé, un sofa répondent mieux à leurs désirs. Le rapprochement des pieds ou des mains, le frôlement du bras contre la robe, quelquefois des boucles de cheveux qui s'égarent et se confondent, autant de plaisirs, autant d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne connaissait pas au treizième siècle l'usage des canapés et des sofas; mais des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le même rôle que ces inventions du luxe moderne.

Voilà comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie s'épuisant en efforts inutiles pour déranger l'un de ces meubles.

--Que signifie tout cet emménagement? dit le maître de l'oeuvre en se croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus étonné du monde.

--Aidez-moi d'abord à placer le bahut près de la table. Tout va s'expliquer.

--Allons, puisqu'il le faut! dit Pierre Vardouin du ton d'un père habitué à satisfaire les caprices de sa fille.

--Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que cela veut dire?

--Vous donnez à dîner.

--Et je ne connais pas mes convives? La chose est plaisante!

A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la table deux plats copieusement garnis.

--C'est donc sérieux? dit Pierre Vardouin en prenant un ton sévère. Je gagerais que tu as invité François et sa mère, sans mon autorisation?

--Vous vous trompez: je n'ai invité ni François, ni sa mère. Voici ce qui s'est passé. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons rencontré un étranger qui nous a priées de le mener près de vous.

--C'est cela! tu m'amènes un inconnu, un vagabond peut-être?

--Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre avec François.

--Serait-il possible! s'écria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici, Henry Montredon, mon ancien camarade!

--Moi-même! mon vieil ami, dit l'étranger en pressant avec effusion les mains du maître de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient à Caen. Je n'ai pas voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin!

C'était plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques d'affection, après tant d'années d'absence. Marie et François s'étaient discrètement retirés au fond de la chambre pour les laisser tout entiers à leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un respectueux silence et considéraient cette scène avec attendrissement. Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas compte. Ils étaient habitués à le voir triste et taciturne. Maintenant il s'abandonnait à tous les élans de la joie. Ses traits, ordinairement sévères, prenaient tous les tons dont s'éclairent les natures passionnées.

--Marie, François, allons donc, petits fainéants! s'écria Pierre Vardouin en remarquant pour la première fois l'immobilité de sa fille et de son apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus vieux! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux fêter dignement le retour de ce cher Henry!

Les jeunes gens ne se le firent pas répéter. Ils descendirent quatre à quatre les marches de l'escalier et entrèrent dans le caveau. Quand ils en sortirent, ils s'arrêtèrent un instant pour reprendre haleine.

--Quelle heureuse rencontre nous avons faite là! dit François en retenant à grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de grès.

Marie portait à la main une lampe à trois becs, qu'elle venait d'allumer.

--Mon père est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui parler de votre avenir.

--Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh! l'excellent homme! Vous ne sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les consolations qu'il a données à ma mère. N'en doutez pas, il décidera mon patron à me tirer enfin de mon obscurité. Son plan est déjà fait. Il m'a recommandé seulement de ne pas le contredire.

--Espoir et prudence! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre.

--Enfin! voilà de la lumière! s'écria Pierre Vardouin. Le jour commence à tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.

--Ah! dame! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste apprenti que tu as connu autrefois!... Nous n'avons pas perdu nos cheveux; mais ils sont devenus blancs.

--Bah! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver: il neige quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si à plaindre! Car tu n'es pas marié, je suppose? ajouta-t-il en promenant un regard inquiet de sa fille à son ami.

--Flatteur! Si je voulais savoir la vérité, je n'aurais qu'à m'adresser à Marie...

--Nous oublions le souper, s'écria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons pour ne pas continuer ce genre de conversation.

On se mit à table. Les deux maîtres de l'oeuvre s'assirent en face de l'église. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer à son ami, tandis que Marie et François, placés l'un à côté de l'autre sur le bahut, se parlaient à voix basse. Cependant le maître de la maison n'oubliait pas ses convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agréable, au milieu des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages étaient colorés d'une charmante animation. Les bons mots, les réparties, volant de bouche en bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un à l'autre, comme une balle dans la main des joueurs. C'était le vrai moment des confidences et des épanchements.

--Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme heureux!

--Je l'avoue! je n'ai pas à me plaindre du sort.

--Tu as un trésor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tête du côté de Marie; mais il ne faut pas en être avare...

--C'est-à-dire: est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant? voilà ta pensée... pas vrai? Eh bien! j'y ai déjà songé, dit Pierre Vardouin. Mais chut! reprit à voix basse le maître de l'oeuvre, ma fille nous écoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard.

--Ces deux enfants ont l'air de s'entendre à merveille, dit Montredon en souriant.

Puis il ajouta à haute voix:

--J'aime à voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses pour l'avenir... Allons! buvons à la santé de Marie et de François!

Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe à l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arrière avec colère. Mais, se ravisant aussitôt:

--Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon cher Henry. Je bois à la santé de François, qui te devra une reconnaissance éternelle... Je profite de ta présence pour le récompenser de ses services.

Les deux amants échangèrent un coup d'oeil où se peignaient toutes les joies de l'espérance.

--A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, François n'est plus mon apprenti.

Le silence était si grand qu'on entendait distinctement la respiration des trois témoins de cette scène.

--Je l'élève, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, à la dignité de... maçon!

Les trois coupes retombèrent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin vidait la sienne d'un seul trait.

--Mon père!...

--Vous m'insultez!

--Vous plaisantez!

S'écrièrent à la fois Marie, François et Montredon.

--Je parle sérieusement, répondit Pierre Vardouin avec un calme affecté. Je ne peux, je ne dois rien accorder à François au-delà de ses mérites. Je pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus? Il est aussi ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait déjà tenir dans sa main le compas du maître de l'oeuvre. Quand on a de si hautes prétentions, il est au moins nécessaire de les justifier et de donner des preuves de talent!

--Me l'avez-vous seulement permis? M'en avez-vous fourni l'occasion? s'écria François, qui, malgré les efforts de Marie, s'était dressé de toute sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru incapable.

--Le drôle ose me répliquer! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever.

Henry Montredon le retint cloué à sa chaise.

--Vous me reprochez mon ignorance? continua François, dont l'indignation ne connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent? Eh bien! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'église. Jetez donc un coup d'oeil sur ce modèle, ajouta-t-il en désignant du doigt un panneau en terre glaise appuyé contre la muraille, dans un coin de la chambre. Comme symbole de la musique, vous représentez David jouant du luth aux pieds de Saül. Maintenant voici mon idée, et je la soumets au jugement de votre vénérable ami.

--Je te défends de parler! s'écria Pierre Vardouin.

--François, disait Marie, au nom de notre amitié, gardez le silence... Mon père ne se connaît plus!

Mais le jeune homme ne l'écouta pas.

--Comme l'air est la source du son, dit-il, je le représenterais sous la forme d'un homme à puissante stature, avec une figure belle comme celle du Christ. Il aurait dans ses mains les têtes de l'Aquilon et de l'Eurus; sous ses pieds, celle du Zéphyr et de l'Auster; à ses côtés, Arion et Pythagore; entre ses jambes, Orphée: c'est-à-dire les trois grands musiciens de l'antiquité. Les Muses achèveraient l'ensemble en formant un cercle autour de son corps. Voilà mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous désirez le comparer au modèle de mon maître.

Le jeune homme se disposait à sortir.

A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il s'échappa des mains de son ami et, s'élançant sur François, il lui imprima sur le visage une de ces flétrissures dont la dignité humaine doit toujours tirer vengeance.

François poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tête. Mais, plus prompte que l'éclair, Marie se précipita devant son père.

--Frappez-moi! dit-elle en s'adressant à François.

Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur le plancher et s'élança hors de la chambre.

IV

Vérité est, et je le di Qu'amors vainc tout et tout vaincra, Tant com cis siècle durera.

HENRY D'ANDELY.

François était dans un véritable délire. Il parcourut le village en se frappant le front avec des gestes de désespoir. Quelques personnes qui le rencontrèrent eurent pitié de son état et lui offrirent de le ramener chez sa mère. Mais la vue des hommes lui était à charge, et, sans rien répondre, il s'enfonça dans le premier chemin qui s'offrit à lui, sans but, sans réflexion, en proie à une fièvre dévorante, désirant à tout prix la solitude.

La lune inondait la campagne d'une douce lumière. Il aperçut bientôt, à peu de distance, le bois témoin de ses amours. Le hasard--peut-être l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades. Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber près du banc de gazon sur lequel il s'était assis le jour même avec Marie et s'abandonna à tout l'excès de sa douleur, s'exagérant, comme tous les malheureux, la portée du coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout défait, et ne sortit du bois que pour commencer à travers champs une course insensée. Le désespoir, la colère, les mille passions qui l'agitaient avaient surexcité ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et franchissait d'un pied sûr les fossés les plus larges et les haies les plus élevées. Après avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout surpris de se retrouver à l'entrée de Bretteville. Alors seulement il pensa à sa mère. Mais il craignit de l'effrayer en se présentant subitement devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser chemin, lorsque l'idée lui vint qu'elle était peut-être endormie. Cet espoir le décida à rentrer pour prendre du repos; car il se sentait à bout de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et prêta l'oreille; tout était silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe brûlait encore, et sa mère, agenouillée dans un coin de la chambre, priait pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le temps de se lever, François se jeta dans ses bras. Jusque-là, il n'avait pas versé une seule larme. Maintenant les sanglots déchiraient sa poitrine. Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mère.

--Oh! comme je souffre, ma mère, dit François en s'affaissant sur un escabeau.

Alors seulement la pauvre femme s'aperçut de la pâleur de son fils et du désordre de ses vêtements.

--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arrivé? Ton front est couvert de sueur, tes joues sont pâles, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis...

--Je n'ai pas été blessé, dit François, et cependant je souffre plus que si j'étais à mon dernier moment. Je souffre là! reprit-il d'une voix perçante en prenant la main de sa mère et en la plaçant sur son coeur.

Puis il baissa la tête et retomba dans un morne silence.

--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me répondre!

--Nous sommes perdus, ma mère! nous sommes sans ressources! répondit sourdement François!

--Ne sommes-nous pas habitués à la misère? dit Magdeleine en souriant tristement.

--C'est vrai, interrompit François dont les yeux brillèrent d'un vif éclat; mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer!

--Comment cela? s'écria Magdeleine au comble de l'inquiétude; n'es-tu pas plein d'ardeur au travail?

--Et si je n'ai pas d'ouvrage?

--C'est mal, ce que tu dis là, François! tu devrais mieux reconnaître les bienfaits de Pierre Vardouin.

--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'écria François avec un geste de colère. Il m'a insulté, insulté devant son ami, devant Marie! Je ne veux plus reparaître devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs, ne m'a-t-il pas chassé ignominieusement de chez lui!

Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'était passé au souper de Pierre Vardouin: sa querelle avec le maître de l'oeuvre et les circonstances qui l'avaient amenée.

--Il est encore possible de le fléchir, dit Magdeleine en s'avançant vers la porte. Si j'allais me jeter à ses pieds, lui demander ton pardon?

--Ne le faites pas, ma mère! dit François en étreignant fortement les mains de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte!

--Écoute François! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil qui ne conviennent pas à de pauvres gens comme nous, obligés de vivre de leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pièces de monnaie de son escarcelle, voilà tout ce qui nous reste: à peine de quoi vivre une semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de découragement. Allons, mon fils, de l'énergie, et souviens-toi que si le devoir du riche est dans la charité, celui du pauvre est dans le travail.

--Le travail! le travail! répéta François en redressant fièrement la tête, c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-là--Dieu merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisiveté. J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour vous, ma mère. Mais ne me forcez pas à croupir dans Bretteville. Pierre Vardouin m'a fermé l'entrée de son chantier? Eh bien! j'irai chercher fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maîtres de l'oeuvre qu'on voit courir le monde, offrant leurs services à qui les veut bien payer.

--Tu consens donc à abandonner ta mère?

--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez entouré mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous serez fière, car j'aurai de la gloire!

Les yeux de Magdeleine étaient tournés vers le ciel. Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues, tandis que ses lèvres s'agitaient faiblement, comme si elle eût adressé à Dieu une fervente prière.

--Vous pleurez, ma mère? dit François.

--J'espérais, répondit tristement Magdeleine, mourir à Bretteville et reposer près de la tombe de mon mari.

--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors accomplir votre pieux pèlerinage de Norrey. Allons, ma mère, repoussez à votre tour ces funèbres pensées. Voyez, j'ai presque oublié l'insulte de Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une forte résolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons à Caen. J'y trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientôt notre tour de France. Un coup de main, ma mère; vous serez plus habile que moi à empaqueter mes vêtements.

--Volontiers, puisque c'est ta volonté bien arrêtée, soupira Magdeleine.

Et le fils et la mère commencèrent leurs préparatifs de voyage.

Après la brusque sortie de François, Marie, qui connaissait le caractère irritable de son père, se décida à quitter la chambre sans avoir essayé de justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette résolution lui coûtait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de Pierre Vardouin et de donner un libre essor à sa douleur. Mais elle pensa que son père pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir été témoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son émotion. Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides du côté d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le vieillard lui sourit avec bonté et répondit par un coup d'oeil expressif qui voulait dire, à ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout.

Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle rentrerait dans sa chambre; mais son hésitation s'envola, plus rapide que l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de manière à ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son père.

La pauvre fille n'avait certes pas le vilain défaut que Walter Scott impute, à tort ou à raison, à toutes les filles d'Ève. Elle n'était pas curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de François. C'était son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis à l'accusé d'assister aux débats qui décident de son sort.

Pierre Vardouin marchait à grands pas d'un bout de la chambre à l'autre.

Montredon, encore assis devant la table et appuyé sur un de ses coudes, suivait des yeux la pantomime furieuse du maître de l'oeuvre. Il déplorait la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec dégoût. Et cependant il n'était plus maître de son envie de rire, dès que la colère de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un éclat de voix pareil à une fausse note.

Nous sommes ainsi. Commençons-nous à lire dans le coeur humain? Sommes-nous initiés à ses plus sombres mystères? nous plaignons nos semblables et nous en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-là seul est méchant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours.

--François! François! répétait sans cesse le maître de l'oeuvre, maudit soit le jour où je t'ai ouvert pour la première fois la porte de ma maison!

Henri Montredon savait par expérience qu'il en est de la colère de l'homme comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitôt les eaux s'y brisent avec impétuosité. Puis elles se divisent en une foule de petits courants qui perdent de leur force à mesure qu'ils s'étendent sur un terrain plus large.

--Voilà une superbe colère! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande comment François peut en être la cause?

Pierre Vardouin s'arrêta brusquement et, se croisant les bras devant Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit répondre à une grosse absurdité:

--Pourquoi je suis irrité contre François? dit-il d'une voix éclatante... Mais le bienfaiteur qui se voit payé d'ingratitude; le maître, dont la science est mise en doute par l'élève; le père, dont la fille est compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-là ont-ils le droit de s'emporter? En vérité! il faudrait avoir la patience d'un ange...

--Pour t'écouter plus longtemps, dit Montredon en bâillant à se briser la mâchoire. Bonne nuit!

Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte. Pierre Vardouin l'arrêta par le bras.

--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-même que François est trop jeune pour qu'on en fasse un maître de l'oeuvre?

--Certainement, répondit Montredon en se frottant les yeux.

--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entrée de ma maison?

--É-é-videm-em-ment! balbutia le défenseur de François.

--Que d'ailleurs il est complétement incapable?

--Ou-ou-i.

--Que ma fille est d'un trop haut rang?...

--Ouf!

--Pour épouser un si pauvre hère?

Cette fois, Montredon répondit par un ronflement bien caractérisé.

--Il dort, l'imbécile! s'écria Pierre Vardouin en le secouant vigoureusement par les épaules.