Légendes Normandes

Chapter 3

Chapter 33,838 wordsPublic domain

Enfin, le jour parut. Dominique sauta à bas du lit et traversa les corridors avec précaution, afin de ne réveiller personne. Quand il se trouva dans le chemin, il hâta le pas pour gagner le centre de la ville.

Huit heures sonnaient au beffroi de la cathédrale, lorsqu'il arriva sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Il s'approcha d'un mur où l'on placardait les affiches, et toute son attention parut se concentrer sur elles.

--C'est bon! dit-il en se frottant les mains: l'affiche y est encore! c'est que personne ne s'est présenté... J'arrive à temps!

Il entra dans l'Hôtel-de-Ville et se dirigea vers la salle des délibérations des membres du District. Comme la porte en était fermée, il descendit chez le concierge, où il apprit que la séance ne serait ouverte qu'à onze heures du matin. Il lui fallut donc, bon gré mal gré, mettre un frein à son impatience, et il s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre en attendant l'arrivée des patriotes qui avaient la direction des affaires de la cité.

A cette époque de lutte, il n'était pas rare que la salle des délibérations fût envahie par les frères de la Société populaire, qui venaient y proposer des motions et prononcer des harangues. Souvent la foule se glissait à leur suite. C'est ainsi que le domestique réussit à s'introduire dans le lieu où se discutaient les intérêts de la ville.

Lorsque le citoyen président et les membres du District se furent assis devant une table en demi-cercle, Dominique pensa qu'il était temps d'agir. Il se fit une trouée à travers les assistants. Jusque-là, sa fermeté ne l'avait pas abandonné. Mais quand il se trouva dans l'espace qui restait vide entre l'auditoire et le conseil, il perdit toute assurance. Il eût mieux aimé affronter le feu d'un peloton que ces milliers de regards, dont l'éclat lui causait une sorte de vertige.

--Que veut cet homme? demanda le citoyen président à l'huissier.

--Parle, dit l'huissier en s'approchant du vieillard.

--Monsieur le président, balbutia Dominique sans oser lever les yeux...

Un rire moqueur courut dans les rangs de la foule. L'huissier se sentit pris de pitié pour ce pauvre homme qui frissonnait et lui souffla tout bas à l'oreille:

--Dis donc: Citoyen président!

--Citoyen président, reprit Dominique en acceptant la correction qu'on lui indiquait, j'ai une proposition à vous faire.

--A te faire, imbécile! souffla encore l'huissier.

Mais déjà toute la salle riait aux éclats. Le vieux domestique était horriblement pâle, et de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses tempes.

--Laisse-moi l'interroger, dit le président à l'huissier.

Et, s'adressant directement au vieillard:

--Voyons! que demandes-tu, mon brave homme?

--Je demande à gagner la récompense, répondit Dominique.

--La récompense? fit le président avec surprise.

--Oui! reprit le vieux domestique: la récompense que la municipalité promet à celui qui enlèvera les croix de la cathédrale.

--Tu aurais la prétention de monter aux tours du temple de la Raison? dit le président en riant.

--Oui, répondit simplement Dominique.

A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanqué, qu'un souffle aurait jeté à terre, et qui voulait tenter une ascension devant laquelle les plus audacieux avaient reculé, les assistants ne gardèrent plus de mesure dans leur hilarité, et ce furent des cris et des huées à couvrir la voix même du tonnerre.

Sur un signe du président, l'huissier s'approcha de Dominique et l'invita à sortir. Mais le vieillard opposa une vive résistance.

--Tu persistes encore dans ton projet? lui demanda le président.

--Oui! répondit Dominique avec assurance.

--Tu es bien maître de ta raison?

--Oui.

--Mais, reprit l'officier de l'état civil, as-tu réfléchi sérieusement à cette entreprise? Tu peux te tuer?

--Je le sais! répondit le vieillard avec un admirable sang-froid.

Sa voix était ferme, son front rayonnait, son oeil était étincelant.

Personne ne songea plus à rire. Le vieux domestique avait tiré ce mot-là du fond de son coeur; et la foule n'est jamais insensible à la véritable éloquence. Cependant si Dominique avait captivé l'attention du président et des membres du District, la position nouvelle qu'il venait de se faire n'était pas sans danger. On voulut savoir le motif de sa détermination; et son interrogatoire commença. A toutes les questions qui lui furent posées, il ne sut répondre que ces seuls mots:

--Je veux sauver mon maître!

Le président s'impatienta.

--Tonnerre! s'écria-t-il en frappant du poing sur la table, la République ne connaît pas de maîtres! Cet homme est fou... Qu'on le fasse sortir.

Aussitôt deux huissiers s'approchèrent du vieillard. Ils le prirent chacun par un bras, et, malgré ses cris, malgré sa résistance, ils le poussèrent à la porte au milieu des vociférations et des huées de la foule.

--Je suis fou!... Ils ont dit que je suis fou! répétait le domestique en descendant les marches du grand escalier de l'Hôtel-de-Ville.

Il traversa la place presque en courant, et se jeta au hasard dans la première rue qui se trouva devant lui. En ce moment, le pauvre homme semblait donner raison à ceux qui l'avaient jugé si défavorablement. Il allait en trébuchant le long des maisons, comme un homme ivre, et s'arrêtait de temps à autre pour s'écrier, en battant l'air de ses bras:

--Plus d'espoir! Mes maîtres sont perdus!... Que faire? Comment me représenter devant eux?

Alors il se mit à courir.

Il se trouva tout à coup dans la campagne; et ce fut alors qu'il songea à regarder autour de lui. L'habitude a sur nos actions une telle puissance que, sans préméditation aucune et comme par instinct, il était arrivé sur la route qui conduisait à la maison du marquis. Des massifs d'arbres verts la lui cachaient en partie, mais il en apercevait encore le toit, dont les ardoises brillaient comme un miroir au soleil. Une légère fumée montait en serpentant au-dessus de la cheminée, comme pour lui rappeler qu'il était temps de rentrer, afin de couvrir le feu et de ménager le bois _de ses maîtres_.

Le vieillard laissa tomber sa tête dans ses mains, et, pour la première fois depuis sa sortie de l'Hôtel-de-Ville, il pleura amèrement.

--Non! dit-il en s'armant d'une résolution soudaine, non! je ne rentrerai pas dans cette maison, d'où je suis sorti avec des paroles d'espérance et où je ne rapporterais que des nouvelles de mort!

Et se frappant le front, comme pour y réveiller la mémoire:

--Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il lui restait encore quarante écus?... Oui! je me le rappelle maintenant... Eh bien! avec cela ils peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce que prépare l'avenir? Si je retournais à la maison, M. le marquis voudrait me garder auprès de lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne rentrerai pas!

A ces mots, l'héroïque serviteur s'enfonça dans un petit chemin ombragé qui conduisait aux prairies voisines. A mesure qu'il avançait, il entendait plus distinctement le bruit de la rivière qui tombait avec fracas du haut d'un déversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva au bord de l'eau.

Le courant était rapide et charriait des flots d'écume.

Le vieillard suivit le bord de la rivière et s'éloigna de cette scène tumultueuse, comme s'il eût voulu chercher des eaux plus calmes. Lorsqu'il se crut à une assez grande distance de la ville, il s'arrêta dans un site sauvage et s'agenouilla près d'un saule, au pied duquel la rivière s'était creusé un bassin paisible et profond. Il pria longtemps avec ferveur, se redressa lentement, et, levant les yeux au ciel:

--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi!

Il s'élança.

Au même instant, deux bras vigoureux l'enveloppèrent comme dans un cercle de fer.

Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance sur le gazon. Lorsqu'il revint à lui, il aperçut, à genoux à ses côtés, un jeune homme qui lui jetait de l'eau sur le visage.

--Ah! monsieur, s'écria Dominique avec douleur, pourquoi m'avez-vous arrêté? Je n'aurai peut-être pas une seconde fois le courage d'en finir avec la vie!

--Il ne faut plus songer à mourir, dit le jeune homme en aidant au vieux domestique à se relever.

--Mais je suis abandonné de tout le monde! s'écria Dominique d'un air désespéré.

--Vous voyez bien qu'il vous reste encore des amis, puisque je vous ai empêché de vous noyer.

--Je ne vous connais pas! fit naïvement Dominique.

--Pardon. Si vous avez oublié mes traits, vous reconnaîtrez du moins cet objet.

Le jeune homme mit une petite croix sous les yeux du domestique.

--La croix de Marguerite! s'écria le vieillard avec joie.

--Oui, la croix de votre fille que vous alliez follement laisser sans protecteur.

--Ma fille? répéta Dominique comme s'il sortait d'un rêve... Ah! je me rappelle tout maintenant... C'est vous qui nous avez protégés contre la fureur du peuple? vous qui nous avez prudemment conseillé de prendre la fuite?

--C'est cela même, répondit Barbare.

--Soyez béni, monsieur! s'écria le domestique avec une profonde émotion.

Puis il ajouta tristement:

--Vous m'avez sauvé deux fois la vie. Je voudrais pouvoir vous récompenser comme vous le méritez; mais, hélas! je suis sans ressources.

--Les dettes du coeur se payent avec le coeur, dit Barbare avec fierté.

--Vous nous aimez donc bien? demanda Dominique.

--Moi! s'écria le jeune homme avec enthousiasme... Je n'ai vu mademoiselle Marguerite qu'une seule fois, et, ce jour-là, j'ai risqué ma vie pour elle... Eh bien! si le plaisir de la revoir devait m'exposer au même péril, je n'hésiterais pas à braver de nouveau la mort.

--Oh! pensa Dominique, le jeune homme est amoureux de ma petite maîtresse!

Enchanté de sa pénétration, le bon domestique résolut d'employer le dévouement de Barbare au service de ses maîtres. Pour y arriver, il lui sembla prudent de l'entretenir dans son erreur et de se faire passer à ses yeux pour le père de Marguerite.

--Ma fille et moi nous sommes réduits à la plus profonde misère, dit-il en baissant la tête.

--Je l'avais déjà deviné, reprit Barbare. J'assistais à la séance du conseil et j'ai tout compris: votre détresse et votre admirable dévouement... Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans quelques jours je vous porterai l'argent dont vous avez besoin.

--Est-ce que vraiment vous pourriez nous prêter?...

--Que la foudre me frappe! interrompit Barbare, si, dans quatre jours, je ne vous apporte pas cinq cents livres.

Dominique s'attendait si peu à une telle réussite qu'il ne trouva pas une seule parole de remerciement à adresser au jeune homme. Il se mit à pleurer comme un enfant.

--Je ne sais quoi vous dire, s'écria-t-il... mais laissez-moi vous embrasser!

Et il sauta au cou du jeune homme.

Quelques instants après, Dominique reprenait, en s'appuyant sur le bras de son sauveur, le chemin qu'il avait suivi pour courir à la mort; et ses idées alors étaient gaies comme les fauvettes qui sautaient en chantant dans les branches.

Lorsqu'on fut arrivé sur la grande route, Barbare prit congé du vieux domestique.

--Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous à huit heures du soir à la porte de votre jardin, et je vous remettrai la somme que je vous ai promise.

--Oui, répondit Dominique. Que Dieu vous bénisse, comme je vous bénis moi-même!

A ces mots, ils se séparèrent.

VI

Le Pont de cordes.

Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauvé deux fois la vie, il se mit à courir à toutes jambes. Il traversa rapidement une partie de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Athéniens la victoire de Marathon, il entra, tout pâle et tout couvert de sueur, dans la salle des délibérations du conseil.

On allait lever la séance.

Mais, à l'arrivée de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant lui, et le jeune homme put se présenter assez à temps pour qu'on lui donnât audience.

--Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voilà trois jours que vous avez promis une récompense à celui qui enlèverait les croix qui dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un vieillard infirme, personne n'a répondu à votre appel! C'est une honte pour votre ville, et je demande pour moi le périlleux honneur d'arracher ces emblèmes de réprobation.

Les applaudissements éclatèrent de tous les points de la salle, et la proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme.

Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui fournirait tous les instruments nécessaires pour mener à bonne fin son entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque expédition.

L'enlèvement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'église, ne présentait pas de grandes difficultés; Barbare l'accomplit dès le lendemain sans encombre. Il n'en était pas de même des deux tours qui se dressaient, en pyramides gigantesques, des deux côtés du portail principal de la cathédrale. L'une d'elles était alors inaccessible, et celle qui regarde le Nord était à peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre impunément l'escalade. Mais Barbare était doué d'une agilité merveilleuse et d'un sang-froid à toute épreuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir au-delà du danger. Il porta des planches, une à une, jusqu'au sommet de la tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine aisément avec quelle avidité la foule suivait, d'en bas, les moindres mouvements de cet étrange aéronaute.

Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se répandit dans la ville que Barbare allait opérer son ascension définitive. Quoique la fureur des paris ne fût pas encore importée d'Angleterre, grand nombre de gens avaient engagé de gros enjeux pour ou contre le succès de cette audacieuse entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse étonnante dont Barbare avait déjà fait preuve; les autres calculaient toutes les chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours.

Tandis que ces honnêtes industriels posaient mentalement leurs chiffres et faisaient leur charitable problème, des rues voisines, la foule se répandait à flots tumultueux sur la place où se dresse le portail de la cathédrale. On ne savait pas au juste à quelle heure la représentation devait commencer. Mais l'important était de ne pas manquer de place; et chacun s'était muni de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim.

Tout à coup une grande rumeur se fit dans la multitude. Toutes les têtes se dressèrent, et chacun se haussa sur la pointe des pieds pour voir le héros de la fête. Mais la curiosité publique fut trompée. Au lieu de l'audacieux gymnaste qu'on attendait, on n'aperçut qu'un petit vieillard qui se débattait entre deux soldats.

--Je veux lui parler! disait-il avec des larmes dans les yeux. Au nom du ciel, laissez-moi lui parler!

--Il n'est plus temps! répondit l'un des soldats.

--Lâchez-moi! disait le vieillard en essayant de prendre la fuite. Il me reconnaîtra bien moi... il ne refusera pas de me voir!

Malgré ses prières, les deux soldats l'entraînèrent, le conduisirent contre une des maisons de la place et l'y gardèrent à vue.

--C'est horrible cela! s'écriait le vieillard en pleurant de rage... Il va se tuer!... Je ne permettrai pas qu'il monte aux tours!

Il y eut des murmures dans les groupes voisins.

--Le pauvre homme! disait-on.

--Le connaissez-vous?

--Non.

--C'est le père, sans doute.

--Je le plains de tout mon coeur!

--Songez donc... si son fils allait se tuer!

--Cela fait frémir, rien que d'y penser!

--Je voudrais bien n'être pas venu!

--Ah! tenez!... tenez!

--Le voilà!... le voilà!

Une immense clameur fit résonner les fenêtres des maisons et les vitraux du portail. La foule respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. Puis un silence de mort plana au-dessus de toutes les têtes, et l'on n'entendit plus que les sanglots et les hoquets du petit vieillard.

Barbare venait de paraître.

Il était sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait, à une hauteur de cent pieds environ, dans la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension s'enroulaient autour de son cou, comme les anneaux d'un serpent. Il saisit un crampon de fer à la base de la pyramide, et, sûr de son point d'appui, il se décida à sortir tout entier de la trappe. Alors il monta légèrement d'un crampon à l'autre, sans plus d'effort apparent que s'il eût posé les pieds sur une échelle ordinaire. Dix minutes après, il était installé sur son échafaudage, au pied de la croix, et chantait un refrain de la _Marseillaise_.

Des applaudissements partirent d'en bas, et la foule reprit en choeur l'hymne patriotique.

--Allons! se dit Barbare en sentant trembler les planches sous ses pieds, il est temps de se hâter. Voilà le vent qui fraîchit. Dans une heure peut-être, la place ne sera plus tenable.

Il déroula les cordes qu'il avait apportées et attacha, à chacune de leurs extrémités, une grosse balle de plomb.

Le peuple suivait ses moindres mouvements avec anxiété. Comme la manoeuvre de Barbare durait longtemps, et que d'ailleurs il leur était impossible d'en juger les progrès, ni même d'en deviner l'utilité, les spectateurs s'impatientèrent.

--Il hésite! disaient les uns.

--Il a peur! ajoutaient les autres.

Les murmures grandirent, s'élevèrent et montèrent jusqu'à l'audacieux gymnaste.

--Ah! dit Barbare, en regardant avec un sourire toutes ces têtes qui brillaient en bas comme des têtes d'épingles sur une pelote, il paraît que je me fais attendre!

Cependant son travail touchait à sa fin. D'une main il retint l'extrémité d'une des cordes; de l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il lança devant lui avec une adresse si merveilleuse qu'elle fit plusieurs fois le tour de la croix, qui couronnait la pyramide méridionale. Barbare roidit la corde, pour s'assurer qu'elle était solidement enroulée au sommet de la tour qu'il avait en face de lui.

Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les pieds retenaient leur respiration. Personne ne songeait à murmurer.

--Ils se taisent maintenant! se dit Barbare... Ils ont donc compris!

Alors il lança une nouvelle balle de plomb. Quand il en eut envoyé ainsi une trentaine, il tressa les cordes et les attacha fortement au bas de la croix qui soutenait son échafaudage.

Avant de s'engager sur son pont aérien, il jeta un regard plein de mélancolie sur les riches campagnes qui s'étendaient à perte de vue autour de lui, et des larmes s'échappèrent de ses yeux; car la nature ne se montre jamais avec plus d'attraits que lorsqu'on est exposé à mourir.

* * * * *

Cependant le jeune homme chassa bien vite ces tristes pensées. D'ailleurs, la foule murmurait de nouveau.

Barbare leva les yeux au ciel. Après avoir contemplé cette voûte d'azur qui s'arrondissait à l'infini au-dessus et autour de lui:

--Ma mère, dit-il, respectait ce signe que je vais arracher... Mais ne sert-il pas de ralliement aux ennemis de la Révolution?

Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein la petite croix de Marguerite. Il la tint longtemps, avec amour, sur ses lèvres; puis il la remit religieusement sur son coeur.

Quelques minutes après, Barbare était suspendu par les mains, à deux cents pieds au-dessus du sol.

Un cri d'effroi s'échappa de toutes les poitrines. Les femmes se couvrirent les yeux.

Barbare avançait toujours, en s'aidant des pieds et des mains. Il était déjà arrivé au milieu de sa course, lorsqu'il sentit la corde fléchir insensiblement sous son poids. Il lui sembla même que la tour méridionale se penchait et s'avançait rapidement sur lui; et ce n'était pas l'effet de la peur, car le sommet de la pyramide s'écroulait!

Barbare aperçut les pierres qui se détachaient. Il les entendit se heurter, en roulant le long de la tour. Il se raidit, serra convulsivement la corde et s'écria par deux fois, en se sentant lancé dans le vide:

--Marguerite! Marguerite!

Tous les spectateurs avaient instinctivement détourné la tête ou fermé les yeux.

Lorsque les plus intrépides, ou les plus curieux, osèrent regarder, un cri de surprise et d'admiration sortit de toutes les bouches.

Barbare, toujours cramponné à sa corde, se balançait dans l'air, comme la boule d'un pendule immense. Doué d'une énergie merveilleuse et d'un sang-froid sans borne, le jeune homme avait eu la présence d'esprit de tourner les pieds dans la direction de la tour septentrionale, contre laquelle, sans cette précaution, il eût été infailliblement écrasé. Le premier choc fut terrible, et Barbare fut renvoyé violemment en arrière. Mais, peu à peu, les oscillations de la corde s'apaisèrent, et elle s'arrêta contre les parois de la pyramide[1].

[Note 1: Tous les détails de l'ascension de Barbare sont historiques. Je les tiens de la bouche même d'un contemporain, qui fut témoin de cette héroïque imprudence.

(_Note de l'auteur._)]

Barbare était encore suspendu par les mains. Il demeura ainsi quelque temps pour reprendre haleine; puis on le vit remonter le long de la corde, gagner son échafaudage et s'y reposer un instant. Il se releva, et, saluant les spectateurs de la main:

--Barbare n'est pas mort! s'écria-t-il. Vive la République!

Alors il redescendit à l'aide des crampons de fer et disparut par la trappe, d'où il était sorti deux heures auparavant.

La foule avait suivi avec trop d'intérêt toutes les péripéties de ce drame pour s'occuper du petit vieillard, dont l'arrestation avait été en quelque sorte le prologue du spectacle. Mais, lorsque le danger fut passé, les groupes les plus rapprochés commencèrent à reporter sur lui toute leur attention.

--Il ne bouge pas plus qu'une statue!

--On croirait même qu'il est mort!

--Le pauvre homme!

--Si c'est le père, ça se comprend!

On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, qui avaient eu le temps de l'oublier pendant l'expédition de Barbare, songèrent à le conduire en lieu sûr.

--Allons! réveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. Il faut nous suivre.

Mais le prisonnier ne donnait pas signe de vie.

Un des assistants s'approcha de lui et lui cria à l'oreille:

--Consolez-vous, brave homme. Votre fils est sauvé!

--Il est sauvé! s'écria le vieillard, en sortant de sa stupeur.

Il se releva en répétant plusieurs fois ce mot qui l'avait ranimé, et il demanda à être conduit près de Barbare. Les soldats lui répondirent par un refus et voulurent l'entraîner au poste voisin. Mais la foule prit fait et cause pour lui. Elle repoussa ses deux gardes et lui fit une escorte jusqu'à l'entrée de l'église.

Au même instant, Barbare essayait, en s'échappant par une des portes latérales, de se dérober aux acclamations de la multitude. Mais il fut reconnu, et son nom retentit de tous côtés, au milieu des applaudissements.

Le vieillard l'aperçut et s'avança à sa rencontre.

A la vue de Dominique, le jeune homme poussa un cri de surprise et fendit les flots serrés des spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il regardait comme le père de Marguerite.

--C'est le ciel qui vous envoie! dit-il au vieillard en se jetant dans ses bras.

Les deux hommes s'embrassèrent avec effusion.

--C'est son père! s'écrièrent plusieurs assistants.

A ces mots, la foule se recula discrètement, attendant, pour le porter en triomphe, que son héros eût d'abord obéi aux élans naturels de son coeur.

--Quoi! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouvé la parole, vous avez tout vu?

--Tout! répondit Dominique d'une voix tremblante, et j'en frémis encore!... S'il vous était arrivé malheur, je ne m'en serais jamais consolé... car je venais vous prier de ne pas risquer votre vie, et je ne me suis pas assez hâté...

--Est-ce que?...

--Ne me questionnez pas! dit le vieux domestique. Puisque vous avez échappé au danger, ma conscience est en repos. Ne me demandez rien de plus... Il faut que je vous quitte. Prenez cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir que dans deux heures.