Légendes Normandes

Chapter 2

Chapter 23,933 wordsPublic domain

D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il eût monté à l'assaut. Du haut de ces misérables tréteaux, où l'éloquence populaire agitait tant de questions sérieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes, le jeune homme contempla un instant toutes ces têtes qui se balançaient au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'était un tableau digne des maîtres flamands. Au premier plan, des ouvriers encore armés de leurs instruments de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des rôdeurs de nuit, chaos étrange, mer de haillons dont chaque flot s'éclairait d'un rouge reflet ou retombait dans les ténèbres, suivant que le caprice du vent ravivait ou menaçait d'éteindre la flamme des chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un pâle rayon de la lune, glissant à travers les vitraux d'une fenêtre et venant entourer d'une douce lumière les cheveux blancs des frères de la Société populaire.

Une rumeur sourde s'éleva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le jeune homme escalader les degrés de l'estrade. Mais, peu à peu le bruit cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le bord de la balustrade, et, s'adressant à la foule:

--Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous avez déjà deviné sans doute le sujet de ma motion. Je demande que la municipalité tienne une récompense toute prête pour celui qui aura le courage de monter aux tours de la cathédrale et d'en enlever les croix.

--Bravo! bravo! vive Barbare! cria la foule.

Barbare descendit précipitamment au milieu des acclamations, et se dirigea vers la porte de la salle basse. Au moment où il allait en franchir le seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa une telle surprise qu'il s'arrêta sur-le-champ et se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient pas trompé. Il regarda du côté de la tribune et reconnut l'homme du peuple qu'il avait terrassé, le matin.

--Citoyens, disait cet homme, on conspire dans la ville contre la République.

--Qui ça? demanda la foule avec des cris furieux.

--Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a des aristocrates...

--Où donc? reprit encore la foule, dont la colère augmentait en raison de son impatience.

--A la sortie de la ville, dans une petite maison isolée, à peu de distance de la rivière.

Barbare sentit un frisson passer dans tous ses membres.

--Dans la _Vallée aux Prés_? demanda la foule.

--Oui, répondit l'orateur. Les contrevents de la maison sont fermés nuit et jour. Aucun bruit! jamais de lumière! apparences suspectes. A coup sûr, ce sont des royalistes; et l'on devrait charger un citoyen, bien connu pour son patriotisme, de s'introduire dans l'intérieur de cette maison.

--Mort aux aristocrates! s'écrièrent les plus ardents des patriotes.

--Hélas! pensa Barbare, cette jeune fille et son père sont perdus, si je n'interviens!

Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient et le sang lui affluait au coeur.

--Allons! Pas de faiblesse! se dit-il en essayant de vaincre son émotion. Du courage! de l'audace! je la sauverai encore une fois!

Puis, l'oeil étincelant et l'air résolu, il passa de nouveau à travers la foule et s'approcha de la tribune.

--Citoyen, dit-il à l'orateur, en le regardant en face, es-tu sûr de ce que tu avances?

--Moi?... Moi? balbutia l'homme du peuple, que l'air menaçant de son interlocuteur troubla profondément... Je n'ai que des soupçons... et, d'ailleurs, je n'habite pas le quartier où se trouve la maison suspecte.

--Eh bien! moi, je suis aux premières places pour surveiller les gens que tu accuses si légèrement. Je m'engage à pénétrer dans l'intérieur de la maison, et, dans deux jours, au plus tard, je dirai à tous les bons patriotes qui m'entourent s'il y a vraiment lieu de s'inquiéter.

--Vive Barbare! cria l'assemblée.

--Comptez sur moi, dit le jeune homme en remerciant du geste tous les auditeurs. Je me montrerai digne de votre confiance.

A ces mots, il se pencha vers le président de la Société populaire, qui lui tendait la main, et sortit du club au milieu des applaudissements. A peine arrivé dans la rue, il tira de son sein la petite croix de Marguerite et la baisa avec amour, en s'écriant par deux fois:

--Je la sauverai!... Je la sauverai!...

III

Le Proscrit.

Le lendemain, vers neuf heures du soir, un homme, enveloppé dans un long manteau, se promenait devant la façade intérieure de la maison qu'on avait signalée la veille à la défiance du club. A la manière dont cet homme marchait dans les allées du jardin, tantôt s'avançant d'un pas rapide, tantôt s'arrêtant et levant la tête pour contempler le ciel, il eût été facile de se former une opinion vraisemblable sur ses habitudes et sur son caractère. Cela ne pouvait être qu'un amant, qu'un fou, ou un poëte. Lorsqu'il regardait le ciel, son oeil semblait se baigner avec délices dans cette mer étoilée.

La soirée était belle d'ailleurs et invitait à la rêverie. Les fleurs, avant de s'endormir, avaient laissé dans l'air de douces émanations. Un vent frais courait à travers les peupliers d'Italie qui sortaient, comme de grands fantômes, du milieu de la haie qui séparait le jardin des prairies voisines. Ces géants de verdure frissonnaient sous le souffle aérien et ressemblaient, avec leurs branches rapprochées du tronc, à un homme qui s'enveloppe dans les plis de son manteau pour se préserver de l'air malsain du soir.

Le promeneur s'arrêta au milieu d'une allée.

--Mon Dieu! dit-il en laissant tomber ses bras avec découragement, la nature ne semble-t-elle pas rire de nos passions? Quel calme! Pas un nuage! Des étoiles, des mondes en feu; rien de changé au ciel, tandis que des hommes, nés pour s'aimer, s'égorgent comme des bêtes sauvages! Moi-même, moi, ministre d'une religion de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma tête est mise à prix! Des milliers d'hommes sont proscrits ou persécutés, et Dieu ne parle pas! Il ne commande pas aux éléments d'annoncer sa vengeance, pour nous prouver au moins qu'il ne voit pas sans colère le spectacle de tant d'iniquités. La maison garde encore quelques traces des hôtes qui ont vécu sous son toit; et la terre ne s'inquiète pas de l'homme qui l'habite! Et la nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanité souffre et pleure! La Providence ne serait-elle qu'un mot?

Le proscrit s'était remis machinalement en marche, et le hasard de la promenade l'avait conduit dans une petite allée qu'un mur, de peu d'élévation et qui tombait en ruine, séparait de la grand'route. Tout à coup le prêtre recula de plusieurs pas et poussa un cri de terreur.

Un homme, qui venait d'escalader le mur, tomba presque à ses pieds, au milieu de l'allée. Le visiteur nocturne ne fut guère moins effrayé que celui dont il avait interrompu si brusquement la rêverie.

--Rassurez-vous, citoyen, dit-il à voix basse au jeune prêtre, et gardez-vous bien de jeter l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni à votre bourse, ni à votre vie.

--Vous avez pourtant, monsieur, une manière de vous présenter...

--Qui peut donner de moi la plus fâcheuse idée, reprit le voleur présumé en achevant la pensée de son interlocuteur. Les apparences sont contre moi, je le sais; et cependant je ne me suis introduit chez vous que dans l'intention de vous être utile.

--Je vous en suis reconnaissant! répliqua le proscrit avec une froide ironie.

--On m'avait chargé de vous espionner...

--Vous faites-là un joli métier, monsieur! interrompit le prêtre, en ramenant avec soin autour de lui les plis de son manteau.

--Croyez bien que c'est par patriotisme...

--Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse deviné! interrompit encore le prêtre.

--Vous avez tort de me persifler, citoyen, répliqua l'homme du peuple avec un accent ferme et digne, qui parut impressionner son interlocuteur, car il l'écouta cette fois avec un religieux silence. Je vous rends un vrai service, et si la Société populaire eût confié à tout autre que moi la mission que je remplis en ce moment, vous n'auriez peut-être pas eu lieu de vous en réjouir.

--Mais, enfin, que veut-on? demanda le prêtre.

--On vous soupçonne d'avoir des relations avec Pitt.

--On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit en souriant.

A ce moment la lune sortit d'un nuage et éclaira vivement le visage du prêtre. Barbare--le lecteur l'a déjà reconnu--ne put se défendre d'un étrange sentiment d'inquiétude.

--Ah! citoyen, dit-il d'une voix émue, vous êtes jeune!

--Oui, répondit le prêtre. Mais qu'y a-t-il là d'étonnant?

--C'est que, pour être persécuté à votre âge...

--La République s'est bien défiée des enfants! dit le proscrit avec mélancolie.

--Vous êtes donc obligé de vous cacher? demanda Barbare.

--Voilà mon interrogatoire qui commence! dit le prêtre avec amertume. Tenez, monsieur, si la République a besoin d'une nouvelle victime, je ferai volontiers le sacrifice de ma vie. Mais, au nom du ciel, sauvez les personnes qui habitent cette maison! Elles me sont chères, et c'est une prière que je vous fais du fond du coeur! Vous parliez de ma jeunesse? Eh bien! vous êtes aussi à cet âge généreux où le pardon est doux et le dévouement facile. Épargnez mes amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du sang enfin, prenez ma vie! Je me livre à vous!

Barbare devint horriblement pâle.

La jalousie s'empara de tout son être, et un frisson lui glaça le coeur.

--Vous aimez donc bien ce vieillard et cette jeune fille? dit-il d'une voix étranglée.

--De toute mon âme!

--Ah! fit l'homme du peuple en jetant un regard étincelant sur celui qu'il regardait déjà comme un rival, vous les aimez?

--Comme on aime son père et sa soeur.

--Pas autrement? demanda encore le patriote.

Le proscrit parut surpris de cette question; et, pour la première fois, il osa regarder en face l'homme du peuple qui ne put supporter, sans se troubler, ce coup d'oeil pénétrant.

--Vous préparez votre réponse? dit Barbare, qui s'impatientait de ce long silence et de ce pénible examen. Vous ne voulez pas m'avouer que vous êtes l'amant de cette jeune fille?

--Oh! fit le prêtre avec un vif sentiment d'indignation, je vous jure!...

--Que me fait votre serment? dit Barbare en haussant les épaules.

--C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous force à ajouter foi à mes paroles. Il vous faudrait une preuve matérielle?

--Oui! dit Barbare avec explosion.

Il y eut, dans la manière dont il accentua ce simple mot, tant de haine, d'inquiétude et de jalousie, que sa figure même sembla s'éclairer du feu intérieur qui le consumait. Le prêtre put lire dans son coeur et juger de l'état de son âme, comme on voit un ciel d'orage à la lueur d'un éclair.

Le proscrit mesura aussitôt toute l'étendue du danger qui menaçait le marquis et sa fille. Mais il était déjà prêt au sacrifice.

--Écoutez! dit-il à l'homme du peuple. Je ne peux pas être l'amant de cette jeune fille... Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable.

--Lequel? demanda vivement Barbare.

--Les devoirs de mon ministère, répondit le proscrit.

En même temps il entr'ouvrit son manteau et laissa voir les plis de sa soutane.

--Un prêtre! s'écria Barbare avec joie.

--Vous le voyez! dit simplement le ministre de Dieu. Je vous ai fait le maître de ma vie. Doutez-vous encore de ma parole?

--Non, certes! dit Barbare.

Cependant il baissa la tête et ses traits s'assombrirent.

--Eh bien! demanda le proscrit, vous n'êtes pas encore convaincu?

--Aux termes de la Constitution, dit Barbare, les prêtres ont le droit de se marier.

--Pauvre insensé! dit le jeune prêtre en souriant avec tristesse, si j'avais reconnu l'autorité de cette loi, est-ce que je serais obligé de me cacher?

--C'est vrai! je suis fou! s'écria joyeusement Barbare. Vous êtes un noble coeur, citoyen! et personne, tant que je vivrai, n'osera troubler votre solitude et menacer votre vie. Permettez-moi de vous regarder comme un ami!

--Volontiers, dit le prêtre en serrant avec effusion la main que le jeune homme lui tendait.

Après cette étreinte cordiale, Barbare se disposa à escalader le mur.

--Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit le prêtre avec bonté, et suivez-moi.

En même temps, il le conduisit vers le fond du jardin, et ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne.

IV

Une crise domestique.

Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma la porte à double tour et s'arrêta quelques instants comme un homme accablé sous le poids de pénibles pensées.

Puis il doubla le pas, traversa rapidement le jardin, entra dans la cour, monta l'escalier et frappa à la porte de M. de Louvigny.

--Entrez, dit une voix de jeune fille.

--Ah! pensa l'abbé avec douleur, mademoiselle Marguerite est avec son père.

Néanmoins il entra chez le marquis. M. de Louvigny tenait sa fille sur ses genoux. Tout en écoutant l'innocent bavardage de Marguerite, il jonglait avec les boucles soyeuses de ses cheveux, qu'il se plaisait à faire sauter dans sa main.

--Eh bien! cher abbé, dit le marquis avec son aimable sourire, est-ce qu'il faut tant de précautions pour entrer chez ses amis?

--Je vous croyais au travail et je craignais de vous déranger, répondit le jeune prêtre en faisant de grands efforts pour cacher son émotion.

--Il est neuf heures du soir, observa M. de Louvigny, et vous n'ignorez pas que c'est à partir de ce moment que je consens à perdre mon temps.

--C'est joli ce que vous dites-là, mon père! s'écria Marguerite en quittant les genoux du marquis.

--J'ai dit une sottise? demanda M. de Louvigny en remarquant la petite mine boudeuse que faisait Marguerite.

--Je vous en fais juge, monsieur l'abbé, dit Marguerite. Tenir sa fille dans ses bras, l'embrasser, l'écouter causer, est-ce là perdre son temps?

--Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis.

--Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas être complice de votre paresse!

--Allons, viens ici.

--Non! je vous laisse travailler.

--Je t'en prie! dit M. de Louvigny d'une voix caressante.

--Ne me tentez pas! reprit la jeune fille, qui ne demandait qu'à répondre aux instances paternelles.

--Je te tiens cette fois! s'écria joyeusement le vieillard en saisissant la jeune fille par le bas de sa robe. Viens m'embrasser.

--Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit Marguerite en détournant la tête.

--Je te rends la liberté, répliqua le marquis en lâchant le bas de la robe et en ouvrant les bras.

--Et voilà l'usage que j'en fais, dit Marguerite en sautant au cou de son père. Je tiens ma vengeance, et je vais vous faire perdre toute votre soirée!

Le prêtre avait contemplé cette scène avec tristesse. Il pleurait sur cette joie qu'il savait devoir se changer en deuil, sur cette étroite communion de deux âmes qu'on allait séparer.

--Eh bien! l'abbé, vous ne parlez pas? dit M. de Louvigny. Approchez donc. Vous avez l'air de nous bouder!

L'abbé s'avança vers le marquis et serra avec émotion la main qu'il lui présentait.

--Vous n'êtes pas déplacé dans cette chambre, ajouta le marquis. Celui qui a assisté mon fils à ses derniers moments est, à mes yeux, comme son remplaçant dans la famille. Si j'avais encore ma fortune et mes dignités, vous seriez de toutes nos fêtes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle est tout mon trésor, tous mes honneurs, toute ma joie! Partagez la seule richesse qu'on m'ait laissée, en vous mêlant à nos entretiens et en voyant comme nous nous aimons!... Quoi! vous pleurez?

--Pour cela non, monsieur le marquis, répondit le jeune homme.

--Ne vous en défendez pas, poursuivit M. de Louvigny. Ce que je vous dis là n'est pas gai d'ailleurs.

--Ce n'est pas là ce qui fait pleurer monsieur l'abbé, interrompit Marguerite, qui depuis un instant observait les efforts que faisait le prêtre pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abbé nous cache quelque malheur!...

--Mademoiselle Marguerite se trompe! dit le prêtre en se troublant de plus en plus.

--Ma fille a raison, au contraire, répliqua le marquis en faisant lever Marguerite.

Il se leva à son tour et saisit vivement la main de l'abbé.

--Votre émotion m'effraie, lui dit-il à voix basse.

--Je vous assure, dit le prêtre en se défendant...

--Votre main est glacée! continua le vieillard en se penchant à l'oreille de l'abbé... Je comprends! vous n'osez pas parler devant ma fille.

Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime inquiétante. Lorsque son père se retourna de son côté, ce ne fut pas sans un vif étonnement qu'elle aperçut le gai sourire qui s'épanouissait sur les lèvres du vieillard.

--L'abbé est un poltron, ma chère Marguerite, dit M. de Louvigny. Rassure-toi. Ce n'est rien... Quelques affaires d'intérêts... une nouvelle pauvreté qui vient se greffer sur l'ancienne! Nous allons avoir quelques comptes à régler... Tu serais bien aimable d'aller demander à Dominique le registre où il note ses dépenses.

--J'y vais, mon père, dit Marguerite.

Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, mit un doigt sur sa bouche et fit un signe de tête que le vieillard n'eut pas de peine à traduire ainsi:

--J'obéis, mais je n'ignore pas qu'on me trompe!

Le marquis ferma lui-même la porte de la chambre. Lorsqu'il se trouva seul en face de l'abbé, tout son calme sembla l'abandonner.

--Parlez maintenant! dit-il d'une voix émue. Qu'y a-t-il?

--On s'est introduit ce soir dans le jardin.

--Un maraudeur?

--Un espion envoyé par le Club.

--Nous sommes donc découverts?

--Pas encore. Mais on croit que nous sommes des agents de Pitt.

--Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, rassurez-vous, cher abbé; nous en serons quittes pour la peur. Je me charge de rassurer ces messieurs de la Société populaire.

--C'est toujours un danger de paraître devant eux.

--Sans doute. Toutefois, personne ne nous connaît ici. Nous n'avons rien à craindre.

--Pardon.

--Qui donc?

--L'homme du peuple que le Club a envoyé, ce soir, en éclaireur.

--Il nous en veut donc beaucoup?

--Au contraire.

--Il est bien disposé pour nous?

--Trop bien.

--Ma foi! dit le marquis en badinant, voilà le premier républicain qui nous ait montré de la bienveillance!

--Et ce sera peut-être celui qui vous aura fait le plus de mal! dit l'abbé d'un air sombre.

Le marquis devint sérieux.

--Expliquez-vous, dit-il avec gravité. Il y a dans vos propos une incohérence qui ne peut se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de haine contre moi, pourquoi songerait-il à me nuire?

--Il vous nuira sans le savoir, répondit l'abbé. Car il faut tout craindre des amoureux; et cet homme aime mademoiselle Marguerite.

--Ma fille! s'écria le marquis avec une expression de surprise et de colère, que le pinceau serait seul capable de rendre et de fixer.

--Oui, reprit l'abbé, cet homme aime sérieusement votre fille.

--Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort jamais; elle ne se montre jamais aux fenêtres. Comment cet homme a-t-il pu la voir?

--Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne vous dis que l'exacte vérité.

--Il vous a donc ouvert son coeur?

--A peu près. Je peux même vous assurer qu'il est jaloux.

--Alors il faut fuir! dit le marquis avec éclat. Il faut passer en Angleterre.

Puis, se promenant avec agitation dans la chambre:

--Moi, dit-il, qui me croyais si bien en sûreté dans cette petite ville!

A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite entra avec le vieux domestique, qui tenait sous son bras le grand livre de dépense.

--Mes amis, dit le marquis aux nouveaux venus, nous allons partir cette nuit même. Que chacun prépare ses malles. Demain nous faisons voile pour l'Angleterre.

--Ah! fit Marguerite en sautant au cou de son père, je savais bien que vous me cachiez la vérité. Un danger vous menace?

--Il faut bien te l'avouer, répondit M. de Louvigny: nous sommes dénoncés.

Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait attéré:

--Voyons! Dominique, ajouta-t-il, il doit te rester encore quelque argent?

--Hélas! dit le vieux serviteur, nous avons tout dépensé le jour de la fête de mademoiselle. Monsieur le marquis peut vérifier les comptes. Voici le registre.

--C'est inutile, répondit M. de Louvigny en repoussant le livre que lui présentait le domestique. Je m'en rapporte bien à toi. C'est un espoir de moins... Voilà tout!

Sans une parole de reproches, sans un geste d'impatience, sans un mouvement de dépit, le marquis s'approcha avec calme de son secrétaire, dont il ouvrit les tiroirs les uns après les autres.

L'abbé, Marguerite et le domestique l'observaient en silence.

Le marquis fouillait scrupuleusement dans tous les coins de chaque tiroir et comptait son argent au fur et à mesure. Lorsqu'il fut au bout de son travail, il laissa tomber sa tête dans ses mains et demeura immobile. Marguerite courut auprès de lui et écarta doucement ses mains, qu'il tenait serrées contre son visage.

--Quoi! dit-elle avec un cri douloureux, vous pleurez, mon père?

Le marquis ne répondit rien. Il compta de nouveau son argent, le réunit en pile, et, le montrant à l'abbé et au vieux domestique:

--Mes amis, dit-il d'une voix émue, voici toute notre fortune... Quarante écus!

--C'est assez pour vous sauver! lui dit Marguerite en l'enlaçant dans ses bras.

--Et toi, mon enfant? dit le vieillard en fondant en larmes.

--Moi? fit Marguerite. Je ne peux pas porter ombrage à la République. Je resterai avec le bon Dominique.

--Non! c'est à toi de partir, reprit le marquis. Nous sommes habitués au danger, nous autres hommes.

Et se tournant, les mains jointes, vers les deux témoins de cette scène:

--N'est-ce pas, l'abbé? dit-il; n'est-ce pas, Dominique?

--Oui, nous resterons avec vous, répondirent le jeune prêtre et Dominique.

--Et moi aussi! dit Marguerite avec fermeté; car je ne me séparerai jamais de mon père.

A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras du marquis, et il se fit dans la chambre un si grand silence qu'on n'entendait guère que le bruit des sanglots que chacun cherchait à étouffer.

Tout à coup le vieux Dominique sortit de son immobilité. Il s'essuya les yeux du revers de la main et s'approcha respectueusement du fauteuil du marquis. Son front avait quelque chose d'inspiré, et sa physionomie vulgaire avait le rayonnement qu'on admire dans une tête de génie.

Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours de triomphe. Quelquefois les esprits les moins délicats trouvent l'occasion de s'élever, sur les ailes du dévouement, jusqu'à ces hauteurs sublimes où planent les intelligences supérieures. S'il y a une couronne sur le front des poëtes, il y a une auréole sur celui des hommes simples, dont le sacrifice est sans éclat et la mort sans gloire.

--Monsieur le marquis?... dit timidement le vieux domestique.

--Que me veux-tu, mon bon Dominique?

--Monsieur le marquis me permettra-t-il de le sauver?

--Toi?... Nous sauver?... Et comment? s'écria M. de Louvigny, qui pensa un instant que son domestique n'avait plus sa raison.

--Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis! répondit Dominique. Donnez-moi liberté pleine et entière, et je vous sauverai peut-être!

--Tu ne courras aucun danger? se hâta de demander M. de Louvigny.

--Ne m'interrogez pas! dit encore le vieillard, mais à voix basse et de manière à n'être entendu que de son maître.

--Je comprends! répondit le marquis. Je serais seul, que je ne t'accorderais pas l'autorisation que tu me demandes; car tu vas peut-être exposer ta vie.

--Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me permettez?...

--Oui! reprit le marquis en serrant la main de son domestique avec énergie. Va! que Dieu t'accompagne! et, si je ne puis te récompenser, le ciel est là!

--Oh! merci, monsieur le marquis, dit le vieux domestique en baisant la main de son maître; merci!

Il se dirigea vers la porte de la chambre.

--Je sauverai donc mademoiselle Marguerite! se disait-il en tournant la clef dans la serrure.

Et il sortit précipitamment, pour ne pas laisser voir les larmes qui tombaient de ses yeux.

V

Désespoir de Dominique.

Le vieux Dominique était allé s'enfermer dans sa mansarde, où il attendait impatiemment le retour du soleil. Il était en proie à une agitation cruelle.