Légendes démocratiques du Nord
Part 11
A un relais, il vit une femme distinguée qui était servante. «Qui êtes-vous? dit-il.—Jadis, femme d’un colonel, aujourd’hui d’un forgeron, et elle s’éloigna sans dire qui elle était.»
Kopec était perdu, Sibérien pour toujours, sans un hasard heureux. D’autres généraux, qu’on chercha pour les faire revenir, ne purent jamais se retrouver.
«Un jour, sur les débris d’un vaisseau naufragé, je regardais tristement la mer remplie de monstres. Tout à coup j’aperçois un homme beau, jeune, majestueux et d’un costume étrange; je fus saisi de cette apparition. «De quelle nation êtes-vous? me dit-il.—De la nation malheureuse.—Ah! tu es Polonais... Je suis marchand... je retourne en Russie... Écris aux tiens... Je sais ce que je risque... N’importe! va, écris.» Il brava le danger, se chargea de la lettre et la porta fidèlement.»
Les mois et les années s’écoulent. Un jour l’hôte de Kopec entre tout pâle dans sa chambre: «On a vu en mer un vaisseau.—Ah! tant mieux! dit le Polonais.—Tant pis, dit l’hôte. Le commandant d’ici va nous accuser de complots, comme il le fait parfois; il prendra nos biens et nos vies. Il sait qu’il faut trois ans pour qu’une plainte arrive.»
Le vaisseau apportait la grâce de Kopec, sa délivrance. Il n’y voulait pas croire. Quand il eut lu lui-même, il s’évanouit. Pour se remettre, il alla à la mer. «Le temps était à l’orage; les monstres venaient, par troupes, se rouler vers les côtes. Je croyais reconnaître des hommes, des visages connus, des scènes de notre vie nationale, des processions, des moines qui portaient la croix à ma rencontre. Je m’élançai... Mais on me retint.
«De retour, j’eus peine à rentrer dans ma chambre. Tous venaient me féliciter. Les femmes m’apportaient des présents, des choses bonnes et rares, du rhum, du sucre, des bougies (chose, de toutes, la plus précieuse au pays des nuits éternelles).
«Le curé, bon vieillard de quatre-vingts ans, exilé comme les autres, vint en habits sacerdotaux, avec ses chantres; six enfants des îles voisines qu’il avait formés, et qui chantaient très bien, de la manière la plus touchante. J’allumai à la fois toutes mes bougies. Leurs voix tendres nous allaient au cœur. J’ai toujours eu le don des larmes; mais cette fois j’éclatai en sanglots, ou, pour mieux dire, en cris sauvages.
«Nous nous assîmes ensuite autour de ma table de pierre, et tout le monde continua de pleurer. Je préparai du punch polonais. Chacun pensa à sa patrie, pleura. Nul n’espérait de revenir.»
«Vous, vous êtes heureux,» disaient-ils à Kopec. «Vous partez dans trois ans.» Le vaisseau, en effet, ne devait repartir qu’après être resté trois ans dans ces parages.
Combien d’histoires touchantes pourrait dire le désert s’il savait raconter! Il est muet, autant que ténébreux. Le ciel, la terre et le pouvoir semblent d’accord pour étouffer, éteindre toutes les voix humaines. Cet océan de plaines glacées est plus discret encore que l’Océan des eaux sur les naufrages qu’il recouvre. A ce vaste sépulcre, la Russie, fatale comme la mort, a confié le soin d’absorber l’héroïsme des trop brillantes nations dont elle était environnée. Ne rendant pas de prisonniers de guerre, les faisant disparaître, elle a épuisé la Suède. Les compagnons de Charles XII, transformés par elle en maçons misérables, dorment au pied des bastions de Tobolsk, péniblement bâtis par eux. La Suède s’est écoulée là. Et la Pologne y vient. La lugubre procession ne s’arrête pas; un peuple entier marche au désert, au tombeau.
Ainsi, pendant que multipliée, impersonnelle, indifférente, multiplie la Grande-Russie serve, féconde comme l’herbe des steppes, et non moins monotone,—la vigoureuse personnalité des peuples héroïques, où tout cœur fut une flamme, disparaît, s’amortit, entre sous la terre. La Sibérie couvre, enfouit son trésor.
Chose touchante! ce qu’on n’a pu cacher, ce qui a éclaté au jour, ce ne sont pas les vaillantes résistances, ce sont les dévouements de la nature, de la famille. Les héros ne sont plus; mais le père, le mari, l’amant reste, et la nature subsiste, les miracles du cœur, les victoires de l’amour sur la férocité humaine.
Tout le monde a lu dans Custine l’histoire attendrissante de la princesse Troubetzkoï, qui a tout quitté pour suivre son époux, un homme infortuné, mais peu intéressant, qui eut le grand malheur de laisser périr ses amis, de s’excuser et de survivre. Prince, était-il aimé? Rien l’indique. Condamné, il le fut. En Russie ils n’avaient pas d’enfants; en Sibérie ils en ont cinq. Cette femme admirable, par son amour inattendu, a donné au proscrit bien plus que la vengeance impériale n’avait pu lui ôter.
Consignons ici une histoire plus admirable et moins connue, très certaine, attestée par une bouche très pure, héroïque, qui ne peut mentir. En 1825, un jeune Russe (appelons-le Iwan) fut envoyé en Sibérie. Il aimait et était aimé. Une Française, jeune institutrice dans sa famille, avait de lui promesse de mariage. La famille qui ne l’ignorait pas, et craignant cette union, avait éloigné la jeune fille. A peine eut-elle appris que son amant perdu, ruiné, misérable, abandonné de tout, s’en allait à la chaîne, elle attesta sa promesse de mariage. Elle alla bravement à Saint-Pétersbourg, droit à l’empereur. Il la crut folle, essaya de la ramener, lui dit de ne pas persister à devenir la femme d’un forçat. Hélas! il était si facile que ce forçat ne le fût plus... La grâce qu’on lui accorda ne fut autre que de le suivre, de souffrir avec lui, de mourir avec lui... La pauvre Française, en effet, fut victime de son dévouement; sa faible poitrine ne tint pas contre ce climat terrible; au bout d’un an elle mourut. Son mari ne survécut pas; soit misère, soit douleur, il l’accompagna au tombeau.
Ils laissaient un enfant, malheureux orphelin, dégradé, ruiné en naissant. Les biens du père avaient passé à un fils naturel du grand-père. Celui-ci (rien n’est plus honorable pour le caractère russe) refusa de profiter de l’atrocité de la loi et rendit tout à l’orphelin.
Un danger de la Sibérie, et le plus grand, c’est de mourir avant sa mort. La variété infinie des destinées que l’on y trouve, l’arbitraire absolu qui règne là sur tous, rend trop aisé d’éteindre, d’annuler les âmes les plus fortes. La Russie n’a pas besoin de bâtir, comme l’Autriche, de savantes prisons où le condamné est forcé de prendre des métiers serviles, des arts de femme, de futiles occupations qui énervent l’esprit. Elle se fie au climat trop fort pour l’homme, et qui le brise. Elle se fie à la brutalité du caprice militaire, où tout condamné énergique trouve comme une meule qui le broie à chaque heure. Le dur soldat, renouvelé sans cesse, use le condamné dans ce frottement. Celui-ci baisse peu à peu, il s’affaisse, il perd toute faculté de résistance. L’esprit vient au secours et se montre ingénieux pour lui prouver à lui-même qu’il aurait tort de s’obstiner à ce martyre obscur. Il lui justifie ses tyrans, détruit en lui l’idée du bien, du mal, le jette dans la plus grande indifférence, lui pervertit le sens, lui fait croire que le mal est le bien.
Voilà ce que la liberté a toujours craint pour ses enfants, non la mort, une mort noble et sainte. Voilà ce que craignait l’Europe, quand elle a su que les héros de novembre 1831, condamnés à mort, étaient graciés, réservés pour la Sibérie. Nous lisons dans le beau recueil des _Polonais_ de 1830 (par M. Straszewicz), à la fin de chaque légende: «Ils vivent, ils sont en Sibérie, voilà tout ce qu’on sait; quel est leur état de cœur? on l’ignore malheureusement.»
Eh bien! nous le savons, grâce à Dieu! Nous sommes rassurés,—leur âme n’est point morte. Ils l’ont gardée entière, et donné leur corps au destin.—Les uns morts, les autres mourants, ils sont tous restés immuables dans la foi et dans l’espérance.
Un exilé venu de Sibérie (M. Piotrowski), nous a instruits de leur martyre.
Pierre Wysocki, le jeune homme héroïque qui frappa le coup de novembre, entraîna l’école militaire à la délivrance de Varsovie, a souffert le premier. Vers 1833, arrivé en Sibérie, il osa entreprendre de revenir à main armée. On voulut le briser: on lui donna quinze cents coups. On n’en peut infliger davantage sans donner la mort. Par un raffinement barbare, on voulut qu’il vécût, qu’il fût appliqué aux plus durs travaux des forçats. Long martyre! Mais une telle âme est forte en la patrie, en Dieu!
En 1837, a péri l’illustre poète Sierocinski avec trois de ses compagnons. En 1831, jugé et condamné, malgré son âge, malgré son caractère (il était prêtre), on l’avait fait soldat. Mis à cheval et la lance à la main, l’infortuné menait la rude vie des Cosaques de la frontière, qui font en Sibérie la chasse aux Tartares, aux contrebandiers. Les autorités de la Sibérie, plus sages que celles de Saint-Pétersbourg pensèrent qu’il serait plus utile comme instituteur dans une école militaire. Là, cet homme faible et délicat, mais d’une âme énergique, conçut le plus hardi projet, celui d’imiter et de surpasser l’audace de Beniowski, de faire en toute la Sibérie ce qu’il fit pour le Kamschatka, de soulever les condamnés et la Sibérie même. Ce pays, gouverné municipalement, eût gagné sans nul doute à s’isoler du grand empire qui ne colonise le Sud qu’en faisant du Nord un désert. Ces vieilles tribus du Nord, jadis heureuses dans leur vie nomade et pastorale, ne pouvant plus promener leurs troupeaux de rennes, ne vivent que de chasse, ou plutôt elles meurent et disparaissent comme les sauvages de l’Amérique.
Une association immense se forma. Le projet était arrêté, si l’on ne pouvait résister, de se faire un passage les armes à la main et d’aller jusqu’en Bucharie, peut-être jusqu’aux Indes. Trois conjurés trahirent. De 1834 l’instruction du procès se fit, à Saint-Pétersbourg, jusqu’en 1837; Sierocinski, immuable, gardait tout le calme de l’âme, et faisait en prison des vers.
Enfin, l’horrible sentence arrive de Saint-Pétersbourg. Plusieurs Polonais et un Russe devaient recevoir sept mille coups! _sans merci, sans grâce d’un seul!_ les autres, trois mille, ce qui suffit pour mourir.—On avait envoyé exprès le général Gatafiejew pour surveiller l’exécution. Sa férocité indigna les Russes. Au point du jour, deux bataillons complets, chacun de mille hommes, pour compter plus aisément les coups, s’alignèrent hors de la ville. Gatafiejew se plaça au centre de l’opération. Les baguettes étaient des bâtons, et les soldats furent rapprochés, pour mieux appuyer les coups.
«Il faisait très froid (mars en Sibérie!). On dépouilla Sierocinski. On l’attacha au canon d’un fusil dont la baïonnette était tournée contre sa poitrine, ce qui est l’usage. Après quoi deux soldats font la conduite entre les rangs au condamné, pour que la marche ne soit ralentie, ni précipitée. Alors le médecin du bataillon s’approcha du patient pour le ranimer avec des gouttes fortifiantes, car sa faible constitution avait été épuisée par trois ans de prison, et il semblait plutôt une ombre qu’un homme; mais il avait conservé sa force d’âme et sa volonté.
«Il détourna la tête quand le médecin lui présenta les gouttes, et répondit: «Buvez notre sang et le mien, je n’ai nul besoin de vos gouttes.» Quand on donna le signal, il dit à haute voix le psaume _Miserere_. Gatafiejew s’écria trois fois avec rage: «Frappez plus fort, plus fort, plus fort.» Les coups étaient si furieux, qu’ayant passé une seule fois dans les rangs, à l’autre bout du bataillon, après mille coups de bâton, il tomba sur la neige inondé de sang et s’évanouit.»
«On voulut le remettre debout, mais il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Un échafaud monté sur un traîneau était déjà prêt. Sierocinski y fut placé à genoux; on lui lia les mains derrière le dos et on l’inclina en avant. Dans cette position on l’attacha sur l’échafaud, de manière que tout mouvement fût impossible. Ainsi attaché, on commença à le traîner dans les rangs. Gatafiejew criait toujours: «Plus fort! plus fort! plus fort!...» Au commencement Sierocinski poussait encore des gémissements arrachés par la douleur, qui, se ralentissant et s’affaiblissant toujours, cessèrent enfin tout à fait.
«Il respirait encore ayant reçu quatre mille coups; il expira alors; on compta les trois mille qui restaient sur son cadavre ou plutôt sur un squelette. Tous les condamnés, lui surtout, furent si accablés de coups, que, selon l’expression des témoins, Polonais et Russes avec qui j’en ai parlé, la chair s’enlevait en parcelles à chaque coup; on ne voyait plus que des os brisés. Ce carnage inouï jusqu’alors répandit une indignation générale parmi les Polonais et même les Russes.
«Deux des condamnés qui étaient morts sur la place et ceux qui respiraient encore dans d’atroces souffrances furent portés à l’hôpital, et aussitôt après les Polonais et un Russe furent enterrés dans un seul et même tombeau. On permit aux Polonais de placer une croix sur le tombeau de ces martyrs, et jusqu’aujourd’hui (en 1846) cette grande croix de bois noir s’élève dans le steppe, solitaire, étendant ses bras au-dessus de la tombe des victimes en signe de protection, et comme pour implorer la miséricorde de Dieu.»
VII
DU TERRORISME CROISSANT DE LA RUSSIE.—MARTYRE DE PESTEL ET DE RYLEÏEFF
Il y a juste cent ans que la Russie a aboli la peine de mort. Nos philosophes en pleurèrent de joie. Aujourd’hui encore, un écrivain russe, M. de Tolstoï, en triomphe. Heureuse, humaine Russie, qui seule a su respecter sur la terre l’œuvre vivante de Dieu, tandis que la Mort trône encore dans les législations impies du barbare Occident!
On ne tue pas,—on exile. Seulement il peut arriver que l’homme trop délicat, envoyé trop près du pôle, meure de froid et de misère. Que faire à cela?
On ne tue pas,—on dégrade. Seulement il peut arriver comme à la dégradation récente d’un M. Paulof. Le bourreau, en lui brisant l’épée sur la tête, appuya par mégarde, et lui enfonça le crâne.
On ne tue pas,—on bat de verges. Le knout a été aboli. _N’épargne la verge à ton fils._ Il peut arriver seulement que les verges soient des bâtons.
La sentence des sept mille coups dont nous avons parlé plus haut contenait cette dérision, que, _si les patients survivaient_, ils travailleraient aux mines _jusqu’à la fin de leur vie_. Or on meurt généralement à trois mille ou quatre mille coups.
Cette terrible hypocrisie, qu’on sent partout dans la Russie, n’est pas le fait de l’homme seul. Elle résulte principalement de l’insoluble problème qui est au fond de l’empire russe: _Gouverner par les mêmes lois les nations les plus barbares et les plus civilisées_. Cet empire est constitué par cela seul en affreux Janus, qui grimace la douceur en regardant l’Occident, tandis que vers l’Orient il montre sa face vraie, celle de la barbarie mongole.
Les populations sauvages de la Sibérie ont seules peut-être une intuition vraie de ce gouvernement. Elles ne comprennent pas l’empereur comme un homme, mais comme un monstre à deux têtes, le double griffon, l’aigle-tigre qu’elles voient sur les armes de Russie.
Là est le vrai mystère de la férocité russe. Dans cette dualité inconciliable, elle trouve son impuissance. Elle fait de furieux obstacles pour la vaincre, et tous les obstacles, elle les traite de révolte. Mais c’est elle, dans cet injuste effort, qui est en révolte contre la nature.
Quand cette dualité rencontre un homme violent et sincère, comme Pierre III ou Paul Ier, elle apparaît ce qu’elle est, une fureur, une folie.
Folie, moins de l’individu que de la situation. Pierre-le-Grand, malgré son génie, n’apparaît pas moins comme un fou dans un grand nombre de ses actes. Russe et barbare de nature, Européen de volonté, c’est contradiction vivante.
Catherine partie du point contraire, une Allemande devenue Russe, esprit très sec, très net, très froid, n’en offre pas moins dans ses actes la contradiction la plus forte. Philosophe, elle défend la tolérance en Pologne, et elle organise contre les Polonais la Saint-Barthélemy de l’Ukraine. Elle fait massacrer les révolutionnaires à Praga, et fait élever son petit-fils par un Suisse révolutionnaire.
Alexandre, élevé ainsi, Allemand par sa mère et doux de nature, est celui de tous dont le peuple russe a le plus souffert. Dans sa sauvage entreprise des colonies militaires, conduite par son barbare favori, Arascheïeff, il atteignit la Russie au cœur, dans la famille, au foyer.
Ainsi, quel que soit le caractère individuel des tzars, ce terrible gouvernement va sévissant davantage, du moins plus profondément. Alexandre, qui n’avait pas la cruelle sécheresse de Catherine, a plus cruellement atteint la Russie. Mais qu’est-ce que tout cela en présence du tzar qui règne aujourd’hui (1851)?
Personne n’a appliqué la mort sur une si grande échelle, non sur des individus, mais sur des peuples entiers. Les chiffres officiels que donnent les Russes eux-mêmes font reculer d’étonnement. D’énormes destructions d’hommes, que l’épée n’aurait jamais faites, ont été opérées avec l’aide de la nature, je veux dire par les transplantations rapides de populations entières sous des climats meurtriers.
Spectacle sauvage, unique, d’une si vaste action de la mort! Triste destinée de ce globe! La mort violente est-elle donc tellement dans les nécessités de la vie! Il y avait peu d’années que la grande destruction des guerres napoléoniennes s’était arrêtée, lorsqu’ont commencé ces migrations meurtrières plus funestes que des batailles, et qui, en pleine paix, ont éteint des générations entières.
L’empereur, dans son enfance, ne donna nul signe particulier de férocité, nul d’excentricité barbare, comme son frère Constantin. Son biographe, Schnitzler, remarque seulement qu’il avait une disposition ironique, et se plaisait à contrefaire les courtisans du palais. Il fut élevé spécialement, sous l’autorité de sa mère, par une vieille femme de cour, la comtesse de Lieven, qui ne dut pas lui montrer les meilleurs côtés de la nature humaine.
Une influence était très forte sur les princesses de la famille impériale, celle d’un savant respectable, profondément Russe, honnête et désintéressé, l’historien Karamzine. Elles lui avaient donné un logement dans les jardins de Tzarsko-Zélo. Ce bon homme, nourri dans l’Antiquité, qui avait vécu de longues années dans la familiarité des anciens tzars, n’aimait rien, n’admirait rien (après les Iwans) que la Terreur et Robespierre. Il avait été à Paris en 93, et il en avait rapporté une grande satisfaction. Quand il apprit le 9 thermidor, il fondit en larmes. Tout son travail, auprès d’Alexandre, de concert avec les princesses, c’était de l’arrêter dans ses velléités libérales.
A cette influence, vint s’en joindre une autre, forte sur la société russe, celle de M. de Maistre. Grâce à ce grand écrivain, la Russie apprit, comme de la bouche de la France, que le despotisme dont elle s’excusait était justement l’idéal des sociétés humaines. Quoique Alexandre eût un moment éloigné M. de Maistre, son influence alla grandissant, et les _Soirées de Saint-Pétersbourg_ (1822) la portèrent au comble. Sa thèse paradoxale de l’éloge du bourreau, _de ce miracle vivant_ trop méconnu jusque-là, fit une grande impression. Nicolas avait vingt-six ans. Ce livre dut fortifier en lui la tradition de Karamzine.
Contre ces étranges doctrines de l’arbitraire absolu, une force sacrée qui ne meurt jamais, la Loi, la Justice réclamait pourtant. Les essais législatifs de Catherine furent repris par Alexandre. Il chercha dans ses dangers un affermissement dans les lois. Speranski, en 1808, se mit à compiler le droit russe. Mais des hommes, jeunes, énergiques, ne s’en tinrent pas à compiler: ils voulurent que ce droit devînt chose vivante, et qu’il eût une âme. Un jeune homme entrevit l’idée de faire un véritable code russe, dans l’idée de la liberté.
Pestel, c’était son nom, était un homme de génie, pratique, point du tout utopiste. Il ne se faisait pas une Russie imaginaire. Il la prenait comme elle est, communiste, et la laissait telle. Il supposait qu’en fortifiant la commune, en l’affranchissant, en lui faisant appliquer son principe (la terre au travail), on avait l’élément primitif, la molécule originaire de la République; qu’en montant à l’arrondissement (la commune des communes), à la province, au centre enfin, on pouvait de l’élément russe arriver au gouvernement républicain plus aisément qu’au tsarisme tartare ou à l’impérialisme allemand.
Ce jeune homme, alors officier, et qui mourut colonel, fit la campagne de France, et y montra un sentiment exalté d’humanité et de justice. Arrivant à Bar-sur-Aube, et voyant des Bavarois maltraiter les habitants, il ne s’informa pas si ces Allemands étaient alliés des Russes, il fondit sur eux avec ses soldats.
Alexandre, à cette époque, avait donné au monde le spectacle curieux d’un tzar libéral. Les amis de Pestel y furent pris. Ce fut à Alexandre même qu’ils confièrent peu après leurs plans d’amélioration. Ils arrivaient un peu tard; Alexandre appartenait à la mystique Mme de Krudener; ce n’était plus un empereur, c’était un saint. Il avait dépouillé le vieil homme, et, en même temps, tout souvenir des promesses et des espérances qu’il avait données dans le danger. Il les écouta volontiers, s’émut, pleura, et leur dit que, pour ces choses si belles, la société n’était pas mûre.
Voyant qu’il ajournait tout à la céleste Jérusalem, ils parurent dissoudre l’association et la resserrèrent secrètement. Neuf ans durant, ils l’étendirent. Elle était tellement dans l’esprit et les nécessités du temps, qu’elle découvrit trois sociétés semblables qui ne se connaissaient pas. L’une, _les Chevaliers_ (redresseurs d’abus), était russe. Une autre (l’_Indépendance_) était polonaise. Une troisième embrassait la Russie, la Pologne, tous les pays slaves, sous le nom de _Slaves-Unis_.
Elles se rapprochèrent, s’entendirent. Deux points seulement divisaient la grande société russe, l’affranchissement de la Pologne et la liberté des serfs. Il est juste de dire que les fondateurs de la société n’hésitaient point là-dessus. Ils avaient supprimé tout châtiment corporel parmi leurs serfs. Ils voulaient affranchir le paysan, et le rendre propriétaire, c’est-à-dire qu’ils risquaient leur vie pour le succès d’une idée qui, réalisée, leur eût tout d’abord coûté leur fortune.
Ces fondateurs, d’immortelle mémoire, furent, pour la branche méridionale de l’association, Pestel, devenu colonel, et les Mouravieff, officiers aussi; pour le Nord, c’était Ryleïeff, les Bestouchef, le prince Obolenski et quelques autres.
Quelque source que l’on consulte, il reste constant par tous les témoignages que Ryleïeff est un des plus grands caractères que présente l’histoire. Militaire, puis employé à la Compagnie américaine établie à Pétersbourg, il n’avait pas dédaigné d’accepter la place non rétribuée de secrétaire du tribunal criminel; acte d’excellent citoyen, dans un pays de vénalité, où il était important que cette place ne tombât point dans des mains indignes. Ryleïeff était un poète; on lit toujours avec larmes son poème prophétique où il se personnifie sous le nom de Mazeppa; victime liée par le dévouement au coursier fougueux, terrible, d’une révolution barbare qui devait l’emporter aux steppes de l’inconnu, le faire mourir dans le désert.
Le premier, dans ce poème, le premier des Russes, Ryleïeff écrivit ce mot, peu intelligible, à la Russie d’alors, mais grand, saint, pour l’avenir... «Je suis, avant tout, citoyen.»
C’était un homme doux, humain, autant qu’héroïque. Quelque effort que fasse l’enquête pour donner un autre aspect à son caractère, il est constant que, voyant un des conjurés décidé à tuer l’empereur Alexandre, il le pria au moins d’attendre, le conjura à genoux, et, le voyant inébranlable, lui dit: «Je te tuerai plutôt.»
Avec de si dignes chefs, le malheur des conjurés fut de ne pas se serrer davantage autour d’eux, de suivre d’autres influences et de trop étendre l’association.