Légendes démocratiques du Nord
Part 10
L’enlèvement annuel des soldats par tout l’empire a tout le caractère d’une battue générale de pauvres animaux sauvages, poussés sur un point par les chiens. Autour de la chaîne qui les tient ensemble, rasés et tondus, caracole le Cosaque, véritable chien de garde de cet infortuné troupeau. Celui-ci, le seul dans l’empire dont les libertés soient quelque peu respectées, naît soldat, et, loin de payer tribut, reçoit l’argent de l’empereur. Mangeur de chair, actif et âpre, il regarde en pitié ces paysans russes faiblement nourris. Son petit cheval, laid, mal bâti, mais rapide, infatigable, appartient au cavalier. Le Cosaque, vrai factotum de la Russie, l’exploite à merveille. Pêcheur, chasseur, marchand, brocanteur et douanier, il fait la guerre à la contrebande, mais par jalousie de métier et pour pouvoir faire seul la fraude.
Qui peut dire l’épouvantable quantité de coups de bâton qui sont jugés nécessaires pour faire un bon soldat russe? Ceux qui ont vu au bain des Russes de tout état, mais principalement les soldats, les vieux grenadiers de la garde, étaient stupéfaits de leur voir le dos couturé, cruellement historié de cicatrices. Ces braves gens, qui n’avaient de blessures que par devant, portaient derrière les stigmates affreux de la discipline, et vieux soldats, vénérables après cent batailles, pour la moindre bagatelle étaient flagellés.
Non, barbares, ce n’est point là une éducation militaire. La discipline russe, comme l’ont dit souvent vos propres officiers, est un affreux monachisme des casernes, une dure règle de cloître, où les fautes les plus légères, et qui ne sont pas des fautes, sont punies si cruellement, qu’on ne trouve plus de châtiment pour les fautes réelles.
Le sublime dans ce genre, pour le baroque et l’atroce, fut le tzarewich Constantin. Pour un gant qui n’était pas d’une blancheur absolue, il faisait donner cinq cents coups de bâton. Les soldats, terrifiés, économisaient sous main pour acheter des gants eux-mêmes; ceux qu’on fournissait, dès le second blanchissage, les auraient fait bâtonner. «Je n’aime pas la guerre, disait Constantin, elle gâte le soldat et elle salit les habits.» Et quelqu’un disant, pour excuser près de lui un officier: «C’est du moins un homme qui a beaucoup de courage.—Du courage? Que m’importe? Je n’aime pas le courage.»
Il révélait là, dans sa brutalité naïve, la vraie pensée de l’autorité. Elle ne se soucie nullement du courage ni de l’énergie. L’héroïsme, même à son profit, lui serait suspect. Ce serait mal faire sa cour que d’être un héros. Il faut être un bon sujet, médiocre et humble, aller derrière, attendre l’ordre.
Si ce gouvernement si dur était du moins en proportion régulier et ferme, le mal serait bien moins grand. Pour le malheur du soldat, il y a, dans l’administration, infiniment de hasard, d’irrégularité, d’abus; tout cela connu du pouvoir, qui n’y met aucun remède. Comment ce pouvoir, très fort, ferme-t-il les yeux sur les profits monstrueux qu’on fait sur les vivres, sur la vie même des hommes? Comment n’a-t-il pas osé faire encore cette réforme simple, élémentaire, admise depuis longtemps partout, de séparer l’administration du commandement, d’ôter aux colonels la distribution lucrative des subsistances? Quelle serait l’indignation de nos officiers si on leur imposait des fonctions qui risqueraient de les enrichir!
Voilà donc ce pauvre soldat, battu, mal nourri, mal vêtu, qu’on amène à l’entrée des gorges du Caucase. Ses habitudes de jeunesse, qui furent de s’enfermer l’hiver (pendant un hiver si long), contrastent cruellement avec ces bivouacs de montagnes, ces violentes alternatives de chaud et de froid, de brûlant soleil, d’ouragans de grêle. Les logements, mal établis, souvent même n’existent pas; ils sont en projet sur la carte où l’empereur suit les opérations. Il ordonne, il y a vingt-cinq ans, de construire un fort, donne l’argent tous les ans, fait pousser ardemment l’ouvrage. Le général Woronzoff, qui croyait, comme l’empereur, que le fort existait, y envoie un bataillon; on cherche longtemps: point de fort. A la longue, on trouve pourtant un poteau qui désignait son futur emplacement. Le bataillon coucha dans les neiges de la montagne.
Je ne dirai rien du Caucase, ni de cette race guerrière supérieure non seulement aux Russes, mais à toutes les races du monde. Les Tcherkesses ont, comme on sait, fourni à l’Égypte ses mamelucks qui la gouvernèrent, et des chefs à bien d’autres pays de l’Orient. Regardez les fort bonnes gravures qu’on en voit ici. Ce sont visiblement des rois. Par leurs armes toutes royales, leurs lames héréditaires, leurs fusils de platine qui ne manquent jamais leur coup, leurs merveilleux chevaux qu’on mène à la voix, sans brides ni mors, ils sont aux Russes ce qu’est l’aigle au mouton. Souvent ils ne daignent pas tuer l’homme, ils l’emportent au galop de leur cheval, que rien ne saurait atteindre.
Le Cosaque lui-même, très guerrier, mais baroquement monté, et faisant des _affaires_, est un être ridicule devant ces rois de la montagne.
Il ne faut pas s’étonner de l’ennui et du dégoût que donne aux officiers russes une guerre où l’on reçoit toujours des coups sans en rendre. Ils ne sont guère moins malheureux que leurs infortunés soldats. Nobles et riches, habitués dès l’enfance aux jouissances, ils ont été de bonne heure enfermés dans une école militaire où l’on n’apprend rien. Rien de plus triste, de plus lugubre à lire dans le livre d’un officier, que le vide désolant, la désespérante inactivité où l’on tenait sous Constantin (les choses ont-elles changé?) les élèves de l’école militaire de Varsovie. Nulle instruction, nul livre, nul amusement permis, sauf les filles, tant qu’ils voulaient: méthode excellente pour énerver les corps, abaisser les âmes, faire de bons serviteurs et de _bons sujets_. On les trouvait exemplaires; déjà on se félicitait de les voir devenus dociles. Ces jeunes gens, qu’on croyait démoralisés, un matin, au nombre de deux cents, par une audace incroyable, marchent contre une armée russe qui croyait garder Varsovie, rallient le peuple et s’en emparent.
Quel est l’état moral du militaire en Russie? Comment se déciderait-il dans un grand conflit avec l’Europe? On ne peut nullement le prévoir; quels que soient les sentiments des officiers ou des soldats, ils portent un joug de terreur difficile à secouer.
Cette race, entre toutes celles du monde, est la plus facile à _terroriser_.
Entendons-nous bien sur ce mot, sur le phénomène de la _terreur_. Il ne s’agit point de la peur, et je ne dis point que les Russes soient lâches. La terreur est un phénomène d’imagination tout à part. C’est l’état d’un individu fasciné par une force qu’il juge irrésistible, comme celles de la nature. Tel est brave contre les hommes, qui ne l’est plus contre ces puissances mystérieuses. Eh bien, au Russe le plus brave, l’autorité apparaît comme une irrésistible fatalité naturelle. Faible individu, il se courbe sous l’idée confuse qu’il a de ce monstrueux empire; il le porte, il en sent le poids dans le commandement de ses moindres chefs. Et ce n’est pas une obéissance extérieure: il mêle à son fatalisme un sentiment religieux, il obéit dévotement.
Une remarque a été faite par un excellent juge, qui, froidement, en amateur, observait les choses. Le Russe et le Français, également braves au péril, offrent cette différence: le Russe enfonce son shako jusqu’aux yeux et avance sans regarder; le Français avance et regarde.
Les Russes ne mettent en ligne que de vieux soldats. On peut croire que ceux qui survivent, qui vieillissent dans une discipline si dure, sont des hommes d’une résistance peu commune, des soldats très fermes. On ne doit pas leur en opposer d’autres. En face d’un tel ennemi, toute armée européenne doit se fortifier toujours par les réengagements.
L’armée russe, jadis fanatique, l’est-elle aujourd’hui? Nullement. Est-elle au moins enthousiaste? Et de qui le serait-elle? Tenue trente années l’arme au bras, en présence de l’Europe, excédée, refroidie de cette parade éternelle, elle croit moins à ce Dieu de la guerre qui a toujours préféré les moyens de la diplomatie.
Rien n’a plus énervé cette armée que l’esprit d’excessive défiance que la police inquiète y a introduit. Tous épient et observent tout. Chaque officier craint d’être dénoncé par son voisin, et trop souvent le devance. Le soldat voit parfaitement ce triste état moral des chefs; il garde le respect, non l’estime. L’obéissance intérieure en est ébranlée.
Personne ne connaît bien le soldat russe. Sous cette tenue d’automate, sous ce visage de bois, il conserve un jugement parfois très critique. Il est infiniment rare qu’il le laisse pénétrer. Citons une précieuse révélation en ce genre. Notez qu’il s’agit de l’époque fanatique des soldats de Souwarow. Dans le récit qu’on va lire, très naturel, évidemment exact et véridique, on ne voit rien de cela, mais une ironie légère, une tendance fort touchante à la compassion, le vague espoir de sortir enfin du service, et ce qui ne quitte jamais le Russe, l’amour du pays, de la famille.
C’était à la mort de Catherine. Voici l’entretien des soldats que Niemcewicz entendit de sa prison: «Enfin nous aurons un tzar!» disait l’un. A quoi l’autre répondait: «Il y a longtemps que cela n’est arrivé. Notre vieille _matuszka_ (petite maman) s’est, je crois, suffisamment divertie.»—«Plus que suffisamment, dit l’autre, chacun son tour. J’espère que maintenant nos pauvres prisonniers sortiront.»—«Il y aura de grands changements, disait un troisième. On dit que tous ceux qui ont servi trente ans auront la liberté de retourner chez eux.»—«Dieu le veuille!» dirent-ils tous avec un profond soupir.
Note 8:
Le duc de Raguse n’a pas vu cela. Et il a vu une infinité de choses incroyables: par exemple, qu’une famille de colons, nouvellement établie en Russie, en deux générations, _a centuplé sa fortune_! Oh! le bon pays! Tout est sur ce ton. Ce que les Russes n’ont pas osé dire eux-mêmes, ils l’ont dit par leur flatteur gagé. La seule chose où la vérité n’a pas pu être tuée tout à fait, c’est la comparaison instructive des colonies russes avec celles du Danube. Dans celles-ci, l’ingénieux créateur (le prince Eugène, au dix-septième siècle) a trouvé sur la frontière turque la famille armée et la bande armée; il a respecté la famille et constitué la bande en régiment. Il a aidé la famille et ne lui a rien ôté; ce ménagement va à ce point, que le colon-soldat est toujours, comme autrefois, habillé par la famille, et l’État paye l’habillement. En Russie, au contraire, les colonies militaires, vastes établissements de cavalerie, n’ont été créées, comme tout ce qui s’y fait, qu’au prix des plus terribles violences. La famille a été pliée, brisée, barbarement violée; l’habitant immolé au soldat comme le soldat au cheval. Les hommes ont été sacrifiés aux choses avec le plus terrible mépris de la personnalité humaine.
V
SIBÉRIE
On a parlé souvent des martyrs de Sibérie. Mais pourquoi les isoler? La ligne de séparation serait toute fictive. Sauf une aggravation de froid, la Sibérie est partout en Russie, elle commence à la Vistule.
On parle de condamnés. Mais tout Russe est un condamné.
Dans un pays où la loi, n’étant qu’une dérision, ne peut juger sérieusement, tous sont condamnés, nul ne l’est. Il n’y a point à distinguer entre souffrance et supplice.
Le supplice général n’est point tel mal matériel, c’est le brisement du cœur, c’est l’anxiété morale d’une âme brisée d’avance par l’éventualité d’un infini de malheurs. Dans ce monde si dur, où tout semble avoir la fixe rigidité des glaces, rien n’est fixe; en réalité tout est plein de chance et de doute.
_Tous sont condamnés_, disons-nous. Le serf l’est moins encore pour son servage et sa misère, que parce qu’il n’est pas sûr de sa misère même. Demain tout peut changer pour lui; il peut être enlevé pour l’armée ou les fabriques, sa femme donnée à un autre, sa famille dispersée.
_Le soldat est un condamné_, non seulement parce qu’un matin, enlevé à sa maison, il a été livré à la bastonnade perpétuelle qu’on nomme service militaire, mais encore parce qu’il ignore le temps de sa libération. Trente ans jadis, aujourd’hui vingt: voilà la loi. Mais qu’est-ce que la loi en Russie?
_L’officier est un condamné._ Malgré lui il est entré dans une école militaire. Malgré lui il suit la voie rude et monotone d’une éternité d’exercices, de parades, de mutations d’une garnison à l’autre. Triste moine de la guerre, tandis que sa fortune l’appelait aux jouissances du monde! Mais, s’il ne sert, qu’adviendra-t-il? sa famille, dès lors, est suspecte, elle peut être ruinée, dégradée, et lui-même _il est perdu_.
_Perdu?_ Que signifie ce mot _Tué_? Mais c’est apparemment quelque chose de plus que tué, puisque l’officier fait la guerre, se fait tuer s’il le faut; _autrement_, dit-il, _il serait perdu_.
Le serf qu’on saisit pour l’armée, dit: «Je suis perdu!» Il est au fond du malheur, et ne peut guère descendre. L’officier peut descendre encore. Il a quelque chose à craindre, et qu’il craint plus que la mort, c’est la Sibérie.
On n’a pris que le corps du serf en le faisant soldat; on se soucie peu de son cœur. Mais, pour l’officier, c’est l’âme qu’on veut; le problème du gouvernement russe, c’était de savoir comment il se saisirait de l’âme d’un homme qu’une vie insupportable rend indifférent à la mort.
Cette âme, on l’a de bonne heure amortie dans les écoles qui n’enseignent que le vide, peu, très peu de matériel, et rien de moral; de sorte que l’ennui profond la jettent aux plaisirs énervants qui l’amortissent encore. Mais cette double opération ne réussit pas toujours à éteindre une âme forte. Ce qu’elle pourrait garder de l’homme, il faut le contenir, le dompter par une terreur morale. Quelle? Celle d’un supplice inconnu.
L’inquisition catholique, outre les cachots, les tortures, avait, pour continuer le supplice matériel, un supplice moral, l’enfer éternel, l’infini du temps. La Russie a son enfer, l’infini du lieu, l’horreur du désert, du vide.
Un infini de distance. Tel qui fait le voyage à pied, sous ses lourdes chaînes, part jeune et arrive vieux. Un homme de vingt-cinq ans, plein de vie, de sève, est parti de la Pologne. Une ombre, trois ans après, vient tomber au Kamschatka.
Un infini de souffrances résulte du climat même, impitoyable climat; quelques degrés de plus du côté de la mer de glace suffisent pour y donner la mort.
Si le Russe, même chez lui, enfermé six mois au pôle, dans une étuve brûlante, trompe à peine la fureur du Nord, qu’est-ce en cette seconde Russie, où le froid brûle, où l’acier rompt comme du verre, où les chiens qui tirent les traîneaux périraient s’ils n’avaient le ventre et les jambes garnies de fourrures.
Arriver là sans ressource, sans abri, ce serait la délivrance; on mourrait. Il ne faut pas qu’on meure vite. Établi dans un petit fort, au milieu du désert glacé, piochant ou traînant la brouette, nourri de lait aigre, de poisson gâté, deux ans, trois ans, quelquefois plus, vous mourrez lentement sous les coups.
Pour ceux même qui ne sont pas condamnés à ce sort affreux, qui ont une demi-liberté, une vie matérielle presque tolérable, l’effet moral n’est guère moins terrible. Si la Sibérie n’est pour eux un infini de souffrances, c’en est un d’oubli, où ils se sentent disparaître, mourir pour le monde des hommes, pour la famille et l’amitié. Perdre son nom, s’appeler _numéro dix_, _numéro vingt_, et si la famille dure, engendrer des enfants sans nom, une race misérable qui se perpétuera dans le malheur éternel! barbare image du dogme barbare du péché originel; l’homme perdu perd ses enfants; damné, il les damne, et, par un _crescendo_ atroce, il se trouve que les enfants d’un homme condamné pour vingt ans aux mines seront mineurs quarante ans, cinquante, jusqu’à la mort, leurs enfants encore après eux et toute leur postérité.
La Sibérie entraîne la dégradation non seulement pour les personnes, mais pour les choses qui y sont déportées. Une cloche y fut déportée pour avoir sonné le tocsin dans une révolte. Des canons y furent déportés et reçurent le knout à Tobolsk. La dégradation est fort sérieuse pour les personnes, dans un pays où elle implique la bastonnade à volonté.
Les déportés n’eussent-ils à craindre que le changement complet de leurs habitudes, le passage d’une molle vie asiatique à une vie de travailleurs, cela suffirait pour que la Sibérie fût l’horreur des Russes. Leur mollesse supporte à peine la vie que les gens aisés mènent dans l’occident de l’Europe. Une dame russe m’avouait ne pouvoir rester ici; une infinité de douceurs orientales lui manquaient; les services de nos domestiques lui semblaient trop rudes, leurs voix dures et fières; elle ne supportait pas les froissements naturels d’un monde d’égalité. Il lui fallait les flatteries de ses femmes, leurs complaisances, des faiblesses de nourrice, une vie d’étuves et de bains, la tiède atmosphère de la maison russe. Que serait-elle devenue, cette pauvre femme, si, au lieu du voyage de Paris, qu’elle trouvait si dur, elle eût fait celui de Tobolsk?
C’est une tradition en Russie que Catherine (ou peut-être une des impératrices qui l’ont précédée), pour briser l’orgueil de certaines grandes dames, leur envoyait parfois l’ordre de se faire flageller elles-mêmes par leurs gens dans leur palais. Le chef de la chancellerie secrète intimait l’ordre avec respect, surveillait l’exécution. La triste opération finie, la patiente se rajustait et remerciait, se tenant heureuse d’en être quitte à ce prix et d’éviter la Sibérie.
Qu’on juge en effet l’horreur d’une pauvre femme craintive qui, tirée de son palais, de son luxe voluptueux, de son été éternel, peut être jetée la nuit, pour rouler quinze cents lieues, dans un coffre doublé de fer!... Ou bien encore, forcée, elle qui n’a jamais marché, de faire à pied, sous le fouet, cet effroyable voyage, mendiante, recevant sur sa route quelque misérable aumône de la charité des serfs!...
De quelque manière qu’elle aille, c’est en vérité, pour une femme, un affreux supplice de s’en aller seule, laissant son mari, ses enfants, tout ce qu’elle aimait, seule dans la nuit, dans le Nord et l’hiver, dans l’horreur de l’inconnu. Passer d’Europe en Sibérie, c’est comme tomber dans le vide. Désert d’hommes et désert d’idées. Vaste néant, sans histoire, sans traditions, sans religion (nulle autre que la sorcellerie). Un vide si complet, si parfait, que les religions même qui y sont entrées, le mahométisme tartare, par exemple, y perdent leurs dogmes, leurs légendes, leur auréole, deviennent pâles, effacées, nulles, comme l’invisible soleil de la Sibérie.
Peu résistent à cette puissance désolante de négation. Perdus dans ce vaste rien, ils se font à son image et deviennent aussi un néant.
Dans un voyage publié en 1850 à Wilna, sous la censure russe, Mlle Ève Felinska décrit l’état déplorable où elle vit, à Tobolsk, un colonel polonais. Impliqué dans l’affaire de 1825, il avait été condamné par le sénat à trois ans d’emprisonnement, seulement pour _non-révélation_. L’empereur ne fit aucune attention à ce jugement; il le fit déporter au nord de la Sibérie, au soixante-treizième degré, d’où, _par grâce_, on le laissa revenir à Tobolsk. Cet infortuné, qui avait été le plus bel homme de l’armée, n’était plus reconnaissable. «Ne pouvant se soutenir, il était assis au fond d’un fauteuil à bras. Ses cheveux (blanchis déjà), rares, mais peignés avec soin, lui tombaient sur les épaules et descendaient jusqu’aux coudes. Son visage était très pâle et bouffi, son regard éteint. L’émotion faisait trembler ses yeux et ses lèvres. On voyait qu’il voulait parler et qu’il ne le pouvait pas. Il nous fit signe de la main de nous rapprocher, afin qu’il pût nous saluer. Son esprit jouissait alors d’un moment de lucidité, mais l’émotion lui rendait difficile de se servir de sa langue, à moitié paralysée. Sachant que nous allions à Berezowa, où il avait habité, il nous engagea à loger chez son hôtesse. Toute cette conversation se faisait avec une grande peine; il fallait plutôt deviner ce qu’il voulait dire. Mais bientôt on vit qu’il avait épuisé l’usage de ses facultés, car son imagination s’étant reportée sans doute sur les rives du Tage et de la Seine, qu’il avait tant connues, il nous dit que nous trouverions à Berezowa des melons, du raisin et autres fruits méridionaux. Nous abrégeâmes notre visite, le cœur serré, tandis qu’il cherchait à nous retenir du geste, et tâchait de dire: _Encore!!!_»
VI
SIBÉRIE.—LES SUPPLICES
«Ici la nuit est sombre comme l’hiver. Elle est triste, mais grandiose. Quand elle est éclairée de l’aurore boréale, le ciel bleu foncé, presque noir, présente mille étoiles filantes et paraît en feu. Ce feu n’échauffe pas, n’éclaire pas. Ces astres sont mélancoliques; on les prendrait pour les regards d’esprits condamnés à fixer éternellement cette scène du malheur...
«Des colonnes de feu, des formes bizarres, terribles, majestueuses, se choquent de tous les points du ciel; vous diriez de la braise ardente, parfois des flots de sang... Est-ce que la nature, comme l’homme, aurait des visions? Cette nature du Nord, malheureuse, endormie, semble songer des rêves d’exilés.»
C’est un des traits du grand tableau que le bon général Kopec, compagnon de Kosciuszko, nous a tracés de la Sibérie orientale, où il était relégué, à la pointe du Kamschatka. Rien de plus touchant que les mémoires de cet homme simple. Rien de plus différent de ceux de son prédécesseur dans les mêmes contrées, le Polonais Beniowski. Celui-ci, indomptable, remuant, hardi joueur et plus hardi soldat, en un moment s’approprie le désert et devient roi de son exil. Il refait sa fortune, il retrouve une femme, persécute ses persécuteurs, bat ses gardiens, et au lieu de se tenir captif au Kamschatka, il l’emmène, l’embarque avec lui. Kopec s’adresse à Dieu; il est frappé au cœur, trop blessé pour tenter de telles aventures. Sans études ni instruction, mais élevé par son malheur, il met dans son simple récit la mélancolie tendre et pieuse de l’âme lithuanienne. C’est une révolution morale que signale ce livre. La Pologne est changée, elle a le don des larmes.
«Je me promenais au bord de la mer, et quand le temps était à l’orage, je voyais toutes sortes d’animaux étranges, des baleines, des lions et chiens marins. Parfois il me venait des pierres; c’étaient des ours qui les lançaient pour me blesser et m’attaquer ensuite. Cette mer est très houleuse en automne; elle brise si fort que le Kamschatka en tremble jusqu’aux fondements. Les jours sont gris et les nuits noires. Quand la tempête vient, et que l’Océan gronde, les grandes bandes de chiens qui vivent de poissons (ils sont là peut-être vingt mille) hurlent à l’Océan, et d’innombrables ours répondent par des grondements sinistres. Pendant ce temps, les volcans tonnent et vomissent des flammes et des cendres. Ah! quel spectacle d’enfer! et quelle est la situation d’un honnête homme au milieu du conflit de ces méchants éléments!»
Kopec se plaint de la nature, très peu des hommes. Il avait été traité cependant avec une grande barbarie. Blessé, malade, sans égard à ses plaies qui se rouvraient au froid, il avait été traîné jour et nuit dans un coffre doublé de fer en dedans. N’en pouvant plus, il demandait quelque repos à l’officier qui le menait. «J’ai l’ordre d’aller sans m’arrêter, dit-il, j’amènerai au moins votre corps. Vous êtes libre de mourir en route.»
Ce qui était bien triste encore pour lui, c’était de rencontrer d’immenses convois de pauvres Polonais qu’on emmenait en Sibérie, tondus, marqués au front et le nez arraché. Le chemin, en avançant, n’était plus indiqué que par des ossements d’ours, de chevaux ou d’hommes, quelques tombes d’exilés qui étaient morts dans le désert et attendaient leurs successeurs.