Part 9
Dans cette catégorie d’ouvrages, il a peut-être le mieux réussi lorsqu’il nous a peint et décrit la farce politique où nous empêtra cette institution baroque: le suffrage universel. Son livre: _Valentine ou la folie démocratique_ est un chef d’œuvre d’observation exacte. Les fantoches qu’il évoque: Cachin ou Painlevé, Herriot ou Charles Humbert nous apparaissent, de par lui, tellement _vrais_ que nous croyons les voir et les entendre gambader et babiller devant nous. Mais il n’y a pas que de la plaisanterie dans ce livre. Il y a encore le dégoût d’un honnête homme, près de vomir lorsque les puanteurs qui se dégagent des basses manigances de la politique électorale lui montent par trop fort au nez. Ainsi quand il nous montre les radicaux résumés admirablement dans cette page vengeresse:
«Un parti de petites, toutes petites natures, toujours effarées devant ce qui est grand. Il ne s’adresse qu’à de petits électeurs, petits fonctionnaires, petits boutiquiers, à de petites vies, à de petites aigreurs. Ce sont des âmes minuscules... mais si sensibles! Ah! voilà: ils dissimulent leur piètrerie sous le masque à treize sous d’une émotion qu’ils ont apprise dans les plus faibles pages de Jean-Jacques et de Victor Hugo. Les foules médiocres ne résistent pas à l’attendrissement, à cette mollesse qui en appelle à la justice, à la lâcheté qui invoque le droit. Scénario de cinéma! Je ne connais rien pour dégoûter plus sûrement de la nature humaine. En attendant, ils sont des dupes avec leur bon air de tartuffes. Ils défendent ceci tout en admettant cela et s’ils bannissent cela, c’est par respect de ceci. Aux hommes de gauche ils tendent les bras, mais ils saluent les hommes de droite. Ils pensent à droite, ils sentent à gauche et ils se croient des hommes complets alors qu’ils ne sont que faux-fuyants. Ils confondent la rhétorique et l’action, la conduite des idées qui docilement s’en vont où on les mène et le gouvernement des hommes qui, rebelles et têtus, ne se plaisent pas tous dans le même chemin. Ils détestent la force: d’une voix trémolante, ils lui opposent leurs chers Droits de l’Homme. Ils sont jaloux de l’Esprit et ils essayent de l’étrangler par leurs principes de «bonheur» et de «bien-être». Ils ne sont jamais hardis, jamais poètes. S’ils amnistient les canailles, c’est qu’ils suent la peur d’être tués. S’ils chassent les moines, c’est qu’en leur bassesse, ils ne croient ni à la vertu ni à la prière. Dès qu’ils sont battus, ils fuient. Vainqueurs, ils crânent. Ils promettent, si on les élit, Paix, Fortune, Concorde. On les élit: ils chassent trois religieux, libèrent un traître, félicitent un instituteur qui a su dire son fait à un curé. Après quoi, ils se campent devant le peuple, et, essoufflés, ils demandent:--«Eh bien?... N’avons-nous pas agi?...» Mon parti est bien pris: j’aime mieux tout que ces gens-là. Quand les communistes triompheront, s’ils me jettent dans un puits de mine et m’écrabouillent à coups de pavé, aux trois quarts écrasé, je penserai: «Ceux-là, du moins, savent tuer! Et on ne les subit pas longtemps!» Tandis que les autres nous laissent vivre dans le dégoût. Je ne les croise plus sans nausée et j’ai pitié de moi, puisque je crains la police et les juges, et que je n’ai pas le courage de leur envoyer, chaque fois une potée d’eau par la figure!»[10]
[10] Ces radicaux, si nettement gravés à l’eau-forte par M. Benjamin et qui font le lit où se prélassera le socialisme imminent, on peut leur appliquer la phrase de Montaigne: «Ceux qui donnent le branle à un État sont volontiers absorbés dans sa ruine. Le fruit du trouble ne demeure guère à celui qui l’a remué: il bat et brouille l’eau pour d’autres pêcheurs.»
Fouaillant de la sorte les travers du temps présent, M. Benjamin a suscité bien des rancunes. Cela se conçoit: la plupart des hommes n’aiment pas du tout qu’on leur présente le miroir où se reflètent leurs difformités. Pour leur plaire, il faut entretenir leurs illusions, flatter leurs préjugés, servir leurs passions.
Sinon, ils vous jettent des cailloux et de la fange. L’auteur de _Valentine_ l’a éprouvé particulièrement lorsqu’il publia son dernier livre: _Aliborons et démagogues_. Quel hourvari chez les primaires que, cette fois, il prenait à partie et quelles indignations chez les politiciens qui battent la mesure au chœur des grenouilles dans la mare démocratique! Criblé d’invectives, il se secoua et répondit à un journaliste qui l’interrogeait sur ses impressions de combat: «Oui, je suis sorti de cet abîme de bêtise épaisse et je n’ai pas envie de m’y replonger. Pourquoi y suis-je entré? C’était un épisode de ma chasse aux Cuistres. Après avoir vu les chefs, il me fallait passer en revue les troupes. Pour le moment je suis écœuré. De l’air, de la vie, de la lumière. De la beauté!... Mais je sais bien que, dans un an ou dans deux ans, quelqu’un me signalera une floraison de stupidité, une excroissance de laideur imbécile, un monstrueux champignon poussé quelque part et qui offusque le regard des honnêtes gens! Et je me connais, je recommencerai: il y a tant de crétins ici-bas contre lesquels il faut se mettre en garde si l’on ne veut pas qu’ils envahissent toute la terre!...»
Admirable cri d’un combattant héroïque pour le Vrai et pour le Beau! On aime M. Benjamin de l’avoir poussé. Certes nous espérons bien qu’il reprendra son fouet aux lanières acérées. Il reste beaucoup d’échines à cingler dans la pétaudière où trône la Marianne-aux-savates-fangeuses!...
Je dirai maintenant quelques mots du plus beau livre, à mon sens, de M. René Benjamin. C’est cette _Vie de Balzac_ qui a ravi tous les balzaciens dont je suis depuis l’âge de dix-huit ans.
Balzac est tenu, quelles que soient, par ailleurs, les divergences d’opinions des écrivains, pour un génie dont la _Comédie humaine_ domine la littérature du XIXe siècle et, jusqu’à présent, celle du XXe. Tous les romanciers de valeur certaine venus après lui doivent quelque chose à son génie et ne s’en cachent pas. C’est que, malgré ses grands défauts--lourdeur du style, manie des digressions, déductions parfois hasardeuses, prolixité--il a ce don qui surpasse tout: la vie. Ses personnages sont si vrais, si frappants, si conformes à la nature qu’ils nous offrent des types d’humanité, non pas seulement représentatifs d’une époque limitée mais appartenant à tous les temps. Et, enfin, doué d’une clairvoyance extraordinaire, il a prédit, avec une justesse étonnante, les maux et les ruines qui résulteraient pour la société des faux dogmes issus de la Révolution.
Aussi fut-il un apologiste constant de l’Église. Comme l’a fort bien dit M. Paul Bourget: «L’antinomie prétendue entre la Science et la Foi, Balzac, le plus scientifique des observateurs littéraires, ne l’a jamais admise. On peut objecter à son christianisme qu’il y a vu surtout, suivant ses propres expressions, _un système complet de répression des tendances dépravées de l’homme et, par conséquent, le plus grand élément d’ordre social_. Entre parenthèses, quel indice de vérité que la bienfaisance d’une théorie sur la vie humaine, n’est-ce pas la plus grande probabilité qu’elle est conforme aux lois du Réel? Mais un indice n’est tout de même pas une preuve et l’apologétique balzacienne n’est qu’une variété de pragmatisme».
Je crois, qu’au moins, en certains endroits de son œuvre, Balzac a vu plus loin et qu’il eut souvent l’instinct de l’action du surnaturel qu’implique le catholicisme--par exemple dans ce conte: _Jésus-Christ en Flandre_, écrit en 1831 et qui se termine par ces mots: «Je viens de voir passer le convoi d’une Monarchie, il faut défendre l’Église!»
La Monarchie légitime, il la concevait comme la gardienne nécessaire de la famille, cellule essentielle de toute société qui veut vivre. Il eut, à ce propos, des paroles vraiment prophétiques. Celles-ci entre autres:
«Sais-tu, mon enfant, quels sont les effets les plus destructifs de la Révolution? Voici: en coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête de tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a que des individus. En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant l’égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l’esprit de famille. Ils ont créé le fisc[11] mais ils ont préparé la faiblesse des supériorités et la force aveugle de la masse, l’extinction des arts, le règne de l’intérêt personnel et frayé le chemin à la conquête étrangère. Nous sommes entre deux systèmes: ou reconstituer l’État par la famille ou le construire sur l’intérêt personnel: la démocratie ou l’aristocratie, la discussion ou l’obéissance, le catholicisme ou l’indifférence religieuse--voilà la question en peu de mots. J’appartiens à ceux qui veulent résister à ce qu’on nomme le peuple et cela, dans son intérêt bien compris. Il ne s’agit plus de droits féodaux, quoiqu’en prétendent des niais, ni de gentilhommerie. Il s’agit de la vie de la France. Tout pays qui ne prend pas sa base dans le pouvoir paternel est sans existence assurée. Là commence l’échelle des responsabilités et la subordination qui monte jusqu’au roi. Le roi, c’est nous tous! Mourir pour le roi, c’est mourir pour soi-même, c’est-à-dire pour sa famille qui ne meurt pas plus alors que ne meurt un royaume. Chaque animal a son instinct, celui de l’homme est l’esprit de famille. Un pays est fort quand il se compose de familles dont tous les membres sont intéressés à la défense du trésor commun. Il est faible quand il se compose d’individus non-solidaires auquel il importe peu d’obéir à sept hommes ou à un seul, à un Russe ou à un Corse, pourvu que chaque individu garde son champ. Et ce malheureux égoïste ne voit pas qu’un jour on le lui ôtera...!» Si nous ne restaurons pas la famille, (--ici je résume--) «nous allons à un état de choses horrible! Il n’y aura plus que des lois pénales ou fiscales--la bourse ou la vie! Le pays le plus généreux de la terre ne sera plus conduit par des sentiments élevés. On y aura développé, envenimé des plaies incurables. Et d’abord, une jalousie universelle. Les classes supérieures seront confondues. On prendra l’égalité de désirs pour l’égalité des forces... On ne peut rien fonder sur des millions d’ambitions pareilles, vêtues de la même livrée--celle de la médiocrité.» (_Mémoires de deux jeunes mariées_. La même thèse est soutenue dans _le Médecin de campagne_ et dans le _Curé de village_.)
[11] _Créé_ est exagéré. Il aurait, peut-être, mieux valu dire: _hypertrophié les droits du fisc_.
Mais ce n’est pas seulement comme observateur clairvoyant de l’état social que Balzac a conquis l’admiration de ceux qui savent réfléchir. Il vaut surtout comme peintre des mœurs. Ses tableaux sont fortement véridiques et, par là, ils effarouchent ou attristent les esprits timides qui aiment qu’on leur serve des mensonges attrayants. Pourtant, la vie n’est pas une idylle; la bêtise et la méchanceté humaines en font un drame où il y a plus de vilenies et de douleurs que de sourires. Évidemment, aussi, l’œuvre de Balzac n’est point faite pour être mise entre les mains des jeunes filles qui suivent--ce qui est fort louable--le catéchisme de persévérance. Ce n’est pas à dire qu’elle soit indécente: même lorsqu’il anatomise les plus virulentes des passions, il ne verse pas dans la luxure. Voyez par exemple un des principaux parmi ses plus beaux livres: _La cousine Bette_. Il y traite d’un cas d’érotisme sénile. Eh bien, vous n’y trouverez pas une ligne de nature à provoquer la sensualité du lecteur. Mettez le même sujet entre les pattes d’un Zola, dans quel purin il l’aurait délayé!...
M. Benjamin, en nous exposant la vie tout en contrastes et en exubérances de ce grand homme, nous l’a ressuscité. Son livre est une œuvre digne du Maître et peut-être même un chef-d’œuvre. Je ne crois pas l’éloge excessif.
NOVEMBRE
UN CRITIQUE CATHOLIQUE.--M. José Vincent m’a envoyé un livre: _Propos un peu vifs_[12]. Je l’ai lu avec tant d’intérêt qu’il m’est agréable de le signaler aux amis qui veulent bien me suivre. Au surplus, ce volume corrobore quelques idées qui me sont chères et pour lesquelles lui et moi nous avons combattu, côte à côte, en 1922 et 1923.
[12] José VINCENT, _Propos un peu vifs_, essais de critique (1 vol. Éditions du _Monde moderne_).
Quand Barrès publia _le Jardin sur l’Oronte_, ce fut l’occasion pour Vincent de donner à _la Croix_ un article où tout en disant son estime pour les qualités d’art et de pensée de son œuvre antérieure, il faisait des réserves formelles touchant le faux mysticisme et la sensualité trouble qui déparent ce roman. Une controverse s’ensuivit au cours de laquelle j’écrivis à Vincent combien j’étais heureux de lui voir défendre aussi vigoureusement des principes que je tenais pour essentiels. En effet il déclarait: «Mon article, c’est la manifestation rationnelle d’un état d’esprit nouveau dans la critique catholique qui s’impose maintenant l’obligation de ne pas céder à fond à la magie d’un art supérieur. Il y a vingt-cinq ans, le chrétien lettré, le critique chrétien s’imaginaient, de bonne foi et faute de pousser jusqu’au bout la logique de leur _Credo_, que la morale, la religion et l’art figuraient autant de domaines distincts séparés par des murs bien clos. A présent, nous voulons être des catholiques conséquents, logiques, résolus, intransigeants...»
Non seulement j’applaudis mais je citai cette phrase dans le chapitre que je consacrai à Barrès à l’époque de sa mort (Voir _la Basse-Cour d’Apollon_). A Vincent comme à moi cette «intolérance» valut quelques diatribes et par ailleurs les protestations timidement éplorées d’un certain nombre d’amis de la chèvre et du chou.
Nous ne nous en sommes guère émus ni l’un ni l’autre. J’ai poursuivi ma voie, comme le savent mes lecteurs. Et Vincent a fait de même ainsi que le démontre le présent volume.
Dès le début, il résume, en ces termes, l’irritation et le dépit de ceux qui refusent aux catholiques le droit de formuler des opinions strictement conformes à leur foi. Il écrit:
«Le destin de l’actuelle critique catholique est bien étrange. Elle déchaîne des fureurs qui amènent invinciblement ses adversaires à proclamer qu’elle _n’est_ point. Soit.--Mais alors qu’on la laisse dans le repos de son néant ou tout au moins dans les limbes du possible illimité. A la vérité, elle inquiète, elle gêne, pour ainsi dire, même avant d’être. On aimerait mieux, en tout cas, qu’elle ne fût point. Peut-être n’est-ce pas tout à fait une raison pour qu’elle ne _soit_ pas.»
Et, développant cette proposition, Vincent montre que la critique catholique existe. C’est ainsi qu’il a mis debout une préface, nourrie de faits et d’arguments pressants, qu’on doit lire avec réflexion et qui constitue la meilleure des réponses aux partisans de l’éteignoir sur l’Église et à ceux de la dérobade devant l’ennemi. Ayant médité cet essai si substantiel, le lecteur de bonne foi ne pourra que leur dire:
Les gens que vous tuez se portent assez bien!...
Je reviendrai tout à l’heure sur cette préface. Mais je veux d’abord examiner quelques-uns des chapitres contenus dans le livre.
Voici des appréciations sur M. Claudel équitables et judicieuses. M. Vincent en dit:
«Les ténèbres du lyrisme claudelien vous oppressent? Elles ne m’oppressent pas moins... et j’eus naguère pour mon compte la plus grande peine à le traduire. Je me fis l’effet, ce jour-là, de Joseph Scaliger en face de l’_Alexandra_ de Lycophron[13].» Mais il ajoute: «Comme la gratitude et l’amour débordent de l’âme de Claudel et que, d’autre part, le saint amour et l’infinie gratitude ne sauraient totalement s’exprimer, à sa façon le poète tente de traduire tout cela avec les mots naïfs, avec les mots gauches, et nonobstant parfois profonds, dont se servent les enfants pour dire, au petit bonheur et comme ça leur vient, leur tendresse ou un merci.»
[13] Depuis que j’ai écrit sur Claudel le jugement qu’on a lu plus haut, un livre m’est tombé sous les yeux: _Le Roman de l’Alsace_, par Raymond Postal (_Éditions de la vraie France_), où j’ai trouvé une confirmation bien significative de l’impression «germanique» produite sur les esprits nourris de clarté latine, par l’auteur de _Tête d’or_. M. Postal écrit qu’il rencontra à Strasbourg un Jésuite d’origine alsacienne et il ajoute: «Ce religieux vint à me dire qu’il attribuait à la part allemande de sa formation l’aisance avec laquelle son esprit avait donné audience à l’œuvre de Paul Claudel. Il n’est pas douteux que celle-ci, qui nous choque par la nature même de sa substance poétique, n’est pas sans apparaître aux Français sous un aspect d’un ésotérisme déconcertant: Notre interlocuteur devait à sa culture bilingue d’y pouvoir entrer de plein-pied.» Cela revient à dire que pour bien comprendre Claudel, il faut savoir l’allemand. C’est fâcheux!
Et c’est en effet, dans les trop rares poèmes où le chrétien se débarrasse de toute rhétorique ténébreuse, que Claudel arrive, parfois, à nous émouvoir.
Plus loin, M. Vincent s’occupe de ce qu’il appelle: _le cas Montherlant_. Ici, j’avoue mon incompétence totale. Je n’ai rien lu de M. Montherlant, non point par prévention mais parce que, je l’ai déjà dit, je ne lis guère de romans et que, si je ne me trompe, M. Montherlant est surtout un romancier. Après la lecture du chapitre, d’ailleurs fort intéressant, que Vincent lui consacre, j’ai demandé à un prêtre de mes amis que ses fonctions obligent à suivre de près la littérature contemporaine ce qu’il fallait penser de cet écrivain. Il m’a répondu: «M. Montherlant a fait alterner la tauromachie avec la culture des lettres. Il a du brillant dans l’une et l’autre profession. Ensuite il a pris l’Église sous sa protection. Et comme il estime qu’elle ne s’est pas montrée suffisamment reconnaissante, ces jours-ci, il lui a signifié la rupture. L’Église aura, sans doute bien de la peine à s’en remettre mais avec le temps...»
Vient ensuite dans les _Propos un peu vifs_, un chapitre consacré à Jouffroy, philosophe romantique fort oublié, mais dont les paradoxes anticatholiques firent jadis, vers 1840, quelque bruit. M. Vincent, à propos d’un livre récent, montre d’une façon très concluante, le peu de portée des dires de cet émule de Victor Cousin.
Voici maintenant un chapitre intitulé: _Hugo à Jersey ou les propos d’un pied de table_ qui traite de la foi accordée au spiritisme par le poète de _la Légende des Siècles_[14]. M. Vincent y résume fort bien l’inanité de la doctrine chez ce rhéteur énorme qui ne réussit jamais à devenir un penseur. Il écrit avec raison:
[14] Qu’il me soit permis de rappeler que, dès 1913, dans mon livre: _Au pays des lys noirs_, j’ai traité le même sujet au chapitre intitulé: _Une danse de trépieds belges_. «Hugo, y disais-je, découvre Dieu dans un pied de table.» Je suis heureux de cette rencontre avec M. Vincent.
«Après l’orgueil, ce qu’il y eut toujours de plus démesuré dans Victor Hugo, ce fut la naïveté (Moi, j’aurais dit carrément: la bêtise). Rappelez-vous, à ce propos, ses piteux oracles sur l’imminente paix mondiale, sur la toute prochaine constitution des États-Unis d’Europe, et l’édénisation de la planète par la démocratie et par l’amour.» Et, en conclusion: «La religion d’Hugo, une religion romantique, sans armature de logique intérieure, sans dogme autre que celui--sacro-saint--du libre examen, une métaphysique flottante, empêtrée de métapsychique, une théodicée dans laquelle l’idée du divin tend de plus en plus à se dissoudre, en attendant de s’anéantir tout à fait.»
Au surplus, on sait avec quel acharnement Hugo combattit l’Église et quelles invectives il lui prodigua. Or c’est une règle sans exception: quiconque se laisse infuser par le Diable la haine de l’Église devient stupide--incurablement stupide. C’est le premier châtiment infligé aux égarés volontaires qui pèchent contre le Paraclet.
Bien plus propres à retenir l’attention que les turlutaines d’Hugo, hypnotisé par les tables tournantes, se décèlent les méditations de M. Georges Duhamel à la recherche du bonheur sur terre. M. Duhamel est un écrivain de grand talent et un homme de cœur qui a écrit sur la dernière guerre un livre d’une humanité saignante et frémissante: _Vie des Martyrs_. M. Vincent analyse son essai d’une doctrine intitulé: _la Possession du monde_ et il constate que faute d’une foi précise découlant de la Tradition révélée, M. Duhamel se perd en des considérations vagues et des paradoxes fumeux d’où ne saurait se dégager une certitude.
«Cependant, ajoute-t-il, parmi ces erreurs et ces rêves débiles, _la Possession du monde_ offre quelques échappées consolantes. On y aime, par exemple, le touchant respect de l’auteur pour saint François d’Assise malheureusement plutôt envisagé dans un sens Sabatier que dans un sens Joergensen. On y peut louer l’appétit de souffrir ou mieux, la peur de n’avoir pas assez souffert tandis que se déchaînait l’orage mondial qui emporta tant de vies humaines et tant d’espoirs. Ce goût du sacrifice pouvait mener loin, très loin un philosophe de bonne volonté qui saurait se contraindre à marcher quand même et droit devant soi jusqu’au but une fois aperçu... L’Évangile lui révèlerait le reste.»
Malheureusement, M. Duhamel est resté en route. «Hélas, conclut Vincent, la pensée de ce remarquable et subtil écrivain n’a pas suivi un essor comparable à celui de son talent.» C’est grand dommage!...
Pour terminer ce bref aperçu d’un livre très substantiel et pour bien en marquer le ton indépendant, je mentionnerai un passage de la préface où José Vincent, après avoir réprouvé les timidités et les pauvres finasseries de la critique dite «libérale», évoque, à l’encontre, la grande ombre de Veuillot--notre maître à nous tous qui prétendons que le service de l’Église demande de la crânerie dans les convictions et de la verdeur, sans faux-fuyants ni respect humain, dans la défense de la Vérité unique. Il écrit:
«Veuillot n’est plus là pour redire ces choses de sa grande voix furieuse. Il est loin, bien loin de nous. On l’honore à cette heure, on l’_embaume_ d’hommages comme on embaumerait avec une sollicitude nuancée de respect et de terreur la dépouille enfin assoupie d’un grand homme longtemps encombrant. On lui sait gré de ne plus faire de tumulte. On lui sait gré de n’être plus là. Plus rien n’empêche maintenant d’exalter sa provocante bravoure. On est assuré de son silence. Les modérés--il me sera, pour sûr, beaucoup pardonné, au dernier jour, pour l’immense et fraternelle charité de cet euphémisme--sont contents... Dieu l’est-il?»
Pour moi, j’ai bien peur qu’Il ne le soit pas. Les modérés, ce sont les tièdes. Et Notre-Seigneur a dit: «_Je vomis les tièdes..._»
* * * * *