Part 8
L’ancien Régime présentait certes beaucoup d’abus car en aucun temps les hommes n’ont valu grand’chose. Cependant, une forte et bienfaisante armature, celle du catholicisme, en maintenait toutes les parties et, malgré ses débordements d’orgueil et de sensualité, le pénétrait d’esprit surnaturel. Or, du jour où Voltaire et les Encyclopédistes, ennemis de Dieu, furent applaudis parce qu’ils dépeignaient son Église comme une vieille masure dont la démolition s’imposait, du jour où Rousseau et ses disciples opposèrent, avec succès, les soi-disant Droits de l’Homme au Droit divin, le règne de la déraison commença. On vit des évêques de cour s’unir pour fermer l’épiscopat aux roturiers, ne pas plus s’occuper de leurs diocèses que s’ils eussent été situés dans la lune, dilapider le bien des pauvres pour entretenir leur luxe et subvenir à leurs débauches. On vit la _commende_--pratique détestable dès l’origine--multiplier les laïques dissolus et les prêtres mondains comme supérieurs des monastères d’hommes au détriment de la Règle. On vit la noblesse, renforçant un autre abus séculaire, encombrer de jeunes filles sans vocation les monastères de religieuses dont beaucoup devinrent aussitôt des foyers de frivolité. On vit maints prédicateurs commenter élogieusement en chaire les divagations de Rousseau et ne plus même oser y prononcer le nom de Jésus-Christ de peur de s’attirer les moqueries d’un auditoire de plus en plus sceptique. On vit une portion considérable de la Bourgeoisie suivre les exemples donnés par les classes dirigeantes. On vit enfin le Roi Très-Chrétien étaler, avec une tranquille impudeur, le cynisme de ses mœurs aux yeux de ses sujets.
S’installant alors dans leur incrédulité, ces égarés se mirent à s’admirer eux-mêmes et un flot de sentimentalisme submergea les âmes. Chacun s’attendrit sur sa propre vertu. On vanta «les bergers innocents et les bons sauvages». On se représenta la nature comme une Cérès bénigne prodiguant les bienfaits à ses adorateurs. Parmi ces idylles, les soi-disant philosophes prédisaient l’avènement prochain de l’âge d’or. Et maints athées, fiers d’avoir aboli Dieu, versaient de douces larmes en saluant l’heureux avenir qu’ils préparaient à l’humanité tout entière.
Or chaque fois qu’une société s’imagine que, pour assurer le plein exercice de la raison, il importe de mettre le surnaturel au rancart, elle devient le jouet du Diable. Celui-ci, comme de juste, était biffé au même titre que Dieu. Par là, on lui donnait toute facilité pour manifester son pouvoir. En effet, comme l’a dit le Père de Ravignan, «le plus grand succès du Démon, c’est de faire nier qu’il existe». Comme on avait tari délibérément les sources de la Grâce, on lui ouvrait largement l’accès des âmes et il s’y déchaîna sans obstacles.
Ce fut la Révolution dont Joseph de Maistre a fort judicieusement dénoncé le caractère satanique. A grands traits, en voici le résumé. La Convention, assemblée de sectaires formulant en décrets d’inénarrables sottises. Victor Hugo, toujours fécond en fariboles solennelles, l’a comparée à l’Himalaya[8]. Mais aux intelligences lucides elle évoque plutôt un tumulte de chimpanzés en délire dans la grande cage des singes du Jardin des Plantes. Pour grands hommes; Marat, dément possédé d’une frénésie homicide; Danton, noceur braillard et vénal; Robespierre, rhéteur fielleux, médiocre gonflé de vanité meurtrière, instaurant un «Être suprême» à son image. Puis le massacre à tort et à travers de femmes, d’enfants, de vieillards, d’adultes pris au hasard dans toutes les classes et coupés en deux le plus souvent sans savoir pourquoi. Le meurtre de Louis XVI et de Marie-Antoinette, victimes expiatoires pour les péchés de leur race. L’apostasie de nombreux prêtres et ceux qui restaient fidèles à l’Église traqués avec rage comme des bêtes nuisibles. Les meneurs de la révolte se guillotinant à tour de rôle au nom des idoles; liberté, égalité, fraternité. La France mise au pillage par les desservants du nouveau culte. Une guerre civile d’une rare atrocité décimant les Français en concurrence avec une guerre contre toute l’Europe qui dura vingt-deux ans. Enfin, pour sanctionner tant de folies et d’horreurs, on hissa, sur le maître-autel profané de Notre-Dame, une fille publique représentant la déesse Raison et on l’adora--officiellement.
[8] Voir son roman: _Quatre-vingt-treize_.
C’est ainsi que la Révolution engendra la démocratie matérialiste, esclave des puissances de l’Or, poussière d’individus sans consistance sociale et cette prétendue civilisation du XXe siècle qui préfigurent, l’une et l’autre, le règne de l’Antéchrist.
Ah! que Satan doit rire et se frotter les mains lorsqu’il considère ces fruits de son labeur puisque l’affaiblissement de la raison chez le plus grand nombre de nos contemporains fait qu’ils se croient de force à éliminer Dieu en répétant avec orgueil:--_Non serviam!_...
NOTE
Sur l’état d’âme de quelques-unes des victimes innocentes de la Terreur et sur celui de leurs bourreaux voici une page véridique. Je l’emprunte à M. G. Lenôtre:
«Le 17 juillet 1794, la fournée était belle: 39 condamnés, quatre charrettes au moins dont deux étaient remplies de 16 femmes uniformément couvertes de manteaux blancs; elles chantaient... Elles chantaient de leurs voix grêles et calmes un hymne latin sur un air bien oublié mais que beaucoup reconnaissaient pour l’avoir entendu, pour l’avoir chanté eux-mêmes au temps où l’on ne guillotinait point: c’était le _Salve Regina_ auquel--le trajet étant long--succéda le _Te Deum_. Les seize femmes étaient des Carmélites de Compiègne. Quelques-unes étaient très vieilles--deux d’entre elles avaient soixante-dix-neuf ans--la plupart étaient d’âge mûr, deux seulement, dont une novice, paraissaient fort jeunes. Toutes maintenant psalmodiaient le _Miserere_. Marchant autour des voitures, les «furies de guillotine» qui, d’ordinaire invectivaient et raillaient les condamnés, écoutaient, muettes et déconcertées. Celles qui suivirent jusqu’à la place du Trône, où était dressé l’échafaud, assistèrent à un spectacle unique. Descendues des charrettes, les saintes filles se mirent à genoux et chantèrent le _Veni Creator_ pendant que les valets du bourreau procédaient aux derniers préparatifs. La première qu’ils saisirent fut la novice. Elle fit une génuflexion devant sa supérieure pour lui demander «la permission de mourir» et, en gravissant l’échelle, entonna le psaume _Laudate dominum_. Quinze voix s’unirent à la sienne. A mesure que les formes blanches montaient et disparaissaient, le chant glorieux s’assourdissait jusqu’à ce qu’une voix chantât seule: celle de la Prieure qui mourut la dernière...»
Les Carmélites de Compiègne avaient été arrachées de leur clôture sous l’inculpation «d’avoir médité l’assassinat de la Convention.» Le temps de constater leur identité devant le Tribunal révolutionnaire, elles furent condamnées à mort et exécutées six heures plus tard.
Maintenant voici, d’après un rapport de Police, conservé aux Archives, l’état d’âme des «fermes républicains» qui assistaient au supplice: «_Le peuple regrette seulement qu’il n’y ait pas de supplice plus rigoureux que la guillotine. On dit qu’il aurait fallu en inventer un qui fît longtemps souffrir les condamnés._»
OCTOBRE
SUR LA RESTAURATION.--L’Empire n’avait été qu’une aventure héroïque menée par un soldat de génie et dont les suites--proches ou lointaines--furent désastreuses pour la France. La Restauration aurait pu tout réparer, sous l’égide de la monarchie légitime, si l’esprit de la Révolution n’avait continué d’empoisonner les mœurs et de fausser l’intelligence de la Bourgeoisie.
On commence à rendre justice à la Restauration. Des livres se publient où son rôle dans l’histoire de notre pays est étudié selon des méthodes impartiales. Voici, par exemple, le _Louis XVIII_ de M. Pierre de la Gorce[9]. Tout d’abord, la légende des Bourbons remis sur le trône par les étrangers y est détruite avec des arguments péremptoires. Ensuite, la figure de Louis XVIII y est présentée sous son jour véritable et dégagée des racontars malveillants qui tendaient à n’en faire qu’une basse caricature.
[9] _La Restauration: Louis XVIII_, 1 vol. chez Plon.
Louis XVIII ne fut peut-être pas un très grand roi, comme l’ont soutenu des apologistes trop zélés. Mais ce fut un roi très intelligent et très avisé, possédant une vue nette des énormes difficultés de la situation et s’appliquant, avec lucidité, à les résoudre. La tâche était d’autant plus difficile qu’il avait à lutter non seulement contre les héritiers de la Révolution et un certain nombre de bonapartistes irréductibles mais aussi contre une portion de ses propres partisans «plus royalistes que le roi» et qui, parce qu’il refusait de se mettre à leur remorque, le traitaient de Jacobin. C’étaient, pour la plupart, des émigrés. Soit dit en passant, sauf quelques exceptions honorables, les émigrés, surtout ceux de la première heure, n’étaient pas intéressants car, au lieu de se grouper, au moment du péril, autour de Louis XVI, ils l’avaient lâchement abandonné. En outre, ils avaient porté les armes contre la France. Enfin imbibés des sophismes voltairiens, desséchés par la vie de salon, ils ne considéraient la religion que comme un «instrument de règne» dont l’action devait s’exercer à leur profit. Fort sagement, Louis XVIII les tint à l’écart le plus possible et il renvoya la Chambre dite «introuvable» où ils formaient une majorité de chimériques furibonds.
Un des plus grands bienfaits du règne de Louis XVIII, ce fut le rétablissement rapide des finances. Comme le dit fort bien M. de la Gorce, les spécialistes choisis par le roi s’y montrèrent de premier ordre. En effet:
«La monarchie, écrit-il, recueillait une succession grevée de toutes les dettes qu’avaient engendrées les dernières guerres, grevée, en outre, des gros traitements que Napoléon avait multipliés. L’acte constitutionnel stipulait que tous les engagements des anciens gouvernements seraient respectés. Cette disposition mérite d’être notée. Louis XVIII datait ses actes de la dix-neuvième année de son règne. C’était le signe que la tradition royale n’avait pu subir d’interruption. Mais de ce même pouvoir révolutionnaire ou impérial, on acceptait, en fait, l’héritage financier. Ainsi s’affirmèrent les maximes de probité stricte que la Restauration observa sans en dévier jamais.»
Non seulement elle se prouva honnête et soucieuse d’administrer avec économie les deniers publics mais encore elle le fit avec tant de bon sens qu’on doit, en stricte équité, reconnaître que les années 1820 à 1830 furent parmi les plus prospères que la France ait jamais connues.
Au point de vue religieux, la Restauration ne réussit pas d’une façon aussi satisfaisante. Il y eut à cela plusieurs causes. Une des principales c’était l’insuffisance du clergé. M. Georges Goyau a fort exactement résumé l’état des choses dans sa très belle _Histoire religieuse de la Nation française_ quand il dit:
«Dans les sanctuaires, dans les âmes, d’immenses ruines subsistaient. Six mille Français, à peu près, de 1801 à 1815, s’étaient voués au service de l’autel. Or, anciennement, il y avait en France six mille ordinations par an, c’est-à-dire quatorze fois plus de prêtres. Treize mille paroisses sans presbytères! gémissait en février 1816 le député Roux-Laborie. «Avant peu d’années, annonçait Chateaubriand, les deux tiers de la France seront sans prêtres et sans autels.» On était plus préoccupé d’ordonner rapidement des prêtres que de les instruire longuement: cette hâte même créait un péril. Les facultés de théologie demeuraient des corps sans âme. Et l’on bataillait routinièrement contre la philosophie du siècle passé sans s’inquiéter de la philosophie et de l’exégèse germaniques. Et parmi les 2.200.000 volumes qui de 1817 à 1824 pourchassèrent l’idée catholique, très nombreux étaient ceux qui disséminaient partout l’esprit de Voltaire! Quant aux maîtres d’école, ils professaient souvent l’athéisme et, presque toujours, l’irréligion.»
Il n’y avait pas que les maîtres d’écoles. L’enseignement moyen et l’enseignement supérieur donnaient l’exemple de l’impiété. Et les journaux les plus lus menaient l’attaque contre Dieu avec une persévérance diabolique. D’autre part, les politiques de la Bourgeoisie, actionnés eux-mêmes par les Francs-Maçons, conspiraient contre le régime, jetaient en avant des officiers en demi-solde qu’ils laissaient ensuite guillotiner ou fusiller en jurant qu’ils n’avaient rien de commun avec eux. Et surtout, on empoisonnait les masses en leur persuadant qu’elles étaient en proie à un pouvoir occulte: la Congrégation dont on dénonçait les menées ténébreuses et la connivence avec les Jésuites--boucs émissaires de tous les forfaits qu’on accusait l’Église de méditer.
Malgré tant de circonstances adverses, malgré des erreurs presque inévitables étant donné le défaut de sens politique chez beaucoup d’honnêtes gens sincèrement dévoués aux Bourbons, quand prit fin le règne de Louis XVIII, la France était toute prête à fleurir en beauté et la reconstitution de ses forces permettait à la dynastie de concevoir pour elle de glorieux destins.
C’est pourquoi M. de la Gorce a eu raison d’écrire dans la conclusion de sa remarquable étude:
«Quelles que fussent ses lacunes, le roi, en ses derniers jours, pouvait, en toute justice, rendre un plein hommage à sa propre sagesse. Une réalité positive lui apparaissait, très consolante pour ses yeux qui allaient se fermer. Il avait trouvé la France envahie: il la laissait libérée. Il l’avait trouvée pauvre: il la laissait riche. L’armée avait dû être licenciée: elle était solidement refaite. Une seule œuvre restait inachevée, celle de la réconciliation entre l’ancien régime et la société nouvelle. Mais ici, le recul des temps, le travail des générations pourraient rapprocher ceux qui demeuraient désunis; il y avait lieu d’espérer cette paix à moins qu’avec un nouveau règne, les maladresses ne se multipliassent au point de se transformer en lourdes fautes.»
Des maladresses, le successeur de Louis XVIII, le roi Charles X, en commit. Non pas qu’il fût cette intelligence bornée que raillaient mensongèrement les pamphlétaires. Mais il n’avait pas au même degré que son aîné la connaissance des hommes. De là des choix tout à fait regrettables. On le vit bien en 1830.
A cette époque, Charles X conçut nettement le péril qu’encourait la société française si l’on tardait plus longtemps à enrayer la marche de l’esprit révolutionnaire. Il voyait des romantiques comme Chateaubriand proclamer leur loyalisme mais s’allier en fait avec les plus sournois des ennemis du régime pour assouvir des rancunes personnelles. Il perçait à jour la conduite équivoque de maints parlementaires qui, sous couleur d’améliorer les institutions, s’employaient à en miner les assises. Ceux-ci ont prouvé que le roi ne s’était pas trompé sur leur compte puisque après la révolution de juillet, certains d’entre eux avouèrent qu’en feignant d’accepter et de soutenir les Bourbons, ils avaient joué «une comédie de quinze ans». Enfin, le roi constatait que, sous mille formes, la presse, enhardie par la mansuétude de son gouvernement, accentuait l’offensive contre la religion, gardienne et garantie des seuls principes susceptibles de maintenir et de faire fructifier une civilisation conforme à la raison c’est-à-dire à la loi divine. Ce fut alors que, judicieusement, il promulgua les Ordonnances.
Malheureusement, il confia le soin de les appliquer à un homme dont ses ennemis les plus virulents ont reconnu les vertus privées mais qui, au point de vue politique, manifesta la plus totale incapacité: le prince de Polignac. Dès lors tout fut perdu...
Tout fut perdu, car la monarchie légitime une fois renversée, les régimes qui lui succédèrent, dépendant tous plus ou moins de l’élection, tous plus ou moins obligés de compter avec la démagogie athée, portaient en eux la cause essentielle de leur ruine. Tous essayèrent de pactiser avec la Révolution, tous périrent parmi des catastrophes dont la France a subi et subit encore cruellement les effets. Bientôt peut-être le socialisme, aboutissant logique des sophismes issus de la Révolution, fera de nous une peuplade bestiale, uniquement soucieuse de régaler ses instincts. Alors la Bourgeoisie héritière des aberrations de 1789, classe dirigeante depuis cent ans et plus, appellera désespérément le Seigneur Jésus à son secours. Mais il sera trop tard. Celui qui viendra aura nom: l’Antéchrist. Gravons dans notre mémoire l’avertissement que contient cette phrase de la première encyclique du grand et saint pape Pie X: «_Qui pèse ces choses a droit de craindre qu’une telle perversion des esprits soit le commencement des maux annoncés pour la fin des temps et comme leur prise de contact avec la terre et que véritablement le _Fils de perdition_ dont parle l’Apôtre n’ait déjà fait son avènement parmi nous._»
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BIOGRAPHIES.--Voici un volume: _Tristan Corbière_ que vient de publier M. René Martineau. J’en dirai quelques mots car cette figure d’un poète breton, assez mal connu avant son présent biographe, peut intéresser en tant que «curiosité esthétique», comme disait Baudelaire, ceux des lettrés qui aiment à faire des excursions hors des domaines habituels de la littérature.
M. René Martineau excelle, d’ailleurs, à nous renseigner, de la façon la plus précise, sur des écrivains appréciés de travers ou négligés par la critique courante. Il possède, à un degré remarquable, le don de découvrir des documents décisifs et de les mettre en valeur par des commentaires ingénieux. C’est ainsi que nous lui devons un _Léon Bloy_ indispensable à lire par quiconque voudra se faire une idée complète de ce singulier génie qui, avec ses énormes défauts, que contrebalancent des qualités éminentes, semble un phare à éclipses parmi tant de pauvres lampions «bien-pensants» dont la faible lueur ne contribue guère à illuminer la façade majestueuse de l’Église. C’est ainsi encore qu’il nous a donné sur Barbey d’Aurevilly des études par lesquelles une justice tardive sera rendue à l’œuvre de ce Croisé pour la foi qui mérita le titre de «Connétable des lettres».
Beaucoup de gens goûtent l’art très fin et les belles trouvailles de M. Martineau, il en est même qui les utilisent avec un sans-gêne excessif. Tel, ce polygraphe surabondant mais insipide qui ne se fit aucun scrupule de le plagier effrontément, il y a quelques mois.
Quant à Tristan Corbière, M. Martineau a su dépeindre son existence aventureuse et faire saillir les traits les plus caractéristiques de sa personnalité passablement décousue. Il nous montre le milieu où se développa principalement son tempérament de poète de la mer: la petite ville de Roscoff: «C’est là, écrit-il, qu’il rencontra tous ses sujets d’inspiration, les vieux marins du port dont il aime les récits et le vocabulaire, le douanier avec lequel il fit les cent pas sur la dune, les artistes en villégiature dont quelques-uns devinrent ses amis et la blonde Italienne qui l’entraîna jusqu’à Paris. Le premier séjour de Tristan à Roscoff fut comme la révélation de ce caractère d’emprunt, de cette bizarrerie faite d’ironie douloureuse qui sera bientôt l’essence même de sa poésie.» En effet, quelques-uns des vers les plus pénétrants réunis par lui dans le seul volume qu’il ait laissé, sous ce titre plutôt baroque: _les Amours jaunes_, sont tout imprégnés des odeurs et des couleurs de l’Océan. Nullement gens-de-lettres, indifférent à la notoriété, il érigeait en système les paradoxes où se condensait son individualisme outrancier: «On ne doit pas peindre ce qu’on voit, disait-il, on doit peindre uniquement ce qu’on n’a jamais vu, ce qu’on ne verra jamais. Ainsi, on ne relève que de soi et personne ne peut vous critiquer.» Théorie périlleuse et qui peut mener loin dans l’extravagance. Extravagant, Corbière l’est assez souvent et les esprits qui préfèrent aux écarts d’une originalité poursuivie de parti-pris les belles ordonnances classiques, ne retiendront pas cette partie de son œuvre. Mais ils distingueront les plaintes si sincères que les cruautés et les vulgarités de la vie quotidienne arrachaient à cet ultra-nerveux. En somme, Huysmans l’a bien jugé dans _A Rebours_, analysant les _Amours jaunes_ «ce livre où le cocasse se mêlait à une énergie désordonnée, où des vers déconcertants éclataient dans des poèmes d’une parfaite obscurité. L’auteur parlait nègre, affectait une gouaillerie, se livrait à des quolibets de commis-voyageur insupportable. Puis, tout à coup, dans ce fouillis, se tortillaient des concetti falots, des minauderies interlopes et soudain, jaillissait un cri de douleur aiguë comme une corde de violoncelle qui se brise...»
M. René Martineau estime qu’Huysmans a trop réduit la qualité des poèmes de Corbière. «Quand on a compris l’homme, assure-t-il, on ne peut s’empêcher de l’aimer et plus l’homme se laisse deviner, plus le poète apparaît grand.» Il est certain que grâce à M. Martineau, nous pouvons maintenant _comprendre l’homme_ en Corbière. Qu’il s’ensuive que celui-ci soit un grand poète, la chose semble moins évidente. Je crois que le propre d’un grand poète c’est que son œuvre présente un caractère d’universalité. Corbière est un poète d’exception donc, à mon avis, _poeta minor_. N’importe la lecture de ce livre, contant une vie si mouvementée, est plus attachante que celle de beaucoup de romans.
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M. René Benjamin possède plusieurs qualités qui lui confèrent le droit d’être compté pour beaucoup dans la littérature contemporaine. D’abord, il ne s’incarcère point dans une de ces «tours d’ivoire» un peu ridicules où les grands hommes des «petites chapelles» se ratatinent pour recevoir le culte d’un certain nombre de _snobs_ persuadés que l’anormal est le signe du génie. Il aime à observer la société actuelle en ses manifestations multiples et, comme ses enquêtes lui ont fait constater qu’une sorte de comique lugubre se dégage sans cesse des chimères et des vices dont elle se montre prodigue, il nous en présente une satire qu’approuveront les esprits assez indépendants pour ne pas chausser les lunettes troubles d’un optimisme béat.
Ensuite, M. Benjamin a la gaîté, vertu rare en un temps où la majorité des écrivains se croiraient indignes de manier la plume s’ils ne se gourmaient en des attitudes moroses. Mais son rire, devant le spectacle bouffon et tragique à la fois que nous offre une soi-disant civilisation en train de se décomposer sous les auspices du fétiche-Progrès, n’est pas celui d’un quelconque vaudevilliste. Il fait réfléchir. J’en veux pour preuve sa pièce, si charmante et si profonde sous des apparences légères: _Les plaisirs du hasard_. Je ne l’ai pas vue jouer parce qu’il y a plus de trente ans que je n’ai mis les pieds dans un théâtre. Mais je l’ai lue--et relue et j’estime qu’elle contient plus de sage philosophie que tout ce fatras de drames et de comédies à prétentions ambitieuses dont nous encombrent maints «penseurs» jeunes et vieux qui ne surent jamais regarder que leur nombril.
M. Benjamin a aussi publié des romans: _Gaspard_, _Grandgoujon_ où se profilent, dans le décor effroyable de la Grande Guerre, des figures de combattants et d’embusqués remarquablement dessinées. Mais c’est surtout dans ses études de mœurs qu’il a déployé sa verve et son sens aigu de la folie humaine. Ses livres: _les Justices de paix_, _le Palais et ses gens de justice_, nous montrent tout un peuple de plaideurs pitoyables ou grotesques, de juges distribuant, au petit bonheur, des tranches de Thémis, d’un aloi suspect, aux innocents comme aux coupables, d’avocats retors ou maniaques, vendant leur faconde comme ils vendraient des verroteries ou de la cassonnade.