Le voyageur étonné

Part 12

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Nous avions suivi ce programme. Déjà, deux ou trois fois, il avait interrompu notre conversation pour s’engouffrer dans les couloirs obscurs et puants de maisons sordides. Et, que ce fût dans une rue ou dans une autre, descendu de l’auto et faisant les cent pas à l’entour, je constatais le délabrement et la saleté des taudis où la prétendue civilisation du XXe siècle entasse ses prolétaires.

--Quand on pense, me dis-je, qu’il n’y a pas de semaine où des journaux et des revues ne dénoncent, en des tirades redondantes, ces ignominies, point de parades électorales où les charlatans, qui exploitent cette force aveugle: le suffrage universel, ne promettent pour le lendemain de leur avènement, la suppression de ces infâmes baraques. Tout pour le bien-être du peuple! s’écrient, la main sur le cœur, ces philanthropes. Résultat: néant.--Nous vivons à une époque de verbalisme où, quand on a prononcé un discours à résonnance généreuse, imprimé une tartine humanitaire, on s’imagine volontiers qu’on a rempli son devoir et que tout est sauvé. C’est ce que les primaires, de cervelle ratatinée, à qui nous avons la naïveté de confier le pouvoir législatif nomment le Progrès. Cependant, des familles nombreuses, ouvriers, ouvrières, apprentis, vétérans de la machine, sont condamnés à pourrir, empilés les uns sur les autres par une société au maintien de laquelle ils sont pourtant indispensables mais que le culte exclusif de la déesse Pécune a rendu aussi féroce que stupidement égoïste. Quand le démon du communisme entrera en scène et changera tout à fait en bêtes carnassières ces malheureux saturés de sentences matérialistes, quand les égorgements et les incendies se propageront par toute la terre--ce qui sera le prodrome du règne de l’Antéchrist--les Bourgeois hurleront: _Mea Culpa!_ Mais Dieu se fera sourd. Car la Bourgeoisie a tout mérité...

Ainsi j’assemblais des pensées de colère et de désastre. Mais alors la grâce de Dieu me fit apercevoir l’autre face de la question, celle qui n’est jamais longtemps sans revenir à l’esprit de ceux que l’habitude de vivre avec Jésus souffrant doue d’un regard lucide pour dénombrer les égarements de l’aveugle humanité. Et comme, pour peu que nous soyons détachés de ce bas-monde et des illusions qu’il engendre, le Surnaturel ne cesse de nous investir, comme les signes nous en deviennent aisément perceptibles, je reçus, à ce moment même une image qui me montra l’état d’âme réel des infortunés, bourgeois, patriciens ou prolétaires, que nulle clarté d’En-Haut n’attire plus vers l’étable de Bethléem.

L’auto stationnait juste en face d’un de ces très humbles sanctuaires que l’on rencontre çà et là dans les quartiers pauvres et que le vocabulaire ecclésiastique désigne, je crois, sous ce nom: «chapelles de secours». Façade de briques noircies, deux fenêtres en ogives aux carreaux verdâtres, une porte exiguë, badigeonnée d’ocre terne, l’édifice malingre longeait le trottoir à l’alignement des autres maisons et, seule, une croix à peine en relief sur l’un des vantaux avertissait que ce n’était pas ici un hangar quelconque.

J’y entrai d’autant plus volontiers que j’ai du penchant pour les églises dépourvues de faste. Toutefois, qu’on n’aille pas se figurer qu’infecté de maussaderie huguenote, je réprouve les basiliques et les cathédrales où le grand art et la richesse se dépensent avec profusion au service de Notre-Seigneur. Si les métaux précieux sont bons à quelque chose c’est à être forgés en tabernacles où repose la Sainte-Hostie. Si des musiques graves et profondes comme l’Océan, des peintures pareilles à des rêves de paradis, des étoffes qui évoquent des aubes de printemps sur des jardins en fleurs sont quelques parts à leur place c’est dans les nefs où la piété catholique réunit ses fidèles pour célébrer la gloire de cette beauté absolue: la Sainte Trinité. Mais voici un fait: c’est toujours dans quelque chapelle perdue au fond d’un quartier de misère, et elle-même fort dénuée d’ornements pompeux, que j’ai le mieux senti la présence de Notre-Seigneur. Lui qui voulut être le Pauvre par excellence, il se plaît parmi les pauvres. Et c’est sans doute parce que je ne possède nul bien au monde que sa tendresse me pénètre d’une façon si admirable dans les sanctuaires indigents où j’aime à me blottir contre son Cœur.

Tel était celui où je venais d’entrer. A cause du temps couvert et aussi parce que les fenêtres parcimonieuses n’y laissaient s’insinuer que fort peu de jour, il y faisait obscur. Ce fut presque à tâtons que je gagnai l’un des bancs alignés devant l’autel. Quand je me fus agenouillé, le recueillement me prit tout de suite. A travers cette pénombre où scintillait, solitaire, la petite lampe qui veille devant le Saint-Sacrement, mon âme se reposait suavement aux pieds du Bon Maître et le contemplait, épanouie en une de ces oraisons de quiétude où l’adoration ne cherche pas de mots pour s’exprimer «parce qu’elle a choisi la meilleure part».

Personne autre que Lui et moi dans la chapelle. Une atmosphère de paix et de silence y régnait si souveraine que même les bruits de la ville, au-dehors, semblaient avoir reculé vers les lointains pour se fondre en un murmure indécis. Je crois que je serais demeuré là toute la journée sans m’apercevoir de la fuite des heures. Quand je repris quelque peu conscience des choses extérieures, je découvris que je n’étais plus seul: une femme, entrée pendant que je m’absorbais en Jésus, se tenait assise, à trois ou quatre pas sur ma droite, dans la même rangée de bancs que moi.

Au premier aspect, elle ne présentait rien de particulier. Je la vis comme une ménagère d’une quarantaine d’années, portant un fichu de laine grisâtre sur la tête, vêtue d’un caraco et d’une jupe propres mais ternes et fort usagés, chaussée de galoches informes. Il était probable qu’elle avait l’habitude de rendre ainsi visite à la Présence Eucharistique afin d’y puiser secours contre les soucis et les chagrins d’une existence précaire.

Je ne lui donnai tout d’abord qu’un coup d’œil indifférent et j’allais renouer le fil de mon oraison quand, soudain et sans que je saisisse d’abord pourquoi, je fus _obligé_ de la considérer d’une façon beaucoup plus attentive.

J’essaierai d’expliquer, pour ceux qui reçurent le sens de la Mystique, ce que me représenta en Jésus cette créature inattendue.

Ce fut son regard qui me capta. Il était effrayant car les prunelles, dilatées à la limite du possible, fixaient le tabernacle avec une expression rigide où il n’y avait ni amour, ni confiance, ni même un rudiment d’espoir mais l’expérience très amère d’un passé privé de Dieu, la pesanteur ténébreuse d’un présent que Dieu n’éclairait pas, la désolation indescriptible d’un avenir où le soleil de la foi en Dieu ne se lèverait jamais plus. Et il y avait aussi--dans ce regard--comme le désir suppliant d’un miracle qui, sans qu’elle eût recours aux prières oubliées, rendrait à cette âme le sentiment de son immortalité.

J’eus alors l’intuition que cette femme, prostrée devant le Saint-Sacrement et ne trouvant rien à lui dire, n’était que le reflet perçu «comme dans un miroir»--selon le mot de l’Apôtre--d’une réalité formidable. Dans l’ordre surnaturel, qui est l’ordre suprême, elle figurait la société d’aujourd’hui, écartée de Dieu par les artifices des Sept Démons qu’elle adore, enceinte de l’Antéchrist et proche de son terme, éprouvant encore, par une sorte d’instinct, la nostalgie de Jésus mais incapable désormais de l’appeler à son aide.

Bouleversé de pitié, je sentis qu’à cette foule qui tâtonne dans une nuit sans étoiles, il était coupable de décocher des malédictions et des anathèmes. Il fallait, à l’exemple des prêtres admirables qui, sans dégoût pour les purulences dont elle ruisselle, lui impriment au front le baiser de paix, l’aimer comme le plus souffrant des membres de Notre-Seigneur et convoiter de souffrir pour elle...

La femme avait disparu. De nouveau, je priais tout seul dans la chapelle si pauvre et si bénie d’être pauvre. Mais une joie angélique me dilatait le cœur car je croyais entendre mon Maître dire tout bas: _Misereor super turbam._ Elle rayonnait en moi la douce phrase pathétique auréolée d’arc-en-ciel! Je répétais après Lui:--_Misereor super turbam!_... Et, une fois de plus, parce que je l’avais demandé, je suivis, avec Lui, la Voie douloureuse.

NOTES TESTAMENTAIRES

MARIVAUX: Nous qui sommes bornés en tout, pourquoi le sommes-nous si peu lorsqu’il s’agit de souffrir?

LAPILLUS: Parce que la souffrance rédemptrice est la loi du monde et nous fait mériter la Béatitude éternelle.

APOLOGIE SUCCINCTE

Et d’abord, pourquoi ce titre: _Notes testamentaires_? Simplement parce qu’il est fort probable que je n’ai plus longtemps à vivre et surtout parce que les progrès du mal qui me tient m’empêcheront sans doute bientôt de manier la plume. J’ai prévu la chose au chapitre _Argument_ (page 73) et j’y renvoie les esprits bénévoles qui eurent la patience de m’accompagner jusqu’à l’étape finale où nous voici parvenus.

Le présent livre sera donc le dernier que je publierai. Avant d’en formuler la conclusion qui se vouera toute, comme il sied, à Notre-Seigneur, je voudrais récapituler mes rapports avec les hommes du siècle--particulièrement avec la gent-de-lettres--et montrer--si possible--qu’il était non seulement logique mais encore nécessaire que mon œuvre suscitât des contradictions acrimonieuses et qu’elle me valût, en revanche, des amitiés à toute épreuve. Au surplus, je ne m’étendrai pas outre mesure à ce sujet. Il suffira que j’indique brièvement et nettement quelques faits significatifs et que j’en fasse ressortir les conséquences en me plaçant au point de vue de la vie intérieure--le seul qui nous intéresse, mes lecteurs habituels et moi-même.

* * * * *

Au cours d’un article étendu et, en somme, assez perspicace qu’il voulut bien me consacrer dans le _Mercure de France_ de juillet 1922, M. Tancrède de Visan a écrit ceci: «Retté a soulevé des haines violentes dans la littérature. J’aurais eu peine, moi-même, à les imaginer si je n’avais reçu les confidences de plusieurs de ses contemporains.»

Lisant ces lignes, les personnes qui ne connaissent pas les mœurs et coutumes de la gent-de-lettres se demanderont quel crime j’ai bien pu commettre pour m’attirer à ce point la malveillance et les rancunes des écrivains qui manifestèrent, à mon propos, un courroux exceptionnel.

Mon crime, le voici: ayant toujours eu le goût de l’indépendance et l’amour de la solitude, je ne suis le captif d’aucune coterie. Plutôt que de barboter, en palmipède docile, dans les auges qui jalonnent cette basse-cour passablement mal-tenue: la littérature d’aujourd’hui, j’ai cherché ma provende intellectuelle dans des halliers bourrus où mûrissent des fruits dont la saveur âpre ne peut que déplaire aux scribes domestiqués[20]. Quand j’ai porté des jugements sur les livres qui se publient au jour le jour, je l’ai fait sans tenir compte des modes et des engouements qu’affichaient maintes «petites chapelles» qui prétendaient réunir une élite. C’est ainsi qu’à la grande indignation des symbolistes, j’ai signalé dans la prose et les vers de feu Stéphane Mallarmé un cas de détraquement plus ou moins esthétique dont tout cerveau bien constitué devait éviter la contagion. Enfin, et surtout, les intrigues, coalitions, dissensions, polémiques, papotages, menées envieuses, réputations soufflées comme des baudruches, ragots de concierges, où le clan des porte-plume dépense les trois-quarts de son activité, m’ayant toujours paru du plus haut comique, je les plaisantai, sans fiel, chaque fois que l’occasion s’en présenta.

[20] Ceux qui suivent mes écrits reconnaîtront ici une allusion à la préface de _La Basse-Cour d’Apollon_.

En voilà suffisamment pour faire comprendre les sentiments peu fraternels que professent à mon égard tant de «chers maîtres» dont j’ai refusé de prendre au sérieux le pontificat. Mais il y a autre chose que ces petites rumeurs d’une catégorie d’humanité follement éprise d’elle-même.

* * * * *

Dans les _Lettres à un Indifférent_, j’ai raconté comment je dois, en grande partie, ma formation religieuse au Père Burosse, chapelain de l’hospitalité de Lourdes, qui fut mon directeur d’âme pendant plus d’une année. Non seulement il m’apprit à observer les disciplines générales de l’Église, mais encore il développa, selon une méthode de strict ascétisme, la vocation contemplative qu’il avait discernée en moi.

Me portant une vive affection--que certes je lui rendais bien--et m’ayant étudié de fort près, il voyait si clair dans mon âme qu’il fut bientôt à même de m’indiquer la demeure que le Père éternel m’assignait dans sa Maison et l’avenir qui m’y attendait. Je me rappelle, d’une façon très nette, la circonstance où il me donna cet enseignement et la prédiction qu’il me fit à la suite.

Depuis quelques mois, je m’étais beaucoup dépensé pour le bien d’une œuvre dont on m’avait demandé, instamment, de m’occuper. En guise de récompense, j’eus à subir les mauvais procédés de ceux-là mêmes qui m’y avaient introduit. Plus encore, ils se concertèrent pour me dénigrer auprès de mon confesseur. Je me hâte d’ajouter que le Père Burosse, perçant à jour leur déloyauté, les rabroua, non sans quelque rudesse et les réduisit au silence en les mettant au défi de prouver leurs insinuations contre moi.

Cet incident où, sans avoir rien fait pour provoquer les manœuvres de mes adversaires, je m’étais vu en butte à une éruption de la malice qui élit domicile dans l’âme de certains dévots, m’avait fort contristé. Le Père Burosse s’en aperçut et c’est alors qu’il porta sur moi le pronostic où se résumait mon destin. Il me dit:--Au fond, je ne suis pas fâché que ces personnages obliques vous aient meurtri. Vous avez besoin de vous aguerrir car vous êtes prédestiné à la souffrance comme tous ceux que Dieu mène par les voies de la Mystique. A cet effet, il vous octroie le sentiment habituel de sa présence et l’intuition que l’univers _extérieur_ tels que le perçoivent la plupart des hommes n’est qu’une représentation imparfaite de cet univers _intérieur_ où les âmes que pénétra la Grâce illuminante reconnaissent le royaume du Christ.

Ce sont là d’énormes et redoutables privilèges. Pour qu’ils ne vous induisent point en tentation d’orgueil, Dieu permet que la Passion de son Fils soit le pain quotidien de votre oraison et que vous en ressentiez les angoisses dans votre chair et dans votre esprit--mais avec la certitude immuable que, si fervente que soit votre soif de sacrifice, jamais vous n’égalerez le Divin Modèle qui nous est offert en exemple. En outre, comme votre chère sainte Térèse vous en avertit, vous aurez à souffrir du fait qu’il y aura un désaccord continuel entre vos façons de voir et d’agir et celles d’un grand nombre. Si droites que soient vos intentions, ce grand nombre ne les comprendra pas. Vous gênerez, vous déplairez et on vous le fera sentir de telle sorte qu’il y aura des heures où il vous semblera que vous êtes un écorché vif qu’on obligerait de se frayer un chemin à travers un fourré de ronces. C’est alors que vous saisirez la signification intégrale de la parole de Jésus et que vous aurez lieu de vous l’appliquer sans réserve: «_Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui. Mais parce que vous n’êtes pas du monde, à cause de cela, le monde vous hait! Le serviteur n’est pas plus grand que le Maître. Et puisqu’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi._»

Telle s’annonce votre vie parmi les médiocres chrétiens qui pullulent aujourd’hui dans l’Église. A en juger les péripéties d’après les piètres maximes de la sagesse humaine, elle sera donc fort peu enviable. Mais si on la considère du point de vue où se placent «ces fous à cause de Jésus-Christ» parmi lesquels saint Paul nous invite à nous ranger, elle sera pareille à un jardin de roses terriblement épineuses mais suavement odorantes et merveilleusement nuancées, Allez, mon enfant, beaucoup vous détesteront parce que vous refuserez de «servir deux Maîtres». Mais d’autres, que Jésus choisit pour le suivre dans la voie douloureuse, vous aimeront, vous accompagneront jusqu’au pied de la Croix rédemptrice et, afin de s’en imprégner l’âme, recueilleront comme vous, le sang lumineux qui ruisselle du Sacré Cœur.

Et ceci compensera cela!

* * * * *

La prédiction de mon bon Père Burosse s’est réalisée de point en point. Parmi les catholiques j’ai rencontré force médiocres dont la foi routinière dégage une odeur d’encens frelaté. Ceux-là ne cherchent pas du tout à faire éclore en eux ces belles fleurs d’amour dont la graine se récolte chez les Apôtres et chez les Saints. Ceux-là se confinent dans les grisailles «bien-pensantes». Promulguant cet axiome: «Il ne faut rien exagérer», ils tiennent surtout pour essentielle la maxime chère à tous les transfuges: «Dieu n’en demande pas tant...»

Nous qui avons la naïveté de croire que _Dieu demande tout_, il est inéluctable que nous soyons mal vus dans les salons où champignonnent ces âmes incurablement bourgeoises parce que l’esprit surnaturel les offusque comme un manque de tact. Leur religion, c’est un article du code des élégances. Notre religion, c’est un brasier que ravivent sans cesse les grands souffles de la Grâce. D’eux à nous, si peu de pensées communes!...

Aussi, nous leur sommes importuns. Et, pour ma part, comme je ne leur ai pas dissimulé que leur pénurie de zèle au service de Jésus me semblait abominable, ils ne me pardonnent point ma franchise. Des scribes à leur solde insinuent volontiers que je suis un vagabond insociable dont les personnes de quelque éducation doivent éviter le contact.

Or voyez combien leur opinion sur mon compte est justifiée: je n’ai jamais marqué la moindre intention d’amender nos rapports. Bien plus, je remercie tous les jours Notre-Seigneur d’avoir creusé un gouffre entre ces gens si pondérés et le pauvre Moi, son esclave très infime...

* * * * *

Où j’ai constaté le plus de divergence entre mes façons de voir et celles d’autres catholiques, c’est chez ceux qui s’intitulent _libéraux_ ou _démocrates_. Entre nous je crains que toute entente sur des points capitaux soit impossible. En effet, depuis des années et désormais de plus en plus, je m’efforce d’appliquer le précepte de saint Paul: _Nolite conformari huic saeculo._ Eux soutiennent:--Il faut être de son temps. Et, dans leur bouche, cette formule signifie que, pour se faire tolérer par ses adversaires innombrables, l’Église doit adapter son _Credo_ à l’esprit de la Révolution[21]. Sophisme effarant mais qu’ils ne cessent de reproduire en l’affublant de souquenilles plus ou moins disparates!

[21] Voici l’antinomie: la Religion catholique promulgue la souveraineté du Créateur; l’esprit de la Révolution proclame la souveraineté de la créature.

En vain, on leur démontre, par l’histoire, l’expérience et le raisonnement, que l’alliance dont ils rêvent serait stérile ou n’engendrerait que de hideux avortons. En vain on leur prouve que les héritiers de la Révolution, athées irréductibles, haïssent _nécessairement_ l’Épouse de Jésus-Christ et ne peuvent que mépriser les chimériques qui sollicitent leur bon vouloir. Ils se bouchent les oreilles et, si l’on insiste, manifestent le plus hargneux des courroux. Quiconque tente de les éclairer en reçoit les éclaboussures. Il n’est donc pas surprenant que, comme tant d’autres, j’aie subi leur disgrâce.

Il y a, du reste, entre nous, un surcroît de mésentente du fait qu’ils s’imaginent que, les critiquant, j’ai le désir d’affirmer des opinions monarchiques. Or, je ne m’en cache pas, la conviction s’est faite peu à peu en moi que le régime le moins mauvais, parmi ceux que les hommes inventèrent depuis que des civilisations se sont formées qui voulaient vivre, c’est le gouvernement héréditaire d’un seul. Homère le disait jadis et d’autres l’ont répété après lui qui n’étaient pas des intelligences débiles. Les exemples de corruption, de discorde, de gaspillage et de versatilité désastreuse que nous donnent les démocraties parlementaires ne peuvent qu’affermir tout esprit réfléchi dans cette opinion. Mais il ne s’ensuit pas que la Monarchie soit en toute occurrence une panacée sociale d’où résulte forcément l’âge d’or. En France, notamment, pour produire quelque bien, il serait indispensable qu’elle méritât _intégralement_ ce titre de Fille aînée de l’Église qui fit jadis sa gloire et sa force. Un roi athée, se disant très chrétien par calcul, mais imbu de positivisme machiavélique, ne ferait qu’attirer sur nous la colère divine. Quelles que soient les tares de la démocratie, si celle-ci se prouvait sincèrement, foncièrement chrétienne, je la préférerais, sans hésiter, à une monarchie où l’Église ne serait considérée que comme un instrument de règne.

Au surplus, la question ne se pose pas actuellement. Rien n’est moins probable qu’une restauration. Et j’ajoute que l’attitude vis-à-vis de Rome de certains qui la préconisent d’une plume empirique ne donne pas envie de la souhaiter immédiate.

Donc, partisan de la royauté en théorie--et, si l’on veut, d’une façon platonique--en fait, je suis de ceux qui placent avant tout et au-dessus de tout le règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ et qui ont dévoué toute leur existence à l’établir dans les âmes.[22]

[22] Ce qui manque à beaucoup de catholiques c’est l’esprit surnaturel. S’ils le possédaient, ils _verraient_ combien l’Église est au-dessus de tous les partis. Et ils saisiraient ce qu’il y a de divine ironie dans la phrase de Notre-Seigneur: «Rendez à César ce qui est à César.»

Nous ne sommes ni des catholiques libéraux, ni des démocrates-catholiques, ni des catholiques _d’Action française_. Nous sommes des catholiques tout court ayant pour devise: _Dieu d’abord._

Nous voyons l’univers courir à des catastrophes indicibles parce qu’il s’enfonce, chaque jour davantage, dans ce matérialisme pourri d’amour de l’or et de frénésie luxurieuse où l’engluent les Précurseurs de l’Antéchrist. Nous voyons nombre de baptisés se détourner du Crucifix rédempteur à cause des mirages que ces missionnaires de Satan font défiler sous leurs yeux. Il semble que l’heure sonne où se réalise la prédiction si nette qu’on lit dans l’ÉPITRE A THIMOTHÉE: _«Un temps viendra où les hommes ne pourront plus souffrir la saine doctrine. Au contraire, ayant une extrême démangeaison d’entendre ce qui les flatte, ils auront recours à une foule de docteurs habiles à satisfaire leurs penchants. Fermant l’oreille à la vérité unique, ils l’ouvriront à des fables._»

En ce péril extrême, persuadés qu’il n’y a de salut possible que par Jésus, nous nous écartons de quiconque prétend trouver un remède aux maux de l’Église parmi les drogues que distillent, dans des laboratoires obscurcis de vapeurs malsaines, les illusionnés de la politique. Soucieux de maintenir intacte la Tunique sans coutures, nous nous conformons strictement à la doctrine que promulguent les Vicaires du Sauveur parce qu’elle seule entretient la flamme du surnaturel dans les âmes en butte aux attaques véhémentes ou sournoises du rationalisme. Nous sommes avec Pie X qui a dit: _Il faut tout construire dans le Christ._ Nous sommes avec Pie XI qui a dit: _Celui que nous proclamons notre Roi universel, c’est le Christ._ Déclarations émouvantes! Elles font tressaillir d’amour de Dieu les âmes habituées à l’oraison car elles leur attestent que le cœur de Jésus bat toujours dans son corps mystique: l’assemblée des fidèles et que le Paraclet ne cesse d’inspirer les Chefs de l’Église pour tous les actes de leur magistère infaillible.