Le voyage imprévu

Part 6

Chapter 63,688 wordsPublic domain

Ce disant, elle tendit la main à Laurence, qui la lui serra avec une confiance, il faut le dire, un peu réservée.

Dans son monde, bien entendu, on n’assassinait pas, il n’était pas question de cela. Mais il n’était pas bien porté non plus de se faire arrêter...

Georges était déjà parti, quand le fonctionnaire se retira à son tour... Un agent en uniforme se promenait dans le couloir. En regardant par la fenêtre qui donnait du rez-de-chaussée sur le jardin, Béatrice et Laurence virent deux autres individus vêtus d’une façon simple et correcte et qui, assis sur un banc, contemplaient la nature...

XIV

Quand on quitte Salzburg pour aller dans la direction de Munich, on arrive presque tout de suite à la frontière bavaroise. Mais la vingt-quatre chevaux frémissante dut encore faire un détour parce que la grande route était barrée.

Enfin, ils sortirent d’Autriche sans de trop longues formalités.

Mais, à la douane allemande, Adrien ne retrouvait plus la carte de circulation et Georges, pour la première fois de sa vie, dut lui adresser des reproches irrités, au mépris du respect qu’un patron doit à son chauffeur.

Il s’apprêtait à payer une seconde taxe, ce qui n’était pas grave, mais il se résignait mal à la nouvelle perte de temps qu’allait entraîner l’établissement d’un autre laisser-passer... Enfin, le papier égaré se retrouva par miracle dans une liasse de revues artistiques, récentes emplettes de Mme Murier.

Vingt bonnes minutes à reprendre sur un trajet de plus de cent kilomètres...

Certainement la huit cylindres de M. Markeysen devait rouler tant que «ça pouvait», car selon le rapport du portier de Salzburg, ce monsieur avait paru très pressé en quittant l’hôtel.

Le matin, en venant d’Innsbruck, la vingt-quatre chevaux avait virtuellement rattrapé sa rivale, mais, à ce moment, la voiture poursuivie, qui ne savait pas que l’on était à ses trousses, n’avait peut-être pas donné toute sa vitesse. A cette heure non plus, le banquier hollandais ne savait pas qu’on lui donnait la chasse, mais il était probable que dans son courrier, pris au passage à Salzburg, il avait trouvé quelque nouvelle qui aiguillonnait sa marche.

La route que suivait Georges était fort jolie, on traversait des villages pittoresques, mais le jeune homme ne pouvait que regarder avec hostilité ces agglomérations qui retardaient la poursuite.

C’est ainsi qu’avec une vitesse de bolide, il traversa la charmante petite ville de Wasserburg, sans accorder un regard à ses façades peintes et au cours pittoresque de la rivière l’Inn. Il se réjouit simplement de trouver au sortir de la ville une montée sérieuse, parce qu’il connaissait sa voiture comme une belle grimpeuse et que, sur les côtes, elle referait certainement du terrain sur son retard... Un peu plus loin on se trouva en terrain plat et à une distance qu’il évalua à plus d’un kilomètre, il aperçut un véhicule qui tenait une bonne largeur de la route. Était-ce un faux espoir et n’avait-il devant lui qu’un camion?

Non, non, c’était bien une voiture de tourisme, car, au bout de cinq cents mètres, la distance qui les séparait n’avait pas diminué d’une façon appréciable.

La route continuait à être belle et roulante. Georges la regardait avec une certaine inquiétude, ainsi qu’on interroge un ciel sans nuage, avec la crainte de le voir s’obscurcir.

Adrien, qui boudait toujours un peu à cause de l’incident de la carte égarée, n’en avait que plus de tendance rageuse à pousser sa voiture.

Ce qui était énervant, c’était de ne pas se rendre compte à chaque instant du retard que l’on regagnait. C’était, pensait Georges, parce qu’il ne cessait de fixer les yeux sur l’autre voiture. Il s’astreignit à les fermer pendant trente secondes. Il les rouvrit impatiemment après avoir compté jusqu’à vingt et il remarqua enfin que la voiture poursuivie avait augmenté de dimensions. Il abaissa à nouveau les paupières et au bout d’une demi-minute, en les soulevant, il constata que la forme de l’autre voiture s’était précisée. Ah! sûr, c’était l’auto américaine du monsieur en question.

Quelques instants après, le chemin tourna et l’on perdit de vue le probable M. Markeysen... Une fois arrivé au virage, Georges eut la joie d’apercevoir beaucoup plus près l’auto poursuivie. Maintenant, sauf événement, on «l’avait».

Mais l’accident était toujours possible et l’angoisse du poursuivant s’intensifiait...

Enfin, on put faire retentir le klaxon pour demander la route. Mais personne, dans la voiture poursuivie, ne parut se préoccuper de faire droit à cette impérieuse requête.

Ces gens, c’était bien évident, n’avaient pas l’habitude de se voir dépasser. Ils regardaient cette prétention comme tout à fait illusoire. La vingt-quatre chevaux était presque sur leurs ailes, qu’ils n’avaient pas encore dégagé la gauche et, quand ils biaisèrent légèrement, c’était sans doute avec la certitude qu’on ne leur passerait pas devant...

Les voitures étaient de front, la vingt-quatre gagnant un peu sur sa rivale; cette marche parallèle était dangereuse car elle pouvait se prolonger encore pendant deux ou trois cents mètres et la route n’était pas d’une extrême largeur.

Georges, en se penchant, put voir un homme blond, de torse élevé, au volant de l’autre voiture. Ce monsieur avait à côté de lui un chauffeur tout de blanc vêtu...

Georges avait sorti hors de la portière sa tête nue, car aucun couvre-chef n’aurait continué à couvrir son chef à une allure aussi prodigieuse.

Avec de grands gestes, il faisait signe à l’autre de s’arrêter, mais le monsieur visiblement ne comprenait pas... La vingt-quatre avait pris maintenant un ou deux mètres devant la voiture rivale. Georges hurla dans le vent:

--Markeysen! Markeysen! Markeysen! pour arriver à tout prix à se faire entendre. En même temps, il faisait signe à son chauffeur à lui de ralentir, afin de bien montrer que ce signe de ralentissement s’adressait aux deux voitures.

Ils arrivèrent enfin à se comprendre après un bon kilomètre de mésintelligence parfaite.

Cependant il ne fallait pas trop faire jouer les freins. La diminution progressive de vitesse leur prit encore un temps appréciable. A la fin des fins, ils stoppèrent l’un et l’autre et Georges put articuler:

--Je suis un ami de Mme Olmey, elle vous attend de toute urgence à Salzburg.

--Ah! ah! fit le monsieur. Moi qui regagnais Paris en toute hâte, dit-il dans un français correct et avec très peu d’accent. Je courais la poste pour la retrouver ou, plutôt, pour tâcher de savoir où elle était... car j’avais appris qu’elle était partie précipitamment de chez elle.

--Le plus simple, dit Georges, serait que je monte avec vous à votre côté, pendant que votre chauffeur s’installera à côté du mien sur ma voiture.

Un petit clin d’œil avertit M. Markeysen que cette combinaison avait encore un autre avantage facile à deviner. Il était parfaitement inutile de mêler les chauffeurs au reste de la conversation.

M. Markeysen était descendu de voiture. C’était une sorte de géant aux traits réguliers... Cinquante ans, tout au plus. Georges acheva de se présenter. M. Markeysen ne le connaissait pas, mais le nom de famille de Georges n’avait pas pour le banquier hollandais un son nouveau, ce nom étant assez connu dans le monde industriel. Il fit signe au jeune homme de le suivre sur un des bas-côtés de la route, pendant que les chauffeurs s’en allaient un peu plus loin, afin de trouver une amorce de chemin latéral, qui leur permettrait de tourner leurs voitures.

--Qu’arrive-t-il à cette pauvre Béatrice?

--Eh bien, dit Georges après un peu d’hésitation, comme pour atténuer la brusquerie de ce qu’il avait à dire, il arrive qu’elle est gardée à vue à Salzburg.

--Bon! fit tranquillement Markeysen. On la soupçonne d’avoir trempé dans l’assassinat de son beau-frère... Il faut reconnaître que cette pauvre femme a fait tout ce qu’il fallait pour ça... Comment? Elle disparaît le soir même du crime... Tout le monde sait dans leur entourage qu’elle était en grave mésintelligence avec son beau-frère... Tout le monde sait qu’elle l’accusait de compromettre ses intérêts... Elle l’a répété un peu partout et un peu trop souvent... Je n’ai pas manqué de lui en faire la remarque, chaque fois que j’en ai eu l’occasion. Elle n’avait qu’à se disputer en tête-à-tête avec Lucien Olmey, mais sans mettre les gens dans la confidence de leurs désaccords.

Les voitures étaient revenues devant eux.

--Nous allons filer là-bas, sans retard. Qu’est-ce qu’elle a à me demander, qu’est-ce qu’elle a à nous raconter, je me le demande!... Suivez-nous à quelques centaines de mètres, dit Markeysen au chauffeur de Georges.

Puis, son chauffeur à lui ayant pris place auprès d’Adrien, il monta dans sa voiture avec sa nouvelle relation.

--Vous comprenez, dit-il, aussitôt qu’ils furent installés sur le siège et qu’ils eurent repris leur marche... vous comprenez, nous avons, ma femme et moi, pour cette petite, une affection de parents... Ma femme a été sa belle-sœur. Elles se sont toujours aimées et n’ont cessé de s’aimer comme deux sœurs.

--Mais je croyais que Mme Markeysen vous accompagnait dans votre voyage...

--Nous avons quitté Amsterdam ensemble et c’est en route seulement que nous avons appris cette terrible histoire... Vous savez que Lucien Olmey était le premier mari de ma femme... Elle a été un peu remuée par sa mort, c’est facile à comprendre, et je ne peux vraiment pas être jaloux d’un sentiment, je trouve, assez explicable. Au contraire, je l’aurais accusée de dureté d’âme si elle ne l’avait pas éprouvé... C’est entendu, nous étions fâchés avec ce garçon. Il ne m’avait jamais pardonné d’avoir épousé sa femme, alors que ce n’est pas moi, mais lui-même qui, par des bêtises de tout ordre, l’avait obligée à divorcer... C’était un exalté... pas bête... On peut même dire de lui qu’il ne manquait pas de flair pour découvrir les bonnes entreprises, mais il n’avait aucune des qualités de persévérance, de ténacité, qui sont nécessaires pour mener des affaires à bien. Je ne sais pas dans quel état il a laissé sa maison. Je connais, je puis le dire, toutes les affaires que sa banque soutenait, je sais quelles valeurs constituent la fortune de Béatrice. C’est du bon papier, j’ai tout lieu de croire, mais il faut voir encore comment ça a été géré par les divers directeurs de ces maisons.

Georges écoutait. Somme toute, il n’avait rien à dire.

--Il y a longtemps, continua M. Markeysen, que vous connaissez Béatrice?

--Oui, dit Georges, un peu gêné, pas mal de temps... Mais c’est la première fois que nous voyageons ensemble... Nous sommes partis avec une de ses amies, se hâta-t-il d’ajouter, madame Murier.

--Connais pas, fit Markeysen.

--La femme du sculpteur.

--Ah! oui, oui, je vois. Un type à barbe grise, bouclée, qui se regarde dans les glaces. Oh! il n’a rien de positivement désagréable.

Markeysen faisait en somme bonne impression. C’était un homme net, tout d’une pièce, qui ne perdait pas son temps à chercher des circonlocutions... Ils restèrent quelque temps sans rien dire. L’auto filait à bonne allure.

--Qu’est-ce qu’elle va nous sortir! fit Markeysen au bout de quelques instants.

C’était précisément ce que Georges était en train de se demander.

--Pourquoi a-t-elle filé de Paris si rapidement? dit Markeysen. Ce n’est pas une folle, elle ne m’a jamais fait cet effet-là, je trouve même que c’est une personne assez judicieuse. Vous savez que, comme femme d’affaires, elle a de sérieuses qualités... Pourquoi est-elle partie comme ça?... Enfin, ça ne sert absolument à rien de se poser des questions, auxquelles ni vous ni moi ne pouvons répondre.

Et il se mit à parler auto. Au fond, il avait été assez impressionné par ce match de vitesse et il interrogea longuement le jeune homme sur les particularités de sa vingt-quatre chevaux.

XV

Le voyage d’aller avait été un peu haletant à la poursuite de M. Markeysen.

Au retour, Georges éprouvait une autre sorte d’impatience.

Il allait savoir.

Le mystère inexplicable de la fuite de Béatrice allait se dévoiler.

Il éprouvait de l’impatience, sur un fond de tranquillité.

Il ramenait M. Markeysen et Béatrice avait attaché tant d’importance à rattraper le banquier insaisissable que l’on pouvait se rassurer sur l’issue de cette histoire de crime... et penser à tout ce qui se passerait après, à un voyage heureux d’elle et de lui, à des étreintes renouvelées, débarrassées d’inquiétude.

Il se revoyait enlaçant Béatrice et c’était la vision la plus agréable que son imagination pouvait évoquer.

Et puis, c’était tellement beau, c’était tellement doux, qu’il recommençait à s’inquiéter. M. Markeysen allait-il être le personnage providentiel qui arrangerait cette ténébreuse histoire?

Le banquier, bien qu’il eût déclaré toutes ces questions inutiles, recommençait ses réflexions interrogatives.

--Pourquoi, pourquoi est-elle partie? répétait-il... Aurait-elle été la cause d’un accident? Aurait-elle tué son beau-frère en jouant avec une arme à feu et s’est-elle affolée ensuite?... parce qu’elle se trouvait seule avec lui et qu’on pouvait l’accuser de l’avoir assassiné?

Georges ne répondit rien, mais un léger frisson le secoua au souvenir du petit revolver qu’elle lui avait montré. Il y manquait une balle... Il se rappela la phrase de Béatrice: «Ce joujou a peut-être déjà travaillé.» Son oreille reconstitua le ton que la jeune femme avait pris à ce moment pour prononcer ces quelques mots.

Tout de même, une inquiétude était rentrée dans son âme...

On n’arrivait pas. Le jour commençait à s’assombrir. A cet endroit la route était moins roulante, plus sinueuse... Comme Béatrice devait s’énerver là-bas!...

Pourquoi n’avait-il pas téléphoné qu’il avait retrouvé le banquier et le ramenait en sa compagnie?...

Désespérée d’être sans nouvelles, de quoi serait-elle capable?

Et puis, peut-être l’avait-on arrêtée tout à fait?

Le fonctionnaire qui la faisait garder à vue pouvait avoir reçu des instructions plus sévères...

On était tout près maintenant, puisqu’on atteignait la douane allemande. Les formalités pour les deux voitures furent interminables. Et toute cette paperasserie encore à la douane autrichienne!

Georges n’osait pas montrer son impatience au banquier. Mais M. Markeysen était peut-être aussi anxieux. Tout de même, il accusait plus de sang-froid et de flegme.

Libérés de toutes ces douanes, ils retrouvèrent la route en réparation, puis la dérivation où, sur un sol cahoteux, les voitures s’avançaient avec circonspection, car les pneus y trouvaient des embûches meurtrières.

Enfin, on s’enfonça sous le tunnel que surmonte la forteresse de Salzburg. De là, on descend vers un pont où de grands agents de police déploient des gestes impératifs ou tutélaires.

La voiture maintenant suivait la rive jusqu’aux environs de la gare où se trouve l’hôtel. En la forte poitrine de Georges palpitait un cœur d’enfant. Quand l’auto s’arrêta et qu’il fallut descendre, ses jambes, sans direction, cafouillaient. Elles se disputaient pour atteindre le marchepied.

--Mme Olmey est toujours dans le bureau de la direction?

Mais le portier répondait à de nouveaux arrivants qui demandaient des chambres.

D’un geste déférent de son crayon, il faisait signe à Georges d’attendre son tour.

Attendre son tour?

Georges s’adressait déjà à un autre employé qui le regardait un peu ahuri. Alors, sans attendre de réponse, le jeune homme entraîna le banquier vers le bureau en question.

Un surveillant se tenait toujours devant la porte, ce qui rassura Georges en lui indiquant que Béatrice n’avait pas déménagé.

Cet agent fit mine de leur demander pourquoi ils voulaient entrer.

Mais Georges lui répondit avec une volubilité telle, dans une langue inconnue, que l’autre, impressionné, s’effaça.

Déjà Béatrice avait sauté au cou de M. Markeysen. Georges profita de ce que Mme Olmey était occupée pour dire bonjour à Laurence. Mais Béatrice ne l’oubliait pas. Elle lui tendit une petite main, qui lui sembla fondante de tendresse.

--Asseyons-nous, dit Béatrice.

XVI

Béatrice Olmey n’était sans doute pas insensible en temps ordinaire au plaisir de produire, avec une révélation sensationnelle, des effets théâtraux.

Mais, à ce moment-là, elle n’était pas assez maîtresse d’elle-même pour dominer son public, le rendre haletant et choisir savamment son moment pour déchirer d’un geste brusque le voile du mystère.

Elle se tenait devant eux comme un pauvre petit être tout chétif que Georges eût bien voulu prendre dans ses bras.

Elle était oppressée et il semblait qu’elle ne pourrait jamais sortir une parole.

Elle finit cependant par dire très vite, comme un écolier se débarrasse de sa leçon:

--Vous savez pourquoi je suis ici. On m’accuse d’avoir tué Lucien Olmey.

Elle fit un grand effort pour reprendre son souffle.

--Il a été tué en effet avec une des balles de ce revolver.

Elle tirait en même temps de son sac et posait sur la table le petit revolver que Georges avait déjà entrevu une fois, dans le défilé de l’Arlberg.

Ils durent tous prêter l’oreille pour entendre la suite de son récit:

--Samedi donc, la veille du jour où nous sommes partis, dit-elle en s’adressant à Georges et à Laurence, samedi, vers huit heures du soir, j’ai reçu un coup de téléphone...

«Je suis allée chez lui. J’ai passé par la porte de la petite rue. J’avais la clé. Lui, je l’ai trouvé dans son appartement, seul. Il avait, ce soir-là, congédié ses domestiques.

--Reposez-vous, dit Markeysen, vous n’avez plus de voix.

--Non, non, il faut que je parle... Arrivée dans le salon qui lui sert de bureau personnel, j’ai trouvé un homme calme, qui m’a dit ceci: «Il me manque neuf millions pour des échéances; je suis perdu et je vais me tuer.»

Béatrice s’arrêta de nouveau pour respirer.

«... Je vais me tuer, disait-il, mais j’ai voulu vous prévenir avant...»

--Quand il m’a parlé ainsi, j’ai pensé que c’était vrai, qu’il se tuerait, parce que, ces neuf millions, il n’avait personne à qui les emprunter. Vous seul, Markeysen, auriez pu lui avancer cette somme, mais j’ai compris qu’il ne vous la demanderait jamais.

«Je lui ai dit que je ferais la démarche auprès de vous. Il m’a répété: «J’aime mieux me tuer!» Alors nous avons eu une scène violente. Je lui ai dit qu’il me ruinait, puisque, sur la nouvelle de son suicide, tous les titres qui constituent ma fortune allaient tomber à rien.»

Maintenant Béatrice avait baissé la tête, elle parlait les yeux fermés, avec la volonté têtue d’aller jusqu’au bout de sa confession.

--Il m’a répété que sa résolution était inébranlable et qu’il avait laissé déjà dans son bureau le papier où il disait qu’il se donnait volontairement la mort.

«Puis il a pris dans sa poche ce petit revolver et, très vite, il s’est tiré un coup dans la tempe.»

A ce moment les trois écouteurs durent pousser un soupir de soulagement, mais on entendait surtout celui de Georges.

--La détonation a fait très peu de bruit et j’ai vu qu’il était mort tout de suite. Sa tête s’est inclinée à gauche, comme ça...

«Moi, j’étais comme clouée sur place et il me semblait que je n’avais plus rien dans les veines... J’ai entendu, j’ai entendu que je poussais des gémissements, mais il me semblait que ça venait d’un autre.

«Je ne sais pas combien il s’est passé de temps, je sais qu’à un moment je me suis dit que j’étais ruinée. Lorsqu’on saurait qu’il s’était suicidé, toutes les valeurs que je possède ne vaudraient plus rien... Alors une voix m’a commandé! Il fallait faire disparaître le papier où il annonçait son suicide, il fallait faire croire qu’il avait été assassiné.

«Je ne sais pas comment j’ai eu la force d’agir. Il me semblait que quelqu’un d’autre faisait à ma place tous les mouvements que j’exécutais. Il m’avait dit qu’il avait caché ce papier dans son tiroir. J’ai tourné dans le bureau. Il y avait déjà, sous son fauteuil, une mare de sang. Et dans le mouvement que son corps avait fait en s’inclinant, son trousseau de clefs était tombé de sa poche. Il se trouvait au milieu du sang. Je n’aurais pas pu y toucher. Et cependant il me fallait ouvrir le tiroir du milieu. J’ai pris sur le bureau une espèce d’ouvre-lettres en acier, qui traînait. Je ne sais pas comment j’ai réussi à ouvrir le tiroir, mais j’ai pu prendre le papier.»

--Qu’en avez-vous fait? demanda anxieusement Markeysen.

--Oh! je l’ai là.

Elle lui tendit le papier.

--C’est vous qui le garderez.

--Vous pensez! c’est la seule preuve certaine de votre innocence.

--Eh bien, il s’en est fallu d’un rien que je le détruise... Une fois que j’ai eu ce papier entre les mains, j’ai songé qu’il fallait aussi prendre le revolver... Il le tenait encore, mais, heureusement, sa main n’était pas crispée, l’arme était sur le point de tomber à terre et j’ai pu la rattraper avant qu’elle tombe dans le sang.

Béatrice se tut.

Tous les autres gardaient le silence.

La jeune femme était là, les yeux toujours fermés, le visage douloureux, comme rivée à cette vision qu’elle venait d’évoquer.

--Après...

Elle fit un grand effort pour achever ce qui lui restait à dire.

--Après, je me suis sauvée. Je me suis dit qu’il fallait quitter Paris tout de suite, parce qu’on me poserait des questions et que je ne pouvais répondre à personne. Je n’ai eu qu’une idée: c’est d’aller vous trouver, Markeysen, pour vous demander de soutenir l’affaire ou de l’acheter pendant qu’elle se tenait encore. Je crois qu’elle était bonne et jusqu’à présent, elle n’a pas cessé de l’être...

--Elle le sera, dit sans emphase Markeysen, aussitôt que je l’aurai entre les mains.

Béatrice, un peu soulagée, ouvrit les yeux et regarda Georges, puis aussi Laurence, pour ne pas l’oublier.

--Par quelle invention diabolique ai-je pu emmener avec moi cette pauvre Laurence... et cet ami?...

Georges, par un regard, put lui dire qu’il ne s’en plaignait pas.

Quant à Laurence, elle n’avait pas encore d’opinion, mais on pouvait concevoir l’espoir légitime qu’elle finirait par ne pas désapprouver son amie. Au fond, entre nous, les trois autres personnages n’avaient pas l’air très préoccupés de ce qu’elle pensait.

M. Markeysen faisait déjà des chiffres dans sa tête.

--Est-ce que vous avez ici des renseignements sur les affaires en question? Je ne vous les demande pas pour vous accorder ma réponse qui est, par avance, celle que vous pouvez supposer, mais il faut organiser cela en vitesse. Il faut aussi que nous arrangions les choses avec la Sûreté et faire classer l’affaire. Pour le moment, la mort de Lucien Olmey restera mystérieuse. Quand tout sera mis au point, on pourra peut-être dévoiler son suicide, mais à ce moment-là les gens ne s’y intéresseront plus beaucoup.

C’était raisonner sagement. Peu à peu l’intérêt du mystère s’atténue et finit en quelque sorte par se résorber dans l’oubli.

Georges pensait maintenant à la façon dont il serait logé dans l’hôtel et au moyen pratique de passer la nuit avec Béatrice, sans éveiller l’attention des deux autres.

FIN

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 10 JUILLET 1928 PAR LES ÉTABLISSEMENTS BUSSON 117, RUE DES POISSONNIERS PARIS