Le voyage imprévu

Part 5

Chapter 53,807 wordsPublic domain

--Oh! je n’ai pas peur du tout, dit Béatrice.

--Et moi non plus, déclara Laurence avec énergie.

Georges prit un ton de chef de famille.

--Moi, j’ai peur pour vous, déclara-t-il.

Et pour les décider:

--Et je vous avoue que je ne suis pas tranquille pour moi.

Pour couper court à toute discussion, il s’éloigna et appela un chasseur à qui il montra les bagages à main.

--Nous nous sommes trompés. Ce dont nous avons besoin pour la nuit se trouve dans une des mallettes. Il faudrait reporter ces sacs au garage. Nous y allons d’ailleurs avec ces dames, car je ne sais pas quelles mallettes elles veulent faire porter dans leurs chambres.

Tout cela pouvait sembler un peu anormal. Mais il se dit que c’était surtout lui-même que la bizarrerie de ces allées et venues pouvait frapper et qu’elle échappait probablement aux autres personnes moins attentives.

Dix minutes après, la voiture filait de nouveau sur la route de Sargans. Après quelques instants, Georges pensa que si le phaéton avait repris leur trace, il pouvait rester hors de vue. Pour s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis, il dit à son chauffeur d’aller doucement... Aucune voiture ne s’apercevait derrière eux, sur la route bien droite. Satisfait, il fit de nouveau accélérer l’allure.

Ces ordres et contre-ordres successifs pouvaient étonner un chauffeur, mais celui-ci, comme tant d’autres, avait pris son parti de la singularité du maître et mettait tout simplement ces contradictions sur le compte d’une faiblesse d’esprit assez générale chez les patrons.

Ils arrivèrent sans incident à Busch et traversèrent, sur un pont couvert, un cours d’eau. Ce cours d’eau n’était autre que le Rhin lui-même, un Rhin en bas-âge, qui gagnait le lac de Constance cependant que, là-bas, très loin, le Rhône, son voisin de source, s’en allait dans une tout autre direction, pour traverser le lac Léman.

Les douaniers suisses, puis les douaniers autrichiens, détachèrent successivement des papiers administratifs du carnet de l’auto. Maintenant, les voyageurs roulaient dans le Vorarlberg où des écriteaux (_Rechts Fahren_) indiquent qu’il faut encore tenir sa droite. Puis apparaissent encore de nouveaux écriteaux (_Links Fahren_). C’est que l’on vient d’atteindre le Tyrol, où les règlements prescrivent de rouler sur la gauche.

Le lendemain, pour aller à Salzburg, il leur faudrait traverser trente ou quarante kilomètres de Bavière, où il faut reprendre la droite de la route. Puis, rentrés en Autriche, ils devront revenir sur leur gauche.

Aussi les routes, dans ces charmantes régions, sont-elles sillonnées de voitures hésitantes, et l’on voit souvent deux chauffeurs s’arrêter en s’affrontant... C’est trop compliqué... On ne sait plus. Aussi entend-on de toute part cette sage réflexion: «La Société des nations devrait bien s’occuper de cela.»

Pour le moment, nos voyageurs, après avoir traversé Bludenz, gravissaient le col de l’Arlberg. Ils roulaient sans le secours des phares, dans la traînée encore blanchâtre d’un beau jour.

Mais, sur le revers de l’Arlberg, des petites lanternes rouges s’allument tout le long de la route. On était en train de poser un câble international et l’on rencontrait de temps en temps une bobine gigantesque échouée sur le bord du chemin.

On rencontrait aussi de mauvais cailloux...

Adrien arrêta la voiture, sauta à bas du siège, et s’en alla jeter un coup d’œil sur une des roues d’arrière.

--Ça y est encore, fit-il laconiquement.

Il ajouta:

--On n’est pas verni aujourd’hui.

Cette fois le dommage était plus grave. Au moment de la précédente crevaison, il avait utilisé une de ses roues de rechange, celle qui était toute neuve. L’autre avait déjà servi et se trouvait un peu amochée.

C’est qu’aussi le chauffeur de Georges était parti précipitamment de Paris. Il n’avait pas eu le temps de se «compléter» en matériel neuf. Georges pensa qu’Adrien avait manqué de prévoyance. Mais à quoi bon le lui dire maintenant et faire des reproches inutiles? Alors que même les observations nécessaires il hésitait à les présenter à cet Adrien redoutable, intransigeant de caractère et par profession.

La nuit était tombée. Adrien travaillait à la lueur des phares. Laurence dans la voiture s’était assoupie. Georges et Béatrice s’éloignèrent à une cinquantaine de pas sur la route.

--Y a-t-il des brigands dans le Tyrol? demanda la jeune femme.

--Je ne sais pas, dit Georges. En tout cas, nous ne sommes pas en état de nous défendre.

--Parlez pour vous, dit-elle. Moi, j’ai une arme.

Elle avait tiré de sa poche un petit revolver. A un reste de lueur, Georges évalua le diamètre du canon.

«Huit millimètres tout au plus», pensa-t-il.

--C’est un joujou, fit-il, pour dire quelque chose.

Après un instant de silence:

--Il contient encore cinq balles, dit Béatrice. Qui sait, ajouta-t-elle, ce joujou a peut-être déjà travaillé...

XII

Ils continuaient à marcher lentement sur la route. Georges remarqua au bout d’un instant qu’il avait le souffle court, comme un vieillard. Il fit un effort pour reprendre haleine et ne pas trahir son émotion.

Il lui semblait que son cerveau travaillait malgré lui et que sa réflexion l’entraînait, de gré ou de force, à une constatation pour ainsi dire officielle, indiscutable.

Et soudain, Béatrice lui prit le bras d’un mouvement qui, pour elle, ne voulait peut-être rien dire, mais qui l’envahit, lui, d’un désir éperdu de protection.

Il lui sembla qu’elle s’approchait de lui comme de la maison d’un homme pieux, comme d’un refuge.

Certainement, elle avait tué. Avait-elle ou non des excuses? Pour l’instant, il ne se le demandait pas. Il lui devait asile envers et contre tous.

Ils ne surent jamais pendant combien de temps ils avaient ainsi cheminé, Béatrice au bras de Georges... Soudain, ils virent à côté d’eux la voiture qu’ils n’avaient pas entendu venir.

Ils n’avaient pas prononcé une parole. Quelqu’un, au-dessus d’eux, les avait unis sans leur demander leur acquiescement. Ce n’était pas une union de mari et de femme, ni de maîtresse et d’amant. C’était le rapprochement de deux compagnons ou, plutôt, de deux âmes de compagnons, de deux êtres sans forme visible qui n’ont pas besoin pour faire cause commune de la parole ou du regard.

Cette vie inconsciente persista quand ils eurent repris dans l’auto leurs places respectives. Georges ne pensait certainement à rien et les lumières d’Innsbruck arrivèrent au-devant de lui comme dans un rêve.

Pourtant ce somnambulisme spécial, qui séparait sa vie songeuse de sa vie agissante, ne l’empêcha pas et même lui permit d’entamer une discussion énergique et de faire preuve d’une autorité inaccoutumée au cours d’une algarade avec un gérant mal complaisant qui voulait leur coller de mauvaises chambres.

Après des semblants de recherches désespérées, on finit par leur trouver, au premier étage, les trois chambres les plus confortables de la maison.

Ces dames paraissaient fatiguées et demandèrent à prendre une tasse de thé dans leurs appartements. Georges, qui n’avait pas faim, dit qu’il avait faim pour rester seul. Il avait besoin de faire son petit inventaire et de mettre un peu d’ordre dans ses idées et ses sentiments.

Attablé au restaurant de l’hôtel, il se mit à manger, ne pensant à rien. Une fois de plus, il se reposait, sous prétexte de réflexion. Cependant, à la fin du repas, il réveilla sérieusement son intelligence et, par devoir, la ramena au travail.

Son effort d’esprit fut facilité par une bonne bouteille de vin du Rhin, qui fit de cette réflexion une sorte de rêve vagabond, que la pensée suit avec une paresse heureuse au lieu de le diriger.

Exalté, Georges revécut l’instant émouvant où, après cette sorte d’aveu de Béatrice, il s’était senti uni à elle par un lien si pur.

Il se glorifiait de se trouver ainsi dans une aventure si haute, si exceptionnelle, si dégagée des préjugés humains et des appétits animaux du restant des hommes.

Il regardait les autres dîneurs avec l’air indulgent d’un souverain qui voyage incognito et qui est même seul à connaître son titre.

Il y avait à la table voisine un jeune couple d’Allemands ou d’Autrichiens. Ils étaient assez élégants, assez beaux à voir. Georges les plaignit de vivre une existence aussi prévue. Puis il se leva, traversa le hall et prit l’ascenseur, pour ne pas s’astreindre à la montée humble et lente d’une trentaine de marches... Comme un dieu, il s’éleva jusqu’au prochain palier.

En passant devant la chambre de Béatrice, il vit que la porte était entr’ouverte. Il frappa. Béatrice, en déshabillé de nuit, vint lui ouvrir. Les paroles entre eux étaient inutiles. Simplement quelques mots de la jeune femme, des mots insignifiants: «Vous avez dîné en bas?» prononcés tout doucement pour lui indiquer qu’il ne fallait pas parler trop haut, à cause de la chambre voisine. Puis un baiser tendre et prolongé.

En la quittant, deux heures après, Georges pensa que c’était mieux ainsi à tout point de vue.

Il avait uni plus profondément leurs deux destinées. Il n’établissait aucune contradiction entre ce qui venait de se passer et les résolutions de chasteté qu’il avait prises très peu de temps avant.

D’ailleurs, il y a fort peu de contradictions dans la vie, sinon en apparence. Tout arrive à se concilier grâce à la raison de plaisir, plus forte que la raison d’État.

XIII

Georges s’étonnait que Mme Murier ne fût pas encore au courant de la mort singulière de Lucien Olmey.

Elle devenait pour lui une étrangère un peu encombrante.

Le lendemain matin, comme ils étaient allés tous les trois faire un tour dans Innsbruck, en attendant la voiture qu’Adrien équipait de deux pneus neufs, ils s’arrêtèrent devant une librairie où l’on vendait des journaux français. Laurence pénétra dans le magasin.

Sans doute allait-elle trouver sur une des feuilles un article relatif au meurtre du banquier?

Georges regarda Béatrice, qui ne paraissait pas s’inquiéter de ce danger. Elle sourit simplement au jeune homme et profita de l’absence momentanée de Laurence pour serrer de toutes ses forces la main de Georges.

Ils s’étaient revus devant l’étrangère dans le hall de l’hôtel et c’était maintenant le premier vrai bonjour, le premier bonjour un peu tendre qu’ils pouvaient échanger. L’insouciance de Béatrice ne le rassura pas complètement. Elle venait sans doute d’un manque de prévoyance assez fréquent chez les dames, qui ne savent pas toujours quand elles ont raison de s’alarmer.

Enfin, Mme Murier sortit du magasin et Georges vit avec satisfaction qu’elle n’avait acheté que des périodiques d’art. La réalité quotidienne ne la préoccupait que fort peu. Elle s’intéressait surtout à l’annonce des expositions et suivait un peu moutonnièrement les manifestations artistiques.

On ne lui connaissait pas d’aventure. On n’avait jamais non plus entendu dire que le sculpteur Murier eût une vie sentimentale indépendante. C’était en somme un couple de figurants assez ornemental et qui ne jouait pas de rôle dans la chronique. Laurence était intelligente et distinguée, mais on ne le constatait pas. Le ménage était invité dans beaucoup de maisons. Le sculpteur, que l’on appelait quelquefois «maître», était placé à la droite de la maîtresse de maison dans les dîners où il n’y avait pas de personnalités exceptionnelles. Il venait en tête du lot, immédiatement après les phénomènes.

En somme, M. et Mme Murier étaient assez recherchés; ils faisaient mieux que de compléter un ensemble. Ils étaient nettement au-dessus de la catégorie des invités haut le pied à qui l’on peut téléphoner à six heures du soir pour remplacer des manquants.

Georges ne se plaignait pas de la présence de cette compagne de voyage. Mais il serait arrivé assez rapidement à se consoler de son absence, surtout depuis l’événement de la veille au soir. Évidemment, il était gênant qu’elle ne fût pas du tout dans les confidences de Béatrice, alors que Georges y était à moitié. Si Laurence n’eût pas été là, Béatrice aurait pu parler au jeune homme du sujet dont il était hanté. Mais, au fait, qu’elle ne pût l’entretenir de cela, c’était peut-être mieux.

Il ne tenait pas à entendre point par point le récit de certaine soirée tragique. Il aurait eu plutôt des tendances à fuir de complètes et trop nettes révélations. Mais il eût volontiers interrogé Béatrice sur des questions à côté.

Pourquoi était-elle si pressée de rejoindre Markeysen?

Dans quelles circonstances le banquier avait-il épousé la femme divorcée de Lucien Olmey?

Y avait-il entre Béatrice et ce monsieur des liens sentimentaux?

Il n’aimait pas cette hypothèse.

Non pas que, dans le cœur de ce garçon assez fait à la vie, il existât beaucoup de la jalousie de l’homme des cavernes.

Mais il préférait esthétiquement, pour la beauté de sa nouvelle aventure, que cette jeune veuve n’eût pas été trop profanée.

Il était revenu à l’hôtel. Adrien n’avait pas encore terminé son montage de pneus. Hors des yeux de son patron, son activité était sensiblement moins débordante. Georges s’apprêtait à se rendre au garage pour stimuler son chauffeur, mais il pensa qu’il n’y avait rien, en somme, de très pressé, puisqu’une très courte étape les séparait de Salzburg.

A ce moment le gérant, que Georges avait un peu secoué la veille, s’approcha du jeune homme dans une attitude qui n’avait certainement rien de hautain.

Ce gérant connaissait le cœur humain. Pour rentrer en grâce auprès de son hôte, il lui fit de grands compliments de sa 24 chevaux, qu’il avait examinée la veille pendant le déchargement des bagages.

Et voici ce qu’il se mit à dire, inopinément:

--Nous avons eu tout à l’heure une très forte voiture, une marque américaine, qui appartient à un banquier dont vous connaissez sans doute le nom, M. Markeysen, d’Amsterdam.

Georges sursauta.

--Il est ici?

--Non, il n’a fait que passer. Il est parti sur Salzburg. Je vous dirai que je le connais parce qu’il est venu deux ou trois fois à l’hôtel. Il s’est arrêté pour téléphoner à un hôtel de Salzburg où il avait retenu des chambres. Il leur a dit de disposer de son appartement, car il ne ferait que passer là-bas pour prendre son courrier.

--Envoyez-moi d’urgence un de vos chasseurs au garage. Et dites à mon chauffeur que nous partons immédiatement.

Il avait jeté ces deux derniers mots tout en se dirigeant du côté de Béatrice.

--Quelle malchance! lui dit-il. Le monsieur que vous cherchez est passé il y a quelques instants à Innsbruck et à cet hôtel même. Il est en route pour Salzburg. Mais ses projets sont changés. Il n’y restera pas.

Béatrice s’était levée.

--Nous partons tout de suite.

--J’ai envoyé chercher Adrien. Sa voiture est montée en pneus neufs. Votre ami a une forte huit cylindres américaine. Ils doivent avoir une demi-heure d’avance. Je crois qu’il y aura du sport.

Tout arrive, y compris Adrien... Sans doute n’a-t-il pas trouvé au garage de chauffeur français sur qui déverser son éloquence.

On s’embarque en toute hâte. Direction de Salzburg, rapidement...

--A gauche, fit Georges, qui s’est renseigné, puis à droite en traversant la rivière, à droite encore et l’on file devant soi.

--Ils sont loin de nous? demanda Béatrice.

--Il est difficile de le savoir exactement, dit Georges tout en dirigeant Adrien à la sortie d’Innsbruck. A l’hôtel le portier m’a dit qu’il était parti il y a un quart d’heure. Une demi-heure, m’a dit le gérant. Évidemment ils n’ont pas chronométré leur mise en route. Ils ne soupçonnaient pas l’intérêt sportif que représentait l’heure de leur départ.

La route, en sortant d’Innsbruck, est assez bonne, mais fort sinueuse et ne constitue pas la piste rêvée pour un match de vitesse. En outre, les chemins, là encore, étaient empoisonnés par la pose du câble international. La plupart du temps on ne pouvait rouler que sur une moitié de la chaussée. Les hommes travaillaient sur l’autre côté. La plupart, nus jusqu’à la ceinture, montraient des torses de bronze.

A maints endroits, comme il n’y avait la place que pour une voiture de front, des vieillards, impropres à un service plus actif, agitaient un petit drapeau rouge pour ouvrir ou pour barrer la route. Georges s’impatientait. Mais il se disait que la voiture de M. Markeysen, suivant le même chemin, avait connu aussi les mêmes raisons de retard.

Ce jour-là au moins, ils n’eurent pas la surprise de voir une route soudainement barrée, pour permettre la perception d’un droit de passage.

C’est ce qui leur était arrivé la veille au moment où ils pénétraient dans le Tyrol. A cet endroit on paye la valeur d’une cinquantaine de francs français que l’on eût abandonnés assez vite si cette formalité ne s’était accompagnée d’une paperasserie interminable, et d’une vérification méticuleuse de numéros de voiture, de châssis et de moteur.

Quand ils en eurent fini avec les poseurs de câble, ils furent tarabustés par un side-car, que les sinuosités incessantes de la route ne leur permettaient pas de dépasser. Enfin, ils aperçurent un beau palier droit de quelques kilomètres. Mais, maintenant, le side-car qu’ils avaient rejoint, leur pare-brise baissé afin d’éviter la poussière, maintenant ce side-car présomptueux s’obstinait à rester au milieu de la chaussée, sans s’écarter sur la gauche ainsi que le prescrivaient la civilité puérile et honnête et les règlements autrichiens. A la fin il se décida et ce fut la vingt-quatre chevaux qui lui fit à son tour, et pendant un trop court instant, l’hommage de sa poussière.

Ils arrivèrent dans un charmant village tyrolien qui s’appelle Saint-Johann, mais Béatrice, malgré l’attrait d’une auberge avenante, ne voulut pas s’arrêter pour déjeuner. Il était d’ailleurs d’assez bonne heure et, d’après l’évaluation de la distance, il ne paraissait pas trop ambitieux de viser un déjeuner à Salzburg.

Cependant, il s’agissait de traverser un coin de Bavière, puis de rentrer en Autriche peu après. On aurait donc affaire à quatre douanes. Les formalités furent remplies assez rondement, malgré la nécessité d’établir une feuille de passage en Allemagne. A l’hôtel d’Innsbruck, Georges s’était muni de quelques Rentenmark, qui lui permirent d’acquitter rapidement les droits exigés.

La douane allemande, à l’entrée en Bavière, se trouve sur une route de montagne. A partir de cet endroit, le sol devient merveilleux. La voiture avait des ailes. Stimulé par Georges, Adrien la lançait à une allure de record. On redescendit sur la station balnéaire de Reichenhall, où l’on fut bien forcé de ralentir.

Mais Georges augura qu’ils avaient rattrapé une bonne partie du handicap qui les séparait de M. Markeysen.

Après avoir retrouvé des douaniers allemands, puis des douaniers autrichiens, ils continuèrent à pleine vitesse sur la route assez droite qui menait à Salzburg et, soudain, ils eurent la joie d’apercevoir devant eux, environ à un kilomètre, une auto imposante, qui devait être la voiture en question. Mais leur triomphe fut contrarié par une intervention vraiment stupide du destin. Le Destin est un grand maître, c’est entendu, mais vraiment il se livre à des facéties qui ne sont pas dignes de lui.

Devant eux, sur la droite, à deux cents mètres environ, filait de toutes ses forces un petit tacot assez ancien. Le conducteur de cette voiture avait sans doute oublié qu’il était rentré en Autriche et qu’il fallait rouler sur la gauche. A sa rencontre arrivait un camion qui venait de Salzburg... Le chauffeur du tacot marqua un instant d’hésitation avant d’aller sur sa gauche. Le gros accident fut évité, mais non pas l’accrochage, si bien que la route se trouva obstruée devant la vingt-quatre chevaux. Georges arrivait à point pour servir de médiateur entre le tacot, qui ne parlait qu’italien, et le camion, dont l’allemand était la langue maternelle.

Comme les passagers de la voiture médiatrice ne connaissaient que le français, les choses furent assez longues à s’arranger. Elles s’arrangèrent cependant. Sept ou huit bonnes ou plutôt mauvaises minutes s’étaient écoulées quand Georges put prendre sa route. Pour comble de malheur, troublé par ces événements, il n’avait pu étudier à l’avance le plan de Salzburg. La recherche de l’hôtel fut interminable, en dépit et peut-être à cause des renseignements qui leur furent prodigués en allemand par des indigènes d’une complaisance intarissable. On avait beau leur dire: «Comprends pas» ou: «_Ich verstehe nicht_», on ne faisait que stimuler leur éloquence et leur zèle didactique.

Enfin, le langage universel de l’index et des gestes de bras les fit parvenir à l’hôtel indiqué. Hélas! M. Markeysen et son équipage étaient déjà sur la route de Munich!

Il était difficile de repartir immédiatement. A la rigueur, Georges, Béatrice et Laurence, emportés par la fièvre de la poursuite, se seraient passés de déjeuner, mais il fallait absolument qu’Adrien mangeât un morceau, car il avait fait une étape fatigante. Raison majeure encore: on manquait d’essence et le prévoyant chauffeur n’avait pas pris assez d’huile. On fit venir un homme du garage pour procéder à ces opérations de ravitaillement devant la façade même de l’hôtel. Pendant ce temps Georges fit préparer des sandwiches et des bouteilles de bière pour boire et manger dans la voiture... Cependant Béatrice interrogeait le gérant et apprenait de lui des choses affolantes. M. Markeysen était passé en vitesse en demandant au portier qu’on lui expédiât tout le courrier qui viendrait, non à Munich, mais à Strasbourg, car d’après quelques mots qu’il avait prononcés il semblait qu’il brûlerait Munich comme il avait fait de Salzburg et se dirigerait en toute hâte vers Paris.

--Il faut partir, supplia la jeune femme, il faut partir tout de suite!

Georges sortit sur le perron pour voir si la voiture était prête. On achevait d’y mettre de l’huile sous la surveillance d’Adrien qui, avec une sérénité magnifique, mangeait du pain et du hareng mariné.

Béatrice, impatiemment, allait prendre place dans l’auto, quand un employé de la réception s’approcha d’elle.

--C’est bien madame... Olmey?

--Oui! Qu’y a-t-il?

--C’est un monsieur qui voudrait parler à madame dans le bureau de la direction... A madame seule, a dit ce monsieur, ajouta l’employé, en voyant que Georges s’apprêtait à suivre Béatrice.

--Monsieur viendra avec moi, déclara nettement la jeune femme. C’est mon compagnon de voyage. Et vous aussi, Laurence, venez!

L’employé s’inclina. Il y avait dans le ton de la jeune femme de l’autorité, et aussi comme une sorte d’allégresse. Elle semblait soulagée de laisser tomber toute contrainte. Ils arrivèrent dans le bureau de la direction et se trouvèrent en présence d’un petit monsieur grisonnant aux joues rasées et rebondies. Avec un fort accent allemand, il déclina en français un titre important et compliqué où s’entendait surtout le mot: police!

--Je voudrais parler seul à madame.

Il chercha laborieusement un mot et finit par dire, non sans timidité:

--Confident.

Mais Béatrice, cette fois encore, résista.

--Je crois savoir de quoi il est question. Mes amis resteront ici. Car leur présence ne peut gêner que moi.

Le monsieur grassouillet se balançait, embarrassé par la délicatesse de sa mission ou par les difficultés de la langue française.

--Vous avez reçu l’ordre de m’arrêter, au sujet de l’assassinat de Lucien Olmey?

--Non arrêter, simplement... tenir en vue.

Que dut à ce moment penser Laurence? Elle devait être plutôt déconcertée, choquée sans doute, par un de ces événements qui vraiment ne pouvaient se passer dans son monde, un fait à la fois grave et saugrenu.

--Eh bien, gardez-moi à vue, dit Béatrice. Mais mon ami peut continuer sa route?

--Mes ordres, dit le fonctionnaire, ne sont concernant que de vous.

Il s’exprimait dans une langue assez hésitante, mais on comprenait tout de même assez clairement ce qu’il voulait dire.

--Je vous en prie, dit Béatrice à Georges, à tout prix rejoignez Markeysen et ramenez-le ici. Laurence, restez avec moi et je vous demande de ne rien vous expliquer avant l’arrivée de mon ami d’Amsterdam.