Le voyage imprévu

Part 2

Chapter 23,828 wordsPublic domain

Ils traversèrent Pont-sur-Yonne, où la route fait de tels détours que les autos semblent vouloir dépister quelque détective à leurs trousses. Ils traversèrent Villeneuve, enclose comme l’est Moret-sur-Loing, entre deux vieilles portes, puis Sens, qui a l’aspect d’une petite grande ville. De Sens à Joigny et de Joigny à Auxerre, la route continue à être fort belle. D’Auxerre à Avallon, ils trouvèrent un certain nombre de trous et aussi par instant une machine à empierrer la route. La voiture de Georges, bien suspendue, roulait sur les sols rugueux comme sur un tapis de verdure.

Dix minutes avant l’étape fixée, ces dames n’avaient toujours pas faim, mais la vue d’un hôtel de bonne apparence eut pour effet de leur redonner quelque intérêt pour la nourriture.

Ils prirent place dans le restaurant. A la table d’à côté, toute une famille de personnes rousses, accompagnées d’un prêtre, dégustaient des quenelles de brochet, sur lesquelles ces dames jetèrent un regard qui n’avait rien d’indifférent.

En attendant le gros du déjeuner, on s’occupa avec une avant-garde de hors-d’œuvre. Et déjà Béatrice, impatiente, parlait de se mettre en route. Il faut dire qu’elle avait mangé en museau de bœuf, anchois de Norvège, filets de hareng, salade de pommes de terre et petites olives noires, la valeur nutritive de deux déjeuners complets.

Georges, qui n’avait pas une âme de rebelle, eût probablement cédé au désir de Mme Olmey. Mais une autre volonté non exprimée le retenait à l’hôtel: Adrien, son chauffeur, n’avait certainement pas terminé son repas. Or, il n’était pas content quand on l’obligeait à écourter son séjour à table. Non qu’il fût un gros mangeur, mais il trouvait toujours à la table des courriers un auditoire attentif d’autres chauffeurs, et ce n’était pas un homme à lâcher facilement une occasion de pérorer. Ses commensaux de hasard venaient prendre place à sa table à des heures irrégulières, selon les hasards de la route; il lui était moralement impossible de quitter la place avant que le dernier écouteur fût parti.

Quand ils arrivèrent au dessert, Béatrice donna de tels signes d’impatience que Georges sentit monter en lui un courage indomptable, qui lui permettrait de tenir tête à son chauffeur.

Il pensa néanmoins qu’il devait agir par la douceur, et, avec mille précautions, alla demander à Adrien de reprendre la route.

Adrien se montra plein de mansuétude. Il se dit sans doute qu’en voyageant à côté du patron, il pourrait continuer son exposé sur des questions diverses qui lui tenaient à cœur et qui se rapportaient à l’ordre général de l’auto: la consommation des différentes marques, leur aptitude à monter les côtes, les renseignements qu’il avait recueillis auprès des autres chauffeurs du garage sur la bonne ou mauvaise viabilité de certaines routes.

Il avait l’esprit soupçonneux et prêtait arbitrairement les plus sombres projets à ses semblables et particulièrement aux employés des garages.

Il prétendait conduire avec une grande prudence et qu’il n’avait jamais été de ces gens qui font la «course» sur la route. Il déclarait trois ou quatre fois par jour qu’il ne fallait jamais pousser une voiture et que le plaisir de l’auto consistait à aller tout doucement, en bon pépère pas pressé.

Mais il lui suffisait d’apercevoir devant lui une auto bien conditionnée pour être pris d’un désir immodéré de passer devant. Les autos ordinaires, c’était du petit gibier qu’il avalait sans se presser et pour ainsi dire sans appétit. Mais la vue d’une voiture à large caisse l’animait d’une combativité de rapace. S’il trouvait quelque résistance, si l’intervalle qui le séparait de sa proie ne diminuait pas assez vite, alors il en mettait «tant que ça pouvait».

Georges, en fataliste, le laissait aller. Il se disait que si ces dames avaient peur, elles prendraient l’initiative de dire: un peu moins vite. Mais aucune protestation n’arrivait du fond de la voiture.

Un moment cependant, comme le compteur atteignait 140, Georges leur demanda s’il ne fallait pas ralentir...

--Non, non, dit l’intrépide Béatrice, c’est très bien comme ça. Pensez-vous que nous puissions être à Genève avant la nuit?

--Oh! largement, fit Georges.

--Alors, allons plus loin, allons jusqu’à Lausanne.

--Soixante-dix kilomètres en plus, c’est très faisable; mais si vous m’aviez dit plus tôt que vous vouliez atteindre Lausanne, je vous aurais fait prendre un autre chemin: Dijon, Pontarlier, Vallorbe. Maintenant nous nous sommes engagés beaucoup plus au sud, nous voilà tout près de Chalon, nous allons filer par Tournus, nous passerons par Bourg et Nantua. De là, à la frontière suisse, il n’y a qu’un pas.

Ils n’échangèrent pas d’autres paroles avant d’atteindre cette frontière. Entre les deux femmes aussi, c’était le silence complet. Dans la glace du rétroviseur, Georges apercevait le fin visage de Mme Olmey et des sourcils un peu froncés... Ce n’était pas tout à fait la figure d’une dame qui s’en va en partie de plaisir.

Bah! elle avait quelque ennui, quelque souci que le voyage ferait évanouir. Le jeune homme ne s’arrêta pas à des commentaires.

D’ailleurs, en auto, son goût modéré pour la réflexion ne s’accentuait pas, bien au contraire. Son attention était tout absorbée par les accidents de la route, par une carriole qui s’arrêtait brusquement au bord d’un chemin latéral, par une bande de bœufs qui nous oblige à ralentir et pour qui l’auto frémissante n’existe pas... Plus loin, un cycliste, qui roule sur la gauche, prend dangereusement sa droite dès qu’il entend notre klaxon, puis c’est un écriteau qui n’indique aucun passage à niveau, aucune sinuosité, pas le moindre croisement, mais simplement vous apprend que telle station thermale fameuse est à deux cent douze kilomètres, ce qui ne nous intéresse pas toujours.

... Et voici un autre écriteau qui vous réclame un ralentissement si exagéré que l’on n’y fait pas attention. Aussi le «merci» qui vous apparaît tout à coup à la sortie du village prend un air bien ironique, puisque le chauffeur n’a tenu aucun compte de la prière ou de l’injonction qui lui était adressée.

Sur les raccourcis, lorsqu’on quitte la grande route pour un chemin vicinal, Georges avait d’autres plaisirs: c’était de se débrouiller tout seul, la carte en main, en mettant un point d’honneur à ne jamais demander son chemin à personne. Il tâchait également de ne pas poser de questions aux habitants, quand il traversait des villes inconnues.

Sur ce point, il était bien dans les idées d’Adrien qui, comme tous les gens prolixes, avait horreur de ceux qui font des discours.

Il est incontestable qu’en France et dans bien d’autres pays, les rues des villes et des faubourgs sont sillonnées de professeurs amateurs de topographie, à qui il est dangereux de donner la parole. La main posée sur le capot, ils semblent s’installer devant vous pour la vie. Décemment, il vous est difficile de reprendre votre route en les bousculant, ce qui serait une façon un peu singulière de leur payer leur complaisance, fût-elle un peu excessive.

Il faisait encore grand jour quand ils arrivèrent à la douane française.

--C’est la frontière? demanda Béatrice.

Georges la vit se pencher à la portière. Il lui sembla qu’elle explorait du regard les abords de la douane. Mais cette impression ne devait lui revenir qu’assez longtemps après. Pour le moment, il était tout occupé par les formalités nécessaires. Il n’avait pas rempli la feuille de son triptyque où l’on doit inscrire le numéro du moteur, celui du châssis, la force de la voiture, sa valeur, son poids, enfin son signalement complet.

Les douaniers de France n’en imposent pas aux citoyens de leur pays. Parfois ils soulèvent en eux la petite rébellion qu’un Français de race éprouve d’ordinaire devant les agents de l’autorité. Mais cette révolte demeure tout intérieure.

Tout change quand on aborde la Suisse. Même en pays de langue française, le fonctionnaire trouve devant lui des êtres parfaitement soumis. Il semble que ce soit un agent mystérieux dont on ne devine pas la puissance. Devant lui, l’homme le plus en règle se sent l’état d’âme d’un suspect, voire d’un criminel.

Même si on le reçoit avec aménité, il ne semble pas absolument sûr de ne pas être en faute.

Quand les voyageurs eurent dépassé les deux douanes, ils respirèrent plus librement, comme des prisonniers élargis que la tyrannie des gouvernants ne saurait désormais atteindre qu’au prix de formalités assez compliquées.

Seul, Adrien gardait une certaine circonspection. Il n’avait pas perdu le souvenir d’un voyage en Suisse, d’écriteaux menaçants et d’amendes perçues instantanément par des représentants de l’autorité. Il regardait avec inquiétude toutes les maisons de la route qui lui semblaient pleines de sbires embusqués. Il dévisageait avec méfiance le passant le plus inoffensif. Cet inconnu n’allait-il pas le faire stopper pour lui réclamer une amende de quinze francs suisses (soixante-quinze francs français)?

Ils traversèrent Genève sans s’y arrêter et prirent la route du Tour-du-Lac. Ils entrèrent dans Rolle, où la gendarmerie, blanche et verte, a un air si souriant, bien qu’elle abrite les gendarmes les plus terrifiants de la côte. La circonspection d’Adrien persista au passage de Morges, dont les abords se hérissent d’écriteaux. Enfin, ils arrivèrent à Ouchy, au pied du versant où s’étagent les maisons de Lausanne. Au bord du lac, ils entrèrent dans le hall d’un hôtel réputé, où Georges, deux ans auparavant, avait passé quelques jours. Deux voyageurs lisaient des dépêches d’agence épinglées sur un tableau. Pendant que Georges s’approchait de la réception pour retenir des chambres, les deux dames se reposaient dans des fauteuils d’osier.

Un des deux messieurs qui lisaient les dépêches se détacha du groupe. Il avait aperçu Mme Olmey et faisait de grands gestes de bras...

Elle ne le laissa pas venir jusqu’à elle. Elle alla à sa rencontre et il sembla à Georges qu’elle l’attirait un peu loin pour éviter de lui parler devant Mme Murier. Mais ce fut encore une de ces impressions qu’il enregistra simplement, sans lui accorder une attention spéciale.

Le monsieur était un de ces personnages distingués que l’on a certainement rencontrés dans le monde, mais que l’on ne peut étiqueter d’aucun nom. C’était un homme assez âgé et rien dans son attitude n’indiquait que ce pût être un flirt de Mme Olmey.

Pourquoi avait-elle tenu à lui parler en tête à tête?

Mais ce ne fut que plus tard que Georges songea à se poser cette question.

Elle quitta enfin le monsieur pour revenir à ses compagnons. Un employé de la réception se tenait prêt à faire visiter aux nouveaux arrivants les chambres que Georges venait de retenir. Comme ils traversaient le hall pour arriver à l’ascenseur, Georges fit un pas pour s’approcher du tableau des dépêches. Mais Béatrice qui, depuis son entretien avec l’autre monsieur, semblait assez préoccupée, reprit tout à coup un enjouement inopiné et qui sonnait un peu faux. Elle avait saisi le bras de Georges et le ramenait dans la direction du «lift».

--Vous nous appartenez, je vous ai déjà dit. Vous n’avez pas à penser au reste du monde. Il n’existe pas pour vous.

En effet, elle lui avait déjà dit cela à Moret-sur-Loing, quand elle l’avait empêché de lire les journaux...

Il la suivit docilement.

Toutefois, il se promit bien qu’un peu plus tard il reviendrait dans ces parages et jetterait un coup d’œil sur ces télégrammes interdits.

Béatrice et Laurence avaient deux chambres attenantes. C’est Mme Olmey qui en avait exprimé le désir. Georges logeait à l’étage plus haut.

Elles étaient entrées dans une des chambres avec l’employé de la réception. Georges était resté dans le couloir.

--Venez un peu voir comment nous sommes installées, au lieu de faire l’homme discret; ce serait tout de même plus gentil de montrer quelque sollicitude pour vos compagnes de voyage.

Georges entra dans la chambre, après avoir dit à l’employé de ne pas l’attendre, qu’il avait le numéro de son appartement et le trouverait bien tout seul. Il recommanda de lui faire monter sa mallette vert-olive.

Béatrice s’était laissée tomber sur un fauteuil, elle paraissait un peu accablée.

--Je ne crois pas que je descendrai dîner avec vous.

--Eh bien, dit Georges, on pourrait monter à dîner ici.

Pour la première fois, le personnage un peu passif du trio fit acte de présence. Laurence déclara que c’était toujours amusant de dîner au restaurant.

--J’aime bien voir les têtes des gens. Est-ce que ce n’est pas pour ça que l’on voyage?

--Alors, dit Béatrice, vous allez descendre tous les deux.

Mais Laurence était décidément émancipée.

--Non, fit-elle, non, vous nous emmenez tous les deux avec vous, sans crier gare et presque sans nous demander notre avis... Comme c’est gentil de nous lâcher! Si vous ne voulez pas descendre, je ne descendrai pas non plus.

--Allons, fit Béatrice résignée, j’irai donc avec vous.

--Très bien, dit Laurence, et je vous garantis qu’une fois en bas vous vous amuserez beaucoup. Je vous connais. C’est la réaction de l’auto. Vous savez que nous ayons fait une étape énorme? Aussitôt que vous serez à table, vous aurez faim; vous mangerez et toute votre fatigue passera.

--Je veux bien, dit Béatrice.

--Alors, mesdames, à tout à l’heure dans le hall; j’ai vu qu’on s’habille dans cet hôtel, je vais mettre mon smoking...

... Bizarre! Bizarre! répétait pour lui-même à mi-voix le compagnon de ces dames en cherchant l’escalier qui menait à l’étage au-dessus.

Il n’aimait pas se fatiguer l’esprit sur des mystères dont l’explication lui paraissait trop cachée. Il laissait à d’autres plus tenaces les enquêtes difficiles. Il préféra penser à autre chose, d’autant qu’il avait à sa disposition un sujet assez attrayant de songerie.

V

Un escalier qui tournait dans une cage rectangulaire se présenta à Georges avec ses deux paliers.

Arrivé au premier palier, il se déclara à voix haute:

--Elle est adorable.

Il ne cherchait pas une expression rare qui traduirait une impression nuancée. Ce qu’il lui fallait pour l’instant, c’était une affirmation nette; en réalité, avant de prononcer cette parole définitive, il n’était pas sûr que Béatrice fût adorable...

Dès cette proclamation, elle fut adorable officiellement et définitivement.

C’est ce que le populaire appelle se monter le coup.

Mais un homme aussi averti que l’était Georges ne pouvait se monter le coup que pour un objet qui en valait la peine.

«Elle est adorable», dit-il encore, quand il fut sur le deuxième palier.

Et comme il arrivait à la porte de sa chambre:

«Ah! je suis embarqué», pensa-t-il.

Il jeta les yeux autour de lui pour la forme. La pièce était spacieuse et confortablement meublée. La mallette vert-olive, installée déjà sur un pliant à sangle, enlevait à l’appartement son air anonyme. Elle en faisait un home provisoire, mais attitré, de l’occupant.

Il reprit son entretien avec lui-même, sur des sujets moins palpitants.

--Prendrai-je un bain?

--Oui, décida-t-il, par paresse surtout, pour ne pas s’habiller tout de suite.

Maintenant que Béatrice était consacrée la dame de ses pensées, le mystère de ce brusque voyage aimantait avec plus d’intensité la curiosité du jeune homme.

--Il faut tout de même que j’aille lire ces télégrammes d’agence.

Il sonna le valet de chambre, à qui il donna l’ordre de lui préparer un bain, puis il sortit dans le couloir.

Il redescendit par l’escalier et, en passant, à l’étage en dessous, devant l’ascenseur, il vit sortir de la cage un charmant oiseau, qui rappelait évidemment Béatrice. Il lui sembla qu’elle était légèrement troublée.

--Je suis allée porter une dépêche au portier. Quand on les confie au chasseur, il muse dans les couloirs et mon télégramme était assez pressé.

--Eh bien, dit-il pour parler d’autre chose, nous nous retrouverons dans le hall d’ici à trois quarts d’heure.

--D’ici à trois quarts d’heure, répéta Béatrice.

--J’ai aussi, dit Georges, un télégramme à envoyer.

Comme il ne voulait pas mentir tout à fait, il fit envoyer une dépêche à ses amis du cercle, en s’excusant d’être parti si précipitamment et de n’avoir pas eu le temps de les prévenir.

Ils ne surent jamais à quelle raison de hasard ils devaient cet acte de politesse.

Après avoir quitté le portier, il s’arrangea pour passer devant le tableau des dépêches. Il remarqua tout de suite que le tableau n’était plus couvert en son entier de tout le papier jaune qu’il avait vu l’instant d’avant.

On avait certainement enlevé une dépêche. Une petite punaise d’attache, dans le coin inférieur de droite, laissait dépasser un tout petit morceau de papier arraché; d’autre part, au-dessus du vide, la dépêche précédente était interrompue brusquement, au moment où elle faisait le récit d’une catastrophe de train au Canada.

VI

Trois quarts d’heure après, la question n’avait pas fait un pas.

Georges, en smoking, était revenu dans le hall, non sans avoir été faire un petit tour d’inspection au salon de lecture où il n’avait trouvé, en fait de journaux, que des exemplaires d’une date ancienne. Il se demanda si quelqu’un n’avait pas passé par là. Le salon de lecture était vide. Ces clients probablement se faisaient monter dans leurs chambres et à leurs frais leur gazette de prédilection.

Le jeune homme était plongé dans une perplexité stagnante, quand Mme Murier l’interpella:

--Béatrice me paraît un peu en retard. Voilà dix bonnes minutes que je suis descendue, j’ai fait le tour du restaurant. Personne de connaissance, en dehors de ce monsieur avec qui notre amie a causé tout à l’heure.

Georges regarda du côté de l’ascenseur. Mme Olmey n’était pas en vue...

Il hocha la tête, en montrant à Laurence un regard intrigué.

--Enfin qu’est-ce que cela veut dire? demanda-t-il à Mme Murier qui, animée d’une curiosité égale, s’était assise auprès de lui.

... J’ai l’impression que vous êtes comme moi et que vous ne savez rien.

--Absolument rien, dit Laurence en riant. Hier soir, entre dix et onze, Béatrice est arrivée chez moi; elle sait que je ne me couche pas avant minuit. J’étais en robe de chambre. Mon mari, lui, dormait déjà. Elle m’a demandé comme un service essentiel de partir subitement avec elle. Elle était très agitée. Elle est restée un quart d’heure auprès de moi sans rien dire, mais, visiblement, elle se parlait à elle-même. Tout à coup elle s’est écriée:

--Nous emmènerons Georges Gassy.

Elle a ajouté:

--Vous allez prévenir votre mari. S’il vous demande pourquoi je vous emmène, répondez que vous n’en savez rien et je vous prie, pour le moment, de ne me poser aucune question.

... Je vous dirai, continua Laurence, que ça se trouve assez bien, parce que mon mari, qui a la commande d’un buste en Bretagne, devait précisément partir le lendemain matin de très bonne heure et rester absent une huitaine de jours.

--Et vous ne savez pas du tout, demanda Georges, vers quel pays nous nous dirigeons?

--J’ai idée que nous allons en Autriche, mais je n’affirme absolument rien. Elle m’a dit hier qu’elle avait une vague intention d’aller à Salzburg, mais elle n’en était pas sûre encore.

--Elle a dû passer chez moi, dit Georges, après vous avoir quittée.

--Oui, dit Laurence. Elle m’a dit: je vais prévenir Georges Gassy que nous passerons le prendre demain matin à six heures.

--J’ai trouvé, en effet, sa lettre en revenant du cercle, vers deux heures de la nuit.

Ils gardèrent un instant le silence.

--Que voulez-vous? dit Laurence, faisons-lui confiance et continuons à ne rien lui demander. Elle m’a choisie pour compagne de voyage et pourtant, tout en étant des amies, nous ne sommes pas ce que l’on peut appeler des amies intimes, mais elle savait qu’on peut se fier à moi. Elle a d’ailleurs raison, bien que jusqu’à présent la vie ne m’ait jamais donné l’occasion de lui prouver, par un service important, que j’étais pour elle une amie fraternelle.

--Et quand elle vous a dit qu’elle m’emmenait?...

--Eh bien, naturellement, j’ai supposé des choses et je me suis dit: Tiens! je vais peut-être faire là-dedans l’office d’un chaperon. Mais tout de même je ne suis pas une enfant et vos attitudes réciproques m’ont fait voir que j’étais allée sans doute un peu loin dans mes suppositions.

--Évidemment, dit Georges, nous n’avons qu’à nous taire... C’est tout de même un peu gênant de voyager avec une personne aussi mystérieuse et de ne pas paraître remarquer sa préoccupation...

--Non. Elle se dit simplement que nous sommes, vous et moi, des gens discrets. D’ailleurs, c’est probablement pour ça qu’elle nous a choisis. Au moins, nous pourrons nous soulager un peu en parlant de ce mystère, quand nous nous trouverons seuls ensemble, comme à présent, dans un coin de hall.

Il rapporta à Laurence toutes les étranges remarques qu’il avait faites: la première à propos des journaux qu’on lui avait enlevés des mains, le matin, et aussi de ce télégramme qui, sur le tableau des dépêches, avait certainement été retiré par quelqu’un.

--On pourrait peut-être, dit Laurence, demander au portier qui a enlevé la dépêche en question.

Mais tout de suite elle écarta cette idée d’investigation sournoise.

--Non, dit-elle, ce genre d’enquête serait encore plus indiscret de notre part et marquerait une façon singulière de faire confiance à notre amie.

--La voici, souffla Georges.

--Tiens, murmura Laurence, pourquoi a-t-elle mis sa robe noire?

VII

Dans un repas de palace, après les hors-d’œuvre et une fois la première fringale passée, la grande occupation des dîneurs consiste à se regarder mutuellement, sans avoir l’air de se voir. C’est une attitude plus polie que celle des chiens de faïence, qui ont l’air de se voir sans se regarder.

Aux tables diverses, les dames communiquent aux messieurs leurs observations sur leur prochain ou leur prochaine, mais ne tournent pas la tête. Leur visage semblerait aussi impassible que celui des statues si leurs lèvres ne remuaient pas un peu.

Quelques instants après, on voit le monsieur ramasser sa serviette et jeter un coup d’œil dans une direction où probablement on lui avait recommandé de ne pas regarder tout de suite. Une conversation de ce genre s’engagea entre les deux visages hiératiques de Béatrice et de Laurence qui, en très peu de temps, avaient éliminé presque tout l’effectif des dîneurs pour concentrer leur attention sur une table de quatre personnes, où se trouvaient une robe de foulard blanc et un ensemble de crêpe mauve. Le reste du monde avait disparu, y compris Georges, qui le sentit bien, mais ne s’en offensa point.

Il fut même un peu rasséréné, car il se disait que le souci de Béatrice n’était peut-être pas si grave, puisqu’il ne l’empêchait pas de se livrer cœur et âme à une conversation de chiffons.

Mais, en y réfléchissant, il pensa que ce n’était pas une preuve convaincante...

Le départ de la robe blanche et de l’ensemble mauve sembla, pour ces dames, priver le monde d’un de ses plus fameux attraits. Elles déclarèrent immédiatement qu’elles n’avaient plus faim et l’on se dirigea vers le hall où, peut-être, on trouverait quelques autres voyageuses en train de prendre leur café.

Mais elles n’aperçurent que deux vieux Américains, ruminants hors d’âge, tout entiers à un rêve intérieur, probablement insignifiant.

Laurence déclara qu’elle allait se coucher. Avait-elle vraiment envie de dormir? Peut-être obéissait-elle à un penchant bien naturel de proxénétisme mondain et voulait-elle laisser en tête à tête ses deux compagnons de voyage?

Georges la vit partir sans plaisir, car sa passion naissante pour Béatrice Olmey n’était pas encore assez solide pour l’aveu.

Que lui dire, à Mme Olmey? Le seul aliment possible d’un entretien eût été une série de questions que, précisément, il ne pouvait poser.

Ce fut Béatrice, heureusement, qui prit la parole.

--Vous êtes intrigué?

--Oui, mais vous voyez, je ne demande rien.

--Vous avez raison, dit-elle. Vous me donnez là une grande preuve d’amitié.

En bon camarade, elle lui prit la main.