Le voyage imprévu

Part 1

Chapter 13,778 wordsPublic domain

TRISTAN BERNARD

LE VOYAGE IMPRÉVU

_ROMAN_

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22,--PARIS

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

A paraître:

Théâtre sans Directeur.

Il a été tiré de cet ouvrage:

25 exemplaires sur Hollande Van Gelder numérotés à la presse de 1 à 25

35 exemplaires sur vergé pur fil Vincent Montgolfier numérotés à la presse de 1 à 35

L’édition originale a été tirée sur alfa «Impondérable» des Papeteries Sorel-Moussel.

Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et adaptation cinématographique réservés pour tous pays.

Copyright 1928 by Albin Michel.

LE VOYAGE IMPRÉVU

CHAPITRE PREMIER

Cette journée de fin juillet avait été toute pareille aux autres. Aucun signe, aucun pressentiment n’avait annoncé une aventure.

Georges était rentré du cercle deux heures après minuit; la partie de bridge s’était prolongée un peu plus qu’à l’ordinaire: un des joueurs perdait beaucoup, il avait demandé un tour supplémentaire. Les gagnants s’étaient fait prier, avaient allégué une grande fatigue. Mais le perdant avait insisté en se fâchant un peu, en rappelant des prolongations que lui-même avait accordées en d’autres circonstances.

--D’ailleurs, je vous reconduirai tous, j’ai ma voiture à la porte du cercle.

Ils n’eurent pas l’air d’être touchés de cet argument. Mais au fond, bien qu’ils fussent tous assez riches, ils n’étaient pas insensibles à l’économie d’un taxi, surtout au tarif de nuit.

La voiture monta d’abord jusqu’à l’avenue du Bois pour mettre Frédéric à sa porte. Puis elle revint à la place Malesherbes où Georges Gassy habitait un rez-de-chaussée.

Ses camarades ne le laissèrent pas partir avant qu’il se fût engagé solennellement à les retrouver le soir pour la partie quotidienne.

Cet engagement avait son importance, car on arrivait au début d’août et la plupart des bridgeurs du cercle, esclaves de traditions imbéciles, s’étaient dispersés dans des villes d’eaux, des campagnes ou sur des plages.

Le devoir de ne pas casser la partie n’en était que plus impérieux pour ceux qui restaient à Paris.

Georges était «sur son départ», mais il n’était pas à trois ou quatre jours près. Il irait retrouver des parents en Maine-et-Loire... ou des amis en Bretagne. Il n’était pas fixé.

Il n’avait pas de famille à Paris. Il avait perdu sa mère cinq ans auparavant et son père depuis deux ans. Il conservait de gros intérêts dans la maison Gassy frères, fabricants de chaudières, et il n’avait pas à s’en occuper. L’affaire avait été mise en société et travaillait toute seule, c’est-à-dire sans les patrons, avec un bon directeur et un personnel sérieux d’ouvriers.

Georges avait trente-quatre ans. Il ne faisait rien, mais il ne s’en rendait pas compte. Après avoir passé sa licence en droit, il était entré pendant deux ans comme clerc amateur dans une étude de notaire que son père voulait lui acheter, mais il eût fallu épouser la fille du notaire qui, heureusement, aimait quelqu’un d’autre. Il n’eut donc ni la jeune fille ni l’étude et se fût trouvé très en peine de dire laquelle il regrettait le moins.

Ayant donc pris congé de ses amis, il traversa son antichambre après avoir jeté un coup d’œil sur un plateau de cuivre où, d’ordinaire, son valet de chambre lui déposait son courrier. Par bonheur, le plateau était vide, mais, en arrivant dans sa chambre à coucher, bien en évidence sur sa table de chevet, il vit une longue enveloppe vert pâle qui n’avait heureusement pas l’aspect d’une lettre d’affaires. Il reconnut la petite écriture renversée. La lettre non signée ne contenait que ces quelques lignes:

«_Confidentiel_: Je viendrai vous prendre dans ma voiture demain matin exactement à six heures...»

Demain matin, c’est maintenant ce matin, se dit Georges.

«... Je pense que vous avez un passeport. Si vous n’en avez pas, je vous emmènerai quand même. On s’arrangera. Vous m’avez dit, l’autre soir, que vous me suivriez au bout du monde. Nous verrons si vous avez dit vrai.»

... Évidemment, pensait Georges en lisant la lettre, je lui ai dit cela...

Et même, en le lui disant, il avait été sincère. Dans le cas où il se déciderait à aimer de nouveau une femme, il n’hésiterait pas à choisir celle-là. Elle l’attirait. Il lui semblait qu’il y avait en elle de quoi compenser d’avance tous les ennuis qui escortent les passions.

Il se disait aussi qu’aucune affaire sentimentale ne pouvait se présenter dans des conditions meilleures. Ils étaient bien assortis. Elle n’avait certainement pas trente ans. Au point de vue matériel, ils étaient tous les deux mieux qu’à leur aise.

Il revit l’instant où il lui avait offert son cœur... Il revit l’image de la jeune femme l’écoutant en profil perdu. Elle avait une beauté bien personnelle, une grâce «signée».

Évidemment, une fois sa déclaration faite, Georges avait été occupé par d’autres soucis... Cette lettre soudaine le prenait un peu au dépourvu. Il avait quatre heures environ, non pour se décider, car il savait bien qu’il s’y déciderait, mais pour arriver à se réjouir pleinement de ce bonheur un peu inopiné. Et encore, sur ces quatre heures, il fallait compter trois heures de sommeil...

«Dormons toujours», se dit-il.

Il plaça à côté de son lit une petite montre-réveil, après s’être assuré qu’il y avait dans l’armoire une mallette que Germain, son domestique, lui tenait toujours toute prête pour un _week end_ à Deauville ou ailleurs. Ce serait peut-être un bagage un peu sommaire pour le voyage qu’il allait entreprendre et qui se ferait certainement hors des frontières: on avait parlé de passeport... Peut-être pas plus loin que la Belgique?... En tout cas, il y a des magasins à l’étranger où il pourrait toujours, tant bien que mal, acheter ce qui lui manquait.

--Je vais dormir et, demain matin, en m’habillant, je penserai à toute cette histoire.

Il aurait ainsi une bonne heure, non de réflexion, mais d’accommodation. Il n’en faut pas davantage pour s’arranger avec les événements.

Un délai supplémentaire de quarante-huit heures ou de quinze jours ne vous fait pas réfléchir davantage.

Georges savait par expérience que la réflexion n’est jamais qu’un ajournement de la décision à prendre. Sur les quelques heures que César passa auprès du Rubicon, il ne consacra sans doute que peu de minutes à une délibération méthodique. Le reste du temps, il piétina.

Pour le moment, Georges n’était obsédé que de la crainte de ne pas s’endormir tout de suite. Elle lui donnait une tension d’esprit si forte qu’elle le mena bien vite à la détente et à l’anéantissement.

Quand le réveille-matin lui fit couler dans l’oreille sa froide petite sonnerie, Georges se trouvait bien loin de la réalité, sur une route de guerre où défilaient des camions, en discussion très vive avec un oncle décédé vingt ans auparavant et qui ne voulait pas convenir qu’il était mort.

Georges ouvrit résolument les yeux. Le jour fit table rase de la guerre, des camions, des affûts, des troupes en marche et de l’oncle défunt.

--Au fait, se dit Georges, je m’en vais tout à l’heure. Il faut prendre mon bain, il faut m’habiller.

Perspectives navrantes. Il s’accorda un sursis de deux minutes, en s’appliquant à garder les yeux grands ouverts.

--Pourquoi ne pas se lever? Une fois! deux fois! Allons-y!

Son domestique ne descendrait qu’à huit heures. La sonnette du sixième?... Il appuya sur le bouton sans nul espoir de réussite. Cette sonnette ne sonnait pas ou sonnait dans le désert. Il savait bien qu’il fallait préparer lui-même son bain.

C’est très ennuyeux de réfléchir et ce n’est pas amusant de se laver. Mais chacune de ces opérations facilite l’autre, en la rendant plus inconsciente.

II

Mme Olmey, qui lui avait écrit cette lettre, était la veuve du banquier Léopold Olmey. A la mort de son mari, elle était restée l’associée de son beau-frère Lucien. Lucien avait la réputation d’un homme intelligent et hardi, mais Mme Olmey estimait qu’il était loin de valoir Léopold. Léopold s’était montré, lui aussi, très entreprenant, mais avec plus de clairvoyance.

La Banque Olmey et Compagnie avait le renom d’une maison puissante, mais très «engagée». Mme Olmey avait le goût du risque. Toutefois, elle n’aimait pas confier sa fortune à des risqueurs. Elle était un peu comme ces chauffeurs téméraires qui tremblent de peur quand un autre est au volant. Et puis elle en voulait à Lucien parce qu’on le comparait souvent à Léopold et parce que certaines gens, injustement selon elle, déclaraient qu’il était plus fort. Son mari, avec sa maison, lui avait légué sa vanité d’homme d’affaires.

On savait que Lucien et elle ne s’entendaient pas. Plusieurs fois par semaine, elle allait voir son beau-frère dans son cabinet. Elle restait plus d’une heure à discuter. A chaque fois que la porte à tambour s’ouvrait pour laisser passer un employé, il semblait que cette porte fût poussée par les éclats de voix qui emplissaient la pièce.

Georges connaissait très peu Lucien Olmey, qui assistait rarement aux dîners que donnait sa belle-sœur. Georges, lui, avait été invité trois ou quatre fois au cours de la saison.

Un soir, après le départ des autres convives, Mme Olmey l’avait retenu dans un petit salon. Ils avaient causé avec un peu d’abandon et il était resté au moins deux heures avec elle.

Ils constataient dans leurs idées, dans leurs caractères, les points communs que l’on ne manque pas de découvrir dans ces conversations d’approche. Le fait est que l’on s’y dirige instinctivement en laissant de côté, par un accord inconscient, tous les sujets qui ne permettraient pas de reconnaître et de proclamer de délicates affinités entre les deux interlocuteurs.

Mme Olmey était plutôt blonde... Mince, sans doute... Georges ne se souvenait que de ses yeux, sans savoir exactement s’ils étaient bleus, gris ou bruns. Mais il n’avait pas oublié le tendre bien-être qu’il avait éprouvé quand il s’était enveloppé de ce regard.

En somme, il avait été séduit au maximum de ce que peut l’être un habitant de Paris, qui n’est plus un gosse, pas encore un homme âgé et qui ne manque pas de distractions.

Cette lettre vert pâle lui annonçait une aventure, un vagabondage, une fuite dans des hôtels confortables, avec, dans sa poche, le bon chèque-dollar. Le palefroi de courte haleine était remplacé par une voiture rapide et bien suspendue. A ces conditions, on consent très volontiers au romanesque.

On y consent même avec impatience. Dès six heures moins dix, après avoir averti, par un mot, son domestique de son brusque départ, Georges Gassy, baigné et rasé de frais, se trouvait, sa mallette à ses pieds, devant la porte de sa maison. Seul, le choix de son costume de voyage l’avait un peu retardé. Il avait fini par laisser de côté un vêtement de sport à culotte courte et s’était habillé d’un complet de ville. La voiture de Mme Olmey était à conduite intérieure et ne nécessitait point, pour ses passagers, un équipement spécial.

Ces déterminations, nettement prises, lui avaient donné une grande sérénité.

A six heures moins une, la voix enchanteresse d’une trompe d’auto lui annonça la venue de sa belle, et, tout de suite après, une imposante six-cylindres tourna le coin de la rue... La place auprès du chauffeur était libre et il y avait deux dames dans le fond de la voiture. Après que l’auto se fut arrêtée, Georges identifia la compagne de voyage. C’était une amie de Mme Olmey, Laurence Murier, la femme du sculpteur. Georges ne regretta pas trop la présence de ce tiers. Il n’était pas assez intime avec Mme Olmey pour souhaiter un tête-à-tête trop précipité.

--Vous connaissez mon amie Laurence?

--Si nous nous connaissons! dit Georges, en s’inclinant.

--Vous voyez, dit Mme Murier, Béatrice nous enlève tous les deux.

--Ne perdons pas de temps et mettez-vous à côté du chauffeur.

--Et ne demandez aucune explication, dit Laurence. Surtout pas à moi, car je serais complètement incapable de vous en donner.

Il sembla à Georges--et peut-être à ce moment fut-il un peu déçu--que le mystère de l’aventure s’éclaircissait un peu. C’était tout simplement un caprice de jolie femme, une balade joyeuse, la possibilité aussi d’un tête-à-tête dont tout homme bien fait pouvait envisager sans crainte, sinon sans un trouble léger, les charmantes conséquences.

Pourtant, Georges eut cette impression que Béatrice paraissait un peu sérieuse, comme si l’équipée avait été de toute autre importance...

Elle n’avait rien dit à son chauffeur, qui s’en allait vers la porte d’Italie et s’engagea ensuite sur la route souvent pavée qui mène à Juvisy. C’est une des sorties de Paris les plus fréquemment employées. Ce chemin mène soit à Sens et à Dijon, soit à Nemours, Montargis, Nevers, Vichy. C’est le chemin de la Suisse, du Midi ou du Centre. Il ne fait aucune promesse d’imprévu.

Georges, d’ailleurs, ne pensait à rien, tout à la joie d’une promenade matinale. On quittait Juvisy et on roulait maintenant sur un billard. De grands écriteaux avertissaient les chauffeurs que la route était glissante en cas de pluie, mais le beau temps qu’il faisait lui laissait, ce jour-là, tous ses avantages.

On atteignit Ris-Orangis, puis Essonnes. Deux ou trois lieues plus loin, on pénètre dans la forêt. A un carrefour, on laisse Fontainebleau sur la gauche. Le chauffeur prit la direction de Sens. On ne s’en allait donc pas sur Montargis et sur Vichy.

Deux ou trois lieues après la bifurcation, on traverse, sous sa porte d’entrée, et tout de suite après sa porte de sortie, la petite ville de Moret-sur-Loing. C’est à ce moment que deux ou trois petits grondements suspects se firent entendre dans la voiture. Georges regarda le chauffeur, dont le visage s’était un peu assombri.

--Qu’est-ce que c’est que ce bruit-là?

--Je n’en sais rien, fit l’homme en hochant la tête. Si ça continue, on va être obligé de regarder.

Or, le bruit ne cessa point. Le chauffeur fit de la tête un geste de dépit, puis un autre de dénégation: il obliqua la voiture tout à fait sur la droite et stoppa.

--Qu’est-ce que c’est? demanda Béatrice, qui sembla à Georges plus alarmée que de raison.

--Je vais voir, madame; dit le chauffeur.

Son visage était impénétrable. Il souleva le capot, puis remit le moteur en marche.

Il avait l’aspect tragique d’un augure qui, avant un combat hasardeux, interroge les entrailles des bêtes.

--Bon! fit Béatrice.

Ce ne fut qu’après un instant, car elle avait peur de sa réponse, qu’elle osa lui demander:

--Qu’est-ce que vous croyez?

--Je crois que nous avons une bielle de fondue.

Elle ne savait pas au juste en quoi ça consistait, mais le ton du chauffeur lui faisait penser que c’était grave. Elle s’était levée un peu de sa place et retomba assise. Elle haletait.

--On ne peut... on ne peut pas continuer?

Il fit non de la tête très lentement, sans regarder sa maîtresse.

--On sera forcé de ramener la voiture à Paris; pourra-t-elle même rentrer toute seule?

Béatrice semblait désespérée. C’est alors que Georges intervint.

--Il n’y a qu’un parti à prendre, dit-il. Nous allons bien trouver par ici un poste téléphonique. Je téléphonerai à mon garage. Mon chauffeur prendra ma voiture et nous continuerons avec elle.

--Vous avez une forte voiture?

--Oui, depuis quinze jours. Avant j’avais la quatorze six cylindres que vous connaissez. J’ai pris maintenant la nouvelle vingt-quatre. C’est la première de ce modèle qui soit sortie; on lui a fait faire ces temps-ci plus de trois mille kilomètres et elle est tout à fait au point. Je ne veux pas vous offenser; nous irons encore plus vite qu’avec la vôtre.

--Mais quel retard pour qu’elle vienne jusqu’ici!

--Deux heures tout au plus. Si le chauffeur n’est pas là, le garage le préviendra, il habite à côté.

--Tout cela est-il possible? Et puis que ferons-nous pour nos bagages?

--J’ai exactement ce qu’il vous faut comme mallettes. Je crois même qu’elles sont un peu plus spacieuses que les vôtres. Nous ferons le déballage sur la route, voilà tout. Nous avons la veine qu’il fasse beau. En nous y mettant tous, qu’est-ce que ça va nous prendre? Un quart d’heure. Je ne suis pas très épatant pour ranger les vêtements dans les malles, mais je pourrai toujours vous les passer.

--Oui, dit Laurence, mais je songe à une chose. Nous allons à l’étranger. Est-ce que vous avez des papiers pour votre voiture?

--Soyez tranquille, dit Georges, j’ai été en Suisse il y a quinze jours. J’ai mon triptyque et mon carnet international. Je téléphonerai à mon chauffeur qu’il n’oublie pas son passeport personnel.

Béatrice se calmait, soulagée; elle se prit même à sourire.

--Ce n’est pas mal, dit-elle; c’est moi qui vous invite...

--Et c’est moi, dit Georges, qui aurai le plaisir de vous donner l’hospitalité.

Une petite voiture-transport, qui venait en sens inverse, s’était arrêtée curieusement en face d’eux.

--Vous n’avez besoin de rien? dit un jeune chauffeur, de seize ans à peine.

--Eh bien, dit le chauffeur de Mme Olmey, il nous faudra une remorque. Vous pourriez peut-être nous en faire venir une de Moret, si vous vous en allez par là-bas?

--Le meilleur, dit Georges, ce serait que j’aille téléphoner à Moret. Ce petit jeune homme a peut-être une place dans sa voiture?

--Je peux emmener cinq personnes, dit avec une fierté légitime le conducteur de seize ans.

--Eh bien, nous allons tous aller avec vous, dit Béatrice à Georges. Comme ça nous saurons à quoi nous en tenir et si vous avez pu joindre votre chauffeur.

--C’est parfait, dit Georges. Et quand nous aurons trouvé une remorque, nous reviendrons tous ici pour rejoindre votre chauffeur à vous. La voiture de remorque nous emmènera.

C’est une impression assez désagréable de retourner sur ses pas au cours d’un voyage en auto. On a l’impression de faire du mauvais ouvrage, à la façon de la reine Pénélope.

Tout le monde n’aurait pas été trop mal installé dans l’auto de livraison si le jeune conducteur, pour montrer qu’il était capable d’aller vite, n’avait mené sa voiture à un train de record.

III

Ils retrouvèrent à sa place la petite ville séculaire de Moret, qui n’a pas l’habitude de bouger et ne court pas les aventures. Elle procédait simplement à ses métamorphoses matinales et quotidiennes. Ses boutiques, encore fermées une demi-heure auparavant, s’ouvraient sans hâte pour respirer le jour. Le bureau de poste, lui aussi, revenait à la vie.

Georges y pénétra en poussant une lourde porte qui raclait le sol. Ce bureau ne faisait pas sa toilette dès le réveil. Il s’ornait encore de deux ou trois bouts d’allumettes de la veille et de chiffons de papier qui représentaient des essais de télégramme dus à des expéditeurs hésitants ou économes, et soucieux d’exprimer leur pensée sous une forme à la fois claire et laconique.

Georges s’approcha du guichet.

--Est-ce qu’on peut avoir Paris tout de suite?

--A cette heure-ci, monsieur? Mais ce ne sera pas trop long. Quelquefois cinq minutes.

--Alors, demandez-moi Élysées 20-60.

Un facteur, en tenue négligée, s’apprêtait à nettoyer le bureau.

--Nous attendrons devant la porte, s’il vous plaît, dit Georges.

--C’est ça, dit la complaisante préposée. On vous appellera.

Ces dames étaient restées dans la rue et, faute de mieux, regardaient un petit étalage de mercerie. Plus loin, le magasin d’antiquités dormait encore son sommeil poussiéreux. Le bureau de tabac, s’adressant à une clientèle plus variée, était plus matinal.

Un petit garçon apportait les journaux de Paris, qui venaient d’arriver par le premier train. Georges en prit quatre ou cinq. Il vint en offrir à ses compagnes.

Mais Béatrice, précipitamment, lui enleva même celui qu’il tenait à la main pour sa lecture personnelle. Tout cela avant qu’il eût le temps de le déplier.

--Vous n’avez pas besoin de lire de journaux. Paris n’existe plus. Vous êtes tout à nous.

Elle avait fait une grosse boule de tout ce papier et avait jeté le tout dans le ruisseau, Georges ne vit là qu’un geste de gaminerie.

Peut-être eût-il pu remarquer qu’avant de lire et de plaisanter, Béatrice avait eu un mouvement d’énervement, mais il n’eut pas le loisir de réfléchir: le facteur l’appelait du bureau de poste. Son numéro était à l’appareil.

Toutes les instructions furent données au garçon du garage. Il devait aller sans retard prévenir le chauffeur de M. Gassy et l’envoyer sur la route de Sens, à un kilomètre au delà de Moret-sur-Loing, en lui recommandant expressément de prendre ses papiers pour l’étranger et son passeport. Ces paroles enregistrées, bien que la voix de Paris affirmât avoir tout compris, Georges les répéta pour plus de sûreté et se les fit répéter à l’appareil.

Puis il alla rejoindre ses compagnes, avec qui il se rendit à un garage de Moret, où il demanda une remorque.

Le petit conducteur de l’auto-transport était revenu, après avoir garé lui-même sa voiture. Georges lui avait déjà remis un bon pourboire, mais l’argent, pour ce jeune homme, n’était pas tout dans la vie. C’était désormais par un plaisir désintéressé qu’il suivait l’aventure de ce monsieur et de ces deux dames, retardant du temps qu’il faudrait les obligations de son propre service, et un certain nombre de livraisons qu’il devait faire à Fontainebleau. Il poussa sa sollicitude jusqu’à revenir avec le groupe sur la remorque.

Le chauffeur de Béatrice était assis sur son marchepied, comme Marius au milieu des ruines.

Trois heures environ après l’arrêt fatal, la vingt-quatre chevaux de Georges arrivait à l’endroit indiqué. Le chauffeur expliqua qu’il n’avait pas été prévenu tout de suite. Il avait dû préparer sa valise, faire ses adieux à la compagne actuelle de sa vie. Il avait dû également changer un pneu arrière de sa voiture.

Georges l’écouta distraitement; il savait que ce chauffeur n’était jamais à court d’explications, qu’il donnait moins pour se justifier que parce qu’il aimait parler. On se demandait même s’il n’était pas capable de se mettre en retard exprès, rien que pour la joie d’exposer ensuite, dans tous leurs détails, les raisons de son inexactitude.

Tout le monde se mit à la besogne. On déballa les effets qui se trouvaient dans la voiture en panne et on les remballa le plus soigneusement possible dans les mallettes de Georges.

--Et que dois-je faire? demanda à sa maîtresse le chauffeur de Béatrice.

--Eh bien, vous allez rentrer à Paris, et là, vous attendrez mes instructions.

Il formula à voix basse une requête, probablement relative à l’état actuel de sa trésorerie, car Béatrice, tout de suite après, sortit de son sac à main une liasse assez épaisse de billets de cent francs.

Elle le prit ensuite à part et, à voix basse, elle aussi lui adressa on ne sait quelle recommandation.

Puis le nouvel équipage partit à bonne allure sur la route de Sens, pendant que le petit chauffeur de l’auto-transport, leur intime ami de deux heures, les suivait tous d’un long regard.

IV

--Croyez-vous, avait demandé Béatrice, que nous pourrons coucher à Genève ce soir?

--Genève, c’est encore loin, mais avec ma voiture, je suis tranquille.

--Je voudrais bien, implora-t-elle.

--Nous allons prendre nos dispositions pour cela. Tout de même, il faut que nous nous arrêtions pour déjeuner.

--Oh! je n’ai pas faim, dit Béatrice. Et vous, Laurence, avez-vous faim?

--Non, dit docilement Laurence.

--Nous avons pris quelque chose ce matin.

--Oui, mais d’ici à Avallon, par exemple, où nous arriverons pour l’heure du déjeuner, il est possible que vous ayez faim, dit Georges qui, lui, n’avait pas déjeuné avant de partir.