Le voyage immobile, suivi d'autres histoires singulières
Part 1
MAURICE RENARD
Le Voyage Immobile suivi d’autres Histoires singulières
PARIS MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMIX
DU MÊME AUTEUR
FANTÔMES ET FANTOCHES (_Histoires singulières_), publié sous le pseudonyme Vincent St-Vincent (Plon-Nourrit) 1 vol. LE DOCTEUR LERNE, SOUS-DIEU, roman (Mercure de France) 1 vol.
Prochainement
LE PÉRIL BLEU, roman.
En préparation
UN HOMME CHEZ LES MICROBES, roman. NOTRE-DAME ROYALE, roman documentaire.
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
AVANT-PROPOS
Lecteur,
S’il te suffit que mes histoires soient singulières; si tu te contentes de demander à chacune, isolément, le plaisir qu’elle peut te donner; si tu n’exiges entre elles d’autre lien qu’une parenté de sœurs, et d’autre ressemblance qu’un air de famille (hélas, inévitable),--dispense-toi de lire cet avant-propos. Il est rébarbatif.
Te faut-il, au contraire, une idée conductrice, dont tu puisses surveiller la persévérance et le développement tout au long du recueil, et qui fasse de mes nouvelles comme autant de chapitres où se poursuit l’évolution d’une seule pensée,--alors, écoute ceci. Et pardonne-moi, pour être laconique, d’emprunter aux mathématiciens leur langage sec et bourru.
Les contes suivants ne sont pas réunis au hasard. Mais ils constituent les parties, volontairement disparates, d’un même tout, et se groupent dans une succession méthodique.
Leur ensemble forme une étude de ce que j’appellerai le _merveilleux logique_,--étude ayant pour objet de reconnaître les limites du genre et d’en éprouver la souplesse.
Le problème s’énonçait de la sorte:
Étant donné qu’une œuvre de _merveilleux logique_ se compose de deux éléments: _le merveilleux_ et _la logique_,--chercher jusqu’à quels points extrêmes l’un des deux éléments peut y prédominer, sans que l’œuvre cesse d’offrir nettement son double caractère de fantaisie et de raison,--sans qu’elle s’échappe de son étrange domaine ambigu, pour verser soit dans une science d’utopie, soit dans une divagation à système.
Sauf erreur, la première et la dernière de mes nouvelles déterminent ces deux points opposés. Celle-ci, _Une Légende chrétienne d’Aktéon_, ne renferme plus que le minimum indispensable de logique. Celle-là, _Le Voyage Immobile_, contient la dose maxima de science.
(Je dis bien «science» et non plus «logique»; parce que, dans cette matière romanesque, il m’apparaît qu’on doit envisager la science comme étant la logique en action, la logique appliquée, réalisée, matérialisée, visible, tangible, audible, tombant sous _les_ sens et non plus seulement sous _le_ sens; comme étant l’expression la plus frappante dont on puisse revêtir aux yeux du lecteur la logique pure, abstraite et spéculative;--et que mêler de la science à l’ouvrage que l’on écrit, c’est y faire entrer de la logique au superlatif.)
Après avoir établi ces deux termes limitatifs de l’étude, il était indiqué de les relier l’un à l’autre au moyen d’histoires intermédiaires, où l’on vît peu à peu s’atténuer et pâlir la teinte _logique_, tandis que, par nuances graduées, la couleur _merveilleux_ se foncerait.
Allant ainsi d’un paradoxe cosmologique à une fable raisonnée, j’ai cru devoir échelonner dans le temps les étapes finales de ma route, les derniers stades de mon travail, les contes terminaux,--estimant que plus un récit est fabuleux, plus le recul des âges lui devient nécessaire.
Et si l’on me demande pourquoi j’ai suivi l’ordre inverse de la chronologie naturelle, je répondrai que j’ai mieux aimé partir de l’époque moderne (figurée par ce roman d’ingénieur où débute mon livre); que j’ai préféré démarrer du milieu des précisions concrètes, positives et prosaïquement familières de la science contemporaine, pour m’éloigner vers le rêve, et pour aller me perdre, avec le mythe, dans la nuit évasive des temps. Adopter ici l’ordre véritable des siècles eût été, ce me semble, aussi peu rationnel que descendre en éthéroplane du fin fond des espaces célestes, sans y être jamais monté que sur le dos de la Chimère.
M. R.
LE VOYAGE IMMOBILE
Pour Charles Derennes.
Vers dix heures du matin, l’homme que nous avions sauvé ouvrit enfin les yeux.
Je m’attendais au réveil classique, à des doigts fébriles passés sur le front, à des «où suis-je? où suis-je?» balbutiés d’une voix languissante. Il n’en fut rien. Notre obligé resta quelques secondes tranquille, le regard perdu. Puis son œil s’anima d’intelligence, d’énergie, et il prêta l’oreille au bruit de l’hélice et au clapotis des vagues contre le bordage. Alors, s’étant assis dans l’étroite couchette, il se mit à inspecter la cabine, aussi froidement que si Gaétan et moi n’eussions pas été là. Nous le vîmes ensuite se tourner vers le hublot pour regarder la mer, puis nous examiner l’un après l’autre, sans curiosité ni politesse, comme des meubles encore inaperçus, et, les bras croisés, se plonger dans une profonde rêverie.
Sur la foi de son extérieur, nous tenions pour bien élevé cet inconnu de beau visage et de belles mains, dont les habits, tout ruisselants qu’ils fussent, nous avaient paru ceux d’un gentleman. Aussi sa conduite blessa-t-elle mon camarade et me surprit moi-même, quoique Gaétan m’eût depuis longtemps accoutumé à voir dans un seul être la noblesse encanaillée d’un rustre et le chic mésallié à l’insolence.
Mon étonnement, toutefois, dura peu: «Allons! me dis-je, pas de jugements téméraires! Ne faut-il pas mettre l’attitude étrange du sinistré sur le compte d’un trouble cérébral fort excusable après un tel désastre? et n’est-il pas indiqué de respecter sa méditation? Elle ne doit pas être banale, si j’en crois les circonstances extraordinaires de son arrivée ici...»
Mais Gaétan, à lui trouver tout ensemble si bonne mine et si mauvais caractère, s’impatienta.
--Eh ben?--lui dit-il d’un ton rogue,--comment qu’ça va?... Ça va mieux, hein?...
Il répéta plusieurs fois de suite: «ça va mieux, hein?... hein, ça va mieux?...» sans obtenir de réponse. L’homme semblait quelque peu interloqué de l’apostrophe. Il toisait l’élégance de Gaétan, si mal assortie à son langage, à son allure, et, après un temps de réflexion--bien fait pour indisposer encore le gentilhomme-voyou--il fit signe que «oui», que «ça allait mieux, en effet.»
«Bon, pensai-je, il entend le français. Un compatriote peut-être...»
--Vous en avez d’la veine,--reprit Gaétan,--Vous savez... sans nous, mon vieux!... Eh ben quoi! On est mort?--fit-il avec un geste de colère.--Est-ce qu’y a quéqu’chose qui vous colle les lèvres?... Bon Dieu!...
--Avez-vous mal?--dis-je en écartant mon ami et bien plus pour lui couper la parole que pour m’enquérir de la santé du taciturne.--Dites... souffrez-vous?
L’autre hocha la tête négativement et reprit le cours de sa pensée. Mes craintes s’affermirent et j’échangeai avec Gaétan un coup d’œil d’inquiétude. Je ne sais si l’homme le surprit, mais, en dépit de sa figure restée sévère, je crus voir un sourire dans ses prunelles.
--Voulez-vous boire?--demandai-je.
Alors, me désignant, il dit avec un accent étranger indéfinissable:
--Mé-de-cin?
--Non!--fis-je gaiement.--Non, non!
Et comme ses yeux continuaient d’interroger:
--Romancier,--ajoutai-je.--Écrivain... vous comprenez?...
Il esquissa du front un «oui» assez aimable, presque un salut, et lança vers Gaétan le plus interrogatif des coups de menton.
--Moi, j’fais rien,--ricana celui-ci,--j’suis rentier...--Et il ajouta, en parodie de mes propres termes:--Fainéant... flemmard..., vous comprenez?...
J’épiai sur la figure de notre pensionnaire l’effet de cette gentillesse, et vite je m’empressai de faire diversion.
--Monsieur est le propriétaire du bateau,--repris-je.--Vous êtes chez le baron Gaétan de Vineuse-Paradol, qui vous a recueilli; et moi, je suis Gérald Sinclair, son compagnon de voyage.
Mais, au lieu de décliner ses nom et qualité comme je l’y poussais, l’homme réfléchit encore une seconde et articula très laborieusement:
--Pouvez-vous raconter, s’il vous plaît, ce qui s’est passé? J’ai complètement perdu la mémoire, à un certain moment.
Cette fois, l’intonation se révélait dans toute sa plaisante impureté: c’était l’accent anglais.
--Eh ben,--répondit Gaétan,--c’est tout simple. Y avait la chaloupe à la mer. C’est les matelots qu’étaient dedans qui vous ont repêché...
--Mais, avant, monsieur? Avant?
--Avant quoi? Pas avant l’explosion, j’suppose!--railla mon ami.
L’homme prit un air stupéfait.
--Quelle explosion, monsieur?
Je pressentis que Gaétan allait se fâcher, et j’intervins encore.
--Mon cher,--lui dis-je tout bas,--laissez-moi causer avec cet individu. Il est sans doute victime d’une sorte d’amnésie assez fréquente à la suite des vives émotions, et peut parfaitement ne rien se rappeler de son accident formidable. Tenez-vous en paix et restez coi.
Puis, m’adressant à l’homme sans mémoire:
--Monsieur, je vais vous exposer tout ce que nous savons au sujet de votre aventure. Cela, j’espère, vous rafraîchira suffisamment le souvenir, pour qu’à votre tour, vous puissiez faire à _votre hôte_ un récit complet de l’événement auquel il doit l’honneur de votre connaissance.
Bien que j’eusse souligné les mots «votre hôte» de la voix et du regard, mon auditeur n’avait pas bronché. Il noua de ses bras ses jambes repliées, appuya son menton sur ses genoux, et attendit la suite de mes éclaircissements. Je poursuivis:
--Vous êtes, mon cher monsieur, sur le yacht à vapeur _Océanide_, à M. de Vineuse-Paradol; capitaine: Duval; port d’attache: Le Havre. Et vous y êtes en sécurité. C’est un beau navire, long de 90 mètres. Il jauge 2.184 tonnes, file ses 15 nœuds, et sa machine fait 5.000 chevaux-vapeur. En sus de l’équipage et du service, soit 95 personnes, nous n’étions à bord, avant votre rencontre, que deux: le patron et moi. C’est peu, le bateau possédant vingt-huit cabines pareilles à la vôtre. Mais la croisière de M. de Vineuse, à cause de sa durée, n’a tenté personne que votre serviteur. Nous revenons de la Havane, où il plaisait à mon ami de choisir, lui-même et sur place, quelques cigares... Donc..., hem...»
J’avais supputé un gros effet d’ébahissement avec le coup des cigares, mentionné comme un détail, négligemment... J’en fus pour mes frais de diction.
«... Donc, monsieur, notre retour s’accomplissait dans la plus heureuse monotonie, lorsque, voilà trois jours, une avarie se produisit aux machines. Il fallut stopper. Nous sommes le 21 août, c’était par conséquent le 18. On entreprit sur-le-champ la réparation de la bielle rompue, et le capitaine voulut profiter de l’arrêt pour consolider son gouvernail. Nous étions en panne par 40° de latitude nord et 37° 23′ 15″ de longitude ouest, non loin des îles Açores, à 1.290 milles de la côte portugaise, 1.787 de la côte américaine; aux deux tiers de la traversée. Et, de fait, monsieur, nous n’en sommes repartis que ce matin, à l’aube.
«Le 18, l’air était calme, la mer d’huile. Aucune brise. Nul courant. Rien ne bougeait. Un voilier, toute sa toile dehors, n’eût pas fait une brasse en douze heures; et l’_Océanide_, livrée au caprice des éléments, restait parfaitement immobile. Cet épisode n’avait rien de gai. Cependant, sur l’affirmation du capitaine que les travaux seraient menés rondement, nous prîmes la chose sans trop d’ennui; et, en raison de l’extrême chaleur--que le vent de la marche ne tempérait plus--nous résolûmes de dormir pendant le jour et de passer les nuits sur le pont. Le déjeuner y serait servi à huit heures du soir et le dîner à quatre heures du matin.
«Or, avant-hier, vendredi 19, entre ces deux repas nocturnes, nous marchions le long du bastingage, en fumant au clair de lune. Le ciel fourmillait de constellations. Tous les astres, jusqu’aux planètes, avaient l’air de scintiller. Il pleuvait sans cesse des étoiles filantes, et, sur le fond de la nuit, leurs blanches traînées persistaient si longtemps que vous eussiez dit une craie mystique traçant des paraboles au tableau noir des cieux. Je ne me lassais pas de suivre cette leçon de mystérieuse et grandiose géométrie... Tout, d’ailleurs, concourait à la majesté du spectacle. Un silence absolu régnait. L’équipage endormi, on n’entendait plus que nos semelles de caoutchouc se poser en sourdine sur les planches.--Et c’était peut-être la vingtième fois que nous faisions le tour du tillac, lorsqu’un sifflement naquit au fond de l’espace, vers tribord. Presque en même temps, assez haut dans le ciel, nous vîmes une lueur faible poindre de ce côté. Elle venait sur le yacht, et le sifflement l’accompagnait. Celui-ci grandit, s’enfla, puis s’éloigna et s’évanouit, tandis que la lueur passait au-dessus de nous, animée d’une vitesse relativement modérée pour un corps céleste, et sautant d’un horizon à l’autre, comme une étoile filante paresseuse et rapprochée.
«C’est, du reste, à cette conclusion d’un météore que nous nous arrêtâmes tout de suite. L’homme de quart fut de notre avis, bien qu’il n’eût jamais rien observé d’analogue au cours de trente années de navigation; et le capitaine, attiré au dehors par le sifflement, accepta d’emblée l’évidence d’un bolide, quand il eut écouté nos explications. Il consigna sur le livre de bord que, le 20 août, vers minuit et demi, un aérolithe à peine lumineux avait traversé l’atmosphère juste au-dessus de l’_Océanide_, décrivant sa courbe rigoureusement de l’est à l’ouest, et suivant ainsi le 40e parallèle, où se trouvait notre mouillage.»
Ici, je regardai l’homme fixement. Il resserra autour de ses chevilles l’étreinte de ses bras, ferma les yeux, et attendit la suite de mon histoire.
«Vous pensez,--repris-je, un peu désillusionné,--vous pensez si le météore défraya nos causeries. Chacun de nous deux soutenait à son endroit diverses conjectures. Moi, je m’attachai à certaines relations qui m’avaient frappé, entre la vitesse de son jet et la durée de son bruit; et M. de Vineuse émit une opinion peu banale, mais défendable. Selon ses dires, le bolide,--que jusqu’alors nous avions supposé jailli de l’horizon,--avait pu sortir de l’océan; rien ne prouvait le contraire. C’était bien hasardé; mais plus les théories étaient fantastiques, monsieur, plus elles nous séduisaient. Nous tâchions ainsi d’excuser la venette qui nous avait empoignés, en lui prêtant une cause extra-naturelle. A ne vous rien cacher, la brusque apparition de cette masse, piquant droit sur le bâtiment, n’avait pas laissé que d’être émouvante, et nous avions poussé un soupir de soulagement à voir ce projectile passer si haut; encore qu’à cette minute de délivrance, son damné sifflement nous fît rentrer la tête dans les épaules, vous savez: ce que les gens de guerre nomment «saluer la balle».
«Bref, nous souhaitions du fond du cœur ne jamais refaire d’astronomie aussi expérimentale; ce qui n’a pas empêché le phénomène de se reproduire cette nuit, un peu plus tard, vers une heure du matin, et avec des complications autrement dramatiques.
«Hier, M. de Vineuse, las de cette séance en pleine mer, sous un ciel dangereux, donna l’ordre de travailler tout le jour et toute la nuit aux réparations. Relevées de deux heures en deux heures, une équipe se mit à la bielle cassée, dans la chambre des machines, et une autre au gouvernail, dans la chaloupe. Les ouvriers de celle-ci venaient d’achever leur besogne et se préparaient à remonter l’embarcation, à l’instant même où le singulier bolide périodique siffla dans le lointain.
«A travers une nuit égale en feux à la précédente, tout le monde vit la lueur pâlote s’allumer, monter, glisser vers nous...--M. de Vineuse crut remarquer cependant qu’elle allait moins vite que la veille, et, d’après moi, le sifflement était d’un timbre plus grave et d’une moindre intensité.--Tout de même, l’astéroïde marchait encore bon train. Dans quelques secondes, il atteindrait le zénith, et de là, sans doute, plongerait paisiblement derrière l’horizon du couchant. La terre possédait en lui quelque satellite nouveau, une lune en veilleuse, éphémère et minuscule.
«Mais tout à coup, monsieur, il y eut à sa place comme un soleil qui serait à la fois un éclair; rien ne continua vers l’ouest l’orbite commencée, et le sifflement s’interrompit dans une effroyable détonation. Je reçus à l’épigastre le coup d’un invisible poing; l’air ébranlé nous suffoqua; on sentit trembler la membrure de l’_Océanide_; un vent s’éleva qui fut apaisé dans le même temps, et des vagues se soulevèrent pour disparaître aussitôt.
«Alors, nous entendîmes très distinctement une grêle d’objets qui tombaient dans la mer. L’un d’eux vint s’enfoncer tout près de la chaloupe, reparut et surnagea... C’était vous, monsieur, cramponné aux verrous d’une porte de tôle,--mais d’une tôle curieuse et légère à miracle, puisqu’elle vous permettait de flotter avec elle...
«On vous repêcha, mais évanoui; et, ne sachant si vous étiez seul à bord de... l’aérolithe, le capitaine fit croiser la chaloupe dans un rayon de deux milles. Elle parcourut ainsi le champ de la catastrophe, sans rien rencontrer que des épaves métalliques. La mer en était jonchée. Elles luisaient d’une sorte de reflet mat, si j’ose dire, et se comportaient sur l’eau comme d’excellentes bouées. Nul vestige d’êtres vivants.
«Pour vous, monsieur, toujours sans connaissance malgré nos soins, nous vous avons déshabillé, couché et veillé, durant cette recherche. Mais je crois savoir que votre évanouissement s’est changé en un bon sommeil, vers l’aurore, à peu près quand nous sommes repartis pour Le Havre, où nous arriverons, je présume, sous une huitaine.
«Et voilà!...
«Maintenant... nous sera-t-il donné de savoir qui nous avons le plaisir de traiter?»
L’homme branlait du chef et ne répondait pas.--Et... la plaque?--dit-il enfin,--la plaque flottante?... les débris?...
--Eh ben,--fit Gaétan,--i’sont restés là-bas où vous avez pris la bûche... M’sieu Duval, le capiston, a jugé qu’c’était d’la ferraille d’aluminium, et qu’elle était de si mauvaise qualité qu’ça ne valait pas la peine qu’on l’embarque.
L’étranger sourit franchement. Ce que voyant, mon ami l’attaqua sur un ton de joviale gronderie:
--Dites-nous donc vot’truc, voyons; on vous le chipera pas! C’t’ un ballon, hein? C’est vot’dirigeable qu’a claqué?... Mince de crevaison, mon vieux! Allons; racontez ça au monsieur!... Ah! et pis flûte, vous savez!--acheva-t-il en se vexant,--si vous voulez rien lâcher, c’est vot’affaire, s’pas?
Alors l’autre, avec son baragouin de clown solennel--que j’essaie de rendre une fois pour toutes--s’aventura dans une longue phrase:
--Monsieur le baron,--déclama-t-il,--le piou petite convéniabilitey... euhr... désire... euhr... que je présente... qui suis-je ici... sans invitation, et comment, et pourquoi. Car, maintenant... je... euhr... remémore toute chose _very well_. Mais, avant la racontation... permette, monsieur le baron, que je... euhr... Saouper, _if you please_... Je suis hongre... c’est-à-dïeure: j’ai un faim... splendide!... Avez-vous les habits?...
Gaétan fit apporter l’un de ses propres costumes de yachtsman, et du linge de ses armoires.
--Vot’pelure n’est pas sèche,--dit-il, au risque de ne pas faire comprendre son argot;--et d’ailleurs elle sera toujours inmettable. V’là vot’porte-monnaie et vot’montre, qu’étaient dedans... Qu’est-ce que vous pensez de c’pantalon bleu et d’cette vareuse à boutons d’or? ça vous plaît-i?...
--Ne possédez-vous pas de vêtements noirs?--dit l’homme en saisissant la bourse.
--Non. Mais pourquoi? Les vôtres sont gris...
--C’est bon. J’aurais préféré. Tant pis.
Cependant Gaétan avait ouvert la montre de son hôte, comme un gamin mal élevé qu’il sera toujours.
--J’ai pas pu regarder dans vot’porte-monnaie,--lui avoua-t-il.
--Non,--répondit l’homme sans s’émouvoir,--il y a un fermoir à secret.
--Quant à vot’toquante... voyons ces initiales!--s’écria Vineuse en éclatant de rire.--Le boîtier porte un C et un A entrelacés. Vous vous appelez... comment?... Cachottier Anglais, eh?... Ha! ha! ha! ha!
--Je m’appelle Archibald Clarke, monsieur, pour vous servir, et je suis Américain, de Trenton, en Pensylvanie. Le reste, j’aurai l’avantage de vous le dire tout à l’heure, après le déjeuner.--Voulez-vous me prêter un rasoir, s’il vous plaît.
Nous le laissâmes.--La connaissance de son nom me faisait ressentir un grand soulagement: celui même que j’éprouve ici à pouvoir le désigner d’un mot, d’un seul mot: «Clarke», au lieu d’enfiler un nouveau chapelet d’antonomases choisies, justes et variées, comme «l’inconnu», «le sinistré», «l’homme», et autres fatigants subterfuges de rhétorique.
Mais Gaétan rageait. Il pestait contre les manières de l’intrus--de Clarke, veux-je écrire--, et il ne changea d’opinion qu’à l’entrée de l’Américain--c’est-à-dire de Clarke--dans la salle à manger.
Vraiment, sous la vareuse de Gaétan, celui-ci nous parut un garçon très bien. Physionomie sympathique, éducation parfaite, allure aisée; bref: un garçon très bien.
M. Archibald Clarke mangea en conscience et but de même, sans articuler une syllabe. Au café, il se versa un petit verre de _scotch whisky_, alluma un _claro_ (d’un dollar, pris à la manufacture), et nous tendit la main en disant:
--Messieurs, je vous remercie.
Était-ce du déjeuner ou du sauvetage?... La question se pose encore.
Puis il tira de son cigare quelques bouffées de conséquence (à deux _cents_ au moins la bouffée), et commença de parler avec lenteur, cherchant ses expressions et peut-être même ses idées.--Le lecteur ne m’en voudra pas d’avoir corrigé, à son intention, le plus cocasse mais aussi le plus obscur français qu’un citoyen des libres États-Unis se soit jamais permis d’élaborer. J’ai cru devoir aussi traduire en mesures françaises les évaluations américaines de distance, poids, volume, superficie, etc. et ne pas mentionner les innombrables pauses dont se coupa, pour diverses raisons, le discours de M. Clarke.
✱
--Assurément,--dit-il,--vous connaissez de nom les Corbett?... de Philadelphie!... Non?... Après tout, c’est assez naturel. En France, on peut ignorer l’existence d’un couple lointain, qui, à la vérité, fit toutes les grandes découvertes de ces dernières années, mais qui eut la malchance de les faire en même temps que d’autres savants plus prompts à les divulguer. Edison, les Curie, Berthelot, Marconi, Renard n’ont rien trouvé que n’aient inventé mon beau-frère Randolph et ma sœur Ethel Corbett; seulement, ils l’ont découvert un peu plus tôt. Si bien que mes infortunés parents accomplissent fatalement leur tour de génie pendant qu’un rival inattendu proclame le sien, qui est identique. «Trop tard» semble être leur devise. Voilà pourquoi vous ne les connaissez pas.
Chez nous, c’est pourtant un ménage célèbre; et naguère encore, les journaux de là-bas ne tarissaient pas d’éloges sur leur audace indomptable. C’était à propos d’une expérience de plongée sous-marine. Depuis plusieurs mois, en effet, on les a dits surtout passionnés de submersibles, d’aérostats, d’automobiles, enfin de tous les genres de locomotion inusités ou vertigineux. Et alors... Et alors... Excusez-moi de conter si pesamment; votre langue me gêne, elle étrique ma pensée... Et puis, promettez-moi votre discrétion: il s’agira bientôt d’un secret qui ne m’appartient pas...
Bien. Je vous remercie.
Et alors, l’autre jour, le 18 août, comme j’allais quitter mon bureau, un télégramme, signé Ethel Corbett, vint prier _Monsieur Archibald Clarke, premier comptable à la manufacture de câbles Roebling Brothers, Trenton, Pensylvanie_, de se rendre sans retard à Philadelphie.