Le voleur

Chapter 9

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Nous prêtons l'oreille; mais le silence le plus profond règne dans la maison. J'ai posé la lanterne sourde sur le bureau de l'industriel et je me suis assis dans son fauteuil; les rayons lumineux se projettent sur une feuille de papier où grimacent quelques lignes d'écriture, une lettre commencée sans doute, que je me mets à lire pour calmer mes nerfs.

_À M. Delpich, banquier, 84, rue d'Arlon._

«Mon cher ami,

«Ne vous donnez plus la peine de me chercher un commanditaire parmi vos clients. J'ai déniché l'oiseau rare. C'est un jeune serin nommé Georges Randal, ingénieur de son état, qui est tout disposé à remettre entre mes mains deux cent mille francs, ou même trois cent mille, dans le plus bref délai. J'ai rarement vu un pareil imbécile; il se prend au sérieux, ce qui est le plus comique, et m'a reproché amèrement de faire preuve de partialité à l'égard de la potasse. Vous savez, Delpich, si je me moque de la potasse, ainsi que des autres produits chimiques! Pourvu que nous, réussissions d'ici quelques mois la petite affaire que nous projetons, et qu'une bonne faillite bien en règle vienne couronner mes efforts, tout ira comme sur des roulettes. Je montrerai à ce Parisien, qui vient faire ici le malin, et qui peut dès aujourd'hui dire adieu à ses deux ou trois cent mille francs, de quel bois nous nous chauffons en Belgique...»

La lettre ne va pas plus loin. Ça ne fait rien; c'est toujours instructif, et quelquefois agréable, de savoir ce que les autres pensent de vous. Je plie la feuille de papier sans rien dire et je la mets dans ma poche. On ne sait pas ce qui peut arriver.

-- Apporte la lanterne, dit Roger-la-Honte qui ausculte le coffre- fort, au fond de la pièce, et qui hoche la tête comme s'il avait un diagnostic fatal à porter. Voyons... à gauche... à droite... Une pure saleté, ce coffre-fort-là; ça ne vaut pas une bonne tirelire. C'est attristant, de, s'attaquer à une boîte belge aussi ridicule quand on a travaillé dans les Fichet... Enfin, on a moins de mal. Je vais l'ouvrir par le côté; j'appelle ça l'opération césarienne... Je n'en aurai pas pour longtemps et je peux faire ça tout seul. Tu ne sais pas, pose la lanterne là, sur cette petite table, et descends au premier étage, devant la porte de la chambre à coucher de l'industriel; si tu entends qu'il se réveille, tu siffleras...

Je descends et je me poste sur le palier du premier étage. L'industriel ne se réveille pas; il n'en a pas même envie. Il dort à poings fermés, il ronfle comme une toupie d'Allemagne. Ah! le gredin! Je me le figure, endormi au coin de sa femme, et rêvant que je lui apporte trois cent mille francs avec mon plus gracieux sourire.

Tout d'un coup, j'entends le grincement, très doux mais incessant, de la scie de Roger: il a déjà pu percer le coffre-fort à l'aide d'une vrille et il commence à couper le métal; on dirait le grignotement d'une souris, au loin. Mais le bruit de la scie est couvert, bientôt, par celui des ronflements de l'industriel; on dirait qu'il tient, non seulement à ne pas entendre, mais à empêcher les autres d'entendre. Ah! il peut se vanter d'avoir l'oreille fine et de dormir en gendarme!... Je prends le parti de remonter auprès de Roger.

-- Te voilà? demande-t-il, le visage couvert de sueur; donne-toi donc la peine d'entrer. Veux-tu accepter la moindre des choses? Je n'ai qu'à tirer la sonnette...

-- Non, j'aime mieux t'aider.

-- Si tu veux; il y a encore un côté à couper.

Dix minutes après, c'est chose faite, et nous avons étalé sur le bureau le contenu du coffre-fort. Des tas de papiers d'affaires que nous repoussons avec le plus grand dédain, avec ce mépris qu'avaient pour les transactions commerciales les philosophes de l'antiquité; des valeurs, actions et obligations, dont nous faisons un gros paquet; une jolie pile de billets de banque et quelques rouleaux de louis, que nous mettons dans nos poches.

-- Nous en allons-nous par la rue, à présent?

-- Non, répond Roger; il faut partir par où nous sommes venus. C'est plus correct -- et plus prudent, -- Je vais aller pousser les verrous en bas et donner un tour de clef à la serrure. L'ordre avant tout.

Il descend et revient au bout d'un instant. Je sors du cabinet avec le paquet de valeurs, quelques outils qui sont restés sur le bureau de l'industriel et la lanterne dont Roger n'a pas eu besoin au rez-de-chaussée; une allumette lui a suffi.

-- Maintenant, dit-il après avoir tiré à lui les vantaux de la porte et les avoir maintenus solidement fermés avec une cale de bois, presque invisible, maintenant, les servantes en se levant demain de bonne heure ne s'apercevront de rien. C'est Monsieur lui-même, lorsqu'il montera à son cabinet avec son trousseau de clefs, qui découvrira le pot aux roses. À présent, allons donc faire un tour dans cette chambre de débarras qui nous a si bien accueillis.

Nous y sommes, et nous avons fermé la porte derrière nous. Roger fait le tour des malles et des caisses en reniflant d'une façon singulière.

-- Voici, dit-il, une boîte bien close d'où s'exhale une forte odeur de camphre. Ne seraient-ce point quelques fourrures de Madame? Voyons ça, ajoute-t-il en faisant sauter le couvercle. Tout juste! Un boa. Deux boas. J'en prends un, et toi aussi. C'est un cadeau tout trouvé pour Broussaille; et quant à toi, si tu te fais une connaissance... Maintenant, allons-nous-en; donne-moi le paquet de valeurs; il pourrait te faire perdre l'équilibre, et ce n'est guère le moment de piquer une tête sur le pavé.

Certainement non; ce ne serait pas la peine d'avoir opéré un vol avec effraction; d'avoir violé les droits d'un possédant, non seulement en m'appropriant son bien, mais en m'introduisant dans son domicile; d'attenter à sa propriété, comme je le fais en ce moment, en me promenant à quatre pattes sur son toit; et comme je le ferais encore, même, si je planais, à des hauteurs invraisemblables, au-dessus de ses cheminées: _cujus est, solum ejus est usque ad coelum_...

-- La mer est unie comme un lac, me dit Roger-la-Honte dans le salon du bateau que nous avons pris à Ostende, car nous avons quitté Bruxelles par le premier train du matin; nous allons avoir une traversée superbe et nous arriverons à Cannon Street à cinq heures. Nous pourrons laver nos papiers ce soir. Ce qu'il y a de meilleur dans cette affaire-là, vois-tu, c'est encore les cinquante-deux mille francs en or et en billets. J'ai bien peur que nous ne tirions pas des titres ce que nous espérons. Enfin, nous verrons.

-- Moi, pour mille francs, j'aurais fait le coup; pour cent sous, pour rien; pour le plaisir de ruiner cette canaille d'exploiteur, ce coquin qu'on devrait pendre.

-- Bah! dit Roger, à quoi bon déshonorer une corde? Moi, je ne suis pas farouche et j'aime la rigolade; à Prudhomme décapité je préfère Prudhomme dévalisé. C'est égal, je voudrais bien voir sa gueule!

-- Moi aussi; je suis sûr que son nez dépasse la frontière belge et s'allonge déjà vers Venise.

-- Ah! Venise, Venise! soupire Roger-la-Honte en s'étendant sur une couchette.

Il s'endort du sommeil du juste; et ses rêves voguent en gondole sur les flots du Canalazzo.

VII -- DANS LEQUEL ON APPREND, ENTRE AUTRES CHOSES, CE QUE DEVIENNENT LES ANCIENS NOTAIRES

-- Mon avis, me dit Roger-la-Honte dans le cab que nous venons de prendre à Cannon Street, c'est que si Paternoster nous donne cent mille francs des valeurs que nous lui apportons, ce sera beau.

-- Paternoster? Qui est-ce?

-- Ah! oui, tu ne sais pas. C'est l'homme chez lequel nous, allons laver nos papiers.

-- Le nom est irlandais, je crois...

-- Oui, mais celui qui le porte est Français. C'est vrai, ça; tu n'es au courant de rien; mais dans quelques jours... Eh! bien, Paternoster, c'est un ancien officier ministériel; il était notaire, je ne sais plus où, du côté de Bourges ou de Châteauroux...

-- Et il a levé le pied, comme tant d'autres de ses confrères, avec les fonds de ses clients, et il s'est sauvé ici...

-- Pas tout à fait. On l'aurait fait extrader et il serait au bagne à l'heure qu'il est. Voici comment les choses se sont passées: Paternoster était marié avec une femme très jolie, qu'il n'aimait guère -- car il n'a d'autre passion que celle de l'argent -- et qui ne l'aimait pas du tout. Elle était la maîtresse d'un député qui venait d'être fait ministre, et qui l'a encore été depuis. Paternoster -- j'ai oublié le nom qu'il portait en France -- le savait, mais fermait les yeux. Cela ne faisait le compte ni du ministre ni de la femme qui auraient été fort aises qu'un divorce leur procurât la liberté complète qu'ils désiraient. Comment parvinrent-ils à faire entendre raison, sur ce chapitre, à Paternoster? C'est assez facile à expliquer par le simple énoncé des événements qui se succédèrent avec rapidité. D'abord, sur la plainte fortement motivée de la femme, un divorce fut prononcé contre Paternoster; le soir même, cet excellent notaire mettait la clef sous la porte de son étude et disparaissait avec les épargnes confiées à ses soins vigilants; quinze jours après, il était arrêté; et, deux mois plus tard, condamné à dix ans de travaux forcés; il est inutile de te dire que les fonds qu'il s'était appropriés, avaient été dilapidés dans des opérations de Bourse, et qu'on n'en retrouva pas un centime.

-- Je le crois facilement. Mais je ne vois point, jusqu'ici, quel bénéfice Paternoster avait retiré de sa complaisance.

-- Attends un peu. Trois jours après sa condamnation, il fut relâché clandestinement.

-- Quoi! Mis en liberté?

-- Absolument. Le ministre n'avait eu qu'un mot à dire... Mais ne fais donc pas semblant d'ignorer comment les choses se passent en France... Paternoster vint donc retrouver à Londres les écus dont il avait dépouillé ses clients, et qui, au lieu de cascader à la Bourse, étaient empilés soigneusement dans les coffres d'une banque anglaise. Je me rappelle l'avoir vu arriver ici; J'étais un soir à Victoria Station, par hasard, et j'ai vu descendre du train continental le bonhomme à figure de renard que tu vas voir tout à l'heure et que j'ai bien reconnu, depuis, dans le Paternoster qui s'est mis à trafiquer avec nous; ce soir-là, il était accompagné d'un curé et d'une toute jeune fille vraiment charmante. Je ne les ai jamais revus, ni l'un ni l'autre. Je ne sais pas ce que c'était que le curé; j'ai entendu dire que la petite était la fille de Paternoster, une fille qu'il a eue d'un premier mariage. Ah! nous voici arrivés...

Le cab s'arrête, en effet, dans une de ces rues étroites qui sillonnent la Cité de Londres, devant une haute maison noire dont, bientôt, nous montons l'escalier. Au deuxième étage, Roger-la- Honte tourne le bouton d'une porte et nous nous trouvons dans une grande pièce garnie de cartonniers et de longues tables, où travaillent deux ou trois clercs. Sur une interrogation de Roger, l'un d'eux se lève, se dirige vers une porte, au fond de la salle, derrière laquelle il disparaît. Il revient une minute après, nous invite à le suivre et nous introduit dans une petite pièce un peu mieux meublée que la première; un homme assis devant un grand bureau couvert de papiers se lève à notre entrée, tend la main à Roger-la-Honte et m'accueille d'un profond salut.

-- Vous voilà enfin! dit-il à Roger. Il y a un grand mois que je n'ai eu le plaisir de vous voir. Monsieur est de vos amis, je présume?

Roger-la-Honte me présente; Paternoster se déclare enchanté et continue:

-- J'espère que votre santé est bonne. Et les affaires? Difficiles, hein? Tout le monde se plaint un peu. Mais je parie que vous avez trouvé moyen de faire quelque chose?

Je l'examine, pendant qu'il parle. Une face glabre, sans couleur, un grand nez, des yeux verdâtres de chat malfaisant diminués, semble-t-il, par de gros sourcils poivre et sel qui se rejoignent et barrent le front, une bouche qui paraît avoir été fendue d'un coup de canif, des cheveux gris, légèrement bouclés, qui rappellent les perruques des tabellions d'opéra-comique. Mais la plume d'oie traditionnelle serait mal venue à se ficher dans ces cheveux-là, et les lunettes d'or n'iraient pas du tout sur ce grand nez; ce n'est pas là une tête à faire rire, une figure de cabotin; c'est la volonté, tenace et muette, maîtresse d'elle- même, qui a mis sa marque sur ce visage et cette tête, si laide qu'elle soit, est une tête d'homme. L'ossature est puissante; et les lèvres, qui se crispent pour laisser filtrer l'ironie, pourraient s'ouvrir, si elles le voulaient, pour lancer d'effrayants coups de gueule.

-- Nous avons fait quelque chose, en effet, dit Roger-la-Honte en ouvrant son sac de voyage et en déposant sur le bureau le paquet de titres que nous apportons de Bruxelles; vous allez nous donner votre avis là-dessus; et si vous ne nous offrez pas deux cent mille francs séance tenante, j'irai dire partout que vous ne vous y connaissez pas.

-- On ne vous croirait pas, ricane Paternoster. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir... Oh! Oh! mais vous n'exagérez pas trop; c'est une belle affaire. À vue de nez et au cours moyen, il y a là plus de quatre cent mille francs. Malheureusement...

-- Ah! dit Roger-la-Honte avec un geste désespéré, voilà que ça commence!...

-- Attendez donc que ce soit fini pour vous plaindre, interrompt Paternoster qui continue à feuilleter les valeurs, de ses longs doigts maigres. Vous êtes toujours pressé... Malheureusement, vous avez été faire ce coup-là en Belgique.

-- Qui vous l'a dit? demande Roger-la-Honte.

-- Ce sont ces papiers eux-mêmes qui me l'apprennent. Ce sont là des placements de Belge. Jamais un Français, à l'heure actuelle, ne garnirait son portefeuille de cette façon-là. Des tas de valeurs industrielles!

-- Elles sont souvent excellentes, dis-je.

-- Je ne le nie pas. Je les choisirais de préférence, pour mon compte, si j'avais de l'argent à placer. Mais mes clients ne raisonnent pas comme moi. Il leur faut des fonds d'États, ou des valeurs garanties par les États; le reste ne représente rien à leurs yeux; ils n'ont pas confiance; et le genre d'affaires que je traite ne peut être basé que sur la confiance. Voilà pourquoi je me tue à vous dire de faire, autant que possible, vos coups en France. Voilà un bon pays! Vous n'y trouvez pas, on presque pas, de valeurs industrielles aux mains des particuliers; l'instabilité des institutions politiques leur interdit ce genre d'achats. Ils ne possèdent guère que de la Rente ou des Chemins de fer. Excellent pays pour les voleurs! La peur y a discipliné les capitaux.

-- Oui, dit Roger-la-Honte. Mais quand on vous apporte du Crédit foncier ou des emprunts de Villes, vous n'en voulez pas.

-- Naturellement! Ce n'est pas garanti, au moins officiellement, par l'État; par conséquent, ça ne vaut rien pour mes clients. Ils changeront peut-être d'avis un jour, mais pas avant longtemps, je crois; c'est aussi l'opinion du ministre de Perse, et le premier secrétaire de l'ambassade Ottomane en tombait d'accord avec moi, pas plus tard qu'hier soir.

-- Je vois, dis-je, que vous placez votre papier en Orient.

-- Pour la plus grande partie, répond Paternoster, et même en Extrême-Orient; le Japon y a pris goût depuis quelques années et la Chine donne de belles espérances. Voyez, Monsieur, comme le Progrès choisit, pour sa marche en avant, les voies les plus inattendues! L'Asiatique qui se rend acquéreur d'un de ces titres qui rapportent à peine 3 pour cent à l'Européen, touche, lui, 10 ou 12 pour cent, étant donné le prix auquel il achète. Il découvre instantanément toute la grandeur de la civilisation occidentale et les rapports des Blancs et des Jaunes deviennent tous les jours plus fraternels. Ce n'est pas tout. L'Asiatique, enrichi grâce à vous, comprend qu'il n'a aucun intérêt à rêver la ruine des puissances européennes; et, au lieu de se préparer à nous faire courir ce fameux Péril jaune si joliment portraituré par l'Empereur d'Allemagne, il nous souhaite, après ses prières du soir, toutes les prospérités imaginables. Ah! vous faites le bonheur de bien du monde, sans vous en douter. Et tant de gens éprouvent le besoin de crier haro sur les voleurs! C'est drôle qu'on se sente obligé, à la fin du XIXe siècle, de prêcher la tolérance...

-- Et les personnes qui achètent ces titres n'ont aucune difficulté à en toucher les intérêts?

-- Aucune; on se garde bien de leur causer le moindre ennui. Cela amènerait des complications qu'il est nécessaire d'éviter dans l'intérêt de l'harmonie universelle, répond Paternoster avec un sourire patriarcal. Pour les valeurs au porteur, cela passe comme une lettre à la poste; pour les valeurs nominatives, nous opérons, avant livraison, un petit travail de lavage ou de grattage, quelque peu superficiel, mais qui suffit très bien. J'ai deux de mes clercs qui sont très habiles, pour ça; il est vrai qu'ils ont conquis leurs grades à Oxford; l'un d'eux, celui qui vous a reçus, est le troisième fils d'un lord; si ses deux frères, dont la santé est très mauvaise, viennent à mourir, comme c'est probable, il sera Pair d'Angleterre avant peu... Ah! oui, continue Paternoster en poursuivant son examen des papiers, bien des gens dont les actions ou les obligations ont été dérobées seraient fort étonnés d'apprendre que les coupons continuent à en être touchés régulièrement par un général persan, un grand seigneur japonais, un kaïmakan d'Asie Mineure ou un mandarin à bouton de cristal. C'est pourtant la vérité... C'est deux cent mille francs, je crois, que vous demandiez pour ça?

Nous faisons, Roger-la-Honte et moi, un signe affirmatif.

-- C'est une grosse somme, assure Paternoster en hochant la tête. Quand on pense, ajoute-t-il en posant la main sur la pile de valeurs, que ces papiers représentent autant d'argent, autant de travail, autant de misère!... Mais vous ne vous souciez guère de cela. Vous n'êtes pas sentimentaux. Vous volez tout le monde, et allez donc! au hasard de la fourchette. Il doit y avoir cependant de l'argent bien répugnant, même à voler... Eh! bien, mes amis, ces papiers représentent autre chose encore; ils représentent notre univers civilisé. Le monde actuel, voyez-vous, du petit au grand, c'est une Société anonyme. Des actionnaires ignorants et dupés; des conseils d'administration qui se croisent les bras et émargent; des hommes de paille qui évoluent on ne sait pourquoi; et toutes les ficelles qui font mouvoir les pantins tenues par des mains occultes...

-- Voilà un beau discours, dit Roger-la-Honte. Monsieur Paternoster, il faut poser votre candidature aux prochaines élections générales. Mais que nous offrez-vous?

-- Diable! votre ton est sec, ricane Paternoster. Mais vous avez sans doute le droit de parler haut. Vous devez être riches?

-- Nous? Non. Nous volons, hélas! simplement pour nous mettre en mesure de voler.

-- Je vois ça. Comme les fonctionnaires recueillent des taxes avec le produit desquelles on les paye pour qu'ils récoltent de nouveaux impôts... La chaîne sans fin de l'exploitation roulant sur la poulie folle de la sottise humaine... Eh! bien, Messieurs, voici ce que je vous propose: je garde la Rente, les Chemins de fer et le Suez, je vous rends toutes les valeurs industrielles, et je vous donne cinquante mille francs.

-- Vous plaisantez, dit Roger-la-Honte; cinquante mille francs, c'est ridicule. Et, quant aux valeurs industrielles, que voulez- vous que nous en fassions?

-- Renvoyez-les à leur propriétaire, répond Paternoster. Figurez- vous que vous êtes des potentats et que vous faites remise d'une partie de ses taxes à l'un de vos fidèles sujets; la clémence convient à la grandeur et le vol est un impôt direct, perçu indirectement par les gouvernements. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus. En tous cas, de tous les impôts, le vol est celui que les civilisés payent le plus douloureusement, mais le plus consciemment... Oui, renvoyez-les à leur propriétaire. Ce ne sera pas la première fois que les larrons auront rendu service aux honnêtes gens. On a dit que la propriété, c'est le vol; quelle confusion! La propriété n'est pas le vol; c'est bien pis; c'est l'immobilisation des forces. Le peu d'élasticité dont elle jouit, elle le doit aux fripons. Le voleur a articulé la propriété, et l'honnête homme est son bâtard.

-- Avez-vous réfléchi en parlant? demande Roger. Vous me semblez bien autoritaire, à votre tour.

-- Que voulez-vous? Les hommes d'argent le sont tous, aujourd'hui. Les agioteurs et courtiers-marrons s'appellent les Napoléon de la finance; et un coulissier anglais se fait de quotidiennes réclames illustrées qui le représentent vêtu de la redingote grise et coiffé du petit chapeau... Cependant, si vous vouliez être raisonnables...

-- Nous ne demandons pas mieux.

-- Nous allons voir. Eh! bien, je consens à garder les valeurs industrielles, quoiqu'elles ne puissent pas me servir à grand'chose. Et, pour le tout, je vous offre... Attention! je vais citer un chiffre, et il faudra me répondre oui ou non. Vous me connaissez, monsieur Roger-la-Honte, bien que j'aie le plaisir de voir monsieur votre ami pour la première fois; vous savez que je ne reviens jamais sur un chiffre donné définitivement... Pour le tout, je vous offre trois mille livres sterling.

-- Qu'en penses-tu? me demande Roger.

-- Fais comme tu voudras.

-- C'est bon, dit Roger; nous acceptons. Mais nous nous vengerons. Prenez garde à votre caisse.

-- La voilà, ma caisse, dit Paternoster en nous montrant un sac noir, la _bag_ anglaise, longue et peu profonde, qui se balance sans trêve aux mains des trafiquants de la cité; elle ne me quitte pas; je l'emporte et je la remporte avec moi; vous serez malins si vous venez la prendre... Après tout, vous auriez tort de m'en vouloir. Je ne peux réellement pas vous offrir un sou de plus, et je hais toutes les discussions d'argent. Si c'était possible, pour la vente des titres volés, je préconiserais l'arbitration; pas obligatoire, pourtant... Voyons, je vais vous donner cinq cents livres en billets et un chèque pour le reste.

Nous acquiesçons d'un sourire et Paternoster, après nous avoir compté les banknotes, se met en devoir de remplir le chèque.

-- Voilà, dit-il en nous le tendant. Avez-vous l'air content, mon Dieu! Moi, si j'étais voleur, voulez-vous que je vous dise ce qui me ferait surtout plaisir? Ce serait de penser que chacun de mes larcins démolit les calculs des statisticiens, fausse leurs évaluations soi-disant rigoureuses de la richesse des nations...

Il nous reconduit jusqu'à la porte et se déclare pénétré de l'espoir qu'il nous reverra avant peu.

-- Ah! sapristi, j'oubliais! s'écrie-t-il comme nous le quittons. Un de mes ex-confrères, un notaire du centre de la France, m'a signalé l'autre jour un joli coup qu'il y aura à faire dans sa ville d'ici un mois ou deux. Je vous ferai signe, dès le moment venu. C'est une bonne affaire et je veux vous la réserver. Je ne vous demanderai que dix pour cent pour le tuyau; il faut que j'en rende au moins cinq au confrère, ainsi... Gentil, hein?... Au revoir...

Nous descendons l'escalier en silence. Notre cab nous attend devant la maison; nous y montons et Roger donne au cab l'adresse d'un hôtel du West-End.

-- Malgré tout, dis-je quand nous nous levons de table, vers neuf heures, je ne sais pas si nous aurions trouvé mieux que ce que nous a donné Paternoster.

-- Non, dit Roger; il ne manque pas, à Londres, de gens exerçant le même métier que lui; mais c'est crapule et compagnie. Paternoster est encore le plus honnête... À présent, si tu veux, nous allons faire une visite à Broussaille.

-- C'est une excellente idée.

Nous voilà partis. Le cab file tout le long de Piccadilly, descend Brompton Road et s'arrête à Kensington, devant une des petites maisons qui bordent un square quadrangulaire. Nous descendons et Roger fait, à plusieurs reprises, résonner le marteau de cuivre qui pend à la porte. Mais cette porte, personne ne vient l'ouvrir; la maison semble inhabitée. Les stores sont tirés à toutes les fenêtres, que n'éclaire aucune lumière.