Le voleur

Chapter 6

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-- Il a dû te l'apprendre lui-même, je pense.

-- Non. Voilà trois jours que je ne l'ai vu; il sort de bonne heure et rentre tard; on dirait qu'il m'évite. Tu lui as dit?...

-- Tout. Et il refuse. Je n'ai pas besoin de te donner ses raisons, n'est-ce pas?

Charlotte secoue la tête tristement. Elle vient s'asseoir près de moi et me prend la main.

-- Et toi, que veux-tu faire?

-- Moi? dis-je... Je ne sais pas. En vérité, je ne sais pas.

Et je fixe mes yeux sur quelque chose, au loin, pour éviter son regard que je sens peser sur moi. Mais l'étreinte de sa main se resserre, sa petite main si fine et si jolie, qui semble exister par elle-même.

-- Dis-moi ce que tu penses, Georges! Je t'en prie, dis-le moi, si cruel que ce doive être.

Je dégage ma main et je me lève.

-- Est-ce que je sais ce que tu penses, toi? Je ne l'ai jamais su! Dis-le moi, si tu veux que je te réponde. Dis-moi si tu m'aimes, d'abord!

Des larmes roulent dans les yeux de Charlotte.

-- Je t'aime, oui... Oh! Je ne sais pas... Je ne peux pas dire! Je ne te connais pas. Je ne te vois pas. J'ai peur... Je devine des choses, à travers toi; des choses atroces...

Je frappe du pied, car ses larmes me crispent les nerfs et m'irritent.

-- Écoute, dis-je; écoute des choses plus atroces encore. Il faut que tu les apprennes, puisque tu veux savoir ce que je pense. Je ne veux point vivre de la vie des gens que tu connais, que tu fréquentes, que tu coudoies tous les jours. Leur existence me dégoûte; et, dégoût pour dégoût, je veux autre chose. J'ai déjà cessé de vivre de, leur vie. J'ai... Tu sais, le vol commis chez Mme Montareuil, ces quatre cent mille francs de bijoux et de valeurs enlevés la nuit. Eh! bien...

Charlotte s'élance vers moi et me pose sa main sur la bouche.

-- Tais-toi! Je le sais. Je l'ai deviné! Ne parle pas; je ne veux pas... Viens.

Elle m'entraîne, me fait asseoir sur le divan et me jette ses bras autour du cou.

-- Tu ne te doutais pas que je savais? que j'avais compris toute ta haine pour mon père et pour ceux qui lui ressemblent, et que j'avais pu lire en toi comme dans un livre le jour où tu es venu me parler, te rappelles-tu? en revenant de Bruxelles... Non, non, ne t'en va pas. Reste. Ne te mets pas en colère si je pleure; c'est plus fort que moi. Écoute. Je ne t'aimais pas, mais je sentais combien tu étais tourmenté... Et le soir où tu m'as parlé, dans le jardin, je ne t'aimais pas non plus, mais je savais que tu avais soif d'une amitié compatissante, comme tous les coeurs malheureux...

D'un geste brusque, je me délivre de son étreinte.

-- Il fallait te défendre, alors, puisque tu n'avais que de la pitié pour moi! Ce n'est pas de la sympathie que je te demandais!

-- Enfant! dit-elle en me reprenant dans ses bras; est-ce que tu le savais, ce que tu me demandais? tu voulais trouver l'oubli, en moi, le sommeil de toutes les pensées qui te hantent, la fin du cauchemar qui t'oppresse. Cela, je ne pouvais te le donner qu'avec moi-même. Ce soir-là, tu avais vu en moi une fée qui peut chasser les mauvais rêves; mais je n'étais qu'une femme, et mon seul charme c'était mon amour. Je te l'ai donné autant que j'ai pu; pas assez complètement, sans doute... et, surtout, je ne t'ai jamais dit ce que j'aurais dû te dire, je ne t'ai jamais parlé comme j'étais résolue à le faire chaque fois que je venais te voir. Pardonne-moi; je sentais que ta souffrance était tumultueuse et irritable, et je n'ai jamais osé... J'avais peur...

-- Tu avais peur! dis-je en me levant et en marchant par la chambre. Peur de quoi? De me dire que j'étais un voleur? Je m'en moque pas mal! Ou bien d'entreprendre ma conversion? Tu aurais sans doute perdu ton temps. C'était bien inutile, va, tes airs mystérieux et tes façons d'enterrement... Tu m'as demandé ce que je voulais faire, tout à l'heure. Si ton père m'avait accordé ta main, j'aurais vu; mais puisqu'il refuse... je veux continuer, ni plus ni moins, et le tonnerre de Dieu ne m'en empêcherait pas. J'espère que tu ne me quitteras pas; tu t'ennuieras un peu moins que tu ne l'as fait jusqu'ici...

-- Non, non! crie Charlotte. Ne parle pas ainsi! Ce n'est pas fait pour toi, cela! je ne veux pas...

-- Pourquoi donc n'est-ce pas fait pour moi? Parce que les lois, qui ont permis qu'on me dépouillât depuis, ne m'ont pas fait naître pauvre? Parce que j'ai été enfermé au collège au lieu d'être interné dans la maison de correction? Parce que j'ai appris des ignominies dans des livres, derrière des murs, au lieu de faire l'apprentissage du vice en vagabondant par les rues? Je ne comprends pas ces raisons-là. Parce qu'on m'a fait donner assez d'instruction et qu'on m'a laissé assez d'argent pour me permettre d'agir en larron légal, comme ton père? Je ne veux pas être un larron légal; je n'ai de goût pour aucun genre d'esclavage. Je veux être un voleur, sans épithète. Je vivrai sans travailler et je prendrai aux autres ce qu'ils gagnent ou ce qu'ils dérobent, exactement comme le font les gouvernants, les propriétaires et les manieurs de capitaux. Comment! j'aurai été dévalisé avec la complicité de la loi, et même à son instigation, et je n'oserai pas renier cette loi et reprendre par la force ce qu'elle m'a arraché? Comment! toi qui es une femme et qui seras mère demain, tu peux être empoignée ce soir par des gendarmes que ton père aura lancés contre toi et enfermée jusqu'à vingt-et-un ans comme une criminelle, avec l'interdiction, après, de te marier avant l'expiration des interminables délais légaux! et tu hésiteras à fouler aux pieds toutes les infamies du Code?

-- Non, dit Charlotte, je n'hésiterai pas. Je suis ta femme et je suis prête à te suivre. Mais... Non, je t'en prie, ne fais pas cela. Je t'en prie; pour moi, pour... l'enfant... et surtout pour toi. Oh! j'aurais tant donné pour que tu ne l'eusses jamais fait! et je te supplie de ne plus le faire. N'est-ce pas, tu voudras bien?

Elle se lève et vient près de moi.

-- Dis-moi que tu voudras bien. Je sais aussi, moi, que c'est ignoble, toutes ces choses; toute cette société immonde basée sur la spoliation et la misère; je sais que les gens qui soutiennent ce système affreux sont des êtres vils; mais il ne faut pas agir comme eux...

-- C'est le seul moyen de les jeter à bas, dis-je. Lorsque les voleurs se seront multipliés à tel point que la gueule de la prison ne pourra plus se fermer, les gens qui ne sont ni législateurs ni criminels finiront bien par s'apercevoir qu'on pourchasse et qu'on incarcère ceux qui volent avec une fausse clef parce qu'ils font les choses mêmes pour lesquelles on craint, on obéit et on respecte ceux qui volent avec un décret. Ils comprendront que ces deux espèces de voleurs n'existent que l'une par l'autre; et, quand ils se seront débarrassés des bandits qui légifèrent, les bandits qui coupent les bourses auront aussi disparu. Tu sais ce que je pense, maintenant; tu sais ce que j'ai fait et ce que je veux faire -- tu entends? ce que je veux faire!

-- Oh! c'est affreux, dit Charlotte en sanglotant. Je ne sais pas si tu as tort... mais je ne peux pas, je ne peux pas... Écoute- moi, je t'en supplie... au moins pendant quelque temps... Tu te calmeras. Tu es tellement énervé! Tu verras que c'est trop horrible... Je n'ai pas même le courage d'y penser; et je n'aurais pas la force... Oh! si tu savais ce que je souffre! Je t'aime, je t'aime de toute mon âme à présent; et je t'aimerai... oh! je ne peux pas dire comme je j'aimerai...

Je la prends dans mes bras.

-- Eh! bien, si tu m'aimes, Charlotte, ne me demande point des choses impossibles. Il faut que j'agisse comme je te l'ai dit, je suis poussé par une force que rien au monde ne pourra vaincre, même ton amour. Mais tu seras heureuse, je te jure...

-- Non, murmure-t-elle en détournant la tête; je voudrais pouvoir te dire: oui; je le voudrais de tout mon coeur; mais c'est plus fort que moi, je ne peux pas. Il me semble que je mourrais de peur et de honte... et je ne veux pas que toi... Oh! mon ami, mon ami! ne me repousse pas ainsi...

-- Si! dis-je, je te repousserai -- et j'écarte sa main glacée qu'elle a posée sur mon front brûlant, car sa douleur me pénètre et m'exaspère et je sens fondre, devant ce désespoir de femme, l'âpre résolution qui, depuis si longtemps, s'ancra en moi. -- Si! je te repousserai si tu es assez faible pour ne point agir ce que tu penses, car tu sais bien que j'ai raison. Je serai ce que je veux être! Et je resterai seul si tu n'es pas assez forte pour me suivre.

Charlotte devient pâle, pâle comme une morte; et ses yeux seuls, éclatants de fièvre, paraissent vivants dans sa figure.

-- Je ne peux pas, dit-elle tout bas; et d'autres paroles, qu'elle voudrait prononcer, expirent sur ses lèvres blêmes.

-- Eh! bien, va-t-en, alors! crié-je d'une voix qui ne me semble pas être la mienne. Va retrouver ton père, fille de voleur! il m'a volé mon argent et toi tu veux me voler ma volonté! Va t-en! Va-t- en!...

Alors, Charlotte s'en va, toute droite. Et pendant longtemps, cloué à la même place et comme pétrifié, je crois entendre le bruit de ses pas qui s'est éteint dans l'escalier.

Ce que je ressens, c'est pour moi. Je voudrais bien qu'il y eût là quelqu'un pour me tuer, tout de même; mais on ne meurt pas comme ça. Il faut vivre. Eh! bien, en avant......

Le lendemain matin, à la gare du Nord, au moment où je vais prendre le train pour Bruxelles, quelqu'un me frappe sur l'épaule. Je me retourne. C'est l'abbé Lamargelle.

-- Vous partez en voyage, cher monsieur?

-- Oui; pour affaires; un voyage qui durera quelque temps, je pense.

-- Vous ne m'étonnez pas; votre oncle est un homme aimable et Melle Charlotte est absolument charmante; mais les événements de ces temps derniers, ces malheureux événements, ont influé quelque peu sur l'aménité de leur caractère; et quand on ne trouve plus dans la famille les joies profondes auxquelles elle vous a habitué... Ah! ç'a été bien déplorable, ce qui est arrivé. Pour ma part, je n'ai aucune honte à l'avouer, j'y ai perdu une petite commission qui devait m'être versée au moment du mariage. Enfin... Les voies de la Providence sont insondables. M. Édouard Montareuil est bien affecté.

-- J'espère qu'il se consolera, avec le temps.

-- Je l'espère aussi. Le temps... les distractions... Je crois savoir qu'il se fait inoculer; je l'ai rencontré l'autre jour sur la route de l'Institut Pasteur. La science est une grande consolatrice. Quant à vous, vous préférez les voyages.

-- Oh! voyages d'affaires...

-- Oui; des affaires au loin; l'isolement. Vous avez sans doute raison. Beaucoup de gens éprouvent le besoin de la solitude, de temps à autre:

_Quiconque est loup, agisse en loup;_ _C'est le plus certain de beaucoup;_

comme le dit le fabuliste, continue l'abbé en me plongeant subitement ses regards dans les yeux. Allons! je crains de manquer mon train. Au revoir, cher monsieur. Nous nous retrouverons, j'espère; je fais même mieux que de l'espérer, il n'y a que les montagnes, hé! hé! qui ne se rencontrent pas. Je vous souhaite un excellent voyage. -- Prenez garde au marchepied.

Par la portière du wagon, j'aperçois sa haute silhouette noire qui disparaît au coin d'une porte. Était-il venu pour prendre un train -- ou pour me voir? Et alors, pourquoi?

Ah! pas de suppositions! Ça ne sert à rien -- surtout quand les prêtres sont dans l'affaire. -- Des malins, ceux-là! et qui ne sont peut-être pas les plus mauvais soutiens de la Société, bien que la bourgeoisie déclare, en clignant de l'oeil, que le cléricalisme c'est l'ennemi.

J'y réfléchis pendant que le train, qui s'est mis en marche, traverse la tristesse des faubourgs. Quand on pense au nombre des êtres qui vivent dans ces hautes maisons blafardes, dans ces lugubres casernes de la misère, et qui sont provoqués, tous les jours, par ces deux défis: la ceinture de chasteté et le coffre- fort; quand on songe qu'on ne met en prison tous les ans, en moyenne, que cent cinquante mille individus en France et quelques malheureux millions en Europe; on est bien forcé d'admettre, en vérité, devant cette dérisoire mansuétude de la répression impuissante, que la seule chose qui puisse retenir les gens sur la pente du crime, c'est encore la peur du diable.

V -- OÙ COURT-IL?

-- Naturellement, si vous essayez d'expliquer ça à un gendarme, il y a fort à parier qu'il vous prendra pour un aliéné dangereux. Mais il n'en est pas moins vrai que le voleur, c'est l'Atlas qui porte le monde moderne sur ses épaules. Appelez-le comme vous voudrez: banquier véreux, chevalier d'industrie, accapareur, concussionnaire, cambrioleur, faussaire ou escroc, c'est lui qui maintient le globe en équilibre; c'est lui qui s'oppose à ce que la terre devienne définitivement un grand bagne dont les forçats seraient les serfs du travail et dont les garde-chiourmes seraient les usuriers. Le voleur seul sait vivre; les autres végètent. Il marche, les autres prennent des positions. Il agit, les autres fonctionnent.

-- Et leurs fonctions consistent à voler, dis-je.

-- Si l'on veut pousser les choses à l'extrême, certainement, répond Issacar en allumant une cigarette. Mais pourquoi hyperboliser? Il est bien évident que l'homme, en général, est avide de gains illicites et que le petit nombre de ceux qui n'ont pas assez d'audace pour agir en pirates, avec les lettres de marque octroyées par le Code, rêvent de se conduire en forbans. Le genre humain est admirablement symbolisé, à ce point de vue, par le trio qui fit semblant d'agoniser, voici dix-huit siècles, au sommet du Golgotha: le larron légal à droite, le larron hors la loi à gauche, et Jésus la bonté même, représentant la soumission craintive aux pouvoirs constitués, au milieu. Seulement, quand on a dit cela, on n'a pas dit grand'chose. On a établi les éléments inaltérables de l'âme actuelle, mais on a ignoré les diversités extérieures de son agencement. Il y a fleurs et fleurs, bien que, primordialement, toutes les parties de la fleur soient des feuilles; et il y a filous et filous bien que, par leur fonds, tous les hommes soient des fripons.

-- N'allez-vous pas trop loin, à votre tour?

-- Je ne pense pas. Je ne crois point que la nature humaine soit mauvaise en elle-même, ou, au moins, incurablement mauvaise; pas plus que je ne crois au criminel-né. Ce sont là des mensonges conventionnels, fort commodes sans doute, mais qu'il ne faudrait point ériger en axiomes. Je crois à l'influence détestable, irrésistible, du déplorable milieu dans lequel nous vivons, Que la corruption engendrée par ce milieu soit profonde et générale, il n'y a pas lieu d'en douter; les êtres qui échappent à son action sont en bien petit nombre. Ils existent, cependant; car c'est soutenir un paradoxe abominable que d'affirmer qu'il n'y a point d'honnêtes gens. Les personnes les plus versées en la matière n'ont point de doutes à ce sujet. M. Alphonse Bertillon assure même qu'on pourrait trouver à Paris, parmi les êtres placés dès leur jeunesse dans ces conditions qui sont le lot des criminels que nous sommes tous plus ou moins, une centaine d'hommes devenus et restés parfaitement honnêtes. «On les trouverait tout de même, dit-il, mais ce seraient cent imbéciles.» Imbéciles ou non, peu importe. Il suffit qu'ils existent.

-- C'est suffisant, en effet.

-- Partant donc de ce point que l'honnête homme n'est pas un mythe, mais une simple exception, nous nous trouvons en face d'une masse énorme dont les éléments, absolument analogues au point de vue physiologique ou psychologique, ne se différencient qu'en raison de leur agencement au point de vue social. Pour diviser en deux parties les unités malfaisantes qui composent cette masse, on est obligé de prendre le Code pénal pour base d'appréciation.

-- Bien entendu; le Code, c'est la conscience moderne.

-- Oui. Anonyme et à risques limités... La première partie est composée, d'abord, de criminels actifs, dont la loi ignore, conseille ou protège les agissements, et qui peuvent se dire honnêtes par définition légale; puis, de criminels d'intention auxquels l'audace ou les moyens font défaut pour se comporter habituellement en malfaiteurs patentés, et dont les tentatives équivoques sont plutôt des incidents isolés qu'une règle d'existence; ceux-là aussi peuvent se dire honnêtes. Cette catégorie tout entière a pour caractéristique le respect de la légalité. Les uns sont toujours prêts à commettre tous les actes contraires à la morale, soit idéale, soit généralement admise, pourvu qu'ils ne tombent point sous l'application directe d'un des articles de ce Code qu'ils perfectionnent sans trêve. Les autres, tout en les imitant de leur mieux, de loin en loin et dans la mesure de leurs faibles facultés, ne sont en somme que des dupes grotesques et de lamentables victimes qui ne consentent, pourtant, à se laisser dépouiller que par des personnages revêtus à cet effet d'une autorité indiscutable et qualifiés de par la loi. Classes dirigeantes et masses dirigées. De par la loi, Monsieur, de par la loi! Vous savez quelle est la conséquence d'un pareil ordre de choses. Égoïsme meurtrier en haut, misère morale et physique en bas; partout, la servitude, l'aplatissement désespéré devant les Tables de la Loi qui servent de socle au Veau d'Or.

-- Certes, l'esclavage est général; et le joug est plus lourd à porter, peut-être, pour les dirigeants que pour les dirigés. Il est vrai qu'ils ont l'espoir, sans doute, d'arriver à accaparer toute la terre, à monopoliser toutes les valeurs, à asservir scientifiquement le reste du monde et à le parquer dans les pâturages désolés de la charité philanthropique. Je suis convaincu que pas une voix ne s'élèverait pour protester s'ils parvenaient à établir un pareil régime.

-- C'est fort probable. L'éducation de l'humanité est dirigée depuis longtemps vers un but semblable, et les utopistes du Socialisme la parachèvent. Mais la tentative, si l'on osait la risquer, ne réussirait pas, et voici pourquoi: il y a toute une catégorie d'individus qui n'ont cure des lois, qui s'emparent du bien d'autrui sans se servir d'huissiers et qui lèvent des contributions sur leurs contemporains sans faire l'inventaire de leurs ressources. Ce sont les voleurs. Il faut leur laisser ce nom, qui n'appartient qu'à eux seuls, de par la loi, et même étymologiquement. _Vola_, ça ne veut pas dire: une sébile. Examinez la paume des mains des législateurs, dans un Parlement quelconque, lorsqu'on vote à mains levées, et vous conviendrez que, le titre de voleurs ne saurait s'appliquer aux coquins qui mendient les uns des autres, pour commettre leurs méfaits, l'aumône de la légalité. Je ne dis pas qu'il ne se trouve point de voleurs véritables, parmi ces filous en carte; il y en a, et il y en aura de plus en plus; mais c'est encore l'exception. Quant au vrai voleur, ce n'est pas du tout, quoi qu'on en dise, un commerçant pressé, négligent des formalités ordinaires, une sorte de Bachi-Bouzouk du capitalisme. C'est un être à part, complètement à part, qui existe par lui-même et pour lui-même, indépendamment de toute règle et de tous statuts. Son seul rôle dans la civilisation moderne est de l'empêcher absolument de dépasser le degré d'infamie auquel elle est parvenue; de lui interdire toute transformation qui n'aura point pour base la liberté absolue de l'Individu; de la bloquer dans sa Cité du Lucre, jusqu'à ce qu'elle se rende sans conditions, ou qu'elle se détruise elle-même, comme Numance. Ce rôle, il ne le remplit pas consciemment, je l'accorde; mais enfin, il le remplit. Je n'admets pas que le voleur soit la victime révoltée de la Société, un paria qui cherche à se venger de l'ostracisme qui le poursuit; je le conçois plutôt comme une créature symbolique, à allures mystérieuses, à tendances dont on ignore généralement la signification, comme on ignore la raison d'être de certains animaux qui, cependant, ont leur utilité et qu'on ne détruit que par habitude aveugle et par méchanceté bête. Le voleur va à son but, non pas que le crime soit bien attrayant et que ses profits soient énormes, mais parce qu'il ne peut faire autrement. Il sent peser sur lui l'obligation morale de faire ce qu'il fait. Je dis bien: obligation _morale_. «Le renard, en volant les poules, a sa moralité, assure Carlyle; sans quoi il ne pourrait pas les voler.» Quoi de plus juste?

-- Rien au monde. C'est faire du crime ce qu'il est: une matière purement sociologique. Et c'est faire du criminel ce qu'il est aussi: une conséquence immédiate de la mise en train des mauvaises machines gouvernementales, un germe morbide qui apparaît, dès leur origine, dans l'organisme des sociétés qui prennent pour base l'accouplement monstrueux de la propriété particulière et de la morale publique, qui se développe avec elles et ne peut mourir qu'avec elles. C'est faire du voleur un individu possédant une moralité spéciale qui lui enlève la notion de l'harmonique enchaînement de l'organisation capitaliste, et qu'il refuse de sacrifier au bien général défini par les légistes. C'est faire de lui le dernier représentant, abâtardi si l'on y tient, de la conscience individuelle.

-- Certainement, dit Issacar. Mais ce n'est pas seulement son dernier représentant; c'est son représentant éternel. Toutes les civilisations qui ne se sont pas fondées sur les lois naturelles ont vu se dresser devant elles cet épouvantail vivant: le voleur; elles n'ont jamais pu le supprimer, et il subsistera tant qu'elles existeront; il est là pour démontrer, _per absurdum_, la stupidité de leur constitution. Les gouvernements ont un sentiment confus de cette réalité; et, avec une audace plus ingénue peut-être qu'ironique, ils déclarent que leur principale mission est de maintenir l'ordre, c'est-à-dire la servilité générale, et de faire une guerre sans merci au criminel, c'est-à-dire à l'individu que leurs statuts classent comme tel.

-- C'est absolument comme si un conquérant affirmait, que sa seule raison d'être est de subjuguer des provinces. Sa présence n'a pas besoin d'être expliquée. Mais il est probable que les masses exploitées finiront par s'apercevoir que leur pire ennemi n'est pas le criminel traqué par la police et exclusivement sacrifié comme un bouc émissaire pour assurer à la loi une sanction indispensable. La faim fait sortir le loup du bois...

-- Les loups sont des loups, répond Issacar; et les hommes... Il y a annuellement cinquante mille suicides en Europe; et, en France seulement, quatre-vingt-dix mille personnes meurent de faim et de privations, tandis que soixante-dix mille autres sont internées dans les asiles d'aliénés par suite de chagrins et de misère. Croyez-vous que cette foule de misérables ait des principes moraux plus solides que ceux de leurs contemporains? Pas du tout. Il n'y a plus que dans certains milieux révolutionnaires qu'on croie encore à l'honnêteté. Mais la distance est si grande, de la pensée à l'acte! Plutôt que de la franchir, ils préfèrent la mort.

-- Pourtant, dis-je, ils sont presque tous chrétiens; et leur religion leur enseigne la nécessité de l'audace. Le ciel même, dit l'évangile, appartient aux violents qui le ravissent. _Violenti rapiunt illud_. Que pensez-vous de cette promesse du paradis faite aux criminels?

-- Elle m'amuse. Pourtant, elle est d'une grande profondeur, et les casuistes ne l'ont pas ignoré. Par le fait, les criminels commencent à jouir sur cette terre de privilèges que ne partagent point les honnêtes gens. On disait autrefois que le voleur avait une maladie de plus que les autres hommes: la potence; on peut dire aujourd'hui qu'il a une maladie de moins: la maladie du respect. Et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ce respect qu'il ressent de moins en moins, il l'inspire de plus en plus. Allez voir juger, par exemple, une affaire d'adultère; le voleur, devant le public et même le tribunal, fait bien meilleure figure que le volé. Et qui voudrait, croire, à présent, que la faillite n'a pas été instituée pour le bien du débiteur, pour lui refaire une virginité?