Le voleur

Chapter 33

Chapter 333,819 wordsPublic domain

-- Excellente idée. En vous mettant en route pour ce pays-là, passez donc par Bruxelles. Vous m'y trouverez, j'y vais après- demain et j'y resterai un mois.

-- Bon. Il faudra que je vous charge d'une commission auprès d'un insoumis qui doit avoir fini un petit travail pour moi; vous lui direz de me l'envoyer. Et puis, moi, en quittant Londres, je vous apporterai des papiers que j'ai volés à droite et à gauche, que j'ai conservés sans même en prendre connaissance, le plus souvent, et qui pourront vous être utiles.

-- C'est fort possible, dit l'abbé. Merci. Et merci encore, d'avance, pour le déjeuner que vous allez m'offrir quelque part; un déjeuner d'héritier, hein?

XXXVIII -- DANS LEQUEL ON APPREND QUE L'ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR

C'est très long à régler, ces affaires d'héritage. Les formalités, le fisc, l'enregistrement, les officiers ministériels; ça n'en finit pas. Enfin, Me Tabel-Lion vient de m'annoncer qu'il peut maintenant se passer de ma présence. Il conserve, d'après les termes du testament, la part qui revient à Charlotte, au cas où l'on retrouverait ses traces dans les délais légaux; et j'ai laissé des fonds suffisants pour défrayer toutes les recherches possibles; sans grand espoir, malheureusement. D'après les comptes approximatifs du notaire, qui a encore des immeubles à mettre en vente, entre autres la villa de Maisons-Laffitte, la fortune de mon oncle monte à un joli total. En chiffres ronds, je possède à l'heure qu'il est deux bons petits millions; dont les deux tiers, ou peu s'en faut, dus aux filouteries avunculaires et le reste à mes propres larcins. «Bien mal acquis ne profite jamais.» On verra ça. Que vais-je faire de mon argent? Je suis en train de me le demander.

L'abbé m'a fait envoyer par l'insoumis mon rapport sur les établissements pénitentiaires de Dalmatie, C'était un gros cahier de 500 pages couvertes d'une écriture presque illisible; pourtant, par-ci par-là, j'ai cru reconnaître des phrases de _Télémaque_. Saine littérature. J'ai expédié le rapport à qui de droit et, en signe de satisfaction complète, 499 francs 75 centimes à l'insoumis. J'ai retenu le timbre, en ma qualité de capitaliste. Le rapport m'a fait songer à Montareuil, que j'ai été voir. Il m'a reproché de ne lui plus rien donner pour sa «Revue», qui se vend très bien, mais marcherait encore mieux avec ma collaboration. Ses reproches n'ont pas été longs, par bonheur, car il était obligé d'aller se faire inoculer contre quelque chose. Je ne sais pas quoi. Le farcin.

J'ai été aussi faire deux ou trois visites à Margot, qui est toujours au mieux avec son ministre auquel, m'a-t-elle assuré, elle a souvent parlé de moi comme d'un homme d'avenir. On n'est pas plus charmante. Je n'ai pas oublié Ida, dont les affaires prospèrent. Sa clientèle s'accroît tous les jours. Voilà ce que c'est que d'avoir abandonné le vieux système des opérations à terme. Cependant, je suis las de m'entendre féliciter sur ma bonne fortune et j'aurais déjà quitté Paris si je n'avais reçu, avant- hier, une lettre de Courbassol qui m'invite à venir lui parler au ministère.

Dans dix minutes, ce sera une affaire faite. J'attends en effet, dans l'antichambre du cabinet ministériel, en compagnie de solliciteurs de différents âges et de différents sexes. Ces quémandeurs, aux figures, basses, ont l'air très content d'avoir été admis ici, d'avoir été autorisés à venir tendre leur sébile, mendier une faveur ou une aumône; oui, ils paraissent satisfaits et glorieux. Vauvenargues avait raison: la servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer. Une jeune femme assise en face de moi, une grande jeune fille plutôt, paraît seule ne point partager les sentiments de ses voisins. Son beau visage, très sérieux, très fier, porte une tristesse qui veut rester muette; on dirait...

Mais la porte s'ouvre. Un vieillard sort du cabinet, un vieillard cassé, chancelant, à la face hâve et hagarde; un spectre, un fantôme. Il ne me voit pas; il ne voit rien; ses yeux, comme lavés par les larmes, perdent leurs regards dans le vague. Mais, moi, je le reconnais. C'est Barzot... Un journal m'a appris, hier soir, qu'il allait donner sa démission. La grande jeune fille s'est levée, s'approche de lui, le soutient, l'aide à traverser l'antichambre. Sa fille, sans doute; celle à laquelle il rêvait de donner Hélène pour belle-mère. Ah! pitié...

C'est mon tour. L'huissier m'introduit en s'inclinant à 90 degrés, et je me trouve devant Courbassol. Le Courbassol que j'ai vu à Malenvers; le même regard fuyant, la même physionomie vulgaire, la même lèvre immonde. La même voix, aussi, pendant qu'il me dit combien il est heureux de faire ma connaissance, combien mon rapport sur les prisons de Dalmatie était remarquable.

-- Un travail de tout premier ordre, Monsieur! Vous avez rendu, en l'écrivant, un véritable service à l'administration. Je sais beaucoup de gré à Mlle de Vaucouleurs, dont la famille était, paraît-il, fort liée avec la vôtre, de vous avoir désigné à l'attention du gouvernement. Mais croyez bien que son intervention n'a fait que précipiter les choses, car votre mérite est de ceux qui ne peuvent passer inaperçus. Gouverner, c'est choisir. Et nous, qui sommes placés au pouvoir par la démocratie triomphante, ne saurions l'oublier. Vos articles dans la «Revue Pénitentiaire» ont été fort remarqués en haut lieu; et nous n'ignorons point que c'est à votre beau talent d'ingénieur que le monde doit la construction, à l'étranger il est vrai, de ce magnifique ouvrage d'art... cet aqueduc... ce viaduc... à... à... Mlle de Vaucouleurs me citait hier encore le nom de la localité...

-- _A Nothingabout,_ dis-je avec aplomb. C'est un viaduc; mais, comme il supporte une conduite d'eau, c'est par le fait un aqueduc.

-- Voilà ce que je voulais dire, affirme Courbassol. Eh! bien, Monsieur, j'ai pensé qu'il ne vous déplairait peut-être pas de consacrer au bien public votre intelligence et votre énergie. Plusieurs sièges sont actuellement vacants à la Chambre: et si vous vous décidiez à poser votre candidature dans tel ou tel arrondissement, candidature vraiment démocratique, c'est-à-dire progressiste autant que modérée, l'appui du gouvernement ne vous ferait pas défaut. Vous réfléchirez, si vous voulez bien; et vous vous convaincrez que votre place est parmi nous.

Il y a beaucoup de vrai là-dedans. Pourtant, je déclare que je ne me sens pas mûr pour la vie politique. Quelque chose me manque encore. Je ne saurais dire quoi.

-- Vous vous réservez, dit Courbassol en souriant. Soit. Nous vous forcerons la main. Je m'arrangerai de façon à ce que vous puissiez, pour le 1er janvier, placer quelque chose à votre boutonnière.

Je me récrie; mais le ministre me ferme la bouche.

-- J'y tiens, dit-il; après les douloureux incidents de ces temps derniers, le ruban rouge a besoin d'être réhabilité. Mais, au fait: peut-être auriez-vous préféré les palmes académiques? L'un n'empêche pas l'autre. Un mot de moi à mon collègue de l'Instruction Publique...

Non, non; Mazas, si l'on y tient, mais pas ça. Le ministre, heureusement, n'insiste pas. Il me fait promettre de ne point oublier ses réceptions. Mme Courbassol, assure-t-il, sera charmée de faire ma connaissance...

Je ne puis m'empêcher de penser, en quittant le ministère, que je rencontrais tous les jours, parmi les criminels, des hommes dont l'intelligence, le savoir et la pénétration auraient fait honte à ces législateurs, à ces prébendés du suffrage universel. Et quant à la probité, à la dignité personnelle... Cependant, ce sont ces gens-là qui garantissent la sécurité... Alors, pourquoi existe-t- il des Compagnies d'assurance contre le vol? Qui distribuent la justice... Alors, pourquoi ne suis-je pas en prison, et d'autres avec moi?... Qui maintiennent l'ordre, cet ordre si beau, si généreux, si grand, établi pour l'éternité... Et ta soeur?

-- Ma soeur, elle est heureuse, me dit Roger-la-Honte que j'ai été voir en arrivant à Londres. Oui, Broussaille est très heureuse. Dans un voyage à Paris, elle a rencontré un vieux qui s'ennuyait, un ancien magistrat; il s'appelle... ah! M. de Bois-Créault. Tu sais bien? Il y a eu un procès, un tas d'histoires; son fils a été tué, sa femme s'est donné la mort. Enfin, il s'embêtait, ce vieux; il était presque ruiné, mais il avait encore quelques sous et une propriété en Normandie. C'est dans l'une que Broussaille est en train de s'approprier les autres; d'ici un mois la propriété sera vendue et ma soeur rentrera ici avec le produit de la vente. Quant à moi, je suis revenu au bien, pendant ton absence.

-- Pas possible! Retourne donc tes poches, pour voir.

-- Si tu veux. Tiens, des prospectus, des imprimés de tous les formats. Tu vois les en-têtes? _Agence internationale de renseignements commerciaux_. C'est à moi, cette agence-là. Les bureaux sont dans la Cité; mon employé de confiance, c'est Stéphanus. Quelque chose de sérieux, tu sais. D'ailleurs, regarde: _Maison fondée en 1837_. Nous renseignons les commerçants continentaux sur la solvabilité des gens qui, d'ici, leur proposent des affaires...

-- Et vous renseignez les gens qui proposent les dites affaires sur le degré d'ingénuité desdits commerçants. Oserai-je croire que vous faites quelquefois, en-dessous, des propositions vous-mêmes?

-- Tu peux tout oser, répond Roger-la-Honte. Le principal, c'est que l'affaire marche déjà; et elle marchera mieux encore avant peu. Aussi, je vais pouvoir bientôt partir pour Venise. Mon associé s'occupera de la maison durant mon absence, À propos, sais-tu qui c'est, mon associé? Devine... Tu ne pourrais jamais; j'aime mieux te le dire. C'est Issacar.

-- Issacar! Comment? Cette crapule d'Issacar?

Mais le voici justement qui entre, qui s'avance vers moi, la main tendue.

-- Si vous ne voulez pas que je crache dedans, lui dis-je, vous allez m'apprendre tout de suite quel rôle vous avez joué, à l'époque où vous étiez mouchard à Paris, dans l'arrestation de Canonnier.

-- Un rôle très avouable, répond Issacar d'une voix ferme. J'ai fait tout mon possible, une fois que j'ai vu qu'il était votre ami, pour lui permettre d'échapper. Croyez-vous que j'aie été votre dupe, lorsque vous m'avez rencontré rue Saint-honoré et avez tant insisté pour m'emmener déjeuner? Pas un instant. Si je vous ai quitté si lestement rue Lafayette, c'est parce que j'avais reconnu votre ami dans sa voiture et que j'avais reconnu aussi un de mes collègues, à ses trousses. Un collègue qui me surveillait moi-même, entre parenthèses. Je l'ai empêché d'opérer l'arrestation de Canonnier à la gare du Nord et je l'ai encore empêché de télégraphier à la frontière. Pourquoi êtes-vous restés à Bruxelles?... Si vous aviez eu confiance en moi, cher monsieur Randal, rien de ce qui s'est produit ne serait arrivé. Cette affaire ne m'a pas porté chance, à moi non plus. On m'avait promis de me nommer préfet et je n'ai pu obtenir qu'une place de sous- préfet.

-- Où vous vous êtes fort bien conduit, du reste. Vous êtes certainement l'auteur principal de cet épouvantable crime qui a indigné le monde entier, et qui a dû vous paraître tellement odieux à vous-même que vous avez abandonné l'administration.

-- Je ne veux rien discuter, répond Issacar nerveusement. Vous ignorez les causes, permettez-moi de vous le dire, et vous êtes mal placé pour juger les effets. Mais, pour revenir à Canonnier, avez-vous de ses nouvelles?

-- Oui, j'en ai eu à Paris.

-- Alors, vous savez qu'il est encore au dépôt de l'île de Ré; on retarde autant que possible son départ pour Cayenne, car on craint une évasion. Il n'y a rien à tenter en sa faveur, quant à présent. Une fois qu'il sera là-bas, ce sera autre chose, Je serai informé et vous tiendrai au courant. Je vous serai même utile, si vous le désirez... Pensez de moi ce que vous voudrez, mais soyez convaincu de ceci: lorsque j'ai dit à un homme qu'il peut avoir confiance en moi, je ne le trahis pas.

C'est bien possible, après tout. Qu'est-ce qui n'est pas possible, aujourd'hui?... Ainsi, cette vieille toquée d'Annie pleure comme une Madeleine parce que je viens de lui annoncer mon départ définitif. Je lui laisse la maison et tout ce qu'elle contient, cependant; et de l'argent. Et son fils, qui sera libéré bientôt, va revenir auprès d'elle. Malgré tout, elle pleure à chaudes larmes. Ça n'a pas le sens commun.

-- Tu devrais venir avec moi à Venise, me dit Roger-la-Honte qui m'accompagne à la gare le matin où je quitte Londres.

Je devrais peut-être, mais je ne peux pas. Il faut que j'aille à Bruxelles; pour porter à l'abbé Lamargelle les papiers que je lui ai promis. Mais aussi pour autre chose.

Il me serait difficile d'exprimer ce que j'éprouve, depuis quelques jours. Une sensation de lassitude énorme, d'ennui sans fin. La fatigue qui fond sur vous et vous brise; tout d'un coup, quand vous arrivez à l'étape après une marche forcée. Il me semble que de l'ombre s'épaissit, autour de moi; et, dans cette brume, les lueurs moribondes des souvenirs se ravivent étrangement. Hélène!... Je pense à elle, malgré moi, sans trêve. Il faut que je lui parle, il le faut; pour lui dire... ah! je ne sais pas pour quoi lui dire. Je sens seulement qu'elle doit éprouver un peu ce que j'éprouve; qu'elle a les travers de mon esprit et les maladies de mon coeur; qu'elle fut, comme moi, sans enfance et sans jeunesse; et que peut-être... Toujours peut-être!...

XXIX -- SI LES FEMMES SAVAIENT S'Y PRENDRE.

J'aurais mieux fait, certainement, de ne pas aller voir Hélène. J'y ai été, poussé par une force qu'une autre force semblait désavouer en moi, machinalement, lourdement incertain du résultat d'une tentative que je risquais presque malgré moi, avec une sorte de conviction désespérée de l'inutilité de l'effort. Je ne me rappelle plus ce que j'ai dit, ni comment j'ai parlé. J'ai raconté des choses vagues sur ma nouvelle situation, mon désir de mener une existence calme... et je sentais le regard narquois d'Hélène peser sur moi, je voyais le pli de l'ironie se creuser à ses lèvres, et j'avais soif que son rire éclatât, que ses sarcasmes vinssent m'arracher à moi-même, me délivrassent de la torpeur morale qui engourdissait ma volonté.

Mais elle a laissé tomber une à une mes paroles sans couleur et, quand j'ai eu fini, m'a répondu sur le même ton. Elle m'a parlé de ses affaires qui n'allaient pas trop mal, sans aller tout à fait bien; de ses projets sur lesquels il était inutile de s'étendre, car il faudrait sans doute les modifier plusieurs fois; de ses espoirs qu'elle considérait comme chimériques, par prudence. Elle m'a parlé de son père, en faveur duquel elle savait qu'il n'y a rien encore à tenter; elle m'a rappelé notre aventure, le jour où je l'ai vue pour la première fois; notre course folle, la nuit, dans la petite voiture.

-- Vous souvenez-vous? Avais-je peur! Peur de cette existence qui n'a rien de terrible, sinon sa platitude. J'avais bien tort, je l'avoue, et comme vous avez eu raison de traiter ainsi qu'elles le méritaient mes appréhensions de petite fille! J'étais faite pour la lutte, cette belle lutte qui vous ennoblirait si elle ne vous ravalait pas autant. Elle est intéressante, je ne dis pas. Dès le premier jour, on s'aperçoit que les positions extra-légales qu'on rêve de conquérir sont occupées par les honnêtes gens. Peu après, on découvre qu'il n'y a pas plus d'élégance dans le vice que d'originalité dans le crime. On conclut enfin que tout est bien vulgaire, à droite ou à gauche, en haut ou en bas. Pas de types. Pas de victimes naïves, de scélérats parfaits. Des réductions de filous et des diminutifs de dupes, des demi-fripons et des quarts d'honnêtes gens. Hypnotisés de la spéculation, convulsionnaires de l'agiotage, possédés du Jeu, qui ne seraient pas trop méchants, au fond, s'il n'y avait pas l'argent. Mais le Maître est là. Tout ça va, vient, se presse, se bouscule, s'assomme pour lui plaire. Il faut bien assommer aussi un peu, n'est-ce pas?... On dirait que vous frissonnez? Quoique nous ayons fait, mon cher, nous aurions tort de nous en vouloir à nous-mêmes. J'espère que vous n'avez pas de remords, hein?

Et je pensais, en écoutant cette jeune femme belle, intelligente et gracieuse, dont la voix riche et captivante sonnait comme l'harmonieuse essence du luxe dans lequel elle vit, je pensais à ce vieux Paternoster, que j'ai tué, à cette petite Renée, qu'elle a tuée... Pourquoi?...

-- Vous avez l'air tout drôle, a t-elle repris. Votre nouvelle fortune, sans doute! Que voulez-vous? Nous, les aventuriers, nous sortons de la Société pour arriver à y rentrer. C'est un peu dérisoire, mais qu'y faire?... Oui, vous semblez bien préoccupé. Ne seriez-vous pas amoureux, par hasard?... Une idée! Vous m'aimez peut-être?

-- Je n'en sais rien, ai-je répondu, prononçant les mots comme en rêve.

-- Vous n'en savez rien! C'est gentil. Vous me laissez de l'espoir, au moins!... Voyons, voulez-vous que je vous aide à parler? Voulez-vous que je vous apprenne ce que vous vous êtes dit ce matin, ou hier... mettons avant-hier? Vous vous êtes dit: «Je vais aller voir Hélène, lui raconter... n'importe quoi... Elle comprendra; elle voudra bien: Nous partirons ensemble; nous, ferons notre nid quelque part, nous vivrons comme deux tourtereaux...» Et vous en êtes resté là; Moi, je vais vous dire la suite. Les tourtereaux ont eu trop d'aventures pour pouvoir s'aimer d'amour tendre. Leur amour ne sera pas la douce affection qu'il devrait être, mais une halte dans une oasis trop verdoyante et aux senteurs trop fortes, entre deux courses effrénées dans le désert où les ossements blanchissent au-dessous du vol noir des vautours. Bientôt, ils se regarderont avec colère; ils se donneront des coups de bec et s'arracheront les plumes; ils renverseront le nid et s'envoleront à tire d'aile, chacun de son côté, blessés et meurtris pour jamais, avec le coeur ulcéré par la haine. Oui, voilà ce qui arrivera... Allons, a-t-elle repris en se rapprochant de moi, soyez raisonnable et regardez les réalités en face. La solitude vous pèse; soit. Mais la femme qu'il vous faut n'est pas une femme dont l'esprit soit alourdi et obscurci par l'amertume des souvenirs, dont le visage, ombré par les soucis et les angoisses du passé, évoquerait en vous le spectre des jours troublés. C'est une femme qui n'aurait connu que les naïvetés du bonheur; dans les yeux de laquelle l'espoir seul rayonnerait, et non pas la lueur ardente des souvenances que vous voulez chasser.

-- Des mots! Des mots! me suis-je écrié, profondément ému par ces paroles qui traduisaient, nettement; les sentiments confus qui m'avaient fait hésiter à parler, qui, en ce moment encore, entravaient ma volonté.

-- Non, a repris Hélène, pas des mots. Des faits. La femme qu'il vous faut, vous la trouverez puisque vous êtes riche; mais elle ne saurait être moi. Oh! je comprends votre état d'esprit; j'ai passé par-là, moi aussi. Tenez, je vais vous le dire: j'ai fait ce que vous faites aujourd'hui. Un jour, il y a longtemps déjà, j'étais à Londres, dans une grande détresse morale. J'ai pensé à vous. J'ai pensé... ce que vous pensez à présent. J'ai voulu aller vous voir, vous dire les choses mêmes que vous désiriez me dire ce matin. Mais vous étiez absent; pour plusieurs mois, m'a-t-on assuré. D'abord, j'ai été désespérée. Puis, peu à peu, je suis arrivée à comprendre qu'il était mieux, pour vous et pour moi, que je n'eusse pas pu vous parler. Oui, cela valait mieux...

Sa voix s'est altérée, brisée par une émotion dont elle n'était plus maîtresse. Elle s'est levée.

-- Quittez-moi, m'a-t-elle dit; je vous en prie. Tout est gâté, souillé, il y a de l'amertume sur tout. Il faut nous taire, puisque nous le savons. Pourtant, ne croyez pas... Écoutez; si vous avez jamais besoin de moi, appelez-moi. Je vous jure que je viendrai...

Oui, j'aurais mieux fait de ne point aller voir Hélène.

Tout semble s'être subitement desséché et endurci en moi. J'éprouve un resserrement intérieur de plus en plus étroit, torturant; Je l'aime, cette femme, et plus que je ne le croyais, sans doute... Et j'aurais pu la prendre, après tout, la voler -- et le bonheur avec elle. -- Il en eût valu la peine, ce dernier vol! J'aurais pu... si j'avais pu...

_Si les femmes savaient_ _Si les femmes savaient s'y prendre..._

comme dit la chanson. Et les hommes, donc! -- Même ceux qui sont des hommes...

Et si tout le monde savait s'y prendre!...

XXX -- CONCLUSION PROVISOIRE -- COMME TOUTES LES CONCLUSIONS

-- Ma foi, dit l'abbé Lamargelle comme nous achevons de déjeuner à l'hôtel du _Roi Salomon_, on ne mange pas mal, ici; pas mal du tout. Maison louche, mais cuisine parfaite. J'avoue que je suis gourmand et qu'un bon repas me fait plaisir. Lacordaire a parlé des «mâles voluptés de l'abstinence.» Mâles voluptés! Comme c'est mâle et voluptueux, de se priver de quelque chose! Vous ne trouvez pas?... Ce café est excellent... Voyons, ne faites donc pas cette mine-là. Prenez un air réjoui, que diable! Puisque vous êtes millionnaire, laissez-le voir. Ce n'est qu'à-moitié déshonorant. Lorsque j'aurai trouvé dans ces paperasses les éléments d'une fortune égale à la vôtre, continue-t-il en désignant un gros paquet de papiers déposé sur une petite table, vous verrez quelle allure je saurai me donner...

-- Ce sera différent, dis-je; vous avez sans doute un but dans l'existence, une idée... Moi rien.

-- Je voudrais bien être à votre place, Vous n'avez pas de but dans l'existence? Continuez. Contentez-vous de vivre pour vivre. La maladie, assurent les hygiénistes, est une tentative du système pour s'accommoder aux mauvaises conditions du milieu dans lequel il se trouve. Le vol n'aura été pour vous qu'un essai d'acclimatation à la Société.

-- Votre gaîté est plutôt grave.

-- Je l'admets. Eh! bien, si vous tenez absolument à vous charger d'un idéal, vous en avez un tout trouvé: continuez encore. Volez, volez. Idéal, pour idéal, du moment que nous le cherchons en- dehors de nous, le crime en vaut un autre. Et quelle lumière il projette sur le présent, et même sur l'avenir, et même sur le passé! Tenez, j'ai appris hier qu'un de mes anciens élèves, un marquis authentique, grand nom, grande noblesse, vient d'être arrêté à Paris en flagrant délit de cambriolage. Comprenez-vous la signification du fait? Découvrez-vous, autrement que les gazetiers à la solde de Prudhomme, le sens de cet incident? Il me semble voir, moi, dans l'acte courageux de ce descendant des croisés, la seule protestation vraiment grande et vraiment digne qu'ait jamais fait entendre la noblesse dévalisée contre les spoliations des pillards de 89. Acte énorme, oui, quelles que soient les proportions auxquelles on le réduise pour le moment, qui porte un verdict sur le passé de la bourgeoisie et manifeste son futur. D'ailleurs, il est inutile de jouer sur les mots. Dans un monde où l'Abdication n'est pas seulement une Doctrine, mais une Vie, la marche de l'humanité, en avant ou en arrière, n'a pu et ne peut être déterminée que par des actes que les lois qualifient de crimes ou de délits de droit commun. Malheureusement, il ne suffit pas d'être un criminel, même un grand criminel, pour être un caractère. L'individu, à présent, est non seulement hors la loi; il est presque hors du possible. L'humanité possède l'unité et le moi commun dont parlait Jean-Jacques. Elle n'a plus qu'une face. Et sur cette face, pâle d'épouvante, s'est collé le masque menteur du scepticisme, La raison d'être contemporaine? «J'ai peur de moi; donc, j'existe.» Époque de cannibalisme silencieux et craintif. L'homme ne vit plus pour se manger, comme autrefois; il se mange pour vivre. Je ne crois pas qu'en aucun siècle le genre humain ait autant souffert qu'aujourd'hui...

-- C'est mon avis dis-je. Mais, vous savez, on prétend que notre époque est une époque de transition.