Le voleur

Chapter 31

Chapter 313,937 wordsPublic domain

J'examine le secrétaire. Ah! par exemple!... Un tiroir est forcé, les autres portent des traces de maladroites tentatives d'effraction, le bois du meuble est éraflé en dix endroits. Alors, c'est un confrère, qui est ici? Elle est bonne, celle-là! Au lieu de mon aventure d'Anvers, c'est celle de la ville de province ou j'ai rencontré ce malheureux Canonnier qui va recommencer. Seulement, ce n'est pas un Canonnier que je vais trouver; non, ces marques hésitantes qui baladent le secrétaire ne témoignent pas de l'habileté de l'ouvrier: un débutant, sans doute, quelque conscrit du cambriolage qui n'a pas encore la main faite. Il faut voir sa figure, au camarade.

À pas de loup, je me dirige vers la petite porte, je mets tout doucement la main sur son bouton, et je l'ouvre toute grande, vivement. Je m'attends à du bruit, à un cri... Rien, j'avance un peu, ma lanterne à la main... Une petite pièce meublée d'un lit, d'une table, de deux chaises: le repaire nocturne du Stéphanus, évidemment, lorsqu'il était de service ici; mais... Ah! oui, il y a quelqu'un dans cette chambre. Là-bas! derrière l'étroit rideau de la fenêtre. Je distingue une forme et... oui, oui, je ne me trompe pas -- des cheveux de femme, un chignon blond qui dépasse l'étoffe. Une femme!...

Et, tout d'un coup, je comprends. Je me rappelle ce que m'a dit l'abbé Lamargelle, à Vichy, au sujet des relations d'affaires de Mme Hélène de Bois-Créault avec le trafiqueur Delpich. En un clin d'oeil, toute une série de possibilités, de certitudes, se déroule en mon cerveau. J'en suis sûr! c'est la fille de Canonnier qui est là; je sais comment elle y est venue, pourquoi elle y est... je devine tout, je sais tout.

-- C'est vous, Hélène? dis-je à voix basse. N'ayez pas peur; c'est moi, Randal... Randal, je vous dis... Hélène? C'est vous?...

Silence. -- Il n'est pas possible que j'aie fait erreur, cependant! Je fais deux pas en ayant... Alors, une femme écarte le rideau, s'élance, se jette à mes genoux en criant:

-- Grâce! Grâce! Par pitié, ne me tuez pas!...

Du drame!... Mais je ne la connais pas, cette femme-là, autant que j'en puis juger dans la demi-obscurité; je ne l'ai jamais vue. Qui est-ce? Une faucheuse?... Elle reste prosternée à mes pieds, gémissant à fendre l'âme. Dangereux, le bruit de ces sanglots; il faut prendre une décision.

-- Madame, dis-je d'une voix rude, votre vie est entre vos mains. Cessez de pleurer, s'il vous plaît, si vous voulez que je vous épargne. Relevez-vous et donnez-vous la peine de vous asseoir, pour changer. Tenez, voici une chaise... Maintenant, veuillez me dire qui vous êtes et ce que vous faites ici à pareille heure.

-- Je suis madame Delpich, murmure cette femme en émoi, tout en s'essuyant les yeux; et mon mari m'a chargée de garder son bureau pendant son absence.

Bizarre! Et cette tentative d'effraction, à côté?

-- Madame, dis-je sévèrement, je crois que vous ne m'avouez pas tout; je vous préviens que vous courez de grands risques en me cachant quelque chose. Comment expliquez-vous, si vous êtes réellement madame Delpich, que le secrétaire se trouve dans un état...

-- Ah! interrompt-elle en cachant sa figure dans ses mains, c'est moi qui ai essayé de le forcer. Mais si vous saviez... si je vous disais...

-- Dites-moi. Mais, d'abord, laissez-moi allumer le gaz; on ne voit presque rien avec cette lanterne... Voilà qui est fait. Allez, Madame. Racontez-moi pourquoi vous vouliez, forcer les meubles de votre mari.

-- Pour y prendre des lettres, monsieur, dit-elle, des lettres de ma mère. Ma mère... c'est un secret de famille que je vous révèle, mais je vois bien qu'il faut vous dire toute la vérité... ma mère a eu un amant. Oui, Monsieur, un amant. Ah! la pauvre femme! Elle a assez regretté un instant de folie... Elle m'écrivait tous les jours combien elle déplorait sa faute, combien elle était désolée d'avoir contracté une liaison qu'elle ne pouvait réussir à rompre. Mon mari, qui est un misérable, je dois le dire, a pu s'emparer de ces lettres et, en me menaçant de tout révéler à mon père, cherche à obtenir de moi la complète disposition de ma fortune. Je veux vous apprendre en détail...

Oh! ces détails! C'est à faire dresser les cheveux sur la tête. Quel affreux drôle, ce Delpich! Non, il n'est pas possible que l'infamie aille aussi loin. A-t'elle dû souffrir, la malheureuse femme! Elle est de ces natures, heureusement pour elle, sur lesquelles les peines et les chagrins de la vie laissent difficilement leur empreinte. Vingt-cinq ans, environ, grasse, blonde, ronde. Un Rubens, presque. Torse en fleur, hanches de bacchante, carnation glorieuse, blanche avec la transparence du sang, lèvres rouges, charnues et gloutonnes, et des yeux bleus sans grande profondeur, mais où l'on croit voir étinceler quelque chose, de temps en temps -- comme le reflet d'une arme courte, la pointe aiguë d'un stylet. -- Une belle femme, un peu massive, un peu moutonne, qui pourrait faire des affaires avec Shylock; une livre de chair en moins ne la gênerait pas. En vérité, on ne dirait jamais qu'elle a enduré un pareil martyre. Pourtant, le fait est réel. Elle l'affirme.

-- Oui, Monsieur, je suis au supplice depuis un an. Ah! si j'avais eu ces lettres, seulement... Ce soir, je m'étais résolue à les enlever. Mon mari m'avait confié la garde de son cabinet et j'avais été acheter un outil, avant de venir. Mais je sais si mal m'y prendre!... Oh! j'ai eu tellement peur, quand vous êtes entré! Mais, à présent, je vois bien que c'est la Providence qui vous envoyait ici. Oui, la Providence qui veut, malgré tous les péchés que vous avez pu commettre, vous faire faire une bonne action en m'aidant...

Elle fond en larmes. Je suis touché, très touché. Je la console de mon mieux.

-- Voyons, Madame, calmez-vous. Vous avez raison, c'est la Providence qui m'envoie. Je vais vous donner ces lettres si elles sont ici. Venez avec moi.

Nous entrons dans le cabinet. J'allume le gaz, j'ouvre mon sac et j'en sors une pince.

-- Je vais forcer tous les tiroirs du secrétaire, puisque vous dites que les lettres que vous désirez s'y trouvent. Vous les chercherez à loisir. Pendant quoi, vous me laisserez travailler pour mon compte, n'est-ce pas?

-- Ah! dit-elle, prenez tout ce que vous voudrez. Mon mari ne se sert de son argent que pour me rendre malheureuse. Et que m'importe le reste, pourvu que j'aie ces preuves de la faiblesse de ma pauvre mère!

Les tiroirs sont ouverts, Mme Delpich fouille dans les papiers, et moi je m'occupe du coffre-fort. Je suis en train de l'éventrer. Oh! pas avec une scie et une tarière. Non; ce sont là des procédés surannés, bons pour les criminels conservateurs. J'ai inventé quelque chose de mieux. Une sorte de moule à base de glycérine, en forme d'assiette à soupe, qui s'applique sur la paroi; par un trou pratiqué à la partie supérieure, j'introduis dans la cavité un certain mélange corrosif qui, rapidement, ronge le métal. En très peu de temps une ouverture est faite, et l'on a ainsi raison du coffre-fort le plus solide, sans fatigue et sans ennui. Le progrès! L'homme est l'animal qui a su se faire des outils, a dit Franklin.

Je suis à peine au travail depuis dix minutes que l'ouverture est pratiquée; je plonge mon bras à l'intérieur de l'_incrochetable_, et j'explore. Des liasses de billets de banque, très peu de valeurs -- Delpich, sa fuite étant préméditée, a dû réaliser -- et des papiers, sans doute des papiers d'affaires, ficelés et cachetés. Je les emporterai aussi, car les banknotes tiennent peu de place. Allez! dans mon sac. C'est une affaire faite.

Mme Delpich, qui a fini de remuer les paperasses et a dû trouver ce qu'elle cherchait, s'est approchée de moi et me regarde avec admiration.

-- C'est un bien vilain métier que vous faites là, Monsieur, me dit-elle. Mais comme c'est intéressant!

-- Quelquefois, dis-je d'un petit air détaché, et en faisant un pas vers la porte, mon sac à la main.

-- Comment! s'écrie Mme Delpich, vous partez déjà! Déjà! Et vous m'abandonnez? Vous me quittez sans même me dire ce que je dois faire à présent... à présent que vous m'avez compromise...

-- Compromise! dis-je, légèrement interloqué et en commençant à me demander s'il me sera aussi facile de sortir de la place qu'il m'a été aisé d'y entrer. Compromise!

-- J'exagère peut-être un peu, reprend-elle en minaudant. Mais, vraiment, je ne sais que faire. Quand mon mari reviendra, il me tuera, c'est certain. Avez-vous pensé à cela, Monsieur?:

-- Pas du tout, je l'avoue. D'autant moins, Madame, que vous n'aviez point attendu mon arrivée pour...

-- Ah! soupire-t-elle, vous me reprochez cruellement ma conduite, sans tenir compte du motif de mes actes. C'est ainsi que juge le monde; il est impitoyable. Que diront les autres, si vous me jetez la pierre, vous, d'une pareille façon? Quelle sera mon existence, mon Dieu!... Je le vois bien, il va falloir quitter Bruxelles, m'exiler, partir au loin, sans parents, sans amis, sans argent... sans argent...

Je comprends. Je commence même à douter un peu de l'existence des lettres de la mère coupable, et je me demande si Mme Delpich, pressentant les projets de son mari, n'avait pas entrepris d'exécuter l'opération que je viens de mener à bonne fin. C'est peut-être aller un peu loin. Pourtant... En tous cas, il est clair que je suis mis à contribution. Le plus sage est de m'incliner.

-- Madame, dis-je en ouvrant mon sac, peut-être serez-vous en effet obligée de vous expatrier. Voici un paquet de billets de banque qui ne vous seront peut-être pas inutiles...

-- Ah! s'écrie-t-elle, comment pourrai-je vous remercier? Vous êtes si généreux! Vous m'avez rendu tant de services, ce soir! Et vous venez de m'indiquer si clairement ce que je dois faire! Oui, m'en aller, n'est-ce pas? Quitter ce mari qui me torture, chercher le bonheur ailleurs... ailleurs, avec un homme qui saura me comprendre. Nous sommes si rarement comprises, nous, pauvres femmes! Oh! je vous ai bien deviné, allez! Je vais sortir d'ici cinq minutes après vous, n'est-ce pas? Et si l'on m'interroge demain, je dirai que j'ai eu peur toute seule, que je suis partie vers minuit et que, si les voleurs sont venus, ç'a été après mon départ. Quelle bonne, quelle excellente idée vous m'avez donnée! Vous êtes mon sauveur! mon sauveur!

Elle se rapproche de moi, me frôle de la pointe de ses seins. Qu'est-ce qu'elle a? On dirait qu'elle fait ses yeux en lune de miel...

-- Oui, vous êtes mon sauveur! Ça m'est égal, que vous soyez un voleur, Monsieur, du moment que vous savez lire dans l'âme d'une femme et deviner son coeur. Mais dites-le moi franchement, auriez- vous fait pour tout le monde ce que vous avez fait pour moi? Dites-moi donc. Vous voyez bien que je veux savoir! Supposez qu'une autre femme... Une brune, tenez, car je sens que vous avez un faible pour les blondes... Une brune? Eh! bien... peut-être l'auriez-vous tuée? Dites, l'auriez-vous tuée? Comme vous avez l'air terrible, quand vous voulez! Mon mari a toujours l'air si bête!... Vous rappelez-vous, quand je me suis jetée à vos genoux, tout à l'heure?... Ici, là, continue-t-elle en m'entraînant dans la petite chambre. Vous m'aviez fait si peur! Vous le regrettez? Dites que vous le regrettez. Faites-moi plaisir. Oui? Je vois que vous rougissez...

C'est vrai. L'émotion, je crois. Et puis, la chaleur du travail... Mais Michelet assure que la femme rafraîchit. Faut voir...

-- Écoute, me dit Geneviève, une demi-heure après -- elle se nomme Geneviève; j'ai appris ça en me rafraîchissant -- écoute, tu devrais me donner encore dix mille francs. J'ai peur de ne pas avoir assez... Bon; merci. Ton adresse, aussi; je veux te revoir, tu sais.

Je lui donne une adresse -- une fausse adresse: Durand, Oxford Street, Londres.

-- Durand? demande-t'elle en souriant.

-- Oui, dis-je avec le plus grand sérieux. Durand. Ça t'étonne?

-- Oh! non, dit-elle; seulement, c'était mon nom de demoiselle... Embrasse-moi et va-t-en. Je sortirai dans cinq minutes.

... Je suis dans la rue, portant mon sac -- allégé d'une quarantaine de mille francs, cinquante peut-être. -- Elle n'y va pas de main morte, Mme Delpich; et moi, pour la première fois qu'il m'arrive de laisser à une femme un souvenir négociable chez les changeurs... Mais il faut un commencement à tout...

Il est six heures du matin à peine et je dors du sommeil du juste, à l'hôtel du _Roi Salomon_, lorsque des coups violents frappés à ma porte me réveillent en sursaut.

-- Qui est là?

C'est Roger-la-Honte, qui arrive de Londres qu'il a quitté hier soir, à peu près à l'heure où Delpich partait de Bruxelles. Je suis très content de le voir, ce brave Roger. Je le mets rapidement au courant des choses et Dieu sait s'il s'amuse; je crains, un instant, de le voir mourir de rire. Il est entendu qu'il va repartir pour Londres immédiatement, en emportant mon sac. Réglementairement, je ne devrais lui donner que 33 pour cent sur ma prise; mais je tiens à ce que nous partagions en frères. Nous établissons le compte exact; et le total nous fait loucher. Une belle affaire, décidément. Mais cette bonne fortune inespérée, après avoir réjoui le coeur de Roger-la-Honte, semble lui assombrir l'esprit. Il parle des dangers du métier, du plaisir que nous éprouverions à vivre enfin honnêtement, à aller à Venise, par exemple, etc. Une phrase qu'il prononce d'un ton convaincu, surtout, me démontre qu'il est en proie à cette mélancolie sentimentale qui suit souvent les grandes joies.

-- Mon vieux complice, me dit-il, ne trouves-tu pas qu'il serait temps de changer de vie?

Non, je ne le trouve pas du tout. Je remonte le moral de Roger. Et il prend le train de Calais à 8 heures 52. Il doit démontrer à Stéphanus la nécessité de marcher contre son patron, en cas de besoin; il n'a plus rien à en attendre, en effet; et il est convenu que nous lui graisserons la patte.

Quant à moi, je reste à Bruxelles pour quelques jours. D'abord, je veux voir comment tourneront les choses. Puis, je tiens à avoir les vêtements que j'ai commandés. J'ai donné, des arrhes au tailleur et il ne faut pas que je me laisse voler. Ce serait ridicule.

Le soir même, j'apprends que Delpich a été arrêté à la gare du Nord, en revenant d'Angleterre. Trois jours après, les journaux m'apprennent que sa culpabilité ne fait pas de doute: tout l'accuse; les histoires qu'il raconte pour sa défense ne sauraient être prises aux sérieux. Naturellement. Il passera devant le tribunal à bref délai et sera condamné sûrement à plusieurs années de prison. C'est bien fait. J'en veux à Delpich. Sa femme m'a mordu la langue.

Vers la fin de la semaine, l'_Indépendance_ annonce que Mme Delpich, désolée du scandale qui lui rend la vie impossible à Bruxelles, vient de quitter cette ville pour une destination inconnue. Tant mieux poux elle. Je lui envoie mes meilleurs souhaits, et j'espère bien ne la revoir jamais. Elle est charmante, ce Rubens, mais je ne m'y fierais pas.

Le lendemain, je pars pour Londres.

XXVI -- GENEVIÈVE DE BRABANT

Cela ne m'a pas servi à grand'chose, de m'appeler Durand pendant trois minutes, à Bruxelles. Le surlendemain de mon retour à Londres, Geneviève a fait irruption chez moi. Elle m'a accablé de reproches -- et d'amabilités.

-- Enfin! te voilà! En ai-je eu du mal, à te trouver! M'en a-t-il fallu employer, des ruses d'Apache! Heureusement que tu m'avais appris ton nom... Oh! pas quand tu m'as quittée. Avant. Te rappelles-tu, lorsque j'étais cachée derrière le rideau? Hein? Te rappelles-tu? «N'ayez pas peur. C'est moi, Randal.» Et dire que tu as eu l'audace de m'assurer, ensuite, que tu te nommais Durand! Comme c'est gentil! Après m'avoir entraînée, moi qui n'avais jamais failli... C'était presque un viol, tu sais. Tiens, tu es un monstre! Si j'étais raisonnable, je ne t'embrasserais même pas. Mais je préfère ne pas être raisonnable... Tu ne l'aimes donc pas, ta petite femme? ta petite femme qui t'aime tant? Tu as donc oublié ce que tu me disais pour triompher de mes dernières résistances? Pourquoi me le disais-tu, alors, méchant? Et pas plus tôt sur tes pieds, tu me donnes une fausse adresse... Que c'est vilain de mentir!...

C'est ce que je me dis tous les jours, depuis ces trois semaines que Geneviève est venue me surprendre. C'est très vilain, de mentir -- et elle ne fait autre chose du matin au soir. -- Le mensonge est chez elle un besoin, une habitude puissante dont elle ne peut triompher qu'à certains moments, psychologiques si l'on y tient. L'histoire des lettres de sa mère? Simple invention. Les mauvais traitements que lui faisait endurer son mari? fausseté. Elle était orpheline à douze ans, et Delpich n'a jamais maltraité sa femme... Tiens, à propos de Delpich, nous avons appris hier qu'il vient d'être condamné à trois ans de prison. J'en ai reçu la nouvelle sans aucune joie et Geneviève sans la moindre tristesse. Son mari ne compte plus pour elle.

Et pourquoi compterait-il, au bout du compte, si elle ne l'aime plus? On dira, que Geneviève n'a pas de coeur. Je répondrai qu'on ne peut pas vendre ce qu'on ne possède pas, coeur ou autre chose; et que Geneviève a l'intention de mettre le sien aux enchères. Que l'idée lui en soit venue tout d'un coup, je ne le garantis pas. L'idée de réaliser ses rêves, bien entendu. Quant aux rêves eux- mêmes ils sont nés avec elle, ont grandi avec elle, tantôt perdus dans la brume des désirs vagues, tantôt s'affirmant dans les crispations de la révolte ou dans les spasmes de la passion. Tendances perverses ou sentiments naturels? Comme on voudra. Qu'importe, pourvu que les psychologues analysent des effets dont ils ignorent les causes et qu'ils distinguent à peine, en leur style de sous-officiers d'académie?

Moi je n'analyse pas, je constate. Je constate qu'il me va falloir faire les frais d'une installation à Paris. C'est là que Geneviève tient à se lancer dans la circulation... Je ne veux pas la contrarier; qu'elle se lance et qu'elle circule. Il est entendu que nous partagerons nos bénéfices réciproques; je ne crois pas nécessaire de dissimuler un pareil arrangement, en ce temps de sociétés coopératives. Geneviève se dit sûre du succès. C'est un grand point. En attendant, comme elle a déposé ce qu'elle possède dans une banque sérieuse, et qu'elle ne veut point déplacer, c'est moi qui dois faire les avances nécessaires. Je ne recule pas.

Nous voilà donc à Paris, Geneviève dans un petit hôtel de la rue Berlioz, et moi autre part. Très contents tous les deux. J'avais cru, je ne le cache pas, que les affaires seraient assez calmes, au moins pour commencer; que l'argent que j'ai soustrait à Delpich reviendrait peu à peu dans la poche de sa femme. J'avais eu tort. C'est ma poche à moi qui s'emplit. Geneviève a pris tout de suite. Geneviève de Brabant. C'est comme ça qu'on l'appelle, à présent. Je dois dire, en conscience, qu'elle y a mis du sien. Ce qui distingue d'ordinaire, dans tous les genres, les efforts des femmes, c'est le caractère fantaisiste, capricieux, qu'elles leur impriment. Il est bien rare qu'elles aient foi en leurs entreprises, qu'elles agissent, d'emblée, comme si elles n'avaient fait autre chose, ne devaient faire autre chose que ce qu'elles essayent de faire. Elles ont des façons d'amateur, sont portées à tout traiter, comme on dit, par-dessous la jambe. Je n'assure pas que Geneviève est incapable d'un écart; non. Mais, généralement, elle est sérieuse, posée. Elle jouit d'un esprit pondéré de locataire consciencieuse.

Elle n'a qu'un défaut: elle ne sait pas marcher. Elle marche très mal. Aussi lui ai-je conseillé, avec raison, de ne jamais sortir qu'en voiture. Place aux honnêtes femmes qui vont à pied! Je l'ai aperçue deux ou trois fois, au Bois. Elle est très bien, vraiment. Beaucoup de chic. Un grand confrère, un spécialiste, qui se trouvait avec moi un jour, m'en a fait des compliments.

-- Une assurance remarquable! Un aplomb merveilleux! Elle a été mariée, n'est-ce pas?... Oui; je m'en doutais. Le mariage est une bonne école; c'est encore la meilleure préparation à la vie irrégulière. Une femme qui n'a pas connu l'existence du ménage ne vaudra jamais grand'chose, comme cocotte...

Je crois qu'il y a beaucoup de vrai là-dedans.

Mais voici l'été venu. Belle saison; plages et villes d'eaux. Nous avons été à droite et à gauche, Geneviève et moi. Tantôt ensemble, tantôt séparés. Je puis l'abandonner à elle-même sans aucune crainte; je sais que ce ne sera pas en pure perte.

Pour le moment, par exemple, elle est à Aix-les-Bains. Moi, je suis à Royan. Je ne pourrais dire exactement ce que fait Geneviève; mais moi, je flâne sur la Grand'Conge. J'observe quelques familles bourgeoises qui regardent la marée descendre. C'est assez amusant. Ces bons personnages examinent avec une joie béate le continuel mouvement des flots. On dirait qu'ils le surveillent. Ce qui les intéresse, dans la mer, c'est son activité perpétuelle, son incessante agitation. Ce qu'ils aiment en elle, c'est son éternel travail. Ils la contemplent, bouche entr'ouverte, yeux mi-clos, avec de petits hochements de tête qui semblent dire:

-- Bien, bien, Océan! Très bien. Travaille! Donne-toi du mal. Continue! Nous te regardons...

Oui ils se plaisent au spectacle de l'effort, de la peine, ces braves gens; à la vue du labeur sans trêve. L'habitude. Ils préfèrent la mer aux montagnes. C'est pour ça.

Un domestique de l'hôtel m'arrache à mes méditations en m'apportant un télégramme. C'est Geneviève qui me prie de venir la rejoindre à Aix sans retard. Que se passe-t-il? Je prendrai le premier train...

Que se passe-t-il? J'ai le temps de me le demander pendant le voyage, qui n'en finit pas. J'arrive enfin à Aix, dans l'après- midi du lendemain, très inquiet, me figurant ceci, cela, que Geneviève est malade, par exemple. J'aime donc Geneviève? Certainement. Qu'est-ce que c'est que l'amour, alors? C'est le désir; ou quelque chose dans ce genre-là. D'ailleurs, nous nous entendons parfaitement, elle et moi. On a eu bien raison de dire que c'est la similitude des goûts, plus que la conformité des tempéraments, qui fait la félicité des unions. Nous avons le même goût, tous les deux, pour l'argent d'autrui. Voila un lien.

Je suis à vingt pas de la villa qu'habite Geneviève lorsque je vois un monsieur en franchir la grille, s'éloigner. Un homme de quarante ans, environ, grand, maigre, aux longues moustaches blondes. Une minute après, je suis dans la maison et, tout de suite, en présence de ma petite femme. J'ai eu bien tort de m'inquiéter. Elle ne s'est jamais mieux portée. Elle m'a fait venir, simplement, pour me demander conseil. Il paraît qu'un Autrichien très riche, à qui elle tient la dragée haute, lui promet des ponts d'or si elle consent à l'accompagner à Vienne.

-- Tu l'as peut-être vu sortir de la maison? Il me quittait comme tu es entré. Un grand, maigre...

-- Oui, je l'ai aperçu, en effet; eh! bien?

-- Eh! bien, voici: j'accepterais certainement, sous bénéfice d'inventaire, si une proposition analogue ne m'était pas faite d'un autre côté. Un vieillard, très riche aussi, me propose de le suivre à Paris, où il rentre demain. Il est fort généreux, je le sais. Et, ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'il porte le même nom que toi. Il s'appelle Urbain Randal. Ne serait-il pas ton parent?

-- Si; dis-je; c'est mon oncle.

-- Ah! dit Geneviève un peu troublée... Ça ne te fait rien?

-- Ça me fait plaisir. C'est une canaille. Saigne-le à blanc, ma fille. C'est lui qu'il faut suivre.

-- C'était mon avis. Je retrouverai toujours l'Autrichien. Mais, quant à ton oncle, comme il est usé au dernier des points... Tu sais, il ne va pas bien au tout... La paralysie... Il a déjà eu des attaques...

-- Tant pis.

-- Et je crois qu'il n'en a pas pour longtemps.

-- Tant mieux.

-- Tu as l'air de lui en vouloir. Tu me raconteras pourquoi, pas? En attendant, je vais lui écrire de venir me prendre demain matin; et je vais aussi envoyer un mot à l'Autrichien pour l'avertir de mon départ.

-- Écris-lui avec des larmes dans la voix.