Chapter 30
Le lendemain, je reçois un billet de Margot qui m'annonce que les choses vont pour le mieux. Le surlendemain, un garde à cheval m'apporte une lettre qui me demande au ministère. Je pénètre dans ce monument à l'heure indiquée, j'ai une conversation de vingt minutes avec un monsieur qui me complimente fort sur mes articles à la «Revue» de Montareuil, et m'annonce que je suis chargé d'une mission par le gouvernement. On a passé, en ma faveur, sur certaines formalités. Je dois aller inspecter et étudier les établissements pénitentiaires de la Dalmatie, faire un rapport; et je reçois pour ma peine une somme de dix mille francs. Ce n'est pas énorme; mais ça vaut mieux que rien.
Le gouvernement m'ayant confié une mission aussi importante, je suis obligé de partir immédiatement. J'envoie donc au juge d'instruction, dont je trouve chez moi une lettre de convocation à son cabinet, ma déposition écrite; cette déposition se borne à affirmer que je ne sais rien et que je n'ai rien vu. Après quoi, je prends le train, non pas pour la Dalmatie, mais pour Bruxelles.
Beaucoup de gens, à ma place, resteraient à Paris et fabriqueraient leur rapport, ainsi que cela se fait de temps immémorial, à la Bibliothèque. Mais, moi, je suis consciencieux; je me trouve dans une position spéciale; tout le monde l'ignore, mais je ne me le dissimule pas. C'est pourquoi je me mets en route pour la capitale du Brabant.
À Bruxelles, je parcours les établissements que hantent les criminels honteux, les déserteurs; voleurs occasionnels, escrocs de hasard, caissiers déloyaux, pauvres gens qui vivent dans des transes perpétuelles, qui souffrent tellement que c'est un soulagement pour eux que d'être arrêtés, et qui sont parfaitement convaincus, une fois pris, que leurs angoisses ont déjà expié leurs crimes. Peut-être n'ont-ils pas tort... Je finis par trouver, parmi eux, l'homme qu'il me faut. C'est un insoumis. Il a quitté la France pour échapper au service militaire, effrayé par cette discipline terrible qui est la force principale de l'armée, dont il n'ignore point les excès, et qu'il n'aurait pu supporter, à son avis. Car il se croit une très mauvaise tête. En réalité, c'est un mouton. Il m'avoue qu'il est bachelier et qu'il vit assez misérablement.
-- Vous auriez mieux fait d'aller au régiment, lui dis-je. La vie de caserne devient de jour en jour plus attrayante; et quant à la guerre future... Avez-vous entendu parler des fours crématoires roulants, qu'on allumera pendant que les armées se rangeront en bataille et qui seront prêts à fonctionner aux premiers coups de canon? Quel progrès!... Enfin, chacun son idée. Si vous ne voulez pas être soldat, je n'y puis rien... Maintenant, voici ce que j'ai à vous proposer...
L'insoumis m'a écouté attentivement, et accepte mes offres avec joie. Il me fera un beau rapport sur les prisons de Dalmatie, un beau rapport dont il copiera les différentes parties à droite et à gauche, dans des livres. Les livres ne manquent pas. Il écrira cinq cents grandes pages, c'est entendu, quitte à répéter dix ou douze fois les mêmes choses. Ça ne fait rien du tout. Je reviendrai chercher le rapport dans quatre mois, si je suis encore de ce monde, et j'enverrai mensuellement trois cents francs à l'insoumis. Je fais encore un joli bénéfice. Mais l'argent des contribuables français, c'est bon à garder.
Me voici donc tranquille et je puis partir pour Londres. -- Déjà? Certainement. Il m'est venu une idée, idée extraordinaire, bizarre si vous voulez, mais que je veux mettre à exécution tout de suite. Je me suis mis en tête d'écrire mes mémoires.
Les raisons qui me poussent sont pures. Je sais que le commerce, dans ses grandes lignes, tend à reprendre sa forme première: l'échange. Tous les économistes sont d'accord là-dessus. Donc, si après avoir fait pleurer mes contemporains je parviens à les amuser, j'aurai agi en commerçant opérant sur de grandes ligues, et je ne leur devrai plus rien. D'autre part, je ne serai pas fâché de montrer, une bonne fois, ce que c'est qu'un voleur. On se fait généralement une fausse idée du criminel. Les écrivains l'ont idéalisé afin, je crois, de décourager les honnêtes gens. Mais le temps des légendes est passé. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est la vérité sans voiles.
Je n'éprouve aucune honte, ni aucune fierté, à raconter ce que j'ai fait. Je suis un voleur, c'est vrai. Mais j'ai assez de philosophie pour me rendre compte de la signification des mots et pour ne leur attribuer que l'importance qu'ils méritent. Dans l'état naturel, le voleur, c'est celui qui a du superflu, le riche, «Dans l'état social actuel, le voleur c'est celui qui rançonne le riche. Quel bouleversement d'idées!» ainsi qu'on l'a dit avant moi. Mais qu'importe? L'erreur n'a qu'un temps...
Au fond, je mets simplement en jeu, moi, fils et neveu de bourgeois, par des actes franchement caractérisés, des aptitudes que j'ai reçues de mes parents et qu'ils développaient sournoisement, dans leur genre d'existence timide, par des actes fort rapprochés des miens. Quelles étaient ces aptitudes, innées, chez eux et chez moi, avant qu'elles eussent été modifiées, transformées, faussées, sous l'influence du milieu présent? Mystère. Mais c'étaient peut-être de belles aptitudes. Quels actes, si le monde n'était pas ce qu il est de par la puissance de la routine lâche, auraient produits ces aptitudes? Mystère. Mais peut-être des actes très nobles. J'ai répété, avec quelques variantes, les actes de mes parents parce que les conditions de milieu dans lesquelles nous avons eu à vivre, eux et moi, ont été à peu près les mêmes. Hypocrites ou brutales, légales ou illicites, bienfaisantes ou nuisibles, les actions humaines, permises par les aptitudes, sont déterminées par les milieux. Le ruisseau qui s'échappe, limpide, de la source, et se teinte sur son chemin de la couleur des terres dans lesquelles se creuse son lit, de la nuance des plantes et des herbes qui en tapissent les bords, de celle du sable fin ou de la vase immonde sur lesquels il roule ses flots... Il existe, je le sais, un certain pédantisme de classe qui aime à protester contre cette manière de voir. Qu'il proteste.
Une chose certaine, c'est que les matériaux ne me manqueront point. Ai-je déjà vu de choses, mon Dieu! -- même de choses que je ne dirai pas!... J'ai passé partout, ou à peu près: je connais toutes les misères des gens, tous leurs dessous, toutes leurs saletés, leurs secrets infâmes et leurs combinaisons viles, les correspondances adultères de leurs femmes, leurs plans de banqueroutiers et leurs projets d'assassins. Je pourrais en faire, des romans, si je voulais!... Mais les seuls documents que je veuille employer ici sont ceux qui me concernent. Et je me demande si je parviendrai à les mettre en oeuvre.
Sûrement, j'y parviendrai, je ne pense pas que ce soit si difficile que ça, d'écrire un livre; et je crois que n'importe qui réussirait à en faire un bon -- n'importe quel gendarme, n'importe quel voleur, -- Certaines qualités me feront défaut? C'est fort possible. La sentimentalité, par exemple. Non, je ne suis pas sentimental. (Voir plus haut). Tant pis pour elles.
Et tant mieux pour tout le monde, peut-être. Une petite larme de temps en temps ne fait pas de mal, c'est évident. Mais l'émotion littéraire est tout de même trop pleurnicharde. Infirmes incurables, poitrinaires plaintifs, mères sans coeur, pères sans conscience, jeunes filles chlorotiques, lits conjugaux solitaires, couches mortuaires désertées, enfants martyrs, prostituées par force, proxénètes par persuasion, voleurs malgré eux, pécheresses repentantes et forçats innocents. Ouf!... Vraiment, il y a assez longtemps qu'on s'écarte des énergies pour se tourner vers les émotions. Il est temps que ça finisse. S'il faut une loi, qu'on la fasse!... En attendant, je vais écrire l'histoire d'un homme qui a les doigts crochus et qui ne se lamente pas trop -- peut-être parce qu'il n'a pas à se plaindre, après tout. -- Cette histoire-là, le lecteur superficiel croira que c'est simplement une autobiographie factice, un passe-temps de littérateur cynique. Mais ceux qui savent voir, qui savent sentir, ne s'y tromperont pas; ils comprendront que c'est vrai, que c'est vécu, comme on dit; que la main qui fait crier la plume sur le papier a fait craquer sous une pince le chambranle des portes et les serrures des coffres-forts.
J'écris, j'écris. J'empile page sur page, j'use des plumes, je vide mon encrier. On dirait que je suis à la tâche. Depuis un mois, je ne me suis arrêté que deux fois.
La première, pour lire un journal. Cette feuille publique m'a appris, d'abord, que Mme de Bois-Créault mère s'est donné la mort quelques jours après l'enterrement de son fils; puis, que Mme veuve Hélène de Bois-Créault s'est portée partie civile au procès et demande au meurtrier de son mari d'énormes dommages- intérêts. Elle en aura une bonne partie, dit la gazette. Ce suicide pitoyable sur le corps de ce malheureux être, cette exploitation de son cadavre... Ah! la vie!... Quelle farce! -- jouée dans quel abattoir!...
La seconde fois que j'ai interrompu mon travail, ç'a été pour faire une invention. Il ne faut pas laisser oublier que je suis ingénieur et ma découverte, lorsque j'en publierai prochainement les détails dans une revue spéciale, me fera certainement beaucoup d'honneur. J'ai inventé l'_Écluse à renversement_. Ce n'est, à vrai dire, qu'un perfectionnement; fort ingénieux, toutefois. Rien n'était plus simple, je l'accorde, que d'en concevoir l'idée; mais encore fallait-il l'avoir. Mon intention n'est pas de faire ici le compte rendu technique de ma découverte; je tiens cependant à en donner un léger aperçu. Voici la chose en deux mots: Supposons l'écluse fermée...
-- Supposons-la fermée et ne la rouvrons pas! s'écrie Roger-la- Honte qui entre sans s'être fait annoncer, au moment même où j'écris la phrase en la prononçant tout haut. Ah! ça, qu'est-ce que tu fais là? Tu écris encore tes mémoires?
-- Tout juste.
-- Eh! bien, je vais te raconter une petite histoire que tu pourras sans doute utiliser; elle est assez cocasse. Figure-toi que le nommé Stéphanus -- tu sais bien? cet employé d'une banque belge qui nous donne des tuyaux -- est venu me voir hier. Son patron, qui s'appelle Delpich, veut se faire dévaliser. Un vol simulé, tu comprends, pour couvrir les détournements qu'il a l'intention d'opérer. On me propose cinq mille francs pour aller, dans trois jours, éventrer un coffre-fort où il n'y aura plus rien et forcer des tiroirs mis à sec.
-- Je vois ça, dis-je. Mais ce coffre-fort, qui sera vide dans trois jours, doit être bien garni aujourd'hui...
-- Oh! je te devine. Mais c'est impossible, mon vieux. Jusqu'à avant-hier soir, Stéphanus couchait dans les bureaux. Depuis qu'il a quitté Bruxelles -- on l'a mis à la porte ostensiblement, tu comprends, pour mieux dissimuler la manigance -- c'est le patron qui a pris sa place. Il sera absent, naturellement, dans trois jours; mais d'ici là, il monte la garde. Comment lui faire abandonner son poste? Je ne connais même pas son adresse... Stéphanus ne me la donnera qu'après-demain...
-- C'est regrettable. Quand les honnêtes gens font des affaires avec les canailles, ce qui leur arrive souvent, ils comptent toujours sur l'honnêteté des canailles. Et leur désappointement est tellement comique, lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils ont eu tort d'avoir confiance!... Oui, ç'aurait été amusant, de désillusionner ce banquier belge...
-- Que veux-tu? Ce qui est impossible est impossible. Il faudra que je me contente de mes cinq mille francs... Tu ne sors pas un peu?
-- Non, dis-je; j'ai quelques lettres à écrire.
-- À ton aise, répond Roger. Alors, à quand tu voudras.
Et il descend l'escalier en chantant:
_Belle enfant de Venise_ _Au sourire moqueur,_ _Il faut que je te dise..._
Delpich!... Où diable ai-je entendu prononcer ce nom-là?... Ah! à Vichy, par l'abbé Lamargelle. Oui; mais avant ça, il me semble... il me semble... Oh! je me souviens!
Je vais prendre une liasse de papiers dans un tiroir et je me mets à les feuilleter avec attention. Voici la lettre que je cherche -- la lettre commencée par l'industriel, dans laquelle j'étais si joliment traité d'imbécile, que j'ai prise sur son bureau la nuit où nous l'avons volé, et qui porte l'adresse de Delpich. -- C'est parfait...
Quelle heure est-il? Sept heures. Bon. Je m'assieds devant ma table, j'écris quelques mots et je sonne Annie.
-- Annie, lui dis-je, servez-moi à dîner tout de suite; après quoi vous préparerez ma valise. Je pars ce soir à neuf heures. Pendant mon absence, pas un mot à qui que ce soit, bien entendu. Maintenant, écoutez: voici un télégramme que vous irez porter au Post-office de Charing-Cross, demain, à sept heures du soir. Sept heures précises, n'est-ce pas?
Et je lui tends une feuille de papier sur laquelle j'ai tracé les mots suivants:
«Delpich, 84, rue d'Arlon, Bruxelles. -- Venez Londres immédiatement. Absolument urgent. (Signé) Stéphanus.»
XXV -- LE CHRIST A DIT: «PITIÉ POUR. QUI SUCCOMBE!...»
Tout le monde sait qu'en face du n° 84 de la rue d'Arlon, à Bruxelles, se trouve un café fréquenté par des rentiers paisibles et des commerçants contents d'eux-mêmes. C'est dans ce café que je me suis assis, tout à l'heure, à une table séparée de la rue par une simple glace; à travers cette glace, je guette, tout en faisant semblant de lire un journal, l'arrivée du messager qui va apporter au sieur Delpich la dépêche dont j'ai remis hier le texte à Annie et qu'elle a dû envoyer aujourd'hui à sept heures. J'attends, tranquille comme un rentier, satisfait de moi comme un commerçant. Huit heures... Ah! j'aperçois le télégraphiste; il pénètre dans la maison. Un grand bâtiment à quatre étages; au rez- de-chaussée, de belles boutiques vivement éclairées; au premier les bureaux de Delpich -- les bureaux, seulement, car j'ai appris que l'appartement du personnage se trouve dans un autre quartier de la ville; -- au second étage, c'est un tailleur, honoré de la confiance de la cour de Belgique, qui a élu domicile.
Mais voici le télégraphiste qui s'en va... Je quitte le café et je vais examiner les étalages des magasins, en face. Et j'examine aussi, par la même occasion, un monsieur qui sort bientôt de la maison en toute hâte et fait signe à un fiacre. C'est Delpich, assurément. Teint blafard, taille rentassée, traits irréguliers, physionomie qui s'évade, il a I'air d'un témoin à décharge dans une affaire d'attentat aux moeurs.
Je le laisse s'éloigner dans son véhicule de louage et je m'en vais, en flânant, à la gare du Nord. Il s'agit de voir, maintenant, s'il prendra le train qui part pour Ostende à 8 heures 40. '
J'arrive à la gare à 8 heures 35 et, deux minutes après, je suis témoin de la précipitation avec laquelle Delpich s'introduit dans la salle d'attente et se rue vers le guichet. En deux bonds, il est sur le quai; d'un saut, il s'élance dans un wagon. Le train part. Bon voyage!...
Je reviens au n° 84 de la rue d'Arlon dans le fiacre même que vient de quitter Delpich. La porte est encore ouverte; tant mieux. Je monte l'escalier en m'arrêtant deux fois, bien que je ne sois pas asthmatique.! D'abord, sur le palier du premier étage, afin de prendre l'empreinte des deux serrures d'une porte sur laquelle brille une plaque de cuivre portant ces mots: _Cabinet du Directeur_. La seconde fois, deux ou trois marches plus haut, pour enfoncer dans la semelle d'une de mes bottines un clou de tapissier qui se trouve dans ma poche, pas du tout par hasard. En six enjambées j'arrive au deuxième étage et je fais résonner vigoureusement la sonnette du tailleur.
Ce commerçant vient m'ouvrir en personne, ses employés étant déjà partis. Je m'excuse de venir le déranger à une heure indue, mais il me répond que j'exagère et qu'il est toujours à la disposition de ses clients, savez-vous. Je déclare que j'ai besoin d'un costume de voyage et d'un pardessus. On me fait choisir des étoffes, on me prend mesure. Je tiens à déposer des arrhes malgré les protestations du tailleur.
-- Si, si, dis-je; c'est la moindre des choses, puisque vous ne me connaissez pas. Maintenant, il faut que je vous demande un service, j'ai une pointe dans la semelle d'une de mes chaussures... Tenez, regardez...
-- Ah! s'écrie le tailleur, cela doit bien vous gêner, pour une fois! Des imbéciles s'amusent à semer des clous dans les rues... Si vous permettez, je vais vous l'arracher...
-- Non, non, dis-je; je ne souffrirai jamais... Donnez-moi seulement quelque chose...
-- Des ciseaux?
-- Non, je craindrais de me couper. Une clef, plutôt, une bonne clef.
-- Voici le passe-partout de la maison; j'espère qu'il vous suffira.
-- Très bien; c'est mon affaire.
Je m'assieds, je croise les jambes et je m'évertue...
Enfin, le clou est arraché -- et j'ai pris une empreinte satisfaisante du passe-partout sur un morceau de cire que je tenais dans la main gauche. -- Je remercie beaucoup le tailleur qui me reconduit jusqu'au bas de l'escalier; et dix minutes plus tard je suis de retour à l'hôtel du _Roi Salomon_.
Je descends, avec l'hôtelier, dans une pièce du sous-sol qui a beaucoup l'aspect d'un atelier de serrurerie; un établi, des étaux, une petite forge, des outils de toutes sortes accrochés aux murs, démontrent péremptoirement que la maison est une maison bien tenue, confortable, désireuse de placer à la disposition des voyageurs spéciaux qui forment sa clientèle toutes les commodités qu'ils chercheraient en vain ailleurs.
-- Voyons vos empreintes, dit l'hôtelier. Ça, c'est le passe- partout; je ne l'ai pas. Il faudra le faire. Mais pour ces deux serrures-là, je crois bien que j'ai les clefs. Attendez un peu.
Il fouille dans des tas de ferrailles, finit par trouver ce qu'il cherche.
J'en étais sûr. Ce sont des serrures à secret, savez-vous; et les serrures à secret, c'est toujours la même balançoire. Ça ne vaut rien du tout. Il n'y a pas de danger que j'en mette à mes portes... Quoique je sache bien qu'avec ces messieurs je n'ai rien à craindre, pour une fois... Du moment qu'on a la dimension de la serrure, on a la clef. Regardez comme ces deux-là s'adaptent à vos empreintes! Mettez-les dans votre poche; voua m'en direz des nouvelles. Quant au passe-partout, voici quelque chose qui pourra faire l'affaire, avec des rectifications. Voulez-vous que je vous donne un coup de main?
-- Merci. J'en ai pour cinq minutes.
-- Ah! monsieur Randal, s'écrie l'hôtelier, je sais bien que vous m'en remontreriez! Il n'y a qu'à vous voir pour deviner que vous êtes un fameux lapin, sauf votre respect. Vous maniez la lime que c'est un plaisir de vous regarder. On dirait que vous n'avez jamais fait autre chose. Vous me faites penser à Louis XVI. Ça ne lui a pas porté bonheur, à ce pauvre roi, son amour de la serrurerie; car, enfin, sans cette armoire de fer, savez-vous... Ma foi, je crois que vous avez fini votre clef. Voyons un peu; essayons sur la cire. Mais, oui, ça y est... Allons, vous êtes sûr de pouvoir entrer dans la maison en propriétaire; et quant au reste... Il me semble que je vous vois déjà revenir avec votre butin. Ma petite fille fait sa première communion dimanche, pour une fois; ça va vous porter bonheur, vous verrez.
-- Je n'en doute pas, dis-je en sortant de l'atelier. Eh! bien, pendant que je vais me laver les mains, faites donc monter une ou deux bouteilles de champagne pour célébrer à l'avance cet heureux événement.
-- Ah! s'écrie l'hôtelier, comme vous avez raison d'avoir des sentiments religieux, monsieur Randal. C'est tellement nécessaire, dans l'existence!... Nous disons trois bouteilles, n'est-ce pas?
Nous aurions aussi bien pu dire une douzaine. C'est à peu près le nombre de bouchons que nous avons fait sauter lorsque je sors, vers minuit et demie, mon sac à la main, pour me rendre rue d'Arlon. Il est vrai que tous les locataires de l'hôtel étaient venus nous tenir compagnie, à l'hôtelier et à moi: trois Allemands qui ont un coup à faire la nuit prochaine, avenue Louise; un Hollandais dont j'ignore les intentions; deux Françaises aux projets indécis et une Anglaise qui m'a expliqué en détail comment elle va, d'ici trois jours, frapper la ville de Malines d'une contribution de cent mille francs, payable en dentelles. J'ai quitté ces honnêtes gens au moment où un baccarat international allait resserrer les liens professionnels qui les unissent les uns aux autres, et avant d'avoir la tête lourde, heureusement.
Aussi, c'est sans trembler le moins du monde que j'introduis mon passe-partout dans la serrure du numéro 84. Il est vraiment très bien fait, ce passe-partout. La porte s'ouvre, j'entre, je la referme derrière moi, et j'allume ma lanterne dans le corridor. Je monte rapidement l'escalier.
Mais, sur le palier du premier étage, une idée se présente brusquement à moi et j'hésite un instant. S'il y avait quelqu'un dans ce bureau? Si Delpich avait eu le temps, avant de partir, de placer une sentinelle devant son coffre-fort?... J'aurais dû mieux prendre mes mesures, surveiller la maison... Ah! sacredié!... Mais comment aurais-je pu m'assurer de son départ, si je n'avais pas été à la gare du Nord?...Non, le vrai, c'est que j'ai eu tort de ne point faire part de mon projet à Roger-la-Honte, de ne point l'emmener avec moi... D'un autre côté, si je l'avais fait, Stéphanus se serait douté de quelque chose, aurait prévenu son patron... Pas moyen d'en sortir. Quel dilemme! Et quelles cornes il a!... Après tout, pas besoin de me tourmenter. Delpich, méfiant comme il doit l'être et pris à l'improviste, n'aura pu trouver personne à qui confier la garde de ses trésors, aura préféré courir le risque de les abandonner à eux-mêmes. Et puis, le télégramme a dû le surprendre, l'étonner, lui faire redouter des tas de choses, le troubler profondément; d'abord, s'il avait pris le temps de réfléchir, il ne serait pas parti...
J'essaye les deux clefs que m'a données l'hôtelier. On jurerait qu'elles ont été faites pour les serrures. J'ouvre la porte, je passe, je la referme soigneusement, je pousse une double porte capitonnée de cuir vert et je me trouve dans une grande pièce... Eh! bien... j'avais deviné juste avant d'entrer. Quelqu'un est caché ici...
Où?... En un instant, j'ai fouillé des yeux la salle entière. Derrière les cartonniers ou le grand coffre-fort? Je fais un pas à gauche, deux pas à droite, ma lanterne au bout du bras. Non, pas là. Derrière les rideaux de la fenêtre, complètement tirés? Je m'avance vivement, je les écarte. Rien. Derrière le secrétaire? Je me penche. Personne. Si je m'étais trompé?... Mais l'idée me vient de toucher le brûloir d'un des becs de gaz. Il est encore chaud.
Ah! diable! Non. je ne me suis pas trompé. Non, je ne suis pas seul ici -- bien que je sois seul dans ce cabinet. C'est dans une autre pièce dont j'aperçois la petite porte, là bas, à côté de la cheminée, la porte au bouton de cristal, que s'est réfugié le gardien que Delpich a préposé à la défense de son bien mal acquis. Oui; sûrement, il s'est tapi là quand il m'a entendu venir, et il doit trembler de peur dans sa cachette... Ça n'empêche pas que si je m'aventure à le relancer dans sa retraite, il va m'accueillir d'un coup de revolver qui me manquera probablement, mais qui réveillera la maison. Une nouvelle édition de mon histoire d'Anvers! C'est assez ennuyeux -- d'autant plus que je voudrais bien ne point sortir d'ici les mains vides si... Tiens! Qu'est-ce que c'est que ça?...Les rayons de ma lanterne viennent de faire briller un objet singulier déposé sur le bureau... un ciseau de menuisier, un ciseau tout neuf, ma foi. Que fait-il là, ce ciseau?