Le voleur

Chapter 3

Chapter 33,844 wordsPublic domain

On forme mon goût, aussi. Je vénère Horace, «qu'on aime à lire dans un bois»; et Homère, «jeune encor de gloire.» J'estime fort Raphaël pour les Loges du Vatican, que j'ignore; Michel-Ange, pour le Jugement Dernier, que je n'ai jamais vu. Boileau a mon admiration; et Malherbe, qui vint enfin. Je sais que Molière est supérieur à Shakespeare et que si les Français n'ont pas de poème épique, c'est la faute à Voltaire. Je distingue soigneusement entre Bossuet, qui était un aigle, et Fénelon, qui fut un cygne. Plumages!... J'honore Franklin.

Je vis en vieillard...

C'est bon. Mais, puisqu'il faut que jeunesse se passe -- elle se passera, ma jeunesse! -- Dans l'avenir; n'importe quand. Même si mes pieds se sont écorchés aux cailloux de la route, même si mes mains saignent du sang des autres, même si mes cheveux sont blancs. Je l'aurai, ma jeunesse qu'on m'a mise en cage; et si je n'ai pas assez d'argent pour payer sa rançon, il faudra qu'on la paye à ma place et qu'on paye double. Ce n'est pas pour moi, l'Espérance qui est restée au fond de la boîte. Je n'espère pas. Je veux.

«Qu'un homme se fixe fermement sur ses instincts, a dit Emerson, et le monde entier viendra à lui.» Je n'en ai pas retrouvé assez, des instincts qu'on m'a arrachés, pour en former un caractère; mais j'en ai pu faire une volonté. Une volonté que mes chagrins furieux ont rendue âpre, et mes rages mornes, implacable. Et puis, elle m'a donné violemment ce qu'elle donne à tous plus ou moins, cette instruction que je reçois; un sentiment qui, je crois, ne me quittera pas facilement: le mépris des vaincus.

Des vaincus... J'en vois partout. Ces universitaires méchants et serviles, vaniteux et moroses. Des gens qui n'ont jamais quitté le collège; mangent, dorment, font leurs cours; connaissent toutes les pierres des chemins par lesquels ils passent; végètent sans se douter qu'on peut vivre; _requiescunt in pace_. Des citrouilles rutilantes d'orgueil; ou bien de grandes araignées tristes -- des araignées de banlieue.

Et tout ça peine, pourtant, pour gagner sa vie; roule la pilule amère dans la pâte sucrée des marottes, dans la poudre rosée des dadas.

-- Serrez le texte! s'écrie l'un. La langue française, qui est la plus belle du monde, nous permet de rendre exactement l'intensité du texte.

Je serre le texte; je l'étripe; je l'étrangle.

-- Traduisez largement, dit l'autre; n'ayez pas peur de moderniser. La vie antique se rapprochait de la nôtre beaucoup plus qu'on ne le pense généralement. Croyez-vous, par exemple, que les Anciens n'avaient d'autre coiffure que le casque? Et le pétase, Messieurs! Inutile d'aller plus loin...

Oui, inutile;

_Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt._ N'en jetez plus, la cour est pleine.

-- Mon ami, me dit mon oncle quand j'ai quitté le lycée, _pede libero_; avec un diplôme flatteur et fort utile sous le bras, mon ami, le moment est solennel. Toutes les branches de l'activité humaine s'offrent à toi; tu peux choisir. Commerce, industrie, littérature, science, politique, magistrature... Que t'indiquerais-je? Tu sais que, depuis Bonaparte, la carrière est ouverte aux talents...

Mon oncle s'amuse un peu, en me disant ça; la bouche ne rit pas, mais l'ironie lui met des virgules au coin des yeux couleur d'acier. Sa figure? Un tableau de ponctuation et d'accentuation, sur parchemin. La paupière inférieure en accent grave, la paupière supérieure en accent circonflexe; le nez, un point d'interrogation renversé, surmonté d'un grand accent aigu qui barre le front; la bouche, un tiret; des guillemets à la commissure des lèvres; et la face tout entière, que couronnent des points exclamatifs saupoudrés de cendre, prise entre les parenthèses des oreilles.

-- Enfin, réfléchis. Tu as fini tes études; tu connais la vie; choisis.

Non, je ne connais pas la vie; mais je la devine. Et j'ai fait mon choix.

Pour le moment, pourtant, je déclare à mon oncle que je désire, avant tout, faire mon temps de service militaire. M'engager, afin d'être libre, après.

-- Excellente idée, dit mon oncle. Peut-être as-tu raison de ne point te décider pour une de ces professions libérales qui confèrent des dispenses; qui peut savoir? En tous cas, la caserne est une bonne école. Le service militaire obligatoire a beaucoup fait pour accroître les rapports des hommes entre eux; il a donné à l'humanité un nouveau sujet de conversation.

Peut-être autre chose, aussi. J'ai eu le temps de m'en apercevoir, durant les années que j'ai passées sous les drapeaux. Mais ce ne sont pas là mes affaires. Et, d'ailleurs, je n'ai pas le droit de parler, car je ne serai libéré que demain.

Libéré! Ce mot me fait réfléchir longuement, pendant cette nuit où je me suis allongé, pour la dernière fois, dans un lit militaire. Je compte. Collège, caserne. Voilà quatorze ans que je suis enfermé. Quatorze ans! Oui, la caserne continue le collège... Et les deux, où l'initiative de l'être est brisée sous la barre de fer des règlements, où la vengeance brutale s'exerce et devient juste dès qu'on l'appelle punition -- les deux sont la prison. -- Quatorze années d'internement, d'affliction, de servitude -- pour rien...

Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, à présent que je suis libéré, pour qu'on m'incarcère pendant aussi longtemps? Quelle multitude de délits, quelle foule de crimes me faudra-t-il commettre?...

Quatorze ans! Mais ça paye un assassinat bien fait! Et combien d'incendies, et quel nombre de meurtres, et quel tas de vols, et quelle masse d'escroqueries!... La prison? J'y suis habitué. Ça me serait bien égal, maintenant, d'en risquer un peu, pour quelque chose. La fabrication des abat-jour ne doit pas être plus agaçante que la confection des thèmes grecs; et j'aurais mieux aimé tresser des chaussons de lisières que de monter la garde... On ne me mettrait point en prison sans motifs, d'abord. Ensuite, j'aurais au moins, cette fois-là, quelqu'un pour me défendre; un avocat, qui dirait que je ne suis pas coupable, ou très peu; que j'ai cédé à des entraînements; _et caetera_; qui apitoierait les juges et m'obtiendrait le minimum, à défaut d'un acquittement. -- Et qui sait si je serais pris?

III -- LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS

J'ai suivi le conseil d'Issacar, et je suis ingénieur. Où, comment j'ai connu M. Issacar, c'est assez, difficile à dire. Un jour, un soir, une fois... On ne fait jamais la connaissance d'un Israélite, d'abord; c'est toujours lui qui fait la vôtre.

M. Issacar compte beaucoup sur moi; il m'intéresse pas mal; et nous sommes grands amis. C'est très bon, une amitié intelligente librement choisie, lorsqu'on n'a connu pendant longtemps que les camaraderies banales imposées par le hasard des promiscuités. M. Issacar est un homme habile; il a des projets grandioses et il m'a exposé des plans dont la conception dénote une vaste expérience. Il n'est guère mon aîné, pourtant, que de deux ou trois ans; sa hardiesse de vues m'étonne et je suis surpris de la netteté et de la sûreté de son jugement. D'où vient, chez le juif, cette précocité de pénétration? Je ne lui vois qu'une seule cause: l'observation, par l'Israélite, d'une règle religieuse en même temps qu'hygiénique, qui lui permet de contempler le monde sans aucun trouble, de conclure et d'apprendre à raisonner avec bon sens; tandis que le jeune chrétien, sans cesse dans les transes, passe son temps à faire des confidences aux médecins et à consterner les apothicaires. Quoi qu'il en soit, mes relations avec Issacar m'auront été fort utiles, m'auront fait gagner beaucoup de temps. Sans lui, il est bien des choses dont je ne me serais aperçu, sans doute, qu'après de nombreuses tentatives et de fâcheux déboires. D'abord, il m'a donné une raison d'être dans l'existence.

-- C'est de première nécessité, m'a-t-il dit. Que vous ayez fait vos études et votre service militaire, c'est certainement très bien; mais cela n'intéresse personne et ne vous assure aucun titre à la considération de vos contemporains. Quand on ne veut pas devenir quelqu'un, il faut se faire quelque chose. Collez-vous sur la poitrine un écriteau qui donnera une indication quelconque, qui ne vous gênera pas et pourra vous servir de cuirasse, au besoin. Faites-vous ingénieur. Un ingénieur peut s'occuper de n'importe quoi; et un de plus, un de moins, ça ne tire pas à conséquence. D'ailleurs, la qualification est libre; le premier venu peut se l'appliquer, même en dehors du théâtre. Dès demain, faites-vous faire des cartes de visite. Créez-vous ingénieur. Vous savez que ça ne nous sera pas inutile si, comme je l'espère, nous nous entendons.

Je le sais. Issacar a une grande idée. Il veut créer sur la côte belge, à peu de distance de la frontière française, un immense port de commerce qui rivalisera en peu de temps avec Anvers et finira par tuer Hambourg. Il m'a détaillé son projet avec pièces à l'appui, rapports de toute espèce et plans à n'en plus finir. Il a même été plus loin; il m'a emmené à L., où j'ai pu me rendre un compte exact des choses; il est certain qu'Issacar n'exagère pas, et que son idée est excellente. Ce n'est point une raison, il est vrai, pour qu'elle ait du succès.

Néanmoins, j'ai été très heureux de voyager un peu. Je ne connaissais rien d'exact, n'ayant passé que neuf ans au collège, sur les pays étrangers. Le peu que j'en savais, je l'avais appris par les collections de timbres-poste. Issacar a su se faire beaucoup d'amis, non seulement à L., mais à Bruxelles, et nous ne nous sommes pas ennuyés une minute. Même, j'ai eu la grande joie de soutenir triomphalement, devant plusieurs collègues, ingénieurs belges distingués, une discussion sur les différents systèmes d'écluses.

-- Vous voyez, m'a dit Issacar, que ça marche comme sur des roulettes. Laissez-moi faire. Dans six mois j'aurai l'option et avant un an nous donnerons le premier coup de pioche. Financièrement, l'affaire sera lancée à Paris et l'émission faite dans des conditions superbes; je ne voudrais à aucun prix négliger d'employer, dans une large mesure, les capitaux français pour une telle entreprise. Si, comme je le pense, vous pouvez mettre dans quelques mois une cinquantaine de mille francs à notre disposition, pour les frais indispensables, je réponds de la réussite.

Malgré tout, je ne sais pas si nous nous entendrons. Non pas que j'aie des doutes sur les sentiments moraux d'Issacar; je n'ai pas le moindre doute à ce, sujet-là; Issacar lui-même ne m'en a pas laissé l'ombre.

-- La morale, dit-il, est une chose excellente en soi, et même nécessaire. Mais il faut qu'elle reste en rapports étroits avec les réalités présentes; qu'elle en soit, plutôt, la directe émanation. Jusqu'à une certaine époque, le XVIe siècle si vous voulez, toute théologie, et par conséquent toute morale, était basée sur sa cosmogonie. Le vieux système de Ptolémée s'est écroulé; mais le monde moral à trois étages qui s'appuyait sur lui: enfer, terre et ciel, lui a survécu; c'est un monument qui n'a plus de base. La morale doit évoluer, comme tout le reste; elle doit toujours être la conséquence des dernières certitudes de l'homme ou, au moins, de ses dernières croyances. La transformation d'un univers, divisé en trois parties et formellement limité, en un autre univers infini et unique devait entraîner la métamorphose d'un système de morale qui n'était plus en concordance avec le monde nouveau; il est regrettable que cette nécessité n'ait été comprise que de quelques esprits d'élite que les bûchers ont fait disparaître. Il en résulte que notre vie morale actuelle, si elle est incorrecte devant le critérium conservé, prend les allures d'une protestation contre quelque chose qui n'existe point; et qu'elle manque de signification, si elle est correcte. C'est très malheureux... Le vieux précepte: «Tu ne voleras pas» est excellent; mais il exige aujourd'hui un corollaire: «Tu ne te laisseras pas voler.» Et dans quelle mesure faut-il ne pas voler, afin de ne point se laisser voler? Croyez- vous que ce soient les Codes qui indiquent la dose? Certes, il y a de nombreuses fissures dans les Tables de la Loi; et la jurisprudence est bien obligée de les élargir tous les jours; je pense pourtant que ce n'est point suffisant, je ne vous parlerai pas de la façon dont les foules, en général, interprètent les principes surannés qui ont la prétention ridicule de diriger la conscience humaine; mais avez-vous remarqué comme les magistrats, les juges, lorsqu'ils y sont forcés, exposent pauvrement la morale? J'ai voulu m'en donner une idée, et j'ai visité les prétoires. Monsieur, c'est absolument piteux. Mais comment voulez- vous qu'il en soit autrement?... Les conséquences d'un pareil état de choses sont pénibles; il produit forcément la division de l'Humanité en deux fractions à peu près égales: les bourreaux et les victimes. Il faut dire qu'il y a des gradations. Si vous êtes bourreau, vous pouvez être usurier comme vous pouvez être philanthrope; si vous êtes victime, vous pouvez être le sentimentaliste qui soupire ou la dupe qu'on fait crever... Il me semble que les grands prophètes hébreux, qui furent les plus humains des philosophes, ont donné, il y a bien longtemps -- à l'époque où ils lançaient les glorieuses invectives de leur véhémente colère contre un Molochisme dont celui d'aujourd'hui n'est que la continuation mal déguisée -- ont donné, dis-je, quelque idée de la morale qu'ils prévoyaient inévitable. «Ne méprise pas ton corps», a dit Isaïe. Monsieur, je ne connais point de parole plus haute. -- Riche! ne méprise pas ton corps; car les excès dont tu seras coupable se retourneront contre toi, et la maladie hideuse ou la folie plus hideuse encore feront leur proie de tes enfants; tu ne peux pas faire du mal à ton prochain sans mépriser ton corps. Pauvre! ne méprise pas ton corps; car ton corps est une chose qui t'appartient tu ne sais pas pourquoi, une chose dont tu ignores la valeur, qui peut être grande pour tes semblables, et que tu dois défendre; tu ne peux pas laisser ton prochain te faire du mal sans mépriser ton corps. -- Ça, voyez- vous, c'est une base, il est vrai qu'elle est individualiste, comme on dit. Et l'individualisme n'est pas à la mode... Parbleu! Comment voudriez-vous, si l'individu n'était pas écrasé comme il l'est, si les droits n'étaient pas créés comme ils le sont par la multiplication de l'unité, comment voudriez-vous forcer les masses à incliner leurs fronts, si peu que ce soit, devant cette morale qui ne repose sur rien, chose abstraite, existant en soi et par la puissance de la bêtise? C'est pourquoi il faut enrégimenter, niveler, former une société -- quel mot dérisoire! -- à grands coups de goupillon ou à grands coups de crosse. Le goupillon peut être laïque; ça m'est égal, du moment qu'il est obligatoire. Obligatoire! tout l'est à présent: instruction, service militaire, et demain, mariage. Et mieux que ça: la vaccination. La rage de l'uniformité, de l'égalité devant l'absurde, poussée jusqu'à l'empoisonnement physique! Du pus qu'on vous inocule de force -- et dont l'homme n'aurait nul besoin si la morale ne lui ordonnait pas de mépriser son corps; -- de la sanie infecte qu'on vous infuse dans le sang au risque de vous tuer (comptez-les, les cadavres d'enfants qu'assassine le coup de lancette!) du venin qu'on introduit dans vos veines afin de tuer vos instincts, d'empoisonner votre être; afin de faire de vous, autant que possible, une des particules passives qui constituent la platitude collective et morale...

Un homme qui raisonne comme ça peut être dangereux, je l'accorde, pour ceux qui veulent lui barrer le chemin ou qui, même, se trouvent par hasard dans son sentier; mais il est bien certain qu'il ne donnera pas de crocs-en-jambe à ceux qui marcheront avec lui. Non, je ne crains pas un mauvais tour de la part d'Issacar; je ne redoute pas qu'il veuille faire de moi sa dupe. Je redoute plutôt qu'il ne soit sa propre victime. Il lui manque quelque chose, pour réussir; je ne pourrais dire quoi, mais je sens que je ne me trompe pas. C'est un incomplet, un homme qui a des trous en lui, comme on dit. Apte à formuler exactement une idée, mais impuissant à la mettre en pratique; ou bien, capable d'exécuter un projet, à condition qu'il eût été mal préparé et que le hasard, seul en eût assuré la réussite. Le hasard, oui, c'est la meilleure chance de succès qu'Issacar ait dans son jeu. Ses aptitudes sont trop variées pour lui permettre d'aller directement au but qu'il s'est désigné; ses facultés trop contradictoires pour ne pas élever, entre la conception de l'acte et son accomplissement normal, des obstacles insurmontables. Les contrastes qui se heurtent en lui, et font défaillir sa volonté au moment critique, le condamneront, je le crains, aux avortements à perpétuité.

Il suffit de regarder sa figure pour s'en convaincre. Le lorgnon annonce la prudence; mais le col cassé, le manque de suite dans les procédés. La moustache courte et la barbe rampante, qui cherche à usurper sa place, symbolisent les excès de la Propriété, dévoratrice d'elle-même, dit Proudhon; mais les cheveux ne désirent pas le bien du prochain; individualistes à outrance, largement espacés, ils semblent s'être soumis avec résignation à l'arbitrage intéressé de la calvitie. La lèvre inférieure fait des tentatives pour annexer sa voisine, mais la saillie des dents s'y oppose. Les yeux, légèrement bigles, proclament des sentiments égoïstes; mais leur convergence indique des tendances à l'altruisme. Le nez défend avec énergie les empiétements du monopole: et le menton s'avance résolument pour le combattre. Les oreilles... Mais descendons, Issacar boîte un peu; chez lui, pourtant, cette légère claudication est moins une infirmité qu'un symbole.

Oui, décidément, je crois que l'appui qu'Issacar obtiendra de moi aura plutôt un caractère chimérique. Une cinquante de mille francs!... Les aurai-je, seulement? Je le pense et je crois même, si audacieux qu'aient pu être les détournements avunculaires, qu'il me reviendra beaucoup plus. Mais je ne suis sûr de rien. Mon oncle, qui me fait une pension depuis que je suis revenu du régiment, a évité jusqu'ici toute allusion à un règlement de comptes. Il est fort occupé d'ailleurs; et chaque fois que je vais le voir -- car j'ai préféré ne pas habiter chez lui -- il trouve à peine le temps de placer, à déjeuner, une dizaine de phrases sarcastiques entre les bouchées qu'il avale à la hâte. Il faut qu'il mette ses affaires en ordre, dit-il, car il va marier sa fille très prochainement, et il ne veut pas que son gendre, parmi les reproches qu'il lui fera certainement le lendemain de la cérémonie, trouve moyen d'en glisser un au sujet des irrégularités de l'apport dotal.

C'est avec un de mes camarades de collège, Édouard Montareuil, que ma cousine Charlotte va se marier. Pas un mauvais diable; au contraire; mais un peu naïf, un peu gnan-gnan -- un fils à maman. -- Ça me fait quelque chose, on dirait, de savoir que Charlotte va se marier avec lui; quelque chose que j'aurais du mal à définir. Une jolie brune, Charlotte, avec la peau mate et de grands yeux noirs...

Est-ce que je serais amoureux, par hasard? Faudrait voir. Qu'est- ce que c'est que l'amour, d'abord?

_C'est sous un balcon avoir le délire,_ _C'est rentrer pensif lorsque l'aube naît..._

Je n'ai jamais eu le délire, sous un balcon. J'y ai reçu de l'eau, quand il avait plu, et de la poussière quand les larbins secouaient les tapis. Je suis rentré souvent «lorsque l'aube naît.» Mais jamais pensif. Plutôt un peu éméché... Peut-être que la définition n'est pas bonne, après tout.

-- C'est la meilleure! dit un psychologue.

Alors je ne suis pas amoureux.

Mais je suis étonné, très étonné, même, lorsque mon oncle me prend à part, un soir, et me dit à demi-voix:

-- Viens après-demain matin, à dix heures. Je veux te rendre mes comptes de tutelle. Sois exact.

Diable! Il paraît que c'est pressé. Mon oncle tient sans doute à savoir, avant de conclure définitivement le mariage de sa fille, si j'accepterai ou non un règlement dérisoire. Ça doit être ça. C'est moi qui dois payer la dot; et si je me rebiffe, rien de fait... Mais comment n'accepterais-je pas? À qui me plaindre? J'ai bien un subrogé-tuteur, quelque part; un naïf, choisi exprès, qui aura tout approuvé sans rien voir... À quoi bon? Tout doit être en règle, correct, légal...

Mon oncle, c'est un homme d'ordre; une brute trafiquante à l'égoïsme civilisé. En proie à des instincts terribles, qu'aucune règle morale ne pourrait réfréner, mais qu'il parvient à réglementer par une soumission absolue à la Loi écrite. Ses dominantes: l'Orgueil et la Luxure, dont la somme, toujours, est l'Avarice. À force d'énergie, il arrive à maintenir fermement, au point de vue social, ou plutôt légal, les écarts d'un cerveau très mal équilibré naturellement. Comme il n'a point assez de confiance en lui pour se juger et se diriger lui-même, il est partisan acharné du principe d'autorité qui lui assure la garantie des hiérarchies, même usurpées, et la distribution de la justice dans un sens toujours identique; -- qui, en un mot, lui donne un moi social qui recouvre à peu près son moi naturel. -- Mais malgré tout, au fond, ses instincts en font un implacable; son ironie n'est point l'ironie chevrotante du faux-bonhomme; elle sonne comme le ricanement du carnassier en cage, mais pas dompté, qui a besoin de donner de la voix, de temps en temps, mais qui sait bien qu'il est inutile de rugir. Au dehors, et justement parce que c'est un maniaque déterminé de la civilisation, son état criminel latent (qui lui laisse dans l'âme un sentiment de peur très vague, mais perpétuel) l'entraînerait du côté de la religion, si elle lui semblait, plus dogmatique et moins facilement miséricordieuse. Il se contente d'être philanthrope.

Et avare? Certainement. Mon oncle est un avare tragique.

Ce n'est pas un de ces ridicules fesse-mathieu -- possibles autrefois après tout -- qui se refusaient le nécessaire pour ne pas diminuer leurs trésors, et qui laissaient crever de faim leurs chevaux plutôt que de leur donner une musette d'avoine. Ce n'est pas un de ces pince-maille, usuriers liardeurs hypnotisés par le bénéfice immédiat, qui «méprisent de grands avantages à venir pour de petits intérêts présents.» Sa passion ne s'éloigne jamais de son but. Il sait bien que ce n'est pas sa cassette qui a de beaux yeux; car il sait que les beaux yeux ont une valeur, comme les pièces d'or, et il sait où les trouver quand il en a soif. Et si, par impossible, on lui enlevait son trésor, il ne se prendrait point le bras en criant: «Au voleur!» car il aurait peur qu'on l'entende et l'orgueil lui fermerait la bouche. C'est l'avare moderne. L'avare aux combinaisons savantes, et à longue portée; qui aime l'argent, certes; qui ne l'aime pas, pourtant, comme une chose inerte qu'on entasse et qu'on possède, mais comme un être vivant et intelligent, comme la représentation réelle de toutes les forces du monde, comme l'essence de quelque chose de formidable qui peut créer et qui peut tuer, comme la réincarnation existante et brutale de tous les simulacres illusoires devant lesquels l'humanité se courbe. L'avare qui comprend que la contemplation n'est pas la jouissance; que l'argent ne se reproduit que très difficilement d'une façon directe; que l'or, étant l'émanation tangible des efforts universels, doit être aussi un stimulant vers de nouvelles manifestations d'énergie, et que l'homme qui le détient, au lieu de l'accumuler stupidement, doit le considérer comme un serviteur adroit et un messager fidèle, et le diriger habilement. Cet avare-là n'est pas un ladre; c'est une bête de proie. Il reste un monstre; mais il cesse d'être grotesque pour devenir terrible.