Chapter 28
Du plaisir!... Dame! Pourquoi pas?... C'est plein de bon sens, ce que vient de me dire cette brave femme. C'est plein de bon sens... Les braises du foyer et la sottise des rêves, la parade de la foire et la tragédie pour les cerveaux mal trempés... Très vrai! Très vrai!... Je crois que si je rencontrais mon oncle, dans cette allée où je me promène, je ne lui donnerais guère que deux ou trois coups de pied quelque part. Non, je n'irais pas plus loin...
Bien mesquin, ce parc, avec ses pelouses galeuses, ses allées au gravier déplaisant, ses arbres sans majesté. Le Casino là-bas, tout au bout; le Kiosque à musique, à côté, où grince un discordant orchestre cerclé de plusieurs rangées d'honnêtes femmes qui semblent empalées sur leurs chaises, tandis que des bataillons de cocottes multicolores tournent derrière leur dos, dans le sentier circulaire, talonnées par les hommes, avec des airs de génisses qui regardent passer des trains...
C'est pas tout ça. Je ne suis pas venu dans ce parc pour faire des descriptions vives -- des hypotyposes, s'il vous plaît -- mais pour réfléchir. Réfléchissons... Je réfléchis; et je ne sais pas jusqu'où iraient mes réflexions si je ne me trouvais, tout d'un coup, devant l'abbé Lamargelle. Rencontre bizarre, inattendue, presque providentielle! Sera-ce la dernière? Peut-être que non. Mais n'anticipons pas...
L'étonnement et la joie que nous éprouvons l'un et l'autre étant exprimés d'une façon suffisante, nous nous installons paisiblement à l'ombre, pour causer de nos petites affaires. Nous voyez-vous bien, tous les deux? Nous sommes là, à gauche de l'allée centrale, assis sur des chaises de fer, au pied d'un gros arbre. C'est moi qui porte ce costume de voyage dont l'élégance et la coupe anglaise indiquent une honnête aisance et des goûts cosmopolites, et qui suis coiffé de ce léger chapeau de feutre, signe incontestable de tendances artistiques et d'exquise insouciance. Je parais avoir vingt-cinq ans, pas plus; je suis rose, blond, vigoureux, gentil à croquer... Oui, je sais: j'ai l'air de me nommer Gaston; mais c'est moi tout de même. Tenez, je suis justement occupé à chasser les cailloux avec ma canne, dans des directions diverses, tout en parlant à l'abbé. Quant à l'abbé, vous l'apercevez aussi, j'espère; et maintenant que vous l'avez vu, vous n'oublierez jamais sa physionomie. Il est donc bien inutile que je vous fasse son portrait. Tous avez été frappés, j'en suis sûre, par l'expression d'énergie froide empreinte sur son masque bronzé, dans ses profonds yeux noirs, dans ses longs doigts nerveux, sans cesse en mouvement, dont les ongles s'enfoncent dans le bréviaire qu'il tient à la main. Remarquez comme ses narines palpitent, pendant qu'il m'écoute; on dirait qu'il aspire mes paroles avec son grand nez... Et maintenant, franchement, dites-moi si l'on nous prendrait pour des voleurs. Non, n'est-ce pas? Je donne l'impression d'un bon jeune homme, un peu trop gâté par sa famille et coupable de fredaines assez vénielles, qui vient de demander à son ancien précepteur de l'ouïr en confession; l'abbé, lui, fait l'effet d'un prêtre autoritaire à la surface, mais libéral au fond, d'un bourru bienfaisant. Et pourtant!... Dieu sait ce que diraient nos consciences, si elles pouvaient parler!
Mais elles auraient tort d'essayer. Leurs voix se perdraient dans le fracas occasionné par l'infernal orchestre, là-bas, qui termine avec rage une effroyable symphonie à la gloire de la Discorde. Il m'avait semblé tout d'abord que le tambour, gravement insulté par un couac de la clarinette, appelait à son aide le cornet à piston; mais je m'aperçois maintenant que c'est le tambour lui-même qui avait tort et que la flûte, le violon, le trombone, la contrebasse et le cor anglais, après de vains efforts pour rétablir l'harmonie, prennent le parti d'étouffer, sous l'explosion combinée de leurs colères individuelles, les protestations des antagonistes.
-- Un peuple qui admet qu'on lui joue de pareille musique est tombé bien bas, dit l'abbé du ton peu convaincu d'une personne qui parle pour parler, tout en songeant à autre chose qu'à ses paroles... Quant à ce que vous venez de m'apprendre, ajoute-t-il, je ne puis vous dire qu'une chose: c'est qu'il est fort heureux que les circonstances vous aient servi comme elles l'ont fait. Comprenez- moi bien: vous auriez trouvé, votre oncle ce matin, et vous l'auriez tué comme un chien, que j'aurais approuvé votre acte, tout en le regrettant, pour vous. Mais puisque le sort a voulu qu'il quittât Vichy juste au moment où vous y arriviez, je pense que ce serait de la folie pure que de vous mettre à sa recherche. Oh! je conçois la vengeance, certes! Elle est à la base de tous les grands sentiments, sans excepter l'amour. Mais je n'admets son exercice que sous l'impulsion d'une colère qui frappe de cécité morale; ou bien, de sang-froid, lorsqu'on est assuré de l'impunité. Ce n'est pas un raisonnement de lâche que je vous tiens là; c'est un raisonnement d'homme. Du moment que vous avez cessé d'être aveuglé par la passion, l'idée abstraite du meurtre pour le meurtre vous abandonne et vous avez devant vous, au lieu d'une entité vague, un être dont vous êtes obligé de juger la vilenie, dont vous savez, la bassesse; et vous êtes forcé de vous rendre compte que la vie de cet être-là ne vaut point la vôtre. Si vous vous obstinez dans votre dessein de représailles à tout prix, c'est une espèce de fausse honte vis-à-vis de vous-même, un entêtement fanatique, seuls, qui vous poussent. Vous vous êtes juré à vous-même de commettre une certaine action, et vous voulez vous tenir parole. Eh! bien, je crois qu'il ne faut se laisser lier par rien, surtout par les serments qu'on se fait à soi-même. Ils coûtent toujours trop cher... Vous me direz qu'il y a une grande faiblesse à reculer devant les conséquences d'un acte qu'on désire accomplir. C'est vrai. Mais, au moins lorsque ces conséquences doivent causer plus de peine que l'acte ne doit produire de joie, je trouve cette faiblesse-là très humaine, très intelligente et même très courageuse. Elle procède de la conscience nette des choses et de la répudiation de l'idéal menteur. Les stoïciens prétendaient que la souffrance n'est point un mal. Les stoïciens étaient de grotesques imbéciles. La souffrance est toujours un mal. Ne pas reculer devant la douleur, soit -- et encore! -- Mais la rechercher, c'est être fou, si elle ne vous donne pas, pour le moins, son équivalent de plaisir. Ne disaient-ils pas aussi, ces stoïciens, que la force ne peut rien contre le droit? La force ne peut rien contre le droit, sinon l'écraser, -- sans trêve. -- Le droit! Qu'est-il, sans la force? Et qu'est-il, sinon la force -- la vraie force? -- Vieilleries, tout ça; bêtises... Voyez-vous, l'âge est passé où l'on croyait des témoins «qui se font égorger.» Des témoins qui veulent vivre, ça vaut mieux. Ils finiront peut-être par apprendre aux autres à vouloir vivre, aussi. Et ça suffira... Vengez-vous pendant que la fureur vous barre le cerveau; ou bien, cherchez l'ombre; ou bien -- attendez. -- Votre oncle est un scélérat, oui. Il y a longtemps que je lui ai donné mon opinion sur lui; mais... Je l'ai aperçu ces jours-ci, continue l'abbé en portant un doigt à son front. Paralysie générale ou suicide, avant peu. Attendez... Pour le moment, ne pensez plus à tout cela, et n'en parlons plus... Avez- vous l'intention de rester ici quelque temps?
-- Je ne sais pas; c'est possible.
-- Moi, je suis arrivé il y a une quinzaine de jours, dit l'abbé en saluant coup sur coup trois ou quatre des nombreux ecclésiastiques qui se promènent dans le parc. Je n'ai pas perdu mon temps. Mais il n'y a plus grand chose à faire et je commence à m'ennuyer. Où êtes-vous descendu?
-- À l'hôtel _Jeanne d'Arc_.
-- Excellente idée que vous avez eue là. Vous me fournissez un prétexte plausible pour y transporter mes pénates. Jusqu'ici je logeais à _Saint-Vincent de Paul_, avec la majorité de ces hommes noirs. Question d'affaires, vous comprenez.
-- Quelles affaires?
-- Le jeu. Depuis quinze jours, je tiens les cartes quinze heures sur vingt-quatre, en moyenne. Et je vous assure que ce n'est pas une petite occupation, et qu'il fout ouvrir l'oeil, avec ces messieurs.
-- Ils trichent?
-- Comme le roi de Grèce. Je suis d'une adresse à rendre des points à Robert-Houdin et mon doigté est simplement merveilleux; eh! bien, mon cher, c'est avec la plus grande difficulté que j'arrive à gagner. J'y parviens, cependant; et j'ai fait une assez belle récolte. Au bout de la première semaine on envoyait déjà des télégrammes suppliants aux bonnes dévotes et aux chères pénitentes qui ne se faisaient point prier pour mettre leurs offrandes à la poste. Mais, à présent, elles n'expédient plus que des pots de confitures;
-- Vous me donnez là, dis-je, une singulière idée des moeurs du clergé.
-- Je vous en donnerais bien d'autres!... Il est difficile, en général, d'imaginer des drôles plus fangeux que ces hommes d'église. Ils sont les dignes pasteurs des âmes contemporaines. Leurs moeurs! Comment voulez-vous qu'ils en aient? La morale pétrifiée dont ils sont les gardiens et les docteurs ne saurait faire d'eux que des saints ou des fripons. La moralité peut seulement exister avec la liberté; elle doit sortir de cette liberté, et s'y greffer, non pas immuable, mais variable, en concordance avec l'état général de culture de l'humanité. Il y a des saints, dans le clergé; très peu, mais il y en a. Ce sont des monstres, à mon avis. Quant au reste...
-- Je serais bien aise de savoir quels sont les sentiments de vos confrères à votre égard?
-- Ils me haïssent; ils ne me connaissent pas, mais ils me devinent; ils me sentent, pour mieux dire. Pas un de ceux dont j'ai vidé l'escarcelle, ces jours derniers, qui n'ait rêvé de représailles atroces. Mais ils n'osent pas agir; ils dévorent leur jalousie et leur rage. Se plaindre! À qui? À l'archevêque? L'archevêque me doit son siège; et c'est moi qui lui ai rédigé, il y a trois mois, ce fameux mandement qui va lui valoir le chapeau de cardinal. Ah! ils savent que j'ai l'oreille de monseigneur! Du reste, ils peuvent aller à Rome, si le coeur leur en dit.
-- Vous êtes bien mystérieux, l'abbé.
-- Je le serais moins si mes révélations pouvaient vous être utiles; mais à quoi vous serviraient-elles? Si pourtant vous êtes curieux de détails biographiques, venez déjeuner, avec moi demain matin à l'hôtel _Saint-Vincent de Paul_. Je vous présenterai, de vous à moi, quelques types assez intéressants. C'est entendu? Le menu ne vous effrayera pas: consommé au rosaire, soles à l'immaculée, tournedos à la vierge, timbale de nouilles saint Joseph, crème terre-sainte et Château-Céleste... Je déménagerai après le café. Réflexion faite, je passerai encore une semaine à Vichy. Après quoi, mon retour à Paris s'impose.
-- Une bonne oeuvre?
-- Justement. Je m'occupe de la fondation d'un asile pour les filles-mères aux abois. Entreprise patriotique autant que charitable, car vous savez que la France se dépeuple effroyablement et que la seule population qui augmente sans cesse en ce beau pays, c'est celle des prisons. Mes circulaires et mes démarches ont produit le meilleur effet, et l'établissement ouvrira ses portes avant peu, j'espère. La directrice sera Mme°Boileau. Vous connaissez, je crois?
-- Mme Boileau? Non; pas du tout.
-- Mme Ida Boileau, rue Saint-Honoré?
-- Quoi! Comment!...
-- Mon Dieu! ricane l'abbé, ne faites donc pas l'enfant. Les choses les plus simples vous plongent dans la stupéfaction.
-- Vous exagérez. J'ai appris à ne plus guère m'étonner. Ma surprise vient plutôt de vous voir en relations avec...
-- Votre entourage?... C'est le hasard qui le veut, apparemment. Tenez, regardez là-bas, dans cette allée, ces deux messieurs et cette dame... Vous les connaissez certainement.
-- En effet, dis-je après avoir tourné la tête dans la direction que m'indique l'abbé. Le personnage qui se trouve à droite se nomme Mouratet; c'est un de mes amis, et la dame est sa femme; quant au troisième promeneur, je ne me rappelle pas...
-- C'est M. Armand de Bois-Créault, dit l'abbé; il est l'amant de Mme Mouratet et le mari d'une femme charmante qui fut obligée de se séparer de lui.
-- La connaissez-vous? demandé-je anxieusement, car j'ai cessé de correspondre avec Hélène depuis plusieurs mois et je ne sais rien d'elle.
-- Pas personnellement, répond l'abbé. Elle habite la Belgique et je n'ai jamais eu l'honneur de la voir, bien que j'aille souvent à Bruxelles. Mais j'en ai entendu parler par un banquier belge, un trafiqueur, si vous voulez, qui se nomme Delpich et avec lequel elle fait des affaires. Elle est fort intelligente et très ambitieuse, paraît-il... Au fait, autant vous l'avouer; je connais toute son histoire et je n'ignore pas, non plus, celle de la famille de Bois-Créault.
-- Elle est édifiante.
-- Mme de Bois-Créault aimait son fils, dit l'abbé en secouant la tête; il est en train de la ruiner et elle l'aime encore. Elle l'aime à mourir pour lui ou à tuer pour lui... Écoutez: nous sommes tous malades, aujourd'hui; et quelles que soient les formes qu'affecte cette maladie, la cause en est toujours identique. Nous sommes condamnés par une morale surannée à passer de l'état naturel, directement, à l'état d'imbécillité passive, fonctionnante, et d'humiliation abjecte. Les sentiments instinctifs, naïfs, larges et braves, sont enchaînés par les interdictions légales et les anathèmes religieux. Et ces instincts, refoulés, impuissants à se faire jour normalement, mais qui ne veulent pas mourir dans l'_in-pace_ où les claquemure la bêtise, reparaissent, défigurés jusqu'au crime ou déformés jusqu'à l'enfantillage. On parle de l'infamie actuelle; elle est forcée, cette infamie; forcée, douloureuse, immense -- immense comme la sottise dont elle émane. -- D'ailleurs, la folie augmente partout dans des proportions énormes... Vous me direz que le cas de Mme de Bois-Créault est un cas exceptionnel. Je vous répondrai que beaucoup de mères font plus encore, pour leurs fils, que Mme de Bois-Créault. Combien de femmes, surtout dans les campagnes, qui tuent lentement leurs maris afin de faire exempter leurs fils du service militaire! Que de crimes ignorés a produits ce militarisme à outrance! La confession nous apprend... Mais vous me comprenez, vous; et pour ceux qui ne me comprendraient pas, je parlerai, un jour, plus clairement. Je voudrais pourtant dire ceci: quand un accident déplorable met en deuil toute une ville, si un prêtre se permet de déclarer en chaire que la catastrophe est un châtiment du ciel, on ne trouve pas d'invectives assez amères pour l'en accabler. On ne se demande même pas s'il connaissait la vie réelle des victimes, si la confession ne lui avait point révélé ce qu'ignore la foule, et s'il n'avait pas le droit, le droit absolu, de parler de vengeance divine. Remarquez que je n'emploie les mots: châtiment du ciel et vengeance divine que comme une figure...
L'abbé s'interrompt. À vingt pas, sous les arbres, s'avance une jeune femme blonde, très jolie, vêtue de noir. Je ne sais pourquoi, elle me rappelle Broussaille, une Broussaille pleine de dignité. Elle va passer devant nous. L'abbé se lève et salue d'un grand coup de chapeau, fort éloquent. La jeune femme répond d'une inclinaison gracieuse.
-- Cette dame est réellement très bien, dis-je.
-- Oui, certainement. C'est Mlle Eulalie Voisin, la fille...
-- Oh! je sais; mais je n'avais pas l'honneur de la connaître.
-- Elle va à la Grande Grille, dit l'abbé comme la soeur de Roger- la-Honte disparaît, au bout du parc, entre le kiosque à musique et le Casino, j'ai fort envie d'y aller aussi; j'ai deux mots...
-- Vous lui faites la cour, je parie?
-- Je ne vous le dirai pas, répond l'abbé en se levant. D'abord, j'ose à peine me l'avouer à moi-même; puis, les sentiments de l'amour, comme ceux de la religion, perdent leur sincérité dès qu'ils sont exprimés. Au revoir; à demain matin.
Il s'éloigne -- juste au moment où s'approchent Mouratet et les deux adultères qui l'accompagnent. -- L'adultère femelle pousse un grand cri en m'apercevant, se précipite au-devant de moi, m'accable d'exclamations et d'interrogations; et ce n'est qu'au bout de trois minutes au moins que Mouratet parvient à me serrer la main et à me présenter à l'adultère mâle. Un bellâtre, insignifiant, prétentieux et insipide; un homme dont les moustaches sont partout et le reste nulle part.
Nous avons été dîner à la _Restauration_. Dîner médiocre, mais fort gai. Mouratet est la belle humeur en personne; il est satisfait de tout, trouve l'univers admirable et ses habitants délicieux. La vie n'a que des sourires pour lui. Il n'est pas encore député, c'est vrai; mais simplement en raison de la difficulté qu'éprouve le gouvernement à dénicher l'oiseau rare capable de prendre sa place à là Direction des Douzièmes Provisoires, les Douzièmes Provisoires demandent à être habilement dirigés; c'est incontestable. Donc, Mouratet a consenti, par pur patriotisme, à conserver sa situation, quelque temps encore; jusqu'au printemps prochain. À cette époque, il posera sa candidature dans la Bièvre. Candidature progressiste qui sera soutenue comme il convient par les pouvoirs établis.
-- Mon élection est assurée d'avance, dit-il. Et après... Il ne faudra pas t'étonner de voir, d'ici un an ou deux, le portefeuille des Finances sous mon bras.
Je ne m'en étonnerai pas. Oh! pas du tout. Armand de Bois-Créault aussi affirme que le fait ne le surprendra point; Mouratet, dit- il, est capable de tout.
C'est fort possible. Il est même capable, je crois, d'être parfaitement au courant de la conduite de sa femme et d'avoir jugé plus intelligent de ne rien dire. J'en mettrais ma main au feu, qu'il sait tout, et qu'il a pris le parti de fermer les yeux. Comment serait-il admissible, sans cela, qu'il fût seul à ne pas voir ce qui est évident pour tout le monde? Il est vrai qu'il y a des grâces d'état; mais... Je demanderai des explications à Renée, si l'occasion s'en présente.
Elle se présente immédiatement. Armand de Bois-Créault nous propose, à Mouratet et à moi, une partie de billard. Mouratet accepte, mais je refuse. Je ne joue jamais au billard; c'est un jeu trop 1830 pour moi. Renée m'approuve et me prie de la mener faire un tour de parc; ces messieurs viendront nous retrouver quand la chance se sera déclarée définitivement en faveur de l'un d'eux.
-- Eh! bien, dis-je à Renée une fois que nous avons traversé la sextuple rangée de cocottes attablées devant l'établissement et qui se sont mises à chuchoter à notre passage, eh! bien, je suis heureux de pouvoir vous féliciter de votre aplomb.
-- Les compliments sont toujours bons à prendre, répond-elle; mais mon aplomb n'a rien de particulier. Ne pas se cacher, c'est le meilleur moyen de ne pas éveiller les soupçons de son mari. Toutes les femmes qui ont un peu d'expérience en savent autant que moi là-dessus.
-- Voulez-vous me faire croire que Mouratet ne se doute de rien?
-- Lui? De rien du tout. Absolument de rien, je vous assure. Vous vous apercevez de ce qui se passe, tout le monde s'en aperçoit, et lui seul continue à ne rien voir.
-- Mais s'il ne continuait pas?
-- C'est impossible, répond Renée avec la plus grande assurance. Lorsqu'un homme a confiance dans une femme, ça va loin. Et il a une confiance en moi! Tenez, le mois dernier, à Paris, il a reçu deux ou trois lettres anonymes; il me les a montrées en riant et les a déchirées en haussant les épaules... Qui avait écrit ces lettres, je l'ignore.
-- Un soupirant évincé.
-- Évincé! Vous voulez rire.
-- Mécontent, alors.
-- Vous voulez me faire pleurer.
-- Une femme jalouse.
-- Oh! s'écrie Renée, comment aurait-elle pu savoir? D'ailleurs, je n'ai pas connu plus de trois hommes mariés depuis le commencement de l'année. Voyons, ajoute-t-elle en comptant sur ses doigts; un, deux, trois... quatre... cinq. Non, pas plus de cinq. Ainsi... Armand non compris, bien entendu.
-- Il est marié, pourtant.
-- Si peu! Séparé de sa femme au bout d'un mois de mariage. Elle est encore demoiselle, vous savez. D'une pudibonderie à décourager un satyre. Elle a mieux aimé abandonner son mari que de lui accorder la clef des générations, comme disait... Molière. Comprenez-vous des choses pareilles? Une vestale fin de siècle! J'ai bien ri quand Armand m'a raconté ça.
-- Il y a. de quoi. Il vous fait rire beaucoup, Armand?
-- Très peu. À dire vrai, il me met la mort dans l'âme. Il est si bête! Encore plus que mon mari. Seulement, qu'est-ce que vous voulez? -- elle allonge son pouce sur son index -- ça, ça, toujours ça. Ah! l'argent!... Il faudra que je vous fasse faire des affaires, cet hiver, pour me remonter une bonne fois. Figurez-vous que je n'ai plus un sou. Armand va recevoir une forte somme de sa mère, dans trois jours; elle vend deux ou trois fermes qu'ils ont en Normandie; mais, d'ici là, je suis à sec. Et il faut toujours une chose ou une autre. J'ai le même chapeau sur la tête depuis le commencement de la semaine; les horizontales se moquent de moi. C'est tout naturel; vous ne pouvez pas inspirer le respect si vous portez huit jours le même chapeau... Avez-vous deux ou trois cents francs sur vous?
-- Cinq cents seulement, dis-je en consultant mon portefeuille. Voici.
-- Bon, dit-elle en glissant le billet de banque dans son corsage; je vous rendrai ça mardi. Ou, plutôt... donnez-moi votre adresse. J'irai vous dire merci demain matin.
-- Je ne peux pas vous donner mon adresse, dis-je en riant. Je demeure chez une personne qui m'a offert l'hospitalité...
-- Écossaise. Oui; j'aperçois la jupe. Que vous êtes méchant! On dirait que vous vous plaisez à me faire jouer le rôle de Mme Putiphar... Tant pis pour vous! Je ne vous rendrai pas votre billet, et vous serez le premier qui n'en aura pas eu pour son argent.
-- Il faut un commencement à tout. Dites-moi, petite Renée, elle vous amuse, l'existence que vous menez?
-- Énormément! je suis faite pour ça, voyez-vous. C'est tellement drôle, de raconter des blagues d'un bout de l'année à l'autre, de n'être jamais ce qu'on parait, et de se moquer de tout le monde sans avoir l'air de rien! C'est comme si l'on ne sortait pas du théâtre. On se regarde jouer sa comédie, vous savez, et c'est délicieusement énervant. Des tas de sensations, mon cher! Je vous expliquerai ça quand vous voudrez; mais je vous préviens que je ne suis éloquente qu'en chemise. C'est ma robe de professeur. Il faudra vous décider, si vous voulez vous instruire. Vous déciderez-vous?
-- Sans aucun doute.
-- Vous aurez raison. En attendant, soyez convaincu que j'éprouve une joie intense à les tromper tous, mon mari avec Armand, Armand avec d'autres -- j'ai deux rendez-vous pour demain; comment faire? -- et à leur tirer des carottes -- passez-moi le mot -- des carottes à la Vichy.
Mais elle aperçoit son mari et Armand de Bois-Créault qui se dirigent de notre côté, et change subitement de sujet de conversation. Ils nous rejoignent. C'est Mouratet qui a gagné la partie de billard; le proverbe a encore une fois raison.
-- Je reprochais vivement à M. Randal de n'être, pas venu à Paris l'hiver dernier, dit Renée. Il m'a promis d'y faire un long séjour au commencement de l'année prochaine. Maintenant, il faut qu'il répète sa promesse devant témoins.
Je promets; et, comme il est dix heures et demie, je déclare que je suis obligé de me retirer. Je ne veux pas manquer de parole à Marguerite de Vaucouleurs.
XXIII -- BARBE-BLEUE ET LE DOMINO NOIR