Le voleur

Chapter 27

Chapter 273,979 wordsPublic domain

Personne ne répond. J'arrive au premier, j'ouvre violemment les portes. Les pièces sont vides... Annie, qui m'a suivi, me regarde toute tremblante.

-- Qu'y a-t-il, vieille folle? Allez-vous parler, à la fin, nom de Dieu? Où est Madame?

-- Elle est partie hier, répond Annie en sanglotant... Je lui disais... Je lui disais... Elle a laissé une lettre... cette lettre...

Je déchire l'enveloppe.

«......... Notre vie à tous deux serait un martyre, si je restais. Tu me l'as dit et je le crois, je te deviendrais funeste. Il ne faut pas m'en vouloir, vois-tu; je ne suis pas assez forte; je ne puis arriver à dompter mes nerfs, et ma détresse est tellement grande, lorsque je te sens en péril, que je ne puis pas la cacher. Oh! c'est navrant! Il est écrit que quelque chose doit toujours nous séparer... J'ai le coeur serré dans la griffe d'une destinée implacable, et c'est un tel déchirement de te quitter pour jamais!... Mais il vaut mieux que je parte. Je te porterais malheur... Tu m'oublieras... Ah! pourquoi ai-je voulu revenir à Londres? Pourquoi ont-ils passé si vite, ces trois mois où nous avons connu le bonheur d'être, où tu m'as aimée, ces mois qui furent une grande journée de joie dont le souvenir me supplicie en écrivant ces lignes, dans les affres de mon agonie....»

XXII -- «BONJOUR, MON NEVEU»

-- Qu'est-ce que tu me donneras si je t'apporte une nouvelle? me demande Broussaille qu'Annie vient d'introduire dans la salle à manger, au moment où je vais me mettre à table.

-- Tout ce que tu voudras, surtout si ta nouvelle est bonne; je n'y suis plus habitué, aux bonnes nouvelles... Mais d'abord assieds- toi là; tu me raconteras ce que tu as à me dire en déjeunant. J'aime beaucoup t'entendre parler la bouche pleine.

-- Une passion? Tu sais, rien ne me surprend plus... Donne-moi à boire; je meurs de soif. Merci... Eh! bien, mon petit, j'ai vu ton père!

-- Mon père! Mais il est mort depuis bientôt quinze ans!

--Ah! dit Broussaille très tranquillement. C'est que je me suis trompée, vois-tu. Ça arrive à tout le monde. Enfin, laisse-moi te raconter... Je viens de passer huit jours à Vichy. J'y serais même restée plus longtemps si ma soeur Eulalie n'avait pas été là; mais avec ses sermons, ses efforts pour me ramener au bien, comme elle dit... j'ai mieux aimé m'en aller. Je suis revenue hier soir... Tu sais que mes parents tiennent un hôtel à Vichy?

-- Oui, ton frère me l'a appris il y a longtemps.

-- Ils n'avaient qu'une maison de second ordre, d'abord; mais leurs affaires ont prospéré, Roger et moi nous les avons aidés un peu, et cette année ils ont pris un établissement superbe, un des plus beaux de Vichy, l'hôtel _Jeanne d'Arc_.

-- Ah! oui, je vois ça; sur le parc, n'est-ce pas?

-- Justement. Parmi les personnes qui séjournaient chez eux se trouvait un vieux monsieur, d'une soixantaine d'années, environ; il était arrivé avec une grande cocotte de Paris, Melle... Melle... je ne me souviens plus du nom -- qui lui faisait dépenser l'argent à pleines mains. -- Comme il s'appelle M. Randal, j'avais pensé...

-- Urbain Randal?

--Oui, c'est ça; Urbain Randal.

-- C'est mon oncle, dis-je; ah! il est à Vichy...

-- Oui, avec la cocotte en question; je te prie de croire qu'elle le mène tambour battant et qu'elle s'entend à faire danser ses écus. C'est dommage que je ne me rappelle pas... Mais qu'est-ce que tu as? Tu fais une mine! On dirait qu'aux nouvelles que j'apporte tes beaux yeux vont pleurer... Ah! je sais! Tu penses à l'héritage. Dame! mon vieux, tu peux te préparer à le trouver écorné; elle a de belles dents, la cocotte...

Non, ce n'est pas à l'héritage que je pense. C'est une autre idée qui m'est venue, et qui se cramponne à moi, de plus en plus fortement, depuis que Broussaille m'a quitté. Voilà trois heures qu'elle a commencé à m'assaillir, cette idée, et elle a fini par triompher. Mon parti est pris. Je vais me mettre en route pour Vichy ce soir, empoigner mon oncle demain, et lui tordre le cou... Et il y a longtemps, à vrai dire, que cette pensée de vengeance, qui se formule seulement à présent d'une façon précise, a germé en moi, erre dans mon cerveau, s'éloigne pour reparaître et ne s'obscurcit que pour rayonner d'un éclat plus vif, ainsi qu'un phare couleur de sang.

Depuis trois semaines, au moins, je songe à des représailles, sans oser me l'avouer; depuis le jour où j'ai trouvé ma maison vide en y rentrant... Ah! je ne pourrai pas dire quels ont été mon désespoir et ma rage quand j'ai eu la certitude du départ de Charlotte; et ensuite, après toutes les démarches vaines, toutes les recherches infructueuses, toutes les tentatives sans résultat que j'ai faites pour retrouver sa trace, maintenant qu'il faut perdre toute espérance de la revoir jamais et qu'il faut me résoudre à ignorer son sort, si affreux qu'il ait été -- je ne puis pas dire, non plus, quelles amertumes et quelles rancoeurs que je croyais mortes ont ressuscité en moi, m'ont envahi et me hantent. -- Toutes les angoisses et toutes les colères de ma jeunesse se sont mises à gronder ensemble, comme en révolte contre mon indécision et ma lâcheté. Pourquoi n'ai-je pas levé la main, le jour où j'aurais dû frapper, où je m'étais promis de frapper? Pourquoi ai-je voulu prendre ma revanche ailleurs, quand elle s'offrait à moi, là? Si j'avais traité le voleur qui me dépouillait comme je m'étais juré de le faire, si je lui avais donné à choisir, séance tenante, entre sa vie et mon argent, rien de ce qui est arrivé n'aurait existé -- et, peut-être serait-il plus heureux lui-même, l'odieux coquin, car il aurait restitué, ayant peur, et n'aurait point à traîner sa vieillesse solitaire dans la fange où disparaît son or.

Oui, si j'avais agi, ce jour-là, que de misère eût été évitée, et d'horreurs et d'abjections!... Trop tard! -- le mot des révolutions, faites à moitié, toujours. -- Oh! je m'en souviens, je m'en souviens... je me croyais très fort, de résister à ma fureur, d'écouter les mensonges sans rien dire et de mettre tranquillement ma signature au bas d'un sale papier au lieu d'appliquer ma main sur le visage du misérable... Je regardais s'en aller mon énergie, joyeusement, ainsi qu'on regarde l'eau couler... Il me semble que je me réveille d'une hallucination. Mon coeur se gonfle à éclater, comme autrefois, et les larmes de plomb que j'ai versées, je les verse encore. Projets, rêves, plans ébauchés, abandonnés, repris et rejetés... J'ai fait autre chose que ce que je voulais faire; j'ai fait beaucoup plus et beaucoup moins. Pourquoi? Mélange de violence et d'irrésolution, de mélancolie et de brutalité... un homme.

N'importe. Si je n'ai pas eu le courage d'agir autrefois, je l'aurai aujourd'hui; et bien qu'on dise qu'il y a une destinée qui pèse sur nous et contrôle nos actes, je ne m'inquiète guère de savoir si c'est écrit, ce qui va arriver. Ah! le vieux gredin! la brute hypocrite et lâche! Je vais lui faire voir qu'il existe d'autres lois que celles qui sont inscrites dans son code; je vais... Non, je n'ai rien à lui faire voir, ni à montrer à d'autres. Les représailles n'ont pas besoin d'explications et il est puéril de rouler ma colère, encore une fois, dans le coton des arguties sociologiques. Aux simagrées des Tartufes de la civilisation, aux contorsions béates des garde-chiourmes du bagne qui s'appelle la Société, un geste d'animal peut seul répondre. Un geste de fauve, terrible et muet, le bond du tigre, pareil à l'essor d'un oiseau tragique, qui semble planer en s'allongeant et s'abat silencieusement sur la proie, les griffes entrant d'un coup dans la vie saignante, le rugissement s'enfonçant avec les crocs en la chair qui pantèle -- et qui seule entend le cri de triomphe qui la pénètre et vient ricaner dans son râle. -- À crime d'eunuque bavard, vengeance de mâle taciturne. Plus rien à dire, à présent... Je partirai ce soir.

Il est onze heures du matin, environ, quand j'arrive à Vichy. Un train quitte la gare au moment où celui qui m'amène y entre. Je descends rapidement du wagon et je traverse le quai.

-- Bonjour, mon neveu!

C'est une femme... -- Margot! c'est Margot! -- qui m'accueille avec une grande révérence et un gracieux sourire.

-- Dis-moi donc bonjour! Comme tu as l'air étonné de me voir!... Pourtant, mon cher, il n'y a pas deux minutes que tu aurais pu m'appeler «ma tante.»

-- Ah! c'est toi, dis-je comme dans un rêve, c'est toi... Et où est-il, lui?

-- Ton oncle? Il vient de partir, de me quitter, de m'abandonner; et je suis comme Calypso. Tu vois que j'ai fait des progrès, hein?... Oui, il est dans ce train qui s'en va là-bas, l'infidèle. C'est une rupture complète, un divorce. Entre nous, tu sais, je n'en suis pas fâchée. Quel rasoir!... Mais tu as l'air tout désappointé... Ah! je devine: tu venais lui emprunter de l'argent. N'est-ce pas, que c'est ça? Embêtant! Si tu étais arrivé hier, seulement... Enfin, si c'est pressant, et que tu veuilles de moi pour banquier... Entendu, pas? Tu me diras ce qu'il te faut. Où vas-tu, maintenant?

-- Je ne sais pas, dis-je, encore tout déconcerté de ce départ qui met en désarroi mes projets; je ne sais pas... Et il est parti subitement?

-- Tout d'un coup; l'idée lui en est venue hier soir. Du reste, je ne suis pas la première avec qui il ait agi de cette façon; généralement, au bout d'un mois, quinze jours quelquefois, il a assez d'une femme et la laisse en plan sans rime ni raison. Moi, il m'a gardée depuis février; cinq mois! Toutes mes amies en étaient étonnées...

-- Et tu ne sais pas où il est allé?

-- Pas du tout. Il m'a dit qu'il partait pour la Suisse, mais ce n'est certainement pas vrai; il a trop peur que je coure après lui; en quoi il a grand tort. Beaucoup d'argent, oui, mais ce qu'il est cramponnant!... Non, vois-tu, il est bien difficile de savoir vers quels rivages il a porté ses plumes, ce pigeon voyageur. Toujours par voies et, par chemins. Nous l'appelons le Juif-Errant. Il ne se plaît nulle part. Il y a des jours où je me demandais s'il n'était pas fou... Mais toi aussi, mon pauvre ami, tu as l'air toqué, ajoute-t-elle en me regardant. Si tu pouvais voir quelle figure tu fais! Ça tient peut-être de famille? Il faudra que je te soigne. Voyons, fais risette... Puisque je t'ai dit de ne pas te tourmenter... Et puis, ne restons pas à nous promener devant la gare; on nous prendrait pour deux conspirateurs. J'ai ma voiture là. Viens. Je t'enlève.

Je me laisse faire et nous roulons vers la ville.

-- Écoute, dit Margot en frappant des mains. Je devine la vérité. Ton oncle est parti parce que tu l'avais averti de ta visite.

-- Ah! non, par exemple, dis-je en riant; je ne l'avais pas prévenu.

-- C'est qu'il te déteste tant! reprend Margot. Il faut dire, aussi, que tu lui as joué de vilains tours. Séduire sa fille...

-- Comment sais-tu?... Il t'a dit?...

-- Oh! rien du tout; mais ce n'était pas nécessaire. J'ai de bons yeux.

-- Je ne te comprends pas.

-- C'est vrai, tu ne t'es aperçu de rien, ce soir-là; mais je pensais que Mlle Charlotte t'avait mis au courant... En tous cas, tu te souviens d'être venu avec elle à Monte-Carlo, vers la fin de l'hiver dernier?

-- Oui. Eh! bien?

-- Eh! bien, j'y étais aussi, moi, avec ton oncle; et si tu ne l'as pas vu, toi, je t'assure que Mlle Charlotte a bien reconnu son père. Elle est devenue pâle comme une morte et n'a pas mis longtemps à t'emmener... Tu ne t'étais jamais douté de la rencontre? C'est curieux. Moi, je soupçonnais bien quelque chose entre vous car quelque temps auparavant, à Paris, j'avais rencontré...

Je n'écoute plus. Je me rappelle cet épisode de notre existence; à Charlotte et à moi, cet incident auquel j'attachai si peu d'importance alors, et qui a eu une telle influence sur notre vie à tous deux. Je me rappelle mon étonnement lorsque je la trouvai, en me retournant, toute blême et frissonnante, son émotion profonde, son insistance à quitter les salons du Casino. C'était son père qu'elle avait vu!... Son père, qui l'avait chassée bien moins par colère que pour garder l'argent mis en réserve pour sa dot, et qu'elle retrouvait la, honte et dégoût indicibles! jetant l'or à pleines mains sur le tapis vert, au bras de cette femme de chambre devenue horizontale... Ah! l'être horrible! Il faut que je le retrouve, quand le diable y serait!

-- Tu sais, continue Margot, il ne s'est livré à aucun commentaire malveillant. Il est resté très calme. Il a joué toute la soirée et a gagné beaucoup. Quand nous sommes partis, seulement, il m'a dit: «Ils m'ont porté chance tous les deux; c'est la première fois.»

Chance! Il appelle ça la chance, le misérable! Et c'est pour ça qu'il m'a volé et qu'il a renié son enfant. Pour ça! Pour courir les villes d'eaux avec des cocottes, pour placer des billets de banque sous les râteaux des croupiers, sur les tables de nuit des putains! Pour ça! Quelle chance! Quelles joies! Quels bonheurs! Cette bourgeoisie... L'exploitation sans merci de toutes les douleurs, de toutes les faiblesses, de toutes les confiances et de toutes les bontés -- pour ça... Des fils qui jettent l'argent à l'égout, des filles qui le portent à des gredins titrés et ruinés, des vieillards qui ont menti, triché, pillé toute leur vie pour devenir, à soixante ans, les peltastes du vice...

-- Je t'ai fait de la peine en te racontant ça? demande Margot. Pardonne-moi; je ne me doutais pas... Tu sais que je ne suis pas méchante...

-- Non, dis-je en lui prenant la main, tu n'es pas méchante, Marguerite; malheureusement, beaucoup de gens ne te ressemblent pas.

-- Eh! bien, ceux-là, il faut les laisser de côté, voilà tout. Moi, je n'agis jamais autrement. Ce ne serait pas la peine d'être au monde s'il fallait toujours se casser la tête à méditer sur les dires de Pierre ou les actions de Paul... Tâche de te remettre au beau fixe d'ici ce soir, n'est-ce pas? Sans ça, je me fâcherai. Je voudrais bien rester à déjeuner avec toi, mais je ne peux pas. Je suis attendue à Cusset; je suis très demandée en ce moment... Je reviendrai vers dix ou onze heures, Tiens, voici l'hôtel _Jeanne d'Arc_, où j'habite; prends-y une chambre; les propriétaires sont charmants...

-- Je le crois. J'ai justement une commission à leur faire. Leurs enfants demeurent à Londres.

-- C'est vrai, dit Margot, la fille était ici avant-hier encore, ou il y a trois jours; une petite blonde très jolie. Elle est modiste, paraît-il. Moi, je crois qu'elle est modiste comme moi; enfin, c'est son affaire. Et tu la connais, scélérat?

-- Un peu. Son frère est mon associé.

-- C'est bien drôle, tout ça! dit Margot comme la voiture s'arrête devant l'hôtel. Il faudra que j'aille faire un tour à Londres, pour voir. Je crois que tu me trompes indignement, et j'exige que tu me donnes des explications ce soir.

-- C'est entendu, dis-je en descendant, tandis qu'un garçon de l'hôtel se précipite vers ma valise. À dix heures moins un quart, je commencerai à préparer un roman à ton intention.

Margot me fait un signe menaçant avec son ombrelle, et la voiture repart au grand trot.

Ils sont réellement charmants, ces propriétaires de l'hôtel _Jeanne d'Arc_. Ils ont été enchantés d'apprendre que je leur apportais des nouvelles de leurs enfants, surtout de Roger qu'ils n'ont pas vu depuis plusieurs mois. Ils m'ont prié d'accepter à déjeuner avec eux, en regrettant vivement que leur fille aînée, Eulalie, eût été invitée chez M. le curé.

-- Si elle avait pu prévoir votre arrivée, elle se serait excusée, certainement, dit Mme Voisin; elle aurait été si heureuse de vous entendre parler de son frère et de sa soeur! Elle les aime tant!

Peut-être bien. Mais, moi, je ne suis pas fâché de n'avoir point à affronter tes sermons de la demoiselle. Après tout, elle aurait pu me convertir; qui sait? Pour ce que le Diable me paye ma peau, je ferais aussi bien de la vendre à Dieu.

Pas avant déjeuner, pourtant! L'abstinence serait peut-être de rigueur, et je meurs de faim. Heureusement, Mme Voisin vient nous arracher, son mari et moi, à un certain vermouth qui creuse énormément l'estomac. À table! Nous voici à table! Je dévore; et les parents de Roger-la-Honte ont le bon esprit de ne point engager sérieusement la conversation avant que mon appétit commence à se calmer; il semble s'apaiser à l'arrivée de la volaille et la salade le pacifie tout à fait. Quels braves gens, ces époux Voisin! Et quelle bonne cuisine ils font!

Le père, avec sa face réjouie, encadrée de favoris poivre et sel, à l'air d'un bien digne homme, sans un brin de méchanceté ni d'hypocrisie; très paternel, surtout. La mère, qui a dû être fort jolie, grasse et ronde, les cheveux tout blancs et le teint rosé, a l'air d'une bien digne femme, affable et franche; très maternelle, surtout. Je voudrais bien qu'ils fussent mes parents, tous les deux. Oui, je voudrais bien... Ils s'inquiètent de l'existence que nous menons à Londres. Ils s'en inquiètent avec intelligence.

-- Mangez-vous bien? Buvez-vous bien? Dormez-vous bien? demande Mme Voisin.

-- Oui, Madame; très bien.

-- Avez-vous des distractions suffisantes? Les divertissements sont tellement nécessaires! Vous amusez-vous? demande M. Voisin.

-- Oui, Monsieur, beaucoup.

-- Allons, tant mieux! répondent-ils ensemble. Encore un verre de ce vin-là!

Voilà de bons parents!

-- Et les affaires marchent-elles à peu près? demande M. Voisin.

-- Oui, Monsieur, pas mal.

-- Et vous prenez toujours bien vos précautions? demande Mme Voisin.

-- Oui, Madame, toujours.

-- Allons, tant mieux! répondent-ils ensemble. Encore un verre de ce vin-là!

Voilà de bons parents! Ils veulent qu'on mange, qu'on boive, qu'on dorme, qu'on s'amuse et qu'on suive librement sa vocation. Si tous les parents leur ressemblaient, la famille ne serait pas ce qu'elle est, pour sûr.

-- Voyez-vous, Monsieur, me dit Mme Voisin comme un garçon vient chercher son mari, un instant après qu'on a servi le café, voyez- vous, nous sommes plus heureux que nous ne pourrions dire, depuis... depuis que nous nous sommes résolus à ne plus nous laisser guider par des préceptes qui nous condamnaient à la misère perpétuelle. Tout nous a réussi. Nous ne nous permettons pas, bien entendu, de rire au nez des personnes qui pensent autrement que nous, mais nous continuons notre petit bonhomme de chemin sans attacher aucune importance à ce qui se passe autour de nous. Je ne veux point dire que nous sommes des égoïstes; non: mais nous ne prenons pas parti. L'un nous dit blanc; c'est blanc. L'autre nous dit noir; c'est noir. Que voulez-vous que ça nous fasse? Et, tenez, sans aller si loin: Broussaille me raconte comment elle a plumé un pigeon; je ris avec elle. Eulalie vient me parler des peines et des récompenses d'une vie à venir; je m'émeus avec elle. Roger m'apprend ce que lui a rapporté sa dernière expédition; je me réjouis avec lui... Ces chers enfants! Ils nous donnent tant de satisfactions! Même Eulalie; elle prie pour nous. Ça peut servir; on ne sait jamais... Quant à Broussaille et à Roger, je ne vous cache pas que j'étais dans les transes, les premiers temps. Je lisais le journal, tous les matins, avec une anxiété! Mais, peu à peu, je m'y suis faite. Chaque métier a ses périls; et la seule chose importante est de choisir celui qui vous convient le mieux. L'esprit d'aventure existe encore, quoi qu'on en dise; et tous les hommes ne peuvent pas être chartreux ni toutes les femmes religieuses. Du reste, voyez la nature; certains animaux se nourrissent de chair, d'autres mangent de l'herbe, et d'autres... autre chose. Mon avis est qu'il faut laisser aux aptitudes toute liberté de se développer. Je sais bien qu'il y a des lois. Mais, Monsieur, pourquoi n'y en aurait-il pas? Le tonnerre existe bien, et les inondations, et les maladies, et toutes sortes de fléaux. Ce sont des maux peut-être nécessaires; propres, en tous cas, à mettre en relief l'industrie et la variété des ressources de chaque individu. Il faut se faire une raison, et prendre le monde tel qu'il est -- pas trop au sérieux. -- La seule chose qui m'inquiète, à propos de Broussaille et de Roger, c'est leur santé. Ce qui me fait peur, chez Broussaille, c'est la vivacité de son tempérament. Elle était si impétueuse, si animée, si primesautière étant enfant! Et je sais par expérience que les natures de femmes existent en germe dans les dispositions de petites filles. Ça use si vite, l'exaltation, dans ces choses-là!... De la verve, du brio, je ne dis pas non; mais la frénésie... Après tout, je me fais peut-être des idées... Dites-moi la vérité. Je suis sûre que vous savez... Non? Vous voulez être discret? Enfin... c'est que ces Anglais sont si brutes, et c'est tellement délicat, une femme! Mais Broussaille est une petite risque-tout. Jolie, hein? Dans cinq ou six ans, nous la marierons; mais pas avant. Ça ne vaut jamais rien, de se marier trop tôt... Quant à Roger, je ne me lasse pas de lui recommander de mettre des gants fourrés en hiver; il est très sujet aux engelures. Et puis, dans votre profession, on est exposé à se voir poursuivi, à être obligé de courir; dites- lui, de ma part, de porter toujours de la flanelle; une fluxion de poitrine est si vite attrapée... À propos, c'est votre parent, ce M. Randal qui est si riche et qui est parti ce matin? Il m'a semblé vous entendre dire à mon mari que c'est votre oncle?

-- Oui, dis-je. Et c'est un voleur.

-- Ah! répond Mme Voisin fort tranquillement; je n'aurais pas cru. Il a plutôt l'allure inquiète des honnêtes gens. Un voleur à l'américaine, peut-être? Il y a tant de genres de vol!... Dites donc, c'est cette dame qu'il a amenée ici, Mlle de Vaucouleurs, qui va regretter son départ! Si vous saviez l'argent qu'elle lui faisait dépenser! Elle doit être désolée...

-- Je la consolerai ce soir.

-- Vous faites bien de m'avertir, dit Mme Voisin sans s'émouvoir; je vais vous faire changer de chambre et vous en donner une dont la porte ouvre dans le salon de Mlle de Vaucouleurs; ce sera plus commode pour vous deux. Je l'aime beaucoup, cette petite dame; elle est charmante; et puis, je serais bien contente qu'on fût complaisant pour Broussaille, quand elle voyage... Un petit verre de chartreuse? De la verte, n'est-ce pas?... Je crois, Monsieur, que rien ne peut vous rendre philosophe comme de tenir un hôtel. On entend tout, on voit tout, on apprend tout. On arrive à ne plus faire aucune distinction entre les choses les plus opposées, et l'on devient indifférent au bien comme au mal, au mensonge comme à la vérité, à la vertu comme au vice. Si cette maison pouvait parler! Combien de gens honnêtes qui s'y sont conduits en forbans, combien de filous qui ont été des modèles de droiture! Que de cocottes qui s'y sont comportées en femmes d'honneur, et que de femmes mariées qui ont mis leur vénalité aux enchères! Et que de filous qui ont été des coquins, que d'honnêtes gens qui sont restés intègres, que de cocottes qui furent des courtisanes et que d'épouses qui restèrent pures! C'est encore plus étonnant... Décidément, le monde est semblable aux braises du foyer: on y voit tout ce qu'on rêve. Et le mieux est de rêver le moins possible, car on finit par croire à ses rêves, et ils n'en valent jamais la peine. La vie, voyez-vous, c'est comme une baraque de la foire, devant laquelle se trémoussent des parades burlesques, tandis qu'on joue des drames sanglants à l'intérieur. À quoi bon entrer, pour assister aux souffrances de l'orpheline et souhaiter la mort du traître, quand vous pouvez vous distraire gratis aux bagatelles de la porte? La tragédie, c'est pour les cerveaux faibles... Bon... voilà que je fais des phrases... Un petit verre de chartreuse?

Non. Mme Voisin s'échauffe un peu, et je préfère lui laisser le temps de se calmer. Je déclare que je désire faire un tour au parc; et M. Voisin, que je rencontre dans le vestibule, me souhaite beaucoup de plaisir.