Chapter 24
Je les regarde, ces souteneurs. Mon Dieu! ce ne sont pas du tout les énergumènes du vice, les fanatiques de la dépravation qu'on en a voulu faire. Ce sont des êtres placides, à peine narquois, qui paraissent se rendre compte qu'ils ont une fonction, et non sans importance, dans l'organisme social. Ils échangent, avec des hochements de tête mélancoliques, des histoires bien pitoyables; histoires racontées à leurs femmes, histoires qu'aime à débiter le monsieur qui paye à la marchande d'amour. Il parie à coeur ouvert, ce monsieur-là. Secrets de famille et d'alcôve, habitudes et préférences de l'épouse trahie, et ses sentiments et ses sensations, et ses charmes particuliers et ses défauts physiques, il livre tout à la prostituée. Le marlou, confident naturel de ces confidences, semble penser que les rapports du monsieur qui paye avec la courtisane sont surtout anti-esthétiques; et il caresse sa maîtresse pour lui faire oublier les révélations odieuses faites par les clients, révélations qui dégoûteraient de la vie, à la longue; il la caresse même très gentiment. Ce n'est pas une raison, parce qu'on a le dos vert, pour qu'on n'ait pas l'âme bleue. Non, les souteneurs n'ont pas l'air dépaysé dans la société actuelle. Ils se sont mis au diapason. Leurs femmes payent leur dot après, et par à-comptes; voilà tout.
_Ah! ne mangez jamais, jamais de ce pain-là!..._
Ils ne répondent pas; Ils ont la bouche pleine. Heureusement! Ils auraient trop à dire.
Je les regarde, ces voleurs; et je cherche parmi eux l'être au front bas, aux yeux sanglants, au visage asymétrique. Lombroso a dû le mettre dans son armoire, car je ne peux le découvrir. Ces Voleurs sont des hommes comme les autres; moins vilains, tout de même; on ne voit pas, sur leurs faces, les traces de la lutte avec la morale qui balafrent tant de figures, aujourd'hui. De beaux types; ou bien des visages qui semblent truqués, des physionomies habituelles sur la scène du Français, lorsqu'on joue le répertoire classique. Autrefois, paraît-il, les voleurs se distinguaient, dans les milieux qu'ils fréquentaient, par leur exubérance, leur surexcitation, leur âpreté de jouissance nerveuse. On sentait qu'ils volaient leur liberté. Ils se disaient d'»anciens honnêtes gens», ce qui laissait supposer qu'ils se souvenaient confusément, mais douloureusement, de leur honnêteté -- à peu près comme des damnés se rappelleraient les choses de la terre. -- À présent, rien ne les sépare plus, à l'oeil nu, du commun des mortels. Ce sont des gens d'allures indifférentes, qui ignorent la fièvre et l'enthousiasme. On sent qu'ils prennent leur liberté. La vie qu'ils mènent est pour eux toute simple; et, loin de la déplorer, ils ne songent même point à s'en faire gloire. Les condamnations? Un danger à courir, une blessure à risquer -- mais même pas une blessure d'amour-propre, ni un sujet de vanité. -- Les sentences qu'on peut prononcer contre eux n'entraînent avec elles aucun effet moral. En dehors de leur caractère afflictif, elles n'ont pas de signification pour eux. On me dira que les voleurs n'ont qu'à lire les journaux relatant les faits et gestes des hommes au pouvoir pour se sentir fiers de leur conscience. Soit. Mais entendons-nous bien...
Et, puis, à quoi ça sert-il, qu'on s'entende?
J'aime beaucoup mieux rentrer chez moi -- tout seul, cette fois-ci. -- Je viens de rompre avec une Allemande qui m'annexait depuis quinze jours, et je refuse de la remplacer par une Danoise. Je veux avoir le temps de pleurer mes veuves.
Pleurs de commande! larmes de crocodile! -- Pas du tout! -- Affliction candide; deuil sincère... Hé! quoi! vous prenez bien la Vie de Bohème au sérieux, et vous mouillez vos mouchoirs quand Musette quitte Rodolphe, à tous les coins de page, pour aller cueillir la fraise chez des banquiers, lorsque Mimi lâche Marcel sous des prétextes qui n'en sont pas. Et vous refuseriez de croire à ma douleur profonde parce que mes petites amies ne me donnaient pas les raisons de leurs sorties, parce que je ne vous ai pas dit qu'elles étaient phtisiques, parce que je n'essaye point de faire croire que mes barbouillages sont des tableaux et mes rébus de mirlitons, des vers? C'est bien curieux!
D'ailleurs, ça m'est égal. J'ai la larme à l'oeil, et c'est un fait. Mais oui, il y a toujours eu de la vie, dans ces liaisons peu dangereuses, mais passagères; c'est mort vite, mais ça a vécu. Et de la poésie aussi, si vous voulez le savoir; car ils n'étaient pas plus vulgaires, ces mariages à la colle, que bien des mariages à l'eau bénite. Et j'ai des corbillards de souvenirs...
Ah! voilà le chiendent, les souvenirs! L'un ne chasse pas l'autre, au contraire... Ils s'attachent à votre peau comme la tunique du Centaure.
-- C'est bien fait, me dit Paternoster à qui je vais confier mes chagrins, avec le vague espoir qu'il me payera très cher, pour me consoler, un paquet de titres que je lui apporte. C'est bien fait. Ça vous apprendra à jouer à l'homme sensible, à aller chercher des fleurs bleues dans le ruisseau au lieu d'arracher des pommes d'or dans les jardins qui ont des grilles.
Paternoster commence à m'embêter. Je n'aime pas beaucoup ses sermons et les questions qu'il me pose, depuis quelque temps, me déplaisent infiniment. Il a lu mes articles dans la «Revue Pénitentiaire» et prétend que j'ai un beau talent d'écrivain. Ne serais-je pas heureux de l'utiliser? Ne saurais-je point parler en public? La politique ne m'attirerait-elle pas, si les moyens m'étaient donnés de jouer un rôle à sensation sur la scène parlementaire? Ai-je oublié, par exemple, que Danton était un voleur? Et un tas d'autres interrogations qui me rappellent, je ne sais pourquoi, les propositions voilées que m'a faites ce malheureux Canonnier. Mais je ne me fie pas à Paternoster. Je sais qu'il a pris des renseignements sur moi et je lui en veux, s'il a des intentions à mon endroit, de manquer de franchise. Du reste, il devient d'un pingre!... C'est un Turc. Bientôt, on ne pourra plus rien faire avec lui. L'autre jour, il a refusé quarante livres à un camarade qui en avait besoin pour faire un coup. Il finit peut-être par se croire honnête; et il se mettrait au service de la police que je ne m'en étonnerais pas.
-- Si vous aviez deux sous de bon sens, me dit-il, vous feriez comme moi et les femmes ne vous tourmenteraient guère. Savez-vous comment je m'y prends, moi? J'ai fait la connaissance d'une Anglaise, une de ces malheureuses petites filles, esclaves de la machine à écrire, qui se flétrissent avant l'âge dans les bureaux de la Cité et se nourrissent de thé et de pâtisseries équivoques. Je l'ai installée dans un logement que je lui ai meublé près de Waterloo Road, où elle vit fort satisfaite. Je passe pour un bon papa, veuf et pas très riche, point exigeant non plus; je vais la voir tous les soirs, à six heures, en sortant de l'office; je dîne avec elle, je la quitte vers les onze heures et je rentre chez moi à pied. La promenade me fait du bien, et je vous garantis...
-- Oui, dis-je; et vous passez sur Waterloo Bridge, un pont qui ne s'appelle pas pour rien le Pont des Soupirs, avec votre éternel sac qui contient souvent une fortune. Un de ces soirs vous serez attaqué par quelque bandit qui vous enverra dans la Tamise, par- dessus le parapet, et le lendemain matin votre cadavre fera la planche à Gravesend.
Paternoster hausse les épaules.
Il a raison, en fin de compte. Ta destinée cherche après toi, dit le calife Omar; c'est pourquoi ne la cherche pas. Tournez à gauche, tournez à droite, vous êtes toujours sûr, à l'heure marquée, de trouver la mort au bout du fossé -- ou au bout d'une corde.
Roger-la-Honte ne pense pas autrement. Il me l'a déclaré au cours d'un petit voyage que nous venons de faire en Hollande, et que nous ne regrettons pas d'avoir entrepris. Il a pris ce matin le bateau pour l'Angleterre, avec le produit de nos honteux larcins; et moi je suis venu à Anvers où, si j'en crois la rumeur publique, une jolie somme dort paisiblement dans la sacristie d'une certaine église.
Est-ce un conte? Je vais m'en assurer. Car j'entends justement sonner minuit, l'heure des crimes, et je franchis lestement le petit mur qui protège le jardin sur lequel s'ouvre la porte de la susdite sacristie. À dire vrai, cette porte s'ouvre difficilement; mais ma pince parvient à la décider à tourner sur ses gonds.
Me voici dans la place. Il y fait noir comme dans un four, mais... Ah! diable! Il me semble que j'entends remuer. Oui... Non. Pourtant... Si, quelqu'un est caché ici; j'en mettrais ma main au feu. Curé, vicaire, suisse, bedeau ou sacristain, il y a un homme de Dieu en embuscade dans cette pièce... Après tout, je me fais peut-être des idées... Il faut Voir; je vais allumer ma lanterne. Homme de Dieu, y es-tu?
Boum!...
C'est un coup de pistolet qui me répond, comme j'enflamme une allumette.
Je ne suis pas touché; c'est le principal. D'un saut, je suis dans le jardin; d'un bond, je passe par-dessus le mur; et je cours dans la rue, de toute ma force.
Mais l'homme de Dieu est sur mes talons, criant, hurlant.
-- Au voleur! Au voleur! Arrêtez-le!...
Des fenêtres s'ouvrent, des portes claquent. Des gens se joignent à l'homme de Dieu, galopent avec lui, crient avec lui. La meute est à cinquante pas derrière moi, pas plus. Ah! que cette rue est longue! Et pas un chemin transversal; un quai seulement, tout au bout... Il me semble apercevoir la prison, la cagoule, tout le bataclan...
Je cours, je cours! J'approche du quai. Il n'y a personne devant moi, heureusement... Si! un homme, un homme couvert d'un pardessus couleur muraille, vient d'apparaître au bout de la rue, s'est arrêté aux cris des gens qui me pourchassent, et va me barrer le passage. J'ai ma pince à la main; je peux lui casser la figure avec... Ah! non! Pas jouer ce jeu-là; ça coûte trop cher! Un coup de poing ou un coup de tête, mais rien de plus. Je jette la pince... L'homme est à cinq pas de moi; il s'arc-boute sur ses jambes, les yeux fixés sur ma figure qu'éclairent en plein les rayons d'un réverbère. Tant pis pour lui, s'il me touche... Mais, brusquement, il s'écarte.
Je suis sauvé! Le quai, un lacis de petites ruelles, à droite, et une place où je pourrai trouver une voiture. Je suis sauvé...
Non! L'homme au pardessus couleur muraille s'est mis à courir derrière moi. Je suis éreinté, à bout de souffle. Il m'atteint, il est sur moi. J'ai juste le temps de me retourner...
-- N'ayez pas peur! dit-il. Et venez vite, vite!
Il me prend par le bras, m'entraîne. Nous descendons la rue à toute vitesse.
-- Ici!
Il a ouvert la porte d'une maison, me pousse dans le corridor obscur, referme la porte sans bruit.
-- Au voleur! Au voleur! Arrêtez-le!... Par ici!... Par là!... Au voleur!...
La meute continue la poursuite, vient de s'engager dans la rue, passe devant la maison en hurlant; les grosses bottes de la police, à présent, sonnent sur le pavé. Puis, le bruit diminue, s'éteint. Nous restons muets, sans bouger, dans les ténèbres, l'homme au pardessus couleur muraille et moi.
-- Suivez-moi, dit-il en frottant une allumette; tenez, voici l'escalier.
Nous montons. Un étage. Deux étages.
-- Attendez-moi ici, me dit-il tout bas, sur le palier. Il ouvre une porte et, tout aussitôt, j'entends la voix d'une femme.
-- C'est toi! Bonsoir. Qu'y avait-il donc, dans la rue?
Puis, une conversation entre elle et lui, dont je ne parviens pas à saisir un mot. Ça ne fait rien'; cette voix de femme m'a donné confiance, je ne sais pourquoi; je suis sûr, à présent, que je ne serai pas trahi. L'homme revient vers la porte qu'il a laissée entrebâillée.
-- Entrez, dit-il.
J'entre. Une salle à manger très propre, mais pauvre. L'homme est debout, tête nue, sous la lumière crue de la lampe suspendue qu'il vient de remonter. Et, tout d'un coup, je le reconnais.
C'est Albert Dubourg, mon ami d'enfance, mon camarade de jeunesse, celui dont le père avait commis des détournements, autrefois, et qu'on m'avait défendu de fréquenter.
--Albert! m'écrié-je. Albert!
-- Oui, dit-il en souriant d'un sourire triste. C'est moi. Tu ne t'attendais pas à me rencontrer ce soir, n'est-ce pas? Moi, non plus. Enfin, je suis heureux d'avoir été là...
-- Figure-toi, dis-je en m'efforçant d'inventer une histoire, figure-toi...
-- Ne me dis rien. J'aime mieux que tu ne me dises rien. À cause de ma femme, d'abord; elle pourrait nous entendre, et c'est inutile. Je lui ai dit que tu étais traqué à cause de tes opinions, et tu peux compter sur elle comme sur moi. Qu'as-tu l'intention de faire? Quitter Anvers le plus tôt possible, je pense?
-- Oui; pour l'Angleterre.
-- Alors tu prendras le bateau demain soir. D'ici là, reste chez moi; c'est plus prudent. Nous ne sommes pas riches, mais nous pouvons toujours t'offrir un lit... Je vais chercher ma femme.
Il sort et reparaît avec elle une minute après. Une petite blonde, plutôt maigre, gentillette, l'air timide. Très aimable aussi, bien qu'elle paraisse un peu troublée devant un étranger; -- un étranger qu'on lui a présenté comme un conspirateur. -- Il est entendu que je coucherai dans la chambre de sa soeur, une jeune personne qui demeure avec eux mais qui est absente pour le moment.
Albert m'y a conduit, dans cette chambre où je vais dormir, moi qui viens d'échapper au grabat de la cellule, dans un lit de jeune fille. Et nous avons causé longtemps. Il m'a raconté la triste histoire que je pressentais: le père, privé de ses droits à la retraite et presque ruiné par le remboursement des sommes détournées, se décidant à quitter la France et mourant bientôt de chagrin, en Belgique, sans avoir pu trouver d'emploi nulle part. La mère parvenant, par un travail de mercenaire, à élever son fils, à lui faire terminer ses études, tant bien que mal, et succombant à la tâche avant qu'il lui fût possible, à lui, de l'aider. Et personne pour tendre la main à ces malheureux, pour leur faire même bonne figure; personne. Et Albert, après avoir accompli son temps de service militaire en France, car il a tenu à rester Français, revenant en Belgique et finissant, avec bien du mal, par trouver une place dans les bureaux d'une Compagnie de Navigation, qui lui permet de vivre, tout juste. Il n'a pas voulu me laisser m'expliquer sur ma situation, qu'il devine; il n'a fait preuve d'aucune curiosité et ne s'est pas permis un mot de blâme. Non, elle n'a point été gaie, cette conversation entre l'honnête homme, fils du voleur, et le voleur, fils de l'honnête homme,
-- J'ai éprouvé ma première joie, me dit-il en se retirant, lorsque j'ai connu la jeune fille qui est devenue ma femme. Elle était pauvre, mais bonne et courageuse; et, de nos deux pauvretés et de notre amour, nous essayons de faire du bonheur.
Ils y réussissent, je crois. J'ai passé la journée du lendemain avec eux, car Albert avait demandé à la maison qui l'emploie de lui donner congé pour un jour. Ils ont été charmants envers moi, mettant les petits plats dans les grands -- de grands plats qui ne doivent pas servir souvent, hélas! -- Ils s'aiment, malgré tout, sont pleins d'attentions et de prévenances l'un pour l'autre; et je me trouve très attendri devant le spectacle de cette existence humble et terne, mais qu'illumine pourtant, comme un rayon de soleil, le charme d'une affection sincère. C'est vrai, ça m'émeut tout plein...
_...Hé! qui peut dire_ _Que pour le métier de mouton_ _Jamais aucun loup ne soupire?_
Et le soir, quand je les ai eu quittés devant le bateau où ils m'avaient conduit, pendant que le navire descendait l'Escaut, je me suis pris à me prôner à moi-même et à envier, presque, leur bonheur...
Leur bonheur! Est-il réel, ce bonheur-là? Est-il possible, seulement, avec une vie besogneuse, faite du souci du lendemain, des humiliations du jour et des privations de la veille? N'est-ce pas une illusion, plutôt? Leur amour n'est-il pas lui-même une chimère, le voile d'un rêve d'or devant les hideurs de la réalité, un mirage vers lequel ils tendent fiévreusement leurs yeux, effrayés de regarder autre part?... Fantôme de bonheur! Simulacre d'amour!
Vie modeste, mais heureuse... Des blagues! Elle a aussi, cette existence-là, ses ennuis qui la harassent, ses chagrins qui l'assaillent. Ennuis vulgaires, chagrins prosaïques, mais cruels, tout aussi douloureux que les plus grandes souffrances. -- Amour... Pas vrai! Vision décevante, dont ils ne sont qu'à moitié dupes, au fond. Leurs baisers dévorent sur leurs lèvres des paroles qu'ils ont peur de prononcer et leurs mains, étendues pour les caresses, ne peuvent obéir aux frissons de colère qui voudraient les crisper. Galériens par conviction, tous les deux, l'homme et la femme, qui ne veulent pas voir les murailles du bagne et qui traînent, les yeux fixes sur le spectre de la passion menteuse, le boulet de la bonne entente, la chaîne de la cordialité... Pas de bonheur, dans la misère; et pas d'amour, jamais. Jamais.
Pauvre Albert!... Voilà que je le plains, à présent... Allons. De Londres, j'enverrai un cadeau à sa femme, et j'oublierai tout ça.
D'autres choses, que je voudrais oublier. J'y parviendrai peut- être, avec le temps. Enfin, mon coeur va aussi bien qu'on peut l'espérer; et je ne publierai plus de bulletins.
-- Tant mieux! me dit Annie. Vous commenciez à maigrir.
Quel dommage! Après tout, je ne ferais pas mal, peut-être, d'écouter Roger-la-Honte et de l'accompagner à Venise. Je l'attends justement ce soir, Roger. Il est parti en France, voici trois jours, pour une expédition que j'avais préparée ces temps derniers Dix heures et demie. On dirait qu'on entend rouler un cab, dans la rue. Oui; il s'arrête devant la maison -- et l'on frappe à la porte. -- Annie a été se coucher de bonne heure et le gaz est éteint dans l'escalier. Je prends une lampe et je descends ouvrir. Ce n'est pas Roger...
Une femme est sur le seuil, une femme vêtue de noir, qui tient un paquet dans ses bras. D'une main, elle relève un peu sa voilette.
-- Tu ne me reconnais pas, Georges? dit-elle.
J'approche la lampe. Ciel!... C'est Charlotte.
XX -- OU L'ON VOIT QU'IL EST SOUVENT DIFFICILE DE TENIR SA PAROLE
Je suis assis auprès du feu, devant la chaise que vient de quitter Charlotte, confondu d'étonnement, accablé d'horreur. Ah! le mensonge des conjectures, la fausseté des suppositions! Toutes mes hypothèses sont renversées, toutes mes prévisions en déroute. La vie est donc plus atroce encore qu'on ne peut le présager, plus abjecte et plus cruelle!... Et je reste éperdu de stupeur devant l'inattendu -- devant la réalité toujours implacable et toujours imprévue...
Non, Charlotte ne s'est pas mariée. Non, rien de ce que j'avais imaginé ne s'est accompli. Et ce qui est arrivé... oui, cela devait être, cela, et cela seulement. Pas autre chose n'était possible. Oh! je n'y puis croire encore, pourtant... Charlotte chassée par son père, le jour même où eut lieu la scène affreuse qui nous a séparés; son courage devant l'affliction, sa fermeté de coeur devant l'épreuve, sa foi en elle-même; et la résolution fière qu'elle sut prendre de maîtriser sa douleur et de refouler ses angoisses, et d'affronter le malheur avec la dignité du silence... Ha! le dégoût de moi qui me saisit, d'avoir déserté cette vaillante! Toutes les choses qui auraient pu être semblent passer devant mes yeux ainsi qu'en une brume de rêve... C'a dû être horrible, le déchirement de cette âme, ce navrement de femme abandonnée par tous... Et la détresse, la noirceur de cette existence de mercenaire qui est la sienne depuis vingt mois, qu'elle accepta, cette fille riche la veille, et qui lui mesura le pain qu'il lui fallait, à elle et à son enfant -- à notre enfant...
Notre enfant!... Elle est la, à côté, reposant sur un lit que sa mère, aidée par Annie, lui a préparé dans ma chambre. Une jolie petite fille, blonde, avec des yeux comme des pervenches, -- et que j'ai à peine osé regarder, à peine, car j'ai été pris d'une honte indicible quand j'ai vu quel était le fardeau que Charlotte portait dans ses bras...
Elle s'est déjà levée trois fois depuis que l'enfant repose, pour aller surveiller son sommeil, interrompant le récit qu'elle me fait, d'une voix grave, mais où ne vibre pas la colère où ne grince pas la rancune. A-t-elle dû souffrir, cependant! La pauvreté et les chagrins n'ont pas encore mis leur marque sur son beau visage, mais ses yeux brillent de l'éclat étrange des yeux désespérés, l'éclat vif et glacial du givre. Et ses vêtements, le manteau de confection qu'elle a quitté, sa triste robe noire d'ouvrière... Ah! Dieu de Dieu!...
La voici. Elle rentre, tout doucement, reprendre sa place sur la chaise, au coin du feu.
-- Elle dort; elle dort d'un sommeil de plomb. Mais elle ne se plaint, pas en dormant et elle ne porte plus les mains à sa tête, comme elle faisait à Paris. J'ai eu si peur avant-hier, hier et ce matin encore!... J'étais affolée. Il faut que je te raconte... Quand j'ai vu qu'elle souffrait de maux de tète, que son front était brûlant, qu'elle avait perdu l'appétit... et surtout ces somnolences continuelles, tu sais... je me suis décidée à aller chercher un docteur. Un bon médecin, habitué à soigner les enfants. Il est venu avant-hier chez moi, a examiné attentivement la petite, n'a sien voulu prescrire, n'étant encore sûr de rien, mais m'a dit de le rappeler si des symptômes nouveaux se produisaient. «Je pense que ce ne sera pas sérieux, m'a-t-il dit; mais si je craignais quelque chose, ce serait une méningite.» Tu penses si j'ai été effrayée! Une méningite! C'est tellement terrible, surtout à cet âge-là!... J'ai passé la nuit dans les transes. Hier, elle n'allait pas mieux; elle tournait et retournait sa tête sur l'oreiller, y posait désespérément ses petites mains. Je suis sortie, j'ai couru chez le docteur qui m'a promis de venir le soir. Je rentrais chez moi bien anxieuse lorsque, avenue de l'Opéra, j'ai rencontré Marguerite -- Marguerite, tu te souviens? l'ancienne femme de chambre de Mme Montareuil. -- Elle ne savait rien de ce qui m'était arrivé, s'étonnait de me voir si modestement vêtue et la mine tellement désolée. Pendant qu'elle me parlait, une crainte affreuse m'a saisie, une crainte que je n'avais jamais éprouvée jusque-là, la crainte de la pauvreté. J'ai eu peur, tout d'un coup, une peur terrible, de n'avoir pas assez d'argent pour soigner mon enfant; je l'ai vue arrachée de mes bras, emportée à l'hôpital... Oh! je ne peux pas te dire! Il m'a semblé que j'allais me trouver mal... Je ne pouvais plus écouter Marguerite; et je ne suis revenue à moi, pour ainsi dire, que lorsque je lui ai entendu prononcer ton nom. Elle disait qu'elle t'avait vu il y avait peu de temps, que tu étais riche... que sais-je? Alors, j'ai pensé que tu voudrais bien m'aider à sauver l'enfant. J'ai demandé à Marguerite si elle avait ton adresse. Elle me l'a donnée... J'ai voulu, t'écrire, en rentrant; puis, j'ai hésité. La petite paraissait ne plus souffrir. Le docteur, lorsqu'il est venu l'a trouvée plus calme et m'a dit de me tranquilliser. Mais, ce matin, elle a eu une crise: une crise qui n'a pas duré bien longtemps, c'est vrai; mais j'ai perdu la tête... je ne raisonnais plus. J'ai pris le train pour Londres...
-- Il y a longtemps, dis-je sans peser mes paroles qui suivent le cours des idées qui roulent en mon cerveau, il y a longtemps que tu aurais dû venir.
Charlotte me regarde avec étonnement.
-- j'aurais dû!... Mais ne savais-tu pas, toi?...
-- Je savais, oui... mais comment aurais-je pu deviner tout ce qui s'est passé depuis? Il m'aurait été facile de me renseigner? Je n'ai pas osé... On m'en a dissuadé. J'ai pensé...
-- Quoi? demande Charlotte d'une voix nerveuse. Quoi? continue-t- elle, car je ne réponds pas. Qu'as-tu pensé de moi?
-- Je ne veux pas te le dire, et je ne veux pas mentir. Je suis un malheureux, voilà tout.