Le voleur

Chapter 23

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-- Qu'il vous est donc difficile, dis-je, de voir les choses telles qu'elles sont! Il faut toujours, même quand vous êtes sincères, que vos intérêts s'interposent entre elles et vous. Vous avez beau vouloir agir avec bonté, vous restez des égoïstes; vous avez beau vouloir faire preuve de pitié, vous demeurez des implacables. Et vous espérez trouver chez les autres ce qu'ils ne peuvent trouver chez vous. L'expiation!... Vous êtes-vous seulement demandé ce que cette jeune fille, que vous avez achetée, a souffert? Savez-vous ce qu elle a éprouvé, hier soir, lorsqu'on est venu arrêter son père, sur vos ordres sans doute, -- son père relégué au bagne en dépit de toute équité, et pour satisfaire les rancunes de malandrins politiques? -- Vous doutez-vous de ce que devrait être votre expiation, pour n'être pas une pénitence dérisoire?... Et avez-vous pensé, aussi, que votre victime vous laisserait là, vous et votre complice, sans plus s'inquiéter de vous que si vous n'aviez jamais existé, si elle trouvait une sympathie assez grande pour lui emplir le coeur?... Non, ce sont là des choses que vous ne pouvez imaginer; elles sont trop simples... Rien ne se répare, Monsieur, et rien ne se pardonne. On peut endormir la douleur d'une blessure, mais la plaie se rouvrira demain, et la cicatrice reste. On peut oublier, par fatigue ou par dégoût, mais on ne pardonne pas. On ne pardonne jamais... Voyons, Monsieur. Mlle Canonnier désire se marier et elle vous demande, en échange du silence qu'elle gardera, de vouloir bien assurer ce mariage dans le plus bref délai; cela vous sera facile, car vous aurez à vous adresser à des gens qui ont autant d'intérêt que vous à éviter un scandale. C'est avec M. Armand de Bois-Créault que mad...

-- Jamais! s'écrie Barzot qui se lève en frappant la table du poing. Jamais!... Qu'il arrive n'importe quoi, mais cela ne sera pas!... Vous entendez? Jamais!...

-- Comme vous voudrez, dis-je très tranquillement -- car je ne peux voir, dans l'emportement de ce premier président grotesque, autre chose que la fureur de la vanité blessée. -- Comme vous voudrez. Mlle Canonnier fera son chemin tout de même. Elle est jeune, jolie et intelligente; l'argent ne lui manquera pas; et, ma foi... elle aura le plaisir, pour commencer, de se payer un de ces scandales... Il me semble déjà lire les journaux. Le viol, le détournement de mineure, le proxénétisme, etc., etc., sont prévus par le Code, je crois? Quelle figure ferez-vous au procès, Monsieur?

Barzot ne répond pas. Appuyé au mur, la face décolorée par l'angoisse, la sueur au front, il fixe sur moi ses yeux hagards, des yeux d'homme que la démence a saisi. S'il devenait fou, par hasard? Il faut voir.

-- Voudriez-vous au moins, Monsieur, m'apprendre pour quelle raison vous vous refusez, contre tous vos intérêts, à tenter la démarche au succès certain que réclame de vous Mlle Canonnier?

-- Je l'aime! crie Barzot. Je l'aime! Je l'aime de tout mon, coeur, de toute ma force, comprenez-vous?... Ah! c'est de la folie et c'est infâme, mais vous ne pouvez pas savoir le vide, le néant, le rien, qu'a été toute mon existence! Non, vous ne pouvez pas savoir... Un forçat, courbé sur la rame qui laboure le flot stérile et enchaîné à son banc, loin des hublots, dans l'entrepont de la galère... On finit par douter du ciel... Je n'avais jamais aimé, jamais, quand j'ai connu cette enfant. Et, tout d'un coup, ç'a été comme si quelque chose ressuscitait en moi; quelque chose qui avait si peu existé, si peu et il y avait si longtemps! Tous les sentiments étouffés, toutes les effusions étranglées, toutes les affections meurtries et tous les élans brisés -- toutes les passions, toutes les grandes, les fortes passions... Ah! tout cela n'était pas mort! Mon coeur desséché, racorni, s'était remis à battre; il me semblait que je commençais à vivre, à soixante ans... Oui, je l'ai aimée, bien que ç'ait été atroce et ignoble, malgré le mépris et le dégoût que j'avais pour moi-même, malgré les ignominies qu'il fallait subir pour la voir, malgré tous les chantages... Oui, je l'ai aimée, bien que je n'aie pu la délivrer de la servitude indigne qui pesait sur elle... Combien de fois ai- je voulu l'arracher de là!... Mais j'avais peur du déshonneur dont on me menaçait alors comme elle m'en menace aujourd'hui... cette crainte du déshonneur qui fait faire tant de choses honteuses!... Oui, Je l'aime, et je ne peux pas... Oh! c'est terrible!... Et je l'aime à lui sacrifier tout, tout! Je l'aime à en mourir, à en crever, là, comme une bête...

Il se laisse tomber sur la chaise, cache sa tête dans ses mains, et des sanglots douloureux font frissonner ses épaules... Ah! c'est lamentable, certes; mais ce n'est plus ridicule. Non, pas ridicule du tout, en vérité. Il a presque cessé d'être abject, ce vieillard, ce maniaque de la justice à formules dont le coeur fut écrasé sous les squalides grimoires de la jurisprudence, qui s'aperçoit, lorsque ses mains tremblent, que ses cheveux sont blancs et que la mort le guette, qu'il y a autre chose dans la vie que les répugnantes sottises de la procédure, -- ce pauvre être qui a vécu, soixante années, sans se douter qu'il était un homme...

Brusquement, il relève la tête.

-- Monsieur, dit-il d'une voix qu'il s'efforce d'affermir, mais qui tremble, vous pourrez dire à Mlle Canonnier que je ferai selon son désir et que j'irai voir, dès ce soir, Mme de Bois-Créault. Vous ne voulez pas, sans doute, me donner l'adresse de Mlle Canonnier? Non. Bien. C'est donc sous votre couvert que je lui ferai part du résultat de ma démarche. J'ai votre carte... Les lettres me seront-elles rendues si je réussis? ajoute-t-il anxieusement. -- Mon Dieu! Monsieur, dis-je en souriant, vous vous entendrez à ce sujet avec Mlle Canonnier quand elle sera Mme de Bois-Créault. Vous ne manquerez pas, j'imagine, d'aller lui présenter vos hommages. Et je ne vois point pourquoi elle ne vous remettrait pas ces lettres -- au moins une par une.

-- La vie est une comédie sinistre, dit Barzot.

C'est mon avis. Mais je me demande, en descendant l'escalier, si Barzot n'était pas très heureux, ces jours derniers encore, d'y jouer son rôle, dans cette comédie que ses grimaces n'égayaient guère. Allons, j'ai probablement baissé le rideau sur sa dernière culbute.

Et c'est Hélène qui va paraître sur la scène, à présent, en pleine lumière, saluée par les flons-flons de, l'orchestre, aux applaudissements du parterre et des galeries.

Je l'ai mise au courant de ce qui s'était passé entre Barzot et moi. Elle m'a écouté avec le plus grand calme, sans manifester aucune émotion.

-- Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit hier soir, m'a-t-elle demandé quand j'ai eu fini mon récit? Hier soir, dans la voiture qui m'a amenée ici? Vous m'avez dit que nous causerions de tout cela aujourd'hui, et je vous ai répondu qu'il serait trop tard.

-- Eh! bien, s'il est trop tard, Hélène, n'en parlons pas.

-- Non... Mais vous vous souviendrez peut-être, et moi aussi, de ce que je vous ai proposé.

-- Je souhaite que vous soyez toujours assez heureuse pour ne jamais vous en souvenir. Et j'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir manqué de confiance en moi-même.

-- Pourquoi n'avez-vous pas confiance en vous? Je crois le deviner. Lorsque vous avez résolu d'adopter votre genre actuel d'existence, vous vous étiez aperçu que, dans tous les conflits avec le monde, la sensibilité de la nature et la délicatesse du caractère entravent le malheureux qui en est béni ou affligé bien plus que ne pourrait faire l'accumulation en lui de tous les vices; et vous vous êtes décidé à faire table rase de toute espèce de sentiments. Peut-être est-il nécessaire d'agir ainsi. Je ne sais pas, mais j'en ai peur. Oui, c'est ce qui me fait redouter cette existence d'aventurière que je vais commencer. S'il ne fallait que rester à l'affût des occasions ou les faire naître, demeurer perpétuellement sur la défensive devant les entreprises des autres, cela irait encore. Mais se méfier sans trêve de soi-même, se tenir en garde contre tous les entraînements de l'esprit et les élans du coeur... Quelle vie! C'est agir comme les Barzot qui déplorent, quand ils sont vieux, la sécheresse de leur âme. Oui, dans un sens contraire, c'est agir comme eux... Enfin, ce qui est fait est fait. Amis tout de même, n'est-ce pas?

Oh! certainement. D'autant plus qu'elle n'a pas tort. Mais... mais...

Je l'ai revue tous les jours pendant cette semaine, la blonde. Ses cheveux d'or très ancien relevés sur la blancheur satinée de la nuque, sa carnation glorieuse qui crie la force du sang fier gonflant les veines, les molles ondulations et les inflexions longues de sa chair qui s'attend frémir, toute sa grâce de fleur printanière, la splendeur triomphante de sa jeunesse radieuse... Ah! si elle avait dit un mot, encore! Mais ses lèvres s'étaient scellées et ses beaux yeux sont restés muets.

-- Qu'importe! me disais-je quand je l'avais quittée. Elle est assez belle et assez adroite pour se créer rapidement une autre existence que celle que je pourrais lui faire. Et pour moi... Rien de plus ridicule que d'être le second amant d'une femme, d'abord; quand on n'a pas été le premier, on ne peut succéder qu'au sixième...

Et des tas de bêtises pareilles. Quelle joie on éprouve à se martyriser...

Barzot a écrit. Les Bois-Créault se sont décidés au mariage. Parbleu! Canonnier, de Mazas où il se trouve, a donné son consentement, et les bans sont publiés.

-- Mon pauvre père! a dit Hélène en pleurant; croyez-vous que nous pourrons le faire évader?

-- Sans aucun doute; mais pas maintenant, malheureusement; il faut attendre qu'il ait quitté la France. Je serai renseigné et vous préviendrai, le moment venu.

Qu'a pu penser Canonnier du mariage de sa fille? Je donnerais gros pour le savoir. En tous cas, il lui aura, sans s'en douter, constitué une dot. Roger-la-Honte, que j'avais envoyé Londres afin de déposer les lettres à _Chancery Lane_, est revenu avec les cinq cents livres que j'ai prié Paternoster de lui remettre. Hélène n'a rien voulu accepter, en dehors de cette somme.

Et même aujourd'hui, au moment où je lui fais mes adieux chez l'Anglaise, elle me remercie de mes offres.

-- Non, dit-elle, j'ai, assez d'argent. Je m'arrangerai pour vous faire donner de mes nouvelles par Mme Ida; et si par hasard j'avais à me plaindre de quelque chose, elle serait informée; et je compte sur vous. Mais je suis sûre qu'ils se conduiront bien. Ils sont si lâches!

Elle me tend la main, monte dans la voiture qui l'attend et qui part au grand trot. Elle va retrouver Mme de Bois-Créault qui est venue ce matin la chercher à Bruxelles, et qui l'a priée, par un billet que j'ai reçu il y a une heure, de venir la rejoindre à l'hôtel Mengelle. Elle sera ce soir à Paris... Quel avenir lui prépare la vie, et quelles surprises?...

Et que me réserve-t-elle, à moi? Il me semble qu'Hélène m'a apporté quelque chose, et m'a, pris quelque chose aussi; qu'elle a évoqué en moi des sentiments et des souvenirs que j'avais bannis de toute ma force; et qu'elle a réduit à néant mon parti pris d'indifférence. Où vais-je?... Je me rappelle que j'avais fait un rêve autrefois. J'avais rêvé de reprendre ma jeunesse, ma jeunesse qu'on m'avait mise en cage. Et elle vient de se présenter à moi, cette jeunesse, en celle de cette femme qui s'offrait et que je n'ai pas voulu prendre. Le sable coule grain à grain dans le sablier... Où vais-je?

Ce soir, ce sera le cambriolage à Louvain, avec Roger-la-Honte, sur les indications du nommé Stéphanus, employé de banque. Et demain... Et après?... Et ensuite?...

Quand on descend dans une mine, après le soudain passage de la lumière aux ténèbres, après l'émotion que cause la chute dans le puits, la certitude vous empoigne -- la certitude absolue -- que vous montez au lieu de descendre. Cette conviction s'attache à vous, s'y cramponne, bien que vous sachiez que vous descendez, et vous ne pouvez vous en défaire avant que la cage vous dépose au fond. Alors...

J'y suis, au fond.

XIX -- ÉVÉNEMENTS COMPLÈTEMENT INATTENDUS

«... Décidément, mon cher, on ne connaît sa puissance que lorsqu'on l'a essayée; et vous aviez raison, à Bruxelles; je suis très forte. Si vous aviez pu me voir aujourd'hui, vous auriez été fier de la justice de vos appréciations. Vous ne vous seriez pas ennuyé, non plus. Oh! la cérémonie n'a rien eu de grandiose; on avait profité de la mort d'un cousin éloigné pour faire les choses très simplement, sous couleur de deuil de famille. Un vicaire et un adjoint ont suffi à confectionner le noeud nuptial, et c'est un noeud très bien fait, car ils sont gens d'expérience. Mais auriez- vous ri, vous qui êtes au courant de tout, de m'entendre prononcer le oui solennel, devant Dieu et devant les hommes, d'une voix qui trahissait toute l'émotion nécessaire, tandis que mes yeux baissés, indices de ma modestie, contrastaient avec la rougeur de mes joues, signe certain d'une félicité intense! Auriez-vous ri de la contenance de mon heureux époux, de l'expression de joie outrée épanouie sur le visage de ma belle-mère, de l'air ahuri de mon beau-père le brodeur qui semblait vraiment s'être échappé, effaré et surchargé de citations latines, du «Réquisitoire à travers les Ages!» Auriez-vous ri des félicitations, et des voeux, et des compliments, et des demandes, et des réponses, et des mensonges -- et des mensonges! -- Il en pleuvait. Pensez si je contribuais à l'averse!... Enfin, c'est fait. Je suis Madame de Bois-Créault. L'église le proclame et l'état civil le constate. L'anneau conjugal brille à mon doigt. Ah! elle a été dure à conquérir, cette bague! Que de luttes, pendant ces quinze jours! Que de comédies et de drames, dont vous ne vous douter pas! Heureusement, je ne suis plus la petite femme apeurée qui se pressait contre vous -- vous souvenez-vous? -- et qui tremblait devant les gros yeux que lui faisait l'avenir. Je suis une vraie femme -- la femme forte de l'Évangile, mon cher. -- Et, tenez, pour vous le prouver, il faut que je vous fasse le récit de tout ce qui s'est passé, à présent que je suis retirée dans cette chambre nuptiale que j'habite seule, naturellement, et dont je viens de fermer la porte à clef. Il est minuit et je n'aurai pas fini avant trois heures, car c'est un roman que j'ai à vous écrire, un roman des plus curieux, des plus bizarres et des plus mouvementés, un roman romanesque. Je commence... Mais laissez-moi d'abord aller arracher à mon immaculée robe blanche une de ces fleurs d'oranger, symbole de pureté et d'innocence, image de mon coeur, que je veux mettre dans l'enveloppe, une fois mon roman terminé...»

Je relis la lettre par laquelle Hélène, il y a trois semaines, m'annonçait son mariage. J'en ai reçu une autre, d'elle aussi, tout à l'heure; elle m'y apprend qu'elle vient de quitter irrévocablement l'hôtel de Bois-Créault et qu'elle va partir pour la Suisse. D'ailleurs, elle ne me donne aucun détail sur les circonstances qui ont servi de prétexte à son départ, ni sur ses intentions. «Ne soyez point inquiet de moi, me dit-elle; je suis prête à engager la grande lutte de l'existence et les munitions ne me manquent pas, au moins pour commencer.»

Je jette les lettres dans un tiroir, et je ramasse la fleur d'oranger qui vient de tomber à terre et sur laquelle j'ai mis le pied... Ah! si l'on pouvait les araser ainsi, tous les souvenirs du passé! Papier peint, carton, fil de fer, bouts de chiffons poissés de colle -- saleté -- on met ça sous globe, en France, sur un coussin de velours rouge orné d'une torsade d'or, comme si les caroncules myrtiformes ne suffisaient pas... Souvenirs! Souvenirs!... Et tous les autres, les souvenirs, conservés dans la mémoire comme en un reliquaire, ces vestiges du passé pendus aux parois du cerveau ainsi que les défroques des noyés aux murailles de la Morgue, ces débris de choses vécues qui secouent leur odieuse poussière sur les choses qui naissent pour les ternir et les empêcher d'être, couronnes mortuaires, couronnes nuptiales, épithalames et épitaphes -- Regrets éternels... Oui, éternels, les regrets et les aspirations. Et quant au Présent... Je lance la fleur dans le feu qu'Annie vient d'allumer car l'automne est arrivé, l'automne pluvieux et noirâtre de Londres.

Une lueur blafarde et lugubre tombe d'un ciel bas comme une voûte de cave, lueur de soupirail agonisant sans reflets dans la boue hostile et spongieuse. S'il faisait nuit, tout à fait nuit!... Voilà la tonalité de mon esprit, depuis un mois, depuis que nous sommes revenus de Belgique, Roger-la-Honte et moi, après avoir fourni la matière d'un beau fait-divers aux journalistes de Louvain. Triste! Triste!... Non, Hélène n'est plus la petite femme qui se pressait contre moi; elle ne sera plus jamais cette femme- là. Qu'elle triomphe ou qu'elle échoue, que la vie lui soit marâtre ou bonne mère, elle ne sera plus jamais cette femme-là -- la femme que j'aurais voulu -- qu'elle fût toujours. -- C'est drôle: on dirait que je lui garde rancune d'avoir agi comme je l'ai fait... d'avoir refusé l'existence qu'elle me proposait, existence possible après tout, avec la liberté assurée, et non sans douceur certainement. On rêve de la femme par laquelle l'univers se révèle -- effigie qu'on traîne derrière soi, image qui s'estompe dans les lointains de l'avenir --; et, toujours hantée par le spectre du souvenir et la préoccupation du futur, la pensée se prend de vertige devant Celle qui a la bravoure de s'offrir; elle semble, Celle-là, la mystérieuse prêtresse d'une puissance redoutée. Le Présent effraye.

Je ne devrais pas en avoir peur, pourtant, moi qui ai voulu vivre droit devant moi, en dehors de toute règle et de toute formule, moi qui n'ai pas voulu végéter, comme d'autres, d'espoir toujours nouveau en désillusion toujours nouvelle, d'entreprise avortée en tentative irréalisable, jusqu'à ce que la pierre du tombeau se refermât, Avec un grincement d'ironie, sur un dernier et ridicule effort... Vouloir! la volonté: une lame qu'on n'emploie pas de peur de l'ébrécher, et qu'on laisse ronger par la rouille... Ah! il y a d'autres liens que la corde du gibet, pour rattacher l'homme qui se révolte à la Société qu'il répudie; des liens aussi cruels, aussi ignoble, aussi inexorables que la hart. Libre autant qu'il désirera l'être, si hardie que soit l'indépendance de ses actes, il restera l'esclave de l'image taillée dans le cauchemar héréditaire, de l'Idéal à la tête invisible, aux pieds putréfiés; il ne pourra guérir son esprit de la démence du passé et du délire du futur; il ne pourra faire vivre, comme ses actions, sa pensée dans le présent. Il faudra toujours qu'il se crée des fruits défendus, sur l'arbre qui tend vers lui ses branches, et qu'il croie voir flamboyer l'épée menteuse du séraphin à l'entrée des paradis qui s'ouvrent devant lui. Et son âme, fourbue d'inaction, ira se noyer lentement dans des marécages de dégoût... Des sanglots me roulent dans la gorge et éclatent en ricanements... Allons, il faut continuer, sans repos et sans but, faire face à la destinée imbécile jusqu'à la catastrophe inévitable -- dont je retirerai une moralité quelconque, inutile et bête, pour tuer le temps, et si j'ai le temps.

Cependant, il ne faut rien prendre au tragique. C'est pourquoi j'écarte les suggestions de Roger-la-Honte qui voudrait; m'emmener à Venise. Qu'y ferais-je, à Venise? Je m'y ennuierais autant qu'ici, d'un ennui incurable. Je me désespère dans l'attente de quelque chose qui ne vient pas, que je sais ne pas pouvoir venir, quelque chose qu'il me faut, dont je ne sais pas le nom, et que tout mon être réclame; tel l'écrivain, sans doute, qui formule des paradoxes et qui se sent crispé par l'envie, chaque fois qu'il prend sa plume de sarcasme, de composer un sermon; un sermon où il ne pourrait pas railler, où il faudrait qu'il dise ce qu'il pense, ce qu'il a besoin de dire -- et qu'il ne pourrait pas dire, peut- être.

Non, je n'irai pas à Venise. Tant pis pour Roger-la-Honte; il attendra. Je n'irais pas à Venise même si j'étais sûr d'y trouver encore un doge et de pouvoir le regarder jeter son anneau dans les flots de l'Adriatique. J'aime mieux passer mon anneau à moi, sans bouger de place, au doigt de la première belle fille venue. Qui est là? Broussaille. Très bien. Affaire conclue.

Nous sommes mariés, collés. C'est fini, ça y est; en voilà pour toute la vie. Si vous voulez savoir jusqu'où ça va, vous n'avez qu'à tourner la page.

Après elle, une autre; et celle-ci après celle-là. Toutes très gentilles. Pourquoi pas? Je ne les aime que modérément; «l'amour est privé de son plus grand charme quand l'honnêteté l'abandonne», a dit Jean-Jacques, et c'est assez juste, de temps en temps. Pourtant, je leur donne, tout comme un autre Français, des noms d'animaux et de légumes, dans mes moments d'expansion: Ma poule, mon chat, mon chien, mon coco, mon chou. Je ne m'arrête même pas au chou rose, et je vais jusqu'au lapin vert -- à la française. -- De plus, je fais tous mes efforts pour leur plaire; et j'ai, comme autrefois Hercule, des compagnons de mes travaux. Ma foi, oui. Oh! ce n'est pas que j'en aie besoin, mais je n'aime pas déranger les habitudes des gens; et, aussi, il vaut mieux «intéresser le jeu», ainsi que disent les vieux habitués du café de la Mairie, en province -- rentiers à cervelas qui jouent une prise de tabac en cent-cinquante, au piquet, et qui savent vivre.

Ces dames ont elles-mêmes, d'ailleurs, leurs habitudes et leurs manies. Je tiens compte des unes et des autres. Je fréquente des cénacles de malfaiteurs, des clubs d'immoraux, dont elles aiment à respirer l'air vicié. Des maisons où la lumière du jour ne pénètre jamais, aux triples portes, aux fenêtres aveuglées par des planches clouées à l'intérieur; de mystérieuses boutiques éternellement à louer, aux volets toujours clos, où l'on se glisse en donnant un mot de passe; des caves aux voûtes enfumées dont les piliers n'oseraient dire, s'ils pouvaient parler, tout ce qu'ils ont entendu. Les hors-la-loi de tous les pays, les réprouvés de toutes les morales, grouillent dans ces repaires du Crime cosmopolite; tous les vices s'y rencontrent, et tous les forfaits s'y font face; on y complote dans tous les argots, on y blasphème dans toutes les langues; la prostitution dorée y tutoie la débauche en guenilles; le cynisme aux doigts crochus y heurte l'inconscience aux mains rouges. Ce sont les Grandes Assises de l'immoralité tenues dans les sous-sols de la tour de Babel.

Intéressant? Certainement. _Homo sum et_... et ce sont des hommes, après tout, ces gens-là. Pas plus vils que les voleurs légaux, ces outlaws. Je ne crois pas qu'on ait dit moins d'infamies dans les couloirs du Palais-Bourbon, cette après-midi, que je n'en ai entendues cette nuit dans le souterrain dont je vais sortir; et peut-être y a-t-on conclu des marchés aussi honteux. Pas plus ignobles, ces filles de joie, que les épouses légitimes de bien des défenseurs de la morale, bêtes comme Dandin et cocus comme Marc-Aurèle. Ignominie d'un côté; infamie de l'autre. Tout se tient et tout arrive à se confondre. Est-ce la cocotte qui a perverti l'honnête femme, ou l'honnête femme la cocotte? Est-ce le voleur qui a dépravé l'honnête homme ou l'honnête homme qui a produit le voleur?... Vie abjecte, qu'elle soit avouée ou clandestine; plaisirs bas, qu'ils soient cachés ou manifestes... Quelle différence, entre une orgie bourgeoise et une ripaille d'escarpes? Mais les bourgeois s'amusent avec leur argent! Eh! bien, nous aussi, nous nous amusons avec leur argent -- leur argent à eux, à ceux qui se laissent arracher de la bouche, par la main des moralistes, le pain que nous allons reprendre dans la poche de Prudhomme... Hélas! on devient fou, mais on naît résigné...

De moins en moins, pourtant. Mais c'est comme si le cri de la révolte, douloureux et rare, faisait place à un ricanement facile et général, à un simple haussement d'épaules.