Le voleur

Chapter 22

Chapter 223,633 wordsPublic domain

-- Ne vous faites pas de bile, dis-je. Il n'y a pas de votre faute, nous le savons. Écoutez, vous allez faire une course pour moi...

-- Bien, monsieur Randal; tout de suite. Ah! j'oubliais: M. Roger vient d'arriver...

-- Roger-la-Honte?

-- Oui, monsieur Randal.

-- Dites-lui qu'il monte immédiatement. C'est lui qui fera ma course.

-- Ah! gémit l'hôtelier, la larme à l'oeil, je vois bien que vous ne vous fiez plus à moi.

-- Mais si, mais si. Tenez, pour vous le prouver, je vous fais présent de cette valise et de ce qu'elle contient; mettez tout ça en pièces et vite, dans votre fourneau; qu'il n'en reste plus trace dans cinq minutes.

-- Bien, monsieur Randal; comptez sur moi, pour une fois, et pour la vie.

L'hôtelier descend; et tout aussitôt j'entends Roger-la-Honte monter l'escalier. Il entre, la bouche pleine, la serviette autour du cou.

-- Te voilà tout de même! me dit-il; on te croyait perdu, depuis le temps... Qu'est-ce que tu faisais donc à Paris? Broussaille disait qu'on t'avait nommé juge de paix... Et, dis donc, il en est arrivé, des histoires!... Canonnier arrêté... Ah! vrai!... Sa fille est ici? Je n'avais pas osé vous déranger en arrivant... Tu sais, il y a un fameux coup à risquer. C'est pour ça que je t'avais écrit de venir à Bruxelles...

-- Roger, dis-je, il faut que tu fasses quelque chose tout de suite. La fille de Canonnier est en danger ici et je veux l'emmener sans qu'on puisse nous suivre. Il y a un roussin devant l'hôtel?

-- Deux, répond Roger-la-Honte; je les ai vus; ils montent la faction de chaque côté de la porte.

-- Bon. Tu vas aller à Ixelles, rue Clémentine; tu sais?

-- Parbleu!

-- Les roussins ne te fileront pas; prends un fiacre, mais quitte- le avant d'arriver à la maison.

-- Bien sûr.

-- Tu diras à l'Anglaise de faire atteler son petit panier, et tu le conduiras ici. Dès que tu seras arrivé, je prendrai ta place avec la petite et nous partirons. Quelle heure est-il? Neuf heures. Préviens l'Anglaise que je serai chez elle vers onze heures et demie. Dépêche-toi. Tâche d'être revenu dans trois quarts d'heure au plus tard.

-- Sois tranquille, dit Roger; tu me coupes mon dîner en deux, mais ça ne fait rien.

Il descend l'escalier en courant.

-- Eh! bien, dis-je à Hélène qui vient de sortir de sa chambre, j'ai trouvé le moyen de sortir d'ici sans nous faire suivre...

-- Et moi, répond-elle, j'ai trouvé le moyen d'utiliser les lettres. Voici mon plan: je vais exiger de Mme de Bois-Créault, sous la menace d'un scandale meurtrier, qu'elle envoie son fils me demander ma main.

-- Son fils! Vous marier avec son fils?...

-- Oui, dit Hélène dont toute la physionomie exprime une force de volonté extraordinaire et dont la voix vibre comme la lame fine d'une épée. Écoutez-moi bien et vous me comprendrez. Je suis ambitieuse et je veux me venger du mal qu'on m'a fait. Je suis jeune, je suis belle, je crois à la force. C'est très bien, mais ça ne suffit pas. Je n'ai pas de nom. Je puis m'en faire un? Un sobriquet, comme les cocottes, oui. Mais je ne veux pas être une cocotte; je veux être pire; et, pour cela, j'ai besoin d'un nom, d'un vrai nom. Je suis Mlle Canonnier. Il faut que je sois Mme de Bois-Créault. -- Ne me dites pas que ces gens-là refuseront. Ils n'oseront pas refuser. Un refus les mènerait trop loin. Vous savez combien on est avide de scandale, en France, et combien les journaux seraient heureux de traîner dans la boue toute une famille appartenant à la noblesse de robe, et surtout Barzot!... Barzot! Il faut qu'il soit mis au courant de mes volontés le plus tôt possible, et que ce soit lui qui aille porter mes conditions aux Bois-Créault... Le mariage et le silence, ou bien le déshonneur le plus complet, le plus irrémédiable... Oh! soyez tranquille, continue Hélène, ce n'est que le mariage considéré comme acte d'état civil qu'il me faut. M. Armand de Bois-Créault ne sera mon mari que de nom, ainsi que dans certains romans. Non pas que j'aie le culte de ma vertu, oh! pas du tout. Une femme qui s'est laissée toucher une fois, une seule fois, par un homme qu'elle n'aime pas, sait assez dédoubler son être pour n'attacher aucune importance à des actes auxquels son âme reste étrangère et auxquels son corps, même, ne participe que par procuration. Mais il ne faut pas que je sois enceinte de cet être-là. Cela dérangerait mes projets... Remarquez bien que tout peut se faire le plus simplement du monde. Les Bois-Créault, qui ont l'espoir de me voir revenir, -- et ils ne se trompent plus maintenant -- n'ont guère ébruité mon départ. Si l'on s'en est aperçu, on l'expliquera par les tentatives audacieuses du fils contre mon innocence, et par la révolte un peu sauvage de ma pudeur alarmée. Mais le fils aura reconnu ses torts à mon égard, j'aurai pardonné, un mariage formera le dénouement indispensable, et tout le monde sera content.

-- Même Barzot, dis-je; car il sera certain, après cela, que Mme de Bois-Créault ne le fera plus chanter.

-- En effet, murmure Hélène; dorénavant, c'est moi qui me chargerai de ce soin.

-- Ah!... Ah!

-- Naturellement, puisque j'ai les lettres. Ces lettres, il faudra que vous les mettiez en lieu sûr, pendant le mois que je passerai à l'hôtel de Bois-Créault.

--Vous n'y resterez qu'un mois?

-- Pas plus. Après quoi, nous romprons toutes relations, mon mari et moi. Incompatibilité d'humeur, vous comprenez? Du reste, sevré comme il le sera, il faudra bien qu'il prenne sa revanche ailleurs; et je profiterai du premier prétexte. Je serai une épouse déçue, outragée, séparée d'un mari indigne. Mais je ne demanderai point le divorce, car mes principes religieux me l'interdisent. Je resterai Mme de Bois-Créault, honnête et malheureuse femme -- et femme intéressante, j'espère. -- J'écrirai à Barzot demain matin.

-- Non, Hélène, il ne faut pas lui écrire. Il y a des choses qu'on n'écrit pas. Savez-vous s'ils ne pourraient point tirer parti de votre lettre, à leur tour? Et d'abord, comment la rédigeriez-vous, cette lettre? Réfléchissez.

-- C'est vrai: Alors, comment faire!

-- Il faut aller voir Barzot et lui parler.

-- Moi?

-- Non, pas vous. Vous devez rester où je vais vous conduire ce soir et ne vous faire voir nulle part jusqu'à ce que l'affaire soit terminée.

-- Mais qui peut aller parler à Barzot?

-- Moi, si vous voulez.

-- C'est impossible! s'écrie Hélène. Vous qui l'avez volé dans le train qui l'a amené ici! Mais il vous reconnaîtrait...

-- Et puis? Que pourrait-il faire? Où sont les preuves?... Oui, j'irai demain matin. Cela ne me déplaira pas... Mais laissez-moi vous faire tous mes compliments. Vous êtes très forte,

-- Non! s'écrie-t-elle en me jetant ses bras autour du cou et en fondant en larmes; non, je ne suis pas forte! Je suis une malheureuse... une malheureuse! Je suis énervée, exaspérée, mais je ne suis pas forte... je donnerais tout, tout, pour n'avoir pas l'existence que j'aurai, pour avoir une vie comme les autres... Je me raidis parce que j'ai peur. Il me semble que je suis une damnée... N'est-ce pas, vous serez toujours mon ami?

-- Oui, dis-je en l'embrassant; je vous promets d'être toujours votre ami... Maintenant, descendons, Hélène; il est neuf heures et demie et la voiture que j'ai envoyée chercher va arriver.

Nous attendons depuis cinq minutes à peine dans un salon du rez- de-chaussée quand j'entends le bruit du petit panier de l'Anglaise.

-- Les roussins viennent de faire signe à un fiacre, entre me dire l'hôtelier.

-- Bien. Allons.

Hélène prend le petit sac qui contient son linge et les lettres, et nous sortons de la maison juste comme Roger-la-Honte descend du panier.

--Je n'ai pas été long, hein?

-- Non. Attends-moi vers minuit.

Je saute dans la voiture où Hélène a déjà pris place, je touche le cheval de la mèche du fouet et nous partons. Pas trop vite. Il faut laisser aux mouchards, dont le fiacre s'est mis en route, la possibilité de nous escorter. Ixelles est à gauche. Je prends à droite.

-- Nous sommes suivis, dis-je à Hélène, mais pas pour longtemps. Quand nous arriverons aux dernières maisons de la ville, je couperai le fil.

Nous y sommes. Je me retourne; le fiacre est à cent pas en arrière, et j'aperçois un des policiers qui excite le cocher à pousser sa bête. Imbécile! La campagne est devant nous, très sombre. Tout d'un coup, j'enlève le cheval d'un coup de fouet et le panier roule à fond de train, file comme une flèche. Les lanternes du fiacre paraissent s'éteindre lentement dans la nuit; on finit par ne plus les voir. Je prends une route à gauche, je ralentis l'allure du cheval; et, pendant vingt minutes environ, nous roulons dans les ténèbres. Mais voici des lumières, là-bas; c'est Ixelles.

-- Dans un quart d'heure, dis-je à Hélène qui a gardé le silence depuis notre départ de l'hôtel, nous serons arrivés. À moins que le cheval ne sache parler, celui qui pourra dire où vous passerez la nuit sera malin.

-- Vous irez voir Barzot demain matin? me demande t-elle.

-- Oui; et le soir je viendrai vous rendre compte du résultat de l'entrevue.

-- Écoutez, dit-elle en se serrant contre moi; écoutez et répondez- moi: Croyez-vous que je fasse bien d'agir comme je veux le faire? Pour moi-même, j'entends. Croyez-vous que je fasse bien? Il m'a semblé voir tout mon avenir, tout à l'heure, quand nous passions à toute vitesse dans ces chemins sombres que rougissaient devant nous les rayons des lanternes. Ce sera ma vie, cela. Une course effrénée dans l'inconnu, avec les reflets sanglants de la colère et de la haine pour montrer la route, à mesure que j'avancerai. Ne pensez-vous pas que ce sera horrible? Ne pensez-vous pas que j'aurais une existence plus heureuse si je brûlais ce soir les lettres qui sont là, et si...

Sa main glacée se pose sur la mienne.

-- Oh! si vous saviez comme je voudrais être aimée! Je le voudrais... C'est à en mourir! Je m'étourdis avec des mots... Oui, c'est ça que je veux: qu'on m'aime!... Voulez-vous m'aimer, vous? Voulez-vous me prendre? Dites, voulez-vous me prendre? Me garder avec vous, toute à vous, toujours à vous? je serais votre maîtresse et votre amie... et une bonne et honnête femme, je vous jure. Je serais à vous de toute mon âme... vous n'êtes pas fait pour être un voleur; vous avez assez d'argent pour que nous puissions vivre heureux, et peut-être que je serai riche plus tard... Je suis intelligente et belle... Embrassez-moi fort... encore plus fort... et dites-moi que vous voulez bien...

Elle est affolée, nerveuse, surexcitée jusqu'au paroxysme par les émotions de la soirée. Certes, elle est intelligente et belle, et je me sens attiré vers elle, et je crois que je l'aimerais si je ne m'en défendais pas; mais je ne veux pas profiter de l'état dans lequel elle se trouve et la pousser à sacrifier son existence entière à la surexcitation d'un instant. Et puis, des souvenirs semblent se dresser devant moi, comme elle parle. Sa voix... elle va éveiller dans ma mémoire l'écho lointain d'une autre voix désespérée, que je n'ai point cessé d'entendre, et qui s'est tue pour jamais...

-- Je ferai ce que vous voudrez, Hélène; mais calmez-vous. Nous parlerons de tout cela demain soir, voulez-vous?

Et j'accélère le trot du cheval, car nous entrons dans Ixelles, et je désire qu'on nous remarque le moins possible.

-- Demain, il sera trop tard, répond-elle.

Je garde le silence; et bientôt nous pénétrons dans la cour du pensionnat dont l'Anglaise a ouvert la grille.

-- N'ayez pas d'inquiétude, monsieur Randal, me dit cette veuve de colonel quand je la quitte après avoir souhaité une bonne nuit à Hélène et, après avoir, aussi, mis le cheval à l'écurie -- car il valait mieux ne point réveiller le cocher-jardinier de l'établissement -- n'ayez pas d'inquiétude, cette dame ne manquera de rien; et chaque fois que je pourrai vous être utile... Je n'oublierai pas que vous m'avez rendu service.

En rentrant à l'hôtel du Roi Salomon, j'aperçois les deux policiers qui se font face sur le trottoir; je vois, à la lueur des becs de gaz, leurs yeux s'agrandir démesurément à mon aspect. Ils ont sans doute envie de me demander pourquoi je reviens tout seul...

-- Me voici de retour, dis-je à Roger-la-Honte qui m'attend en accumulant des croquis sur un album qu'il a acheté, en passant, dans les Galeries Saint-Hubert. Tout a été pour le mieux.

-- Chouette! dit Roger. Tu me raconteras tout ça en détail. Mais, d'abord, je veux te parler du travail. Le coup est à faire, non pas à Bruxelles, mais à Louvain. C'est Stéphanus qui me l'a indiqué... Tu sais bien, ce Stéphanus dont je t'ai parlé souvent, et qui est employé ici chez un banquier, un homme d'affaires...

-- Ah! oui; je me souviens. Dis donc, y a-t-il moyen de retarder la chose pendant cinq ou six jours?

-- Certainement. Huit, dix, si l'on veut. Tu es occupé? Pour la petite, au moins?

-- Oui, il faut que je fasse quelques démarches ces jours-ci. Et même, comme j'ai quelqu'un à voir demain matin de bonne heure, je vais aller me coucher, avec ta permission.

-- Va, dit Roger. Nous aurons le temps de causer à notre aise si nous restons ici une semaine à nous tourner les pouces. Mais la fille d'un camarade, c'est sacré... Bonsoir.

C'est surtout pour réfléchir que je veux me retirer dans ma chambre. Mais le sommeil a bien vite raison de mes intentions...

Il est huit heures, quand je me réveille. J'ai juste le temps de m'habiller pour courir surprendre Barzot au saut du lit, Tiens, à propos... Mais où perche-t-il, Barzot?... Diable! il va falloir faire le tour des hôtels... Je vais commencer par l'hôtel Mengelle.

J'ai la main heureuse. C'est justement à l'hôtel Mengelle qu'est descendu le premier président Barzot.

Je lui fais passer ma carte:

Georges Randal Ingénieur Collaborateur à la Revue Pénitentiaire

XVIII -- COMBINAISONS MACHIAVÉLIQUES ET LEURS RÉSULTATS

En m'apercevant, Barzot ne peut réprimer un mouvement de surprise.

-- Êtes-vous bien sûr, Monsieur, me demande-t-il d'une voix tranchante, de porter le nom qui est inscrit sur cette carte?

-- Parfaitement sûr, dis-je sans m'émouvoir car je savais bien qu'il me reconnaîtrait du premier coup et je m'amuse énormément, en mon for intérieur, de la situation ridicule dans laquelle va se trouver ce magistrat impuissant devant un voleur. Parfaitement sûr.

-- Je connais beaucoup un M. Randal...

-- M. Urbain Randal? C'est mon oncle. Je sais en effet, Monsieur, qu'il a l'honneur d'être de vos amis. Si j'avais eu plus de goût pour la campagne, j'aurais profité plus souvent de l'hospitalité qu'il m'offrait dans sa villa de Maisons-Laffitte et j'aurais eu certainement l'occasion d'y faire votre connaissance plus tôt.

-- Veuillez m'excuser, dit Barzot en m'engageant à prendre un siège et en s'asseyant dans un fauteuil, je... vous offrez une ressemblance frappante avec une personne...

-- Une personne que vous avez remarquée, hier, dans le train qui vous amenait de Paris? C'est encore moi. Vous ne vous trompez pas.

-- Alors!... dit Barzot en se levant et en faisant un pas vers un timbre...

Je le laisse faire. Je sais très bien qu'il ne sonnera pas. Et il ne sonne pas, en effet. Il se tourne vers moi, l'air furieux, mais anxieux surtout.

-- Voulez-vous m'exposer l'objet de votre visite?

-- Certainement. Je suis envoyé vers vous par Mme Hélène Canonnier.

Barzot ne répond point. Son regard, seul, s'assombrit un peu plus. Je continue, très lentement:

-- Mlle Canonnier se trouvait à Bruxelles depuis avant-hier avec son père. Je dois vous dire que j'ai l'honneur, le grand honneur, d'être très lié avec M. Canonnier; nous nous sommes rendu des services mutuels; je ne sais point si vous l'avez remarqué, Monsieur, mais la solidarité est utile, j'oserai même dire indispensable, dans certaines professions. Si l'on ne s'entraidait pas... Il y a tant de coquins au monde!...

-- Hâtez-vous, dit Barzot dont l'attitude n'a pas changé mais dont je commence à ouïr distinctement, à présent, la respiration saccadée.

-- Je connaissais donc M. Canonnier. Mais je n'avais jamais eu le plaisir de voir sa fille. Elle avait vécu, jusqu'à ces jours derniers, chez des gens qui passent pour fort honorables, mais qui sont infâmes, et qui reçoivent d'ignobles drôles, généralement très respectés.

Les poings de Barzot se crispent. Comme c'est amusant!

-- Du moins, dis-je avec un geste presque épiscopal, telle est l'impression que ces personnes ont laissée à Mlle Canonnier. La haute situation que vous occupez, Monsieur, et qui vous laisse ignorer bien peu des opérations exécutées au nom de la Justice, vous a certainement permis d'apprendre comment M. Canonnier fut ravi, hier soir, à l'affection de son enfant. Je fus témoin de cet événement pénible. Mlle Hélène Canonnier, restée seule, avec moi, m'avoua qu'elle redoutait beaucoup les entremises de certains individus en la loyauté desquels elle n'avait aucune confiance. Elle me fit part de son désir de mettre en lieu sûr, non seulement sa personne, mais encore une certaine quantité de lettres fort intéressantes...

-- Que vous m'avez volées! hurle Barzot. Ah! misérable!

Je hausse les épaules.

-- Réellement, Monsieur? Misérable?... Dites-moi donc, s'il vous plaît, quel est le plus misérable, de l'homme qui emploie le chloroforme pour détrousser son prochain ou de celui qui s'en sert pour violer une jeune fille?

Barzot reste muet. Il vient s'asseoir sur une chaise devant une table, et prend son front dans ses mains.

-- Combien exigez-vous de ces lettres? demande-t-il. Combien? Quelle somme?

-- Je vous ai dit que je me présentais à vous au nom de Mlle Canonnier, et pas au mien. Ce n'est pas moi qui possède ces lettres; c'est elle. Elle n'a pas l'intention de vous les vendre.

Barzot lève la tête et me regarde avec étonnement. J'ajoute:

-- Elle n'a pas l'intention de vous les vendre pour de l'argent.

-- Ah! dit-il. Ah!...

Et il attend, visiblement inquiet -- car sa belle impassibilité du début l'a complètement abandonné -- que je veuille bien lui apprendre ce qu'Hélène réclame de lui.

-- Mlle Canonnier, dis-je, n'a point de position sociale; elle désire s'en faire une. Elle veut se marier.

-- Elle veut se marier? demande Barzot dont les yeux s'éclairent et dont les joues s'empourprent. Elle veut se marier?... Eh! bien... Tenez, Monsieur, continue-t-il étendant la main, j'oublie ce que vous êtes, ce que vous avouez être, et je me souviens seulement que j'ai devant moi le neveu d'un homme que j'estime...

-- Vous avez tort, dis-je; mon oncle est un voleur. S'il ne m'avait point dépouillé du patrimoine dont il avait la garde, je ne serais peut-être pas un malfaiteur.

-- Alors, reprend Barzot d'une voix plus grave, je vous parlerai d'homme à homme. J'ai beaucoup réfléchi depuis trois jours, depuis le moment où j'ai appris que Mlle Canonnier avait quitté Paris, les pensées que j'ai agitées n'étaient pas nouvelles en moi, car il y a longtemps, très longtemps, que je sais à quoi m'en tenir sur la signification et la valeur de notre système social; mais je n'en avais jamais aussi vivement senti la turpitude. Nous vivons dans un monde criminellement bête, notre société est anti-humaine et notre civilisation n'est qu'un mensonge. Je le savais. J'étais convaincu que le code, cette cuirasse de papier des voleurs qu'on ne prend pas, n'était qu'une illusion sociale. Cependant... Ah! j'ai compris combien il faut avoir l'honnêteté modeste!... J'ai vu défiler bien des scélérats devant moi, Monsieur; j'ai entendu le récit de bien des crimes. Mais que d'autres bandits qui jouissent de la considération publique! Combien de forfaits qui restent ignorés, éternellement inconnus, parce que les lois sont impuissantes, parce que les victimes ne peuvent pas se faire entendre. Hélas! la Justice est ouverte à tous. Le restaurant Paillard aussi... Et puis, la Justice, les lois... Des mots, des mots!... Je me demande, aujourd'hui, comment il ose exister, l'Homme qui Juge! Il faudrait que ce fût un saint, cet homme-là. Un grand saint et un grand savant. Il faudrait qu'il n'eût rien à faire avec les rancunes de caste et les préjugés d'époque, que son caractère ne sût pas se plier aux bassesses et son âme aux hypocrisies; il faudrait qu'il comprît tout et qu'il eût les mains pures -- et peut être, alors, qu'il ne voudrait pas condamner...

J'écoute, sans aucune émotion. Des blagues, tout ça! Verbiage pitoyable de vieux renard pris au piège. S'il n'avait pas peur de moi, il me ferait arrêter, en ce moment, au lieu de m'honorer de ses confidences. Quand on raisonne ainsi, d'abord, et qu'on n'est pas un pleutre, on quitte son siège et l'on rend sa simarre, en disant pourquoi.

-- En venant ici, continue Barzot, j'avais pris une grande résolution. Je crois que tout peut se réparer; l'expiation rachète la faute et fait obtenir le pardon. J'étais décidé à donner ma démission le plus tôt possible; et à offrir à Mlle Canonnier telle somme qu'elle aurait pu souhaiter, ou bien, dans le cas -- que j'avais prévu -- où elle aurait refusé toute compensation pécuniaire... Vous venez de me dire, Monsieur, que Mlle Canonnier désire se créer une position sociale, et qu'elle veut se marier. Eh! bien, moi aussi j'avais pensé qu'un mariage était la seule réparation possible, et j'y suis prêt...

J'éclate de rire.

--Vous y êtes prêt! Et vous espérez -- non, mais, là, vraiment? -- vous croyez qu'elle voudrait de vous?... Mais, sans parler d'autres choses, vous avez soixante ans, mon cher Monsieur, dont quarante de magistrature, qui plus est; et elle en a dix-neuf. Et vous pensez qu'elle irait river sa jeunesse à votre sénilité, et enterrer sa beauté, dont vous auriez honte, dans le coin perdu de province où vous rêvez de la cloîtrer?... C'est ça, votre sacrifice expiatoire? Diable! il n'est pas dur. À moins que vous n'ayez l'intention d'instituer légataire universelle votre nouvelle épouse, et de vous brûler la cervelle le soir même du mariage?

-- Si je le pouvais, dit Barzot, très pâle, je le ferais, Monsieur, Mais j'ai une fille, une fille qui a dix-huit ans, et dont je dois préparer l'avenir...

-- Et vous n'hésiteriez pas, m'écrié-je, à donner à votre enfant une belle-mère de son âge! Et vous prépareriez son avenir, comme vous dites, en vous alliant à la fille d'un malfaiteur! Mais c'est insensé!

Barzot baisse la tête. Le monde doit lui sembler bien mal fait, réellement.